INTRODUCTION XXIII
quitter l'armée à Smorgoni et il atteste que les soldats n"ont pas été indignés, qu'ils n'ont pas regardé ce départ comme une « fuite », que la nouvelle fit peu d'impression sur des gens affaiblis, engourdis dans une apathie profonde. « Loin d'y voir rien de fâcheux et d'en faire un crime à l'empereur, je jugeai au contraire que c'était la seule manière de sauver les débris de l'armée, en allant à l'avance organiser des movens de secours et diriger à notre rencontre les réserves rassemblées en Pologne et en Prusse. » Cette appréciation est confirmée par d'autres témoins de la retraite. .Napoléon ne devait-il pas songer à son Empire autant qu'à son armée? Dedem ne dit-il pas que sa présence était nécessaire à Paris? « S'il m'avait, écrit Dedem, demandé avis, je lui aurais conseillé de décamper, el de faire ce qu'il a fait. »
Jusqu'à la fin Griois n'éprouve pour Napoléon que sympathie et respect. Il le montre à Leipzig obligé de changer soudain quelques-unes de ses mesures el sans nul retard trouvant dans son génie d\>± dispositions nouvelles. Après Ilanau, sur L'esplanade de Francfort, lorsqu'il le \<>il passer, il partage le sentiment des troupes qui, selon le mot d'un Saxon, semblaienl vouloir consoler Napoléon dans son malheur; il salue l'empereur avec transport. « C'est, je crois, la seule fois que j'ai crié Vive l'empereur; mais je le lis avec un véritable enthousiasme; j'admirai sa constance et je l'aimai mieux dan- ses revers que dans l'éclat de sa prospérité. »
Durant la campagne de France il loue non seule-
xxiv MÉMOIRES DU GENERAL GRIOIS
ment la froudroyante rapidité de ses manœuvres, mais sa tranquillité d'âme et sa bravoure personnelle. « Les balles, dit-il dans son récit du combat de Château- Thierry, les balles et la mitraille qui sifflaient autour de nous, ne détournaient pas un moment son attention, et dans cette occasion, comme dans beaucoup d'autres, je dus reconnaître que la valeur chez lui s"alliait au génie et qu'il s'exposait souvent plus que ne devait le faire l'homme dont dépendait le destin de l'armée de la France. Des calomniateurs ont eu pourtant l'inepte bassesse de l'accuser de lâcheté, et l'esprit de parti a pu feindre de les croire ! »
Dans la nuit qui suivit cette glorieuse journée de Château-Thierry, une des compagnies de Griois perdit deux de ses pièces, et alors eut lieu cette scène, déjà contée par d'autres, décrite avec les détails les plus complets et les plus crus par Griois qui n'oublie ni une phrase ni un juron. On entend Napoléon luimême, on l'entend jeter ses invectives par saccades et comme par convulsions — c'est le mot de Griois ; — ce n'est plus l'empereur, ce n'est plus le donneur de batailles, c'est un homme « délirant de fureur ».
Et qui ne comprend en de telles circonstances de tels emportements? Griois aime Napoléon même dans ses colères, fussent-elles injustes. Il l'aime au point qu'il souhaite ardemment de l'accompagner à l'île d'Elbe, et il ne renonce à ce dessein que parce qu'il craint que sa demande ne soit pas accueillie : il est depuis trop peu de temps auprès de l'empereur. Mais il ajoute que, s'il avait été désigné, il se serait
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empressé de répondre à l'appel de son souverain.
Toutefois, s'il applaudit en 1814 à l'abnégation de l'empereur, s'il le félicite d'avoir sacrifié le trône à la paix et à l'existence de la France, s'il juge que Napoléon n*a jamais été plus grand, il se ravise en 1815 et il ne peut s'empêcher de le blâmer. C'est avec douleur qu'il apprend son retour. A ses yeux le Napoléon de 1814 n'est plus désormais qu'un ambitieux qui cédait à la force, qui feignait de s'immoler à son pays et attendait l'occasion favorable de remettre la courenne sur sa tête. Griois combat pour lui dans « cette nouvelle lutte contre toute l'Europe » ; mais il ne se range qu'avec tristesse du côté de l'homme qui « replonge la France dans un abîme de maux ». II n'a plus ce dévouement exalté qui le poussait, quelques mois plus tôt, à suivre Napoléon en exil; il pourrait redevenir major de l'artillerie de la garde, et son camarade et ami Desvaux, nommé colonel général du corps, l'appelle à Paris; il préfère demeurer à Mézières et faire obscurément son devoir.
Néanmoins, d'un bout à l'autre de ses Mi-moires, Griois rend hommage au génie de Napoléon, à cet « immense génie », et il le proclame « le héros des siècles. »
Arthur (Iiiuquet.
DU
GÉNÉRAL GRIOIS