CHAPITRE XI
(Février-octobre 1812)
Griois commandant de l'artillerie du 3e corps des réserves de cavalerie.
— Départ de Vérone (28 février). — Dresde. — Glogau. — Les juifs.
— Les veilleurs de nuit. — Spectacle et Casino. — Fraustadt. — Kalisch. — Plock. — Seynv. — Mystification. — Jumilhac et le faux Napoléon. — Aspect de la Pologne. — Paysans et gentilshommes. — Juifs. — Orage du 24 juin. — Passage du Niémen (25 juin). — De Kovno à Vilna- — Minsk. — Passage de la Bérésina à Borisov. — Tolotchin. — Orcha. — Nova Topchina. — Charrettes et chevaux. — Rossasna. — Passage du Dnieper. — Krasnoï. — Courage passif des Russes. — Murât. — Incendie de Smolensk (17 août). — Doukhovtchina. — Dorogobouje. — Chaudes affaires de la fln d'août. — L'adjudantgénéral Dugommier. — Tactique des Russes. — Viasma. — Ghiatsk.
— Bataille de la Moskova. — Réflexions. — Mojaïsk. — Griois et Jumilhac associés. — Caumont de La Force. — Rouza. — Zvenigorod.
— Aspect de Moscou. — Peterskoe. — Visites dans la ville et au Kremlin. — Achats. — Commencement de l'incendie et du pillage. — Le feu est partout. — Belle et héroïque horreur. — Patriotisme sauvage.
— Désordre et indiscipline. — Mathieu Dumas et son cuisinier. —
— Plaques de métal. — Voitures. — Une Française fugitive. — A l'avant-garde, sous Murât. — Marches et contre-marches. — Bessières.
— Canonnade du 4 octobre. — Maladresses de Lahoussaye. — Mission de Lauriston. — Violence de Murât. — Vinkovo. — Les équipages de Griois enlevés par les Cosaques. — Misère et maraude.
J'avais, dans les premiers jours de février 1812, reçu une lettre de service pour commander l'artillerie du ii. \
3e corps des réserves de cavalerie. Ce corps, qui devait d'abord être commandé par le général Kellermann, ainsi que ma lettre de service me l'annonçait, le fut par le général Grouchy (1), les infirmités du général Kellermann ne lui ayant pas permis de faire la campagne.
Le 3e corps était composé :
1° D'une division de cuirassiers, commandée par le général Doumerc (2), mais elle n'a jamais été réunie avec le corps d'armée, elle servait dans le corps du maréchal Macdonald.
2° D'une division de dragons sous les ordres du général Lahoussaye (3) et composée des 7e, 23e, 28e et 30e régiments formant deux brigades commandées par les généraux Seron et Thiry (4).
3° D'une division de cavalerie légère sous les ordres
(1) Grouchy, maréchal de camp depuis le 7 septembre 1792 et général de division depuis le 13 juin 1795, devait être nommé maréchal de France le 17 avril 1815. Griois fait plus loin son éloge, confirmé par Castellane (Journal, III, p. 392) :«Dans la retraite de Russie, il s'est fait remarquer par son énergie; homme de cœur, il était du petit nombre de ceux qui ne se sont pas démoralisés. »
(2) Jean-Pierre Doumerc, né à Montauban en 1767, dragon en 1783, sous-lieutenant au 4e chasseurs (1791), lieutenant (1792) et aide de camp de Pichegru, chef d'escadron titulaire (1797), colonel du 9e cuirassiers (1799), général de brigade (31 décembre 1806), baron de l'Empire (2 août 1808), général de division (30 novembre 1811), inspecteur général de cavalerie (1814), mis en non activité (1815) et à la retraite (1825), remis en activité (1830) et de nouveau retraité (1833), mort à Paris en 1847. Makbot (III, p- 77) le juge « assez ordinaire ».
(3) Armand Le Brun de Lahoussaye, né à Paris en 1768, sous-lieutenant au 82e en 1791, successivement sous-lieutenant au 5e dragons, capitaine dans la légion de la Moselle et aide de camp de Beurnonville en 1792, chef d'escadron en 1793 au 3e hussards qu'il mène à la bataille de Frœschvdller, colonel de ce régiment en 1794, général de brigade (1er février 1804) et de division (14 mai 1807), baron de l'Empire (22 novembre 1808), fait prisonnier par les Russes le 10 décembre 1812, rentré en France à la paix de 1814, employé par Napoléon sous les Cent- Jours, mis en non-activité (1815), disponible (1818,) retraité (1833), mort à Paris en 1846. Voir plus loin comment Griois le malmène, non sans raison, et comparer les Souvenirs de Gonneville, p. 101 et 105 ; « il était poltron et n'avait pas la réputation d'être franc ».
(4) Denis-Etienne, baron Seron, général de brigade depuis le 6 août 1811, et Nicolas-Marin baron Thiry, général de brigade depuis le 5 juin
du général Chastel (1) et composée des 6e, 8° et 25e chasseurs, du 6e hussards, d'un régiment de dragons saxons et de deux régiments de chasseurs bavarois. Les deux brigades françaises étaient commandées par les généraux Gérard et Gautherin, et le général Dommanget commandait la brigade étrangère (2).
L'artillerie du corps d'armée était composée de deux compagnies du 6e régiment à cheval, commandées par le chef d'escadron Norguet et attachées à la division de cuirassiers; de la 4e et 5e de mon régiment, capitaines Huguenet et Lebeau, sous les ordres du chef de bataillon Reisser, attachées à la division de dragons, et de la 6e de mon régiment, capitaine Mouillet, attachée à la division de cavalerie légère (3).
Le 28 février 1812, je partis en poste de Vérone dans ma voiture. Mes chevaux et la totalité de mes équipages, c'est-à-dire à peu près tout ce que je possédais, étaient partis quelques jours avant, avec les compagnies de mon régiment. Quoique enchanté de faire la campagne, dont les immenses préparatifs annonçaient l'importance, je
(1) Aimé-Pierre Chastel, né en 1774 à Veigy en Savoie, lieutenant dans la cavalerie allobroge (1792), capitaine de dragons (1794), major (1803), major en second des grenadiers à cheval de la garde impériale (1805) avec rang de colonel (1807), général de brigade (6 août 1811) et de division (26 avril 1812), fait les campagnes de Russie, de Saxe, de France, de Waterloo, mis en non-activité (1815) et à la retraite (1825), mort à Genève en 1826. Griois le juge plus loin très favorablement.
(2) François-Joseph Gérard (qu'il ne faut pas confondre avec Maurice Gérard, le futur maréchal), colonel du 2e hussards, baron de l'Empire (27 novembre 1808), général de brigade (10 mars 1809) et de division (29 septembre 1813). — Pierre-Edme, baron Gautherin, général de brigade (21 septembre 1809), devait être nommé lieutenant-général le 23 mai 1825; c'était, dit le colonel Combe (Mémoires, p. 133), un brave et ancien militaire. — Jean-Baptiste Dommanget, colonel du 10e dragons, baron de l'Empire (14 avril 1810), général de brigade (6 août 1811) ; cf. Thiébault, Mémoires, II, p. 36.
(3) Huguenet, Lebeau et Mouillet périrent dans la retraite. Etienne Reisser survécut; né à Soucht (Moselle) en 1770, canonnier (1788), maréchal des logis chef (1793). lieutenant en second (1794), capitaine en second (1795) et en premier (1802), chef de bataillon (1806), lieutenantcolonel (1814), il se retira à Bitche en 182
ne pus quitter Vérone et les objets bien chers que j'y laissais sans un serrement de cœur qu'augmentait encore la presque certitude de ne jamais revoir cette ville où j'avais passé à différentes reprises environ trois années, où j'avais mené la vie heureuse, où j'avais goûté tous les plaisirs. Je rejoignis à Roveredo une partie du corps d'armée qui ne fut cependant réuni qu'aux environs de Dresde (sauf les cuirassiers), et je continuai à marcher avec lui soit dans ma voiture, soit à cheval.
Nous passâmes successivement à Roveredo, Trente, Botzen, Brixen, Innspruck, Augsbourg, Nuremberg, Bayreuth et Dresde.
A Dresde, je dînai, ainsi que le général Grouchy, chez le roi de Saxe avec la reine, sœur de l'empereur d'Autriche, et la princesse sa fille. La reine était un peu trop grasse, mais fraîche; elle m'a paru aimable. Toute la famille royale parlait français. Le roi, déjà fort âgé, avait une figure respectable; il s'endormit au milieu du dîner suivant son habitude, et il ne se réveilla qu'au dessert; la reine et la princesse soutinrent la conversation. Pourtant, il chasse presque tous les jours et monte à cheval comme un jeune homme (1).
En partant de Dresde nous passâmes par Bautzen, Gorlitz, Liegnitz, Breslau, etc., et nous arrivâmes dans les premiers jours de mai à Glogau où je demeurai une quinzaine de jours. De là, je me rendis avec le quartier général du 3e corps à Fraustadt, première ville de Pologne, où nous restâmes environ autant (2).
La ville de Glogau est fortifiée et bien bâtie. Elle ren-
(1) Frédéric-Auguste le Juste (1750-1827) avait épousé en 1769 Marie- Amélie de Daux-Ponts qui lui donna en 1782 une fille, la princesse Auguste. Bonneval (Mémoires anecdotiques, p. 87) le montre « ayant la meilleure figure du monde » et lorsqu'il marchait « trottinant d'un air tout débonnaire ». Cf. Boulaht, p. 288.
(2) Fraustadt, dans la Posnanie, à six lieues au nord-est de Glogau et à trois lieues de la frontière de Silésie.
MOSCOU o
ferme beaucoup de juifs dont plusieurs sont riches. J'étais logé chez un d'eux. Ils ont presque tous un costume national dont ils s'écartent encore moins à mesure qu'on pénètre en Pologne. Il consiste en une grande soubreveste de couleur foncée et en un bonnet de peau de renard ou de martre selon les fortunes. Ils portent la barbe. Leurs femmes ont la tête enveloppée de bonnets ou de voiles qui recouvrent entièrement leur chevelure que leur religion leur prescrit de cacher. Les filles, en général fort jolies, n'ont pas de costume particulier et se mettent avec élégance et coquetterie; elles sont d'un accès facile et se dédommagent d'avance de la vie retirée qu'elles mèneront sitôt mariées. Dans toutes les maisons juives on trouve sur les chambranles des portes intérieures une espèce de reliquaire, à peu près de la forme d'un thermomètre; et chaque fois qu'ils entrent ou sortent, ils y portent dévotieusement la main. Ils attirent à eux presque tout le commerce du pays par leur industrie et leur activité. Chaque jour, avant le lever du soleil, on venait avec une masse frapper à la porte de chaque maison juive et sur le champ tout était debout et la journée commençait. On exerce à Glogau, comme dans toute l'Allemagne, mais avec plus de soin encore, une grande surveillance pour le feu. Dès le coucher du soleil, chaque rue a son gardien de nuit qui ne se retire qu'au jour. Il se promène lentement, armé d'un long bâton. A chaque demi-heure, il annonce celle qui vient de sonner par autant de coups de sifflet, de cornet ou de crécelle, suivant les usages de chaque ville, et il avertit de prendre garde au feu. L'usage m'a paru excellent; mieux que toutes nos patrouilles, il maintiendrait une exacte police dans les villes de France. Ces gardiens de nuit, il est vrai, sont souvent très gênants; on les rencontre au moment où l'on voudrait le moins être aperçu, et avec eux on ne peut guère compter sur le secret d'une intrigue de nuit.
La salle de spectacle est fort petite et très laide; mais près de là il y avait un lieu de réunion nommé Casino, où les dames de la ville se réunissaient; chaque semaine on y donnait des bals où nous étions fort bien accueillis (1). Fraustadt, petite ville séparée de Glogau par cinq ou six lieues de sables et de bois, est habitée par un grand nombre de juifs beaucoup moins riches et plus sales qu'à Glogau et n'offre aucune ressource.
Notre corps se mit en marche dans les premiers jours de juin pour suivre le mouvement général de l'armée. Nous passâmes par Kalisch et traversâmes la Vistule à Plock. Tout ce pays a un aspect misérable; il est couvert de forêts de sapins et les routes sont à peine tracées au milieu des sables et des marais. Kalisch est une petite ville; les juifs y forment la plus grande partie de la population; ils remplissent tous les métiers et le peu de Polonais qui y résident ont un juif pour intendant ou homme d'affaires. Ils y sont d'une saleté encore plus horrible que dans les autres villes que j'avais traversées. Ils pullulent dans les maisons qu'ils habitent, et la multitude d'enfants dont chaque famille est pourvue offre le spectacle le plus repoussant de la misère et de la malpropreté.
La Vistule, que je passai sur un bac, est plus considérable à Plock que la Seine à Paris, et la ville, où je séjournai, est assez jolie et propre.
De Plock, nous continuâmes notre route par Neidenbourg, Lotzen, Willenberg, Oletzko et Seyny, où nous nous arrêtâmes quelques jours.
Je me rappelle une mystification complète que me raconta à Seyny celui qui en fut l'objet; la bonne foi où il était en me la racontant la rendait encore plus piquante.
(1) Comparer tout ce passage sur Glogau, ses juifs, son théâtre, ses bals avec les p. 169-176 du Journal de Fantin des Odoards. Cf. les Souvenirs militaires de Victor Dupuy, p. 158, sur cette « agréable résidence » et Cu. Faré, Lettres d'un jeune officier à sa mère, p. loi.
Voici le fait. L'adjudant-commandant de Jumilhac était chef d'état-major de notre corps d'armée (1). Plus âgé qu'il ne le paraissait, il avait encore les goûts et les manières d'un jeune homme, et il réunissait à un esprit cultivé le ton et les façons des grands seigneurs d'autrefois. C'était celui des officiers • de notre état-major avec lequel j'étais le plus lié, et nous avions ordinairement le même bivouac. Officier supérieur de hussards avant la Révolution, il avait fait un voyage assez long en Pologne et en Russie; il y était même retourné pendant son émigration, dont il ne revint que sous Bonaparte qui le plaça major dans la légion portugaise. Ayant eu pendant ses voyages des relations très intimes avec plusieurs des premières famillos de Varsovie, il demanda et obtint du général Grouchy d'y aller passer quelques jours lorsque nous partîmes de Kalisch. Il nous rejoignit à Seyny. Je le vis le jour de son arrivée et lui trouvai un air plus gai qu'à l'ordinaire. Sur quoi il m'avoua qu'une rencontre fort extraordinaire et fort heureuse qu'il avait faite à Varsovie en était la cause, et voici ce qu'il me raconta. C'est lui qui parle.
« Arrivé à Varsovie, j'y vis plusieurs personnes que j'avais connues autrefois. Mais une femme, avec qui j'avais été intimement lié, et que je désirais revoir, était absente (il me dit alors son nom; c'était une princesse
(t) Antoine-Pierre-Joseph Chapelle, marquis de Jumilhac, né à Paris en 1764, sous-lieutenant au régiment du Roi (1777), major en deuxième des hussards (1788). lieutenant-colonel de cavalerie dans la garde constitutionnelle du Roi (1792), émigré, capitaine au Royal-Louis (1794) et blessé à Quiberon (1795), major de la cavalerie de la légion portugaise (1808), major général de cette cavalerie (1811), adjudant-commandant (14 décembre 1811), chef d'état-major du 3e corps de cavalerie (18 janvier 1812), général de brigade (18 août 1813), lieutenant-général (30 août 1814), commande sous la seconde Restauration la division militaire à Lille où il meurt en 1826. Cf. Marquiset, A travers ma vie, p. 101-102 : « d'une beauté remarquable... à des manières pleines de distinction il joignait la franchise du soldat; il avait la repartie vive et brusque, une gaîté piquante et soutenue ».
Radziwill ou Poniatowski, qui, par son esprit, sa famille et ses relations, avait une grande influence sur les affaires politiques de la Pologne). Elle était dans une de ses terres peu éloignée de la ville et connue sous le nom d'Arcadie, à cause de la beauté pittoresque du site et des jardins. Je ne voulus pas manquer l'occasion de la voir et j'allai passer vingt-quatre heures chez elle; j'arrivai le matin et je fus accueilli comme on peut l'être par une ancienne amie. Nous sortions de table, lorsqu'un valet de chambre vint lui'annoncer d'un air de mystère que l'empereur Napoléon se promenait dans les jardins du château. « Il est, nous dit-il, déguisé, ainsi que l'officier qui l'ac- « compagne, et il parait vouloir garder l'incognito; mais « je l'ai vu si ^souvent pendant la dernière campagne de « Pologne qu'il m'a été facile de le reconnaître, malgré la « modeste redingote dont il est revêtu. » La princesse et moi crûmes d'abord que cet homme se trompait, puisque l'empereur n'avait pas encore été annoncé à Varsovie. Cependant, nous réfléchîmes qu'il ne serait pas impossible que l'empereur eût voulu connaître par lui-même et sans être connu, l'esprit de la Pologne et ce que la capitale pensait de son expédition, que rien d'extraordinaire ne devait étonner d'un homme tel que lui, que d'ailleurs le valet de chambre l'avait vu assez souvent pour le reconnaître. La princesse sortit avec moi et quelques personnes de la société en se dirigeant vers le lieu indiqué par le valet de chambre. Nous aperçûmes bientôt les voyageurs, et en approchant, nous reconnûmes parfaitement l'empereur, malgré son costume de voyage et la simplicité de sa mise, car il n'avait qu'une redingote grise sans décorations. Il s'avança d'un air aisé vers la princesse, qu'il reconnut pour être la maîtresse du château. Il lui dit qu'il passait pour la première fois dans ce pays, qu'il n'avait pu résister au désir de parcourir ces jardins dont l'aspect lui avait paru si beau, qu'elle voudrait
bien l'excuser de n'être pas allé d'abord lui demander la permission et lui présenter ses salutations. La princesse répondit qu'elle était flattée que son parc pût mériter l'attention des voyageurs, mais qu'elle n'accepterait leurs excuses que s'ils passaient la journée entière au château, pour le visiter en détail; et l'empereur, cédant à ses instances, accepta l'hospitalité qu'elle lui offrait et remit son départ au lendemain matin. La princesse employa le reste de la soirée à montrer à son hôte les sites les plus agréables de son jardin et tout ce que cette magnifique habitation offrait de plus curieux. Pendant cette promenade, la conversation fut générale, sans objet particulier, et rien n'aurait pu faire reconnaître l'empereur, si ce n'est la déférence presque involontaire que son compagnon de voyage lui témoignait et son tic habituel de tirer à chaque instant sa tabatière. La nuit venue, on rentra au salon, e1 assise près de l'empereur sur un canapé, la princesse amena la conversation sur la politique; elle déplora en bonne patriote l'état actuel de la Pologne qui ne comptait plus au nombre des Etals et qui méritait pourtant un autre sort par l'éclat dont elle avait brillé et qu'elle pouvait recouvrer encore si la France soutenait les efforts que la nation brûlait de faire. L'entretien fut long et la discussion vive. Après avoir complimenté la princesse sur la manière dont elle plaidait les intérêts de son pays, l'empereur finit par lui dire que peut-être cet esprit national n'était pas assez général en Pologne, et qu'une personne comme elle devait le propager, que le rétablissement du royaume de Pologne entrait dans ses propres vues et convenait et à sa politique et à ses affections personnelles. Un juste sentiment de convenance ne permit à aucun de nous de se mêler à cette conversation, car, bien que l'empereur n'eût pas renoncé à son incognito, cependant par le ton qu'il prenait avec la princesse, il indiquait
parfaitement qu'il était reconnu et consentait à l'être.
« L'heure avançait; l'empereur paraissait avoir besoin de repos; la princesse l'accompagna jusqu'à la porte d'un pavillon où son logement était préparé, et lui en fit les honneurs avec ces attentions délicates et recherchées qu'un pareil hôte avait droit d'attendre. Nous continuâmes quelque temps notre promenade en nous entretenant de la bizarrerie de cette aventure. A l'instant où nous passions devant le pavillon, dont les croisées étaient ouvertes, nous aperçûmes l'empereur qui causait familièrement avec son compagnon; la princesse s'arrêta, puis lança dans le salon une orange qu'elle tenait à la main et à laquelle elle attacha un papier sur lequel elle écrivit au crayon : à notre héros. L'empereur, ramassant l'orange, se mit aussitôt à la fenêtre; mais nous nous étions retirés derrière un massif d'arbres, et il ne vit personne.
« Quelques moments après, je quittai la princesse pour gagner mon appartement dans le même pavillon que celui de l'empereur. La porte de sa chambre à coucher était encore ouverte et lorsqu'il me vit passer, il m'invita à entrer. Vous jugez avec quel empressement je me rendis à cette invitation. Je le trouvai encore plus affable et, si je puis m'exprimer ainsi, meilleur enfant qu'il ne l'avait été à souper; tout en se promenant dans sa chambre, il me parla de la princesse et combien il était sensible aux honnêtetés dont elle l'accablait, et il me demanda depuis quand je la connaissais, me demanda mon nom et dans quel corps je servais et quelles fonctions j'y remplissais; et, sur ma réponse, il me fit compliment d'être sous les ordres du général Grouchy. « Grouchy, dit-il, est un « excellent officier de cavalerie; je fais grand cas de lui « et je ne doute pas que dans cette campagne vous n'ayez « à vous féliciter de l'avoir faite sous ses ordres et que « vous ne soyez nommé officier général. Vos services, « monsieur, et le nom que vous portez, vous y donnent
« des droits; l'empereur aime à s'entourer de noms histo- « riques et soyez sûr qu'il ne vous perdra pas de vue, « qu'avant peu vous serez officier général: j'oserais vous « en répondre. Mais il est tard, et un voyageur a besoin « de repos; adieu donc, monsieur de Jumilhac. » Je pris congé et me retirai dans ma chambre, où. comme vous le pensez bien, je ne fermai pas les yeux, repassant dans ma mémoire les événements singuliers de cette journée et ce que j'en pouvais attendre. »
Jumilhac termina là son récit, et je lui fis mon sincère compliment sur l'espoir qu'il avait et qui me paraissait fondé. Un mois après, ne voyant rien arriver pour lui, je lui demandai s'il avait quelques nouvelles et si l'empereur avait parlé de lui au général Grouchy, appelé naguère au quartier général. D'un air assez triste, il m'avoua avoir été trompé, ainsi que la princesse polonaise, de la manière la plus complète par un aventurier qui profitait de sa ressemblance avec l'empereur, dont il singeait les manières et la mise, pour mystifier les gens. Cet homme était, disait-on, sous-officier ou officier dans un régiment de chasseurs et il A'enait, par ordre de l'empereur, de quitter l'armée et de rentrer en France. Il ne paraît pas cependant qu'il ait jamais fait mauvais usage de cette ressemblance (1).
Au reste, plusieurs personnes ont eu avec l'empereur une ressemblance plus ou moins forte et que la manière de se mettre et surtout de se coiffer augmentait encore. J'ai vu à Vérone un officier supérieur d'un régiment italien qui aurait pu facilement passer pour l'empereur aux yeux de ceux qui ne l'auraient pas parfaitement connu.
(1) C'est peut-être ce Français nommé Latouche, qui venait des provinces illyriennes et que le chef d'état-major Dessolle signalait ainsi, le 25 juin 1812, dans une situation sommaire du 4e corps : « Le sieur Latouche, affectant de jouer la ressemblance avec l'empereur et de provoquer des méprises ridicules, a été arrêté et envoyé au grand quartier général. »
Revenons au pays, qui présentait un aspect moins misérable, quoique toujours très sablonneux. On rencontre depuis la Vistule une quantité considérable de petits lacs d'une eau très limpide; les espèces d'entonnoirs qui les forment au milieu des terres ressemblent par leur conformation à d'anciens cratères de volcan; ils sont remplis d'une espèce de poissons que les habitants regardent comme très malsains.
La partie du grand-duché de Varsovie que nous traversâmes est peu peuplée. Les villages sont éloignés les uns des autres, et les villes habitées presque entièrement par les juifs. La partie de pays qui n'est pas boisée était couverte, à perte de vue, par des champs de seigle qui promettaient la plus riche récolte; mais bientôt ces champs furent dévastés pour nourrir nos chevaux pour lesquels on ne trouvait que très difficilement du fourrage sec.
Les villages de Pologne sont misérables, ainsi que leurs habitants. Tous les paysans sont la propriété de leurs seigneurs, dont les châteaux magnifiques font ressortir la pauvreté des cabanes. Ces châteaux, souvent très vastes, offrent, par leur ameublement, leurs jardins et leur nombreux domestique, un luxe et une magnificence inconnus en France.
On rencontre fréquemment dans ces villages des gentilshommes réduits à un état voisin de la misère, mais qui conservent la hauteur et la fierté de leur race; ils ont encore quelques laquais qu'ils peuvent à peine nourrir et qu'ils couvrent d'une livrée dont les lambeaux tiennent à peine. Leurs maisons diffèrent peu, à l'extérieur, de celles des paysans; elles sont construites de grandes pièces de sapins en partie couverts de leur écorce et dont les joints sont garnis de mousse dans l'intérieur des appartements; mais dans ces mêmes appartements, il est rare que l'on ne trouve pas piano et guitare et souvent une
aimable et jolie femme qui s'en sert avec goût et qui réunit ordinairement l'instruction aux grâces. Le français, l'allemand, l'italien et même le latin sont assez généralement répandus parmi la noblesse des deux sexes.
Nous quittâmes Seyny le 23 ou le 24 juin. Cette petite ville assez jolie renfermait beaucoup de juifs; mais, bien différents de ceux que nous avions vus, ils étaient propres et bien vêtus, la plupart avec des espèces de soutanelles de soie noire. Je logeai chez l'un d'eux et sa maison était fort bien tenue.
Le 24, nous eûmes en route un orage effroyable; le ciel était embrasé et l'horizon couvert d'une fumée noire et épaisse; elle s'élevait des forêts qui bordent le Niémen du côté de la Pologne; on y avait mis le feu dans une étendue de plusieurs lieues, pour masquer nos mouvements à l'ennemi.
Le 25 juin, notre corps arriva vers les 10 heures sur le- bords du Niémen, environ une lieue au-dessus de Kovno. Trois ponts avaient été j depuis Kovno au
point où nous nous trouvions et une partie de l'armée avait déjà passé le fleuve, sans presque éprouver de résistance. Nous passâmes sur le pont de droite cl primes aussitôt position sur le territoire russe au bord du fleuve qui en forme la limite. Il faisait ce jour-là un temps magnifique et le soleil dardait sur les armes et les cuirasses des innombrables troupes de toutes nations qui se succédaient sans interruption sur les trois ponts. Il est impossible de décrire ce spectacle. Toutes ces troupes rivalisaient de tenue et d'ardeur et couvraient au loin les deux rives. Jamais armée européenne ne présenta un ensemble aussi brillant et d'une majesté aussi imposante. Le passage dura trois jours.
Le surlendemain, nous nous dirigeâmes sur Vilna e1 • m mil à l'ordre la déclaration de guerre à la Kussie, au grand contentement de l'armée, qui, fatiguée d'une route
ii MEMOIRES DU GENERAL GRIOIS
de plus de trois mois, désirait rencontrer enfin un adversaire à combattre et à vaincre.
Notre corps resta, je crois, quatre jours pour aller de Kovno à Vilna. Le deuxième jour la pluie commença et nous bivaquâmes à Novo-Troki, où nous ne trouvâmes aucune ressource. Une très grande abbaye, entourée de hautes murailles, est bâtie sur une hauteur qui domine le village et un petit lac. La température se refroidit tout à coup et une pluie froide qui ne cessa pas jusqu'à Vilna, rompit bientôt tous les che'mins. Les chevaux, mouillés pendant le jour et dépourvus d'abri pendant la nuit, n'avaient d'autre nourriture que du seigle vert et mouillé; ils succombèrent en grand nombre; la route était couverte de leurs cadavres, et pendant ces trois jours l'armée perdit au moins le quart de ses chevaux d'artillerie et un grand nombre de ses chevaux de cavalerie, quoique en moindre proportion, à cause de la différence de fatigue qu'ils avaient à essuyer (1).
Nous prîmes position autour de Vilna. La pluie avait redoublé de force et nous manquions d'abris et de vivres, car les maisons, les rues même de la ville étaient encombrées de troupes arrivées avant nous, et il me fut impossible de trouver un logis. Je revins à mon bivouac hors des portes, et le soir je partageai la moitié d'une petite chambre où un sous-inspecteur de ma connaissance avait pu se mettre à couvert.
Le lendemain, le général Grouchy eut ordre de se porter à la poursuite du corps de Platof, que notre mouvement avait coupé de la grande armée russe et qui était sur les bords de la Bérésina. Toute mon artillerie n'avait pas atteint Vilna : une partie était encore en arrière, faute
(1) Ségur (cf. la Campagne de Russie, p.p. Bapst, 1894, p. 21) estime que dix mille chevaux périrent dans cette marche; cf. Marbot, III, p. 54, et les détails que donnent Boulart, p. 243, et Pion, p. 282; voir aussi Vandal, Napoléon et Alexandre, III, p. 510.
de chevaux et le général me donna l'ordre de rester pour l'attendre : je devais partir le soir ou le lendemain, emmener les pièces et caissons que je pourrais atteler convenablement avec les chevaux valides et laisser à Yilna le reste de l'artillerie, avec les chevaux éclopés et les hommes inutiles. Lui-même partit aussitôt avec toute sa cavalerie et m'indiqua à peu près la direction que je prendrais pour le rejoindre.
J'organisai sans perdre de temps la partie de mon artillerie capable de marcher et je partis le soir même quatre heures avant le coucher du soleil avec les deux tiers environ de celle que j'avais amenée. Le temps était parfaitement remis et depuis il fut presque toujours beau. Le général Grouchy avait laissé à Vilna la division de dragons qui devait le rejoindre plus tard, et d'après un ordre qu'il m'avait laissé, je pris 50 hommes d'un de ces régiments pour escorter mon artillerie. Ce ne fut que le troisième ou le quatrième jour que je pus le rattraper et ils me parurent bien longs : je n'avais aucune connaissance du pays et ne suivais le corps d'armée que sur les renseignements, toujours très incertains et que je pouvais croire infidèles, de quelques juifs ou Lithuaniens. Mais je marchais dans le plus grand ordre, en faisant éclairer ma route par mes dragons; chaque soir, je bivouaquais en me gardant militairement, et mon artillerie en batterie pour éviter toute surprise.
Le 3e corps de cavalerie, dont les mouvements devaienl se combiner avec ceux du 1er corps d'armée, commandé par le maréchal Davout, se mit en route le soir du jour où je le rejoignis. Apres différentes marches et conln marches de jour et de nuit, nous vînmes à Minsk. Nous y fîmes notre jonction avec le 1er corps et nous y restâmes deux jours. La ville me parut assez jolie. Beaucoup d'habitants y étaient restés, car les Lithuaniens nous
voyaient avec plaisir, dans l'espoir de se réunir à la Pologne, leur ancienne patrie.
Nous quittâmes Minsk vers le soir, bivouaquâmes à quelque distance et passâmes le lendemain la Bérésina à Borisof, que l'ennemi avait abandonné depuis peu, après avoir incendié le pont et les magasins de vivres établis sur ce pont. Nous restâmes alors cinq ou six jours en position au bourg de Tolotchin pour appuyer la gauche du 1er corps d'infanterie, qui s'était dirigé sur Mohilef où il battit complètement Bagration et Platof.
Nous vînmes ensuite à Orcha, où nous trouvâmes les lanciers hollandais de la garde qui avaient été mis momentanément sous les ordres du général Grouchy. Ils avaient eu quelques escarmouches avec l'ennemi et lui avaient enlevé un convoi assez considérable qui mit durant quelques jours une sorte d'abondance dans notre camp, car depuis notre entrée en Russie, nous étions dans un dénuement presque absolu de vivres de tout genre et ce dénuement augmenta chaque jour — sauf quelques distributions qu'on recevait de loin en loin et des provisions que nos soldats trouvaient parfois en fourrageant loin du camp. — Des partis ennemis se faisaient voir dans les environs d'Orcha, que nous quittâmes le lendemain de notre arrivée en passant le Dnieper; nous fîmes plusieurs marches et contre-marches sans pouvoir joindre aucun de ces partis et vînmes à Nova-Topchina, petit village sur le Dnieper ou Borysthène.
L'armée ayant fait halte pendant une quinzaine de jours sur le Dnieper et la Dvina, nous restâmes à Nova- Topchina où nous étions à peine à couvert et où nous manquions de tout. Pendant ce temps, le quartier impérial fut successivement à Vitebsk et dans les environs. Nous éprouvâmes alors de grandes chaleurs et c'était avec grand plaisir que chaque soir nous allions nous baigner dans le Borysthène qui coulait près de notre
camp. Il restait encore dans le village quelques habitants, mais des plus pauvres; le curé était de ce nombre; il était marié et j'assistai au baptême d'un de ses enfants qui eut lieu dans l'église selon le rite grec. L'église, ainsi que le clocher, était entièrement en bois, blanchie intérieurement et assez propre; elle avait pour ornement quelques dorures et des tableaux de petite dimension qui, de même que tous ceux que j'ai vus dans les églises grecques, étaient exécutés et finis avec soin; mais les figures, d'un dessin sec et incorrect, étaient appliquées pour la plupart comme des découpures sur un fond doré ou recouvertes elles-mêmes de dorures.
Depuis notre entrée en Russie, nous trouvions facilement à nous pourvoir de charrettes et de chevaux; les paysans les avaient abandonnés en quittant leurs villages. Les charrettes, entièrement construites en bois de bouleau, étaient étroites et courtes et les roues grossièrement faites n'avaient pour jante qu'une seule branche de bouleau équarrie et assez mince qu'on avait pliée en cercle à l'aide du feu et dont les extrémités ne se joignaient jamais et étaient ordinairement éloignées entre elles de huit ou dix pouces. Les rais entraient dans les trous percés dans la jante et où ils étaient chevillés. Ces voitures, construites d'une manière assez légère, exigeaient beaucoup de ménagements; aussi résistaient-elles peu entre nos mains. Quant aux chevaux, connus dans l'armée sous le nom de cognais ou konias (qui signifie « cheval » en polonais), ils étaient très petits, de mauvaise tournure, mais ayant de beaux membres et accoutumés à des allures vives. J'ai remarqué dans un grand nombre une espèce de maladie qui vient soit de l'espèce, soit du climat, soit au peu de soin que nous avions de les tenir propres et de les bien nourrir. Une grande quantité de vers se réunissait à leur fondement; ils formaient bientôt une masse considérable qui pendait à l'extérieur et attirait II. 2
dehors une partie de leurs intestins; dans cet état l'animal dépérissait, exhalait une odeur insoutenable, et on l'abandonnait au milieu de la campagne où probablement il périssait bientôt. Nous en trouvions aussi beaucoup qui étaient attaqués de la plique, maladie fort connue en Pologne parmi les chevaux et même parmi les habitants. Dans cette maladie les crins ou les cheveux sont tellement mêlés entre eux qu'ils ne forment plus qu'une masse qu'il est presque impossible de séparer, et lorsqu'on essaie de le faire, des crins qu'on casse découle une matière visqueuse. Au reste, les chevaux attaqués de ce mal n'en étaient pas moins en état de servir.
Du 10 au 12 août, un détachement de pontonniers fut envoyé à deux lieues de notre cantonnement pour y construire un pont sur le Borysthène vis-à-vis le village de Rassasna; j'y fus envoyé plusieurs fois pour en presser l'exécution. Le pont étant terminé, notre corps de cavalerie se mit en mouvement le 12 ou le 13 pour passer le fleuve. Lorsque nous atteignîmes le pont, quelques troupes l'avaient déjà traversé et se rassemblaient sur la rive gauche. L'empereur avec sa garde y était déjà arrivé; à cheval au débouché du pont, il voyait défiler les différents corps qui criaient : Vive Vempereur! Aussitôt passé, notre corps continua sa marche et rejoignit la grande route de Smolensk, formant l'avant-garde des corps d'infanterie qui nous suivaient, et nous bivouaquâmes au milieu des champs à l'entrée de la nuit.
Le 14 août, dans la matinée, nos tirailleurs d'avantgarde rencontrèrent pour la première fois l'ennemi depuis notre entrée sur le territoire russe. Les premiers coups de carabine nous firent grand plaisir : nous désespérions presque d'atteindre les Russes et de pouvoir en finir par quelques batailles. Bientôt notre cavalerie se déploya et je fis avancer notre artillerie. L'ennemi se retira devant nous jusqu'au petit bourg de Krasnoï où il se concentra.
Notre cavalerie ne pouvant enlever Krasnoï sans infanterie, nous escarmouchions avec ses avant-postes, lorsque le roi de Naples, Murât, arriva a\rec le maréchal Ney. Ils reconnurent la position de l'ennemi et aussitôt que la tête de colonne du 3e corps d'infanterie fut près de nous, le maréchal Ney, qui le commandait, lança quelques compagnies de voltigeurs. L'ennemi, après une vive résistance, fut débusqué et mis en désordre. Mais il se rallia à quelques bataillons qui étaient en réserve et qui firent une belle retraite, n'abandonnant une position qu'après l'avoir longtemps défendue et dans l'après-midi, renforcés par des troupes fraîches, ils tinrent ferme et ne quittèrent le champ de bataille qu'après un combat opiniâtre et meurtrier. Notre corps ne donna pas en entier dans cette affaire du soir; mais toute la journée il se battit partiellement et le soir nous primes position et bivouaquâmes sur le terrain que nous avions enlevé (1). J'y trouvai quatre soldats russes que mon artillerie avait mis hors de combat; tous avaient bras ou jambe emportés, mais vivaient encore, et loin de se plaindre, loin d'implorer du secours, ils le refusaient au contraire et paraissaient déterminés à mourir où ils étaient. Je ne me faisais nulle idée de cette espèce de courage passif que j'ai depuis remarqué cent fois chez les soldats de cette nation et qui tient, je crois, à leur ignorance et à leur crédule superstition : car ils meurent en embrassant l'image de saint Nicolas qu'ils portent toujours avec eux, croient aller au ciel en droite ligne, et bénissent presque le coup qui les y envoie.
Le 15, nous continuâmes notre route sans rencontrer l'ennemi, et nous bivouaquâmes à quelque distance de Smolensk.
Le 16, nous nous mimes en mouvement de fort bonne
(1) Cf. sur ce combat, le récit et les réflexions de C" \mbi:\y (Expéd. de Russie, I, p. 165-166) qui blâme l'impétuosité de Murât et remarque « la supériorité d'une infanterie aguerrie et bien conduite sur la cavalerie. »
heure et trouvâmes les hauteurs qui environnent Smolensk occupées par des corps de cavalerie ennemie. Notre division de cavalerie légère les chargea vigoureusement et les poursuivit jusque sous les murs de la ville, où elle fut arrêtée par le feu de l'artillerie et de l'infanterie. Je fis aussitôt avancer mon artillerie. Elle se mit en batterie sur deux points et canonna très vivement la place qui de son côté tirait continuellement sur nous. Le feu continua jusqu'au soir et devint bientôt général sur tous les fronts, parce que les batteries des corps qui arrivaient successivement, joignirent leur feu au nôtre. J'eus deux pièces démontées et plusieurs hommes et chevaux furent tués. Presque au commencement de l'action, un de nos canonniers d'ordonnance avait eu le bras emporté d'un boulet. Il fut conduit à l'ambulance où on lui fit aussitôt l'amputation. L'empereur vint à passer dans ce moment. Le canonnier, conservant tout son sang-froid, l'appela et lui dit qu'il ne regrettait pas d'être blessé pour lui, qu'il se croirait heureux s'il obtenait la croix de la Légion. L'empereur la lui accorda. Depuis, je n'ai plus entendu parler de ce soldat; très probablement il aura succombé à sa blessure.
L'ennemi avait encore, hors de la place, des troupes qui cherchaient à nous en éloigner et à reconnaître les mouvements de notre armée. Plusieurs escadrons de dragons russes s'approchèrent de nous dans cette intention. La première brigade de dragons de notre corps reçut ordre de les charger. Le 7e, soutenu par le 23e, se porta aussitôt à leur rencontre. Les deux troupes s'abordèrent au galop et la mêlée fut vive et meurtrière. J'ai peu vu de charges de cavalerie poussées plus à fond. Mais enfin, les Russes plièrent; ils se retirèrent en désordre sous les murs de la place, et mon artillerie, qui n'était qu'à demiportée, les canonna si bien que tous nos boulets et nos obus tombèrent au milieu d'eux et augmentèrent leur
désarroi. Murât était à côté de moi près de mes pièces; enchanté de la vivacité et de la justesse de nos coups, il témoignait sa satisfaction aux canonniers en leur disant, avec son accent gascon : « Bravo, enfants! culbutez cette canaille; vous tirez comme des anges. » Il commandait l'avant-garde de l'armée dont nous faisions partie, et il était chaque jour avec nous. Son costume tout à fait théâtral aurait jeté du ridicule sur tout autre, mais il semblait fait à sa taille et accompagnait parfaitement une valeur toute brillante qui n'appartenait qu'à lui seul. Ses cheveux assez longs et d'un beau brun retombaient en boucles sur ses épaules. Il portait un chapeau retroussé, garni de plumes et d'aigrettes, ou bien un bonnet polonais surmonté d'un vaste panache, une soubreveste chamois à la chevalière, un pantalon cramoisi et des bottines jaunes. Un manteau court de velours vert brodé en or, ou une fourrure élégante, ornée de ganses et de torsades d'or, était jetée sur ses épaules. Ses chevaux avaient un harnachement bizarre, mais magnifique, et la grâce et l'adresse avec laquelle il les maniait, relevait encore leur beauté. Sa bravoure était tellement reconnue dans l'armée et on était si accoutumé à le voir au milieu du feu le plus épais, que les aides de camp ou officiers d'ordonnance qui avaient des ordres à lui transmettre ou des renseignements à lui donner, se dirigeaient toujours sur le point où l'on se battait et du côté où l'attaque paraissait la plus vive; ils étaient sûrs de l'y trouver. C'était le beau idéal du courage (1).
Vers les 4 heures après midi, le 1er corps d'infanterie arriva. Le maréchal Davout m'appela et, ensemble, nous nous approchâmes le plus près possible des remparts
(1) Tous les historiens et mémorialistes de la campagne ont fait le portrait de Murât, « ce paladin en habit de fête, couvert de plumes, de velours, de soie et de lauriers » (Norvins, Mémoires, III, p. 100); voir surtout SOLTYK, Mémoires, p. 117-119; Dupuy, p. 17G-177 et 185-186; d'Espinchal, Souvenirs militaires, I, p. 320.
malgré le feu de mousqueterie qui en partait. Il fit avancer quelques compagnies de voltigeurs pour repousser dans la place les tirailleurs ennemis, et son artillerie m'ayant, vers le soir, remplacé dans la position où j'étais, il me donna l'ordre de me rendre avec la mienne sur une hauteur assez éloignée où l'empereur avait établi son quartier général. L'artillerie de la garde y arriva à la nuit pour me relever. J'allai bivouaquer près de là, et dès la pointe du jour du 17, je rejoignis le 3e corps de cavalerie sur les hauteurs qui dominent la ville.
Le 17, toute l'armée étant réunie autour de Smolensk, l'empereur fit attaquer la place de vive force par plusieurs corps d'infanterie. L'armée russe étant également réunie sur ce point, la résistance fut d'autant plus vive que de la position qu'elle occupait sur les hauteurs de la rive droite du Dnieper, elle faisait relever par des troupes fraîches, au moyen de ponts de communication établis sur le fleuve, les troupes qui avaient souffert.
Nos attaques se succédèrent sans interruption pendant toute la journée. Souvent nous gagnions du terrain et pénétrions dans les faubourgs; mais de nouveaux efforts des Russes nous en délogeaient, et la nuit arriva sans que nous fussions maîtres de la place, dont nous occupions cependant tous les dehors. Cette journée, où nos troupes montrèrent l'ardeur la plus brillante, fut très meurtrière, et l'acharnement fut terrible de part et d'autre. Le 3e corps de cavalerie ne prit aucune part à l'affaire.
Dans l'après-midi, voyant que notre corps ne faisait aucun mouvement et ne serait probablement pas employé, je montai à cheval et parcourus les différents points d'attaque. La nuit venue, les Russes diminuèrent leur feu. Vers 11 heures il cessa entièrement, et des flammes s'élevèrent de la place. Bientôt, l'incendie fut général et des tourbillons de feu et de fumée couvrirent la ville et éclairèrent les environs.
Cet événement qui nous annonçait la retraite des Russes, perdit son horreur à nos yeux, et le soldat n'y voyait que la ruine d'une ville qui lui avait résisté toute la journée, et l'assurance de nouveaux progrès. Je passai plusieurs heures à admirer ce superbe spectacle que nous offrit bientôt l'incendie de Moscou; celui-ci fut infiniment plus considérable, mais moins prompt, moins général au même moment, et il ne présentait pas une activité aussi dévorante (1).
Le surlendemain 19, le 3e corps de cavalerie se mit en mouvement vers midi. Je visitai auparavant quelques parties de Smolensk que le feu avait épargnées, et j'y vis plusieurs beaux bâtiments en pierre et une fort belle église attenant à un vaste couvent de moines grecs. Presque toute la population avait suivi l'armée russe dans sa retraite. Notre corps faisait l'avant-garde de l'aile gauche de l'armée que formait le 4e corps sous les ordres du prince Eugène. Il passa le Dnieper au-dessous des ponts qui brûlaient encore, à un gué assez mauvais que mon artillerie traversa avec peine. Nous prîmes delà un chemin de traverse très mauvais à travers les hauteurs qui bordent la rive droite du fleuve et nous bivouaquâmes à deux ou trois lieues de Smolensk. Nous y restâmes la journée suivante et ce fut là que nous apprîmes la bataille de Valoutina et la mort de Gudin (2).
(1) Même réflexion dans les Mémoires de Dedem, p. 255 : « L'incendie de Smolensk eut quelque chose de plus grandiose (que celui de Moscou); les murs élevés, les vastes tours au-dessus desquelles les flammes jaillissaient avec force, me représentèrent Uion dans la fatale nuit que Virgile nous a décrite avec tant de beauté. Le feu à Moscou, beaucoup plus étendu, avait quelque chose de moins poétique. »
(2) César-Charles-Etienne Gudin, né à Montargis en 1768, sous-lieutenant en 1784, lieutenant en 1791, adjudant-général chef de brigade en 1795, général de brigade le 5 février 1799 et de division le 6 juillet 1800, blessé à Valoutina le 19 août 1812, mort à Smolensk trois jours après. C'était « un des généraux les plus distingués de l'armée » (Mathieu Dumas, Mémoires, III, p. 434), le « modèle des divisionnaires » (Roguet, Mémoires militaires, IV. p. 47); l'opinion le désignait comme un des futurs maréchaux (Bov&aotsa, Episodes, p. 581), et « ce digne général fut justement estimé, aimé, et regretté » (Boulart, p. 250).
Le 21, nous rejoignîmes la grande route de Doukhovtchina et nous dirigeâmes sur cette ville. Nous rencontrâmes bientôt de gros partis de Cosaques que nous poussâmes devant nous et ensuite quelque infanterie et du canon. Ces différentes troupes réunies tinrent ferme et semblèrent résolues à défendre la position en avant de la ville. Mais après un combat vif et assez long et plusieurs charges que nous fîmes, ils furent culbutés et nous abandonnèrent Doukhovtchina. Nous y trouvâmes quelques ressources en vivres et en fourrages; une partie des habitants y étaient restés. Nos troupes ne logèrent pas dans la ville, et nous bivouaquâmes dans la plaine à environ une demi-lieue. Il faisait une chaleur excessive, et des essaims de cousins et de moucherons nous dévoraient et nous empêchaient de reposer la nuit. Cette chaleur, plus forte qu'elle ne l'est en France et même dans une partie de l'Italie à pareille époque, dura pendant tout le mois d'août (1).
Nous restâmes dans cette position un ou deux jours et continuâmes ensuite notre route sur Dorogobouje. Nous passâmes le Vop qui devait plus tard nous être si funeste et bivouaquâmes à quelque distance au delà.
Nous arrivâmes le lendemain à un vaste château, bâti au milieu d'immenses possessions; mais nous ne fîmes que nous y arrêter quelques heures, et après avoir cédé la place au 4e corps, nous vînmes bivouaquer sur la rive droite du Dnieper en vue de Dorogobouje où l'armée se réunissait en masse autour du quartier impérial. Nous n'avions depuis Doukhovtchina rencontré que quelques pulks de Cosaques que nous avions chassés devant nous.
Ayant passé le Dnieper au-dessus de Dorogobouje, nous nous réunîmes aux 1er et 2e corps de cavalerie et marchâmes ensemble à la tête du reste de l'armée dont nous
(1) La chaleur était si forte que les vieux soldats assuraient que le soleil de Russie était aussi brûlant que celui d'Egypte.
formions l'avant-garde, et chaque corps de cavalerie formait à son tour la tête de cette avant-garde. Toute l'armée marchait alors ensemble sur plusieurs colonnes, et au milieu d'une poussière effroyable que la chaleur excessive rendait encore plus insupportable. Chaque jour l'avant-garde se battait et quelquefois le combat devenait assez vif pour que non seulement toute notre cavalerie fût engagée, mais même de l'infanterie. La perte de mes notes ne me permet pas de me rappeler ces différents combats que nous livrâmes chaque jour. Je ne me souviens que de certains détails.
A quelque distance de Dorogobouje, faisant tête d'avant-garde, nous aperçûmes dans une plaine assez resserrée que nous dominions entièrement, et à demiportée de canon, environ 5 000 à 6 000 hommes de cavalerie ennemie, chargés probablement de couvrir quelques mouvements, car cette position n'était nullement militaire. Notre corps s'arrêta; je fis mettre mon artillerie en batterie et commencer sur cette masse le feu le plus violent. Pendant quelques instants, elle eut bonne contenance; mais nos boulets, dont aucun n'était perdu, y mirent bientôt le désordre et sa retraite fut bientôt une espèce de déroute; malheureusement, de profonds ravins qui nous séparaient de cette cavalerie empêchèrent la nôtre de profiter de cet avantage.
Nous eûmes encore une affaire très chaude vers le 27 août sur les bords de l'Osma, avant d'arriver à Viasma. Toute la cavalerie de l'armée et quelques corps d'infanterie y furent engagés et l'on se bal lit jusqu'à la nuit close. Les corps de cavalerie qui étaient à notre droite avaient commencé à plier et notre position à l'extrême gauche devenait critique; mais bientôt les troupes se rallièrent et repoussèrent les Russes. Le feu fut très vif où nous étions, et les hauteurs de l'autre rive offraient des positions très avantageuses à l'artillerie ennemie.
L'adjudant-commandant Dugommier, fils du général et chef d'état-major de notre division de dragons, fut blessé au col d'un coup de carabine. Quoique la blessure ne parût pas dangereuse, je ne le revis plus, et probablement, n'étant pas encore bien guéri lors de la retraite, il aura succombé (1).
Au reste, depuis le 14 août jusqu'au 7 septembre, et depuis le 20 septembre jusqu'au 4 octobre, il ne s'est pas passé de jour où notre corps de cavalerie n'ait combattu et où je n'aie tiré le canon, et c'était chaque jour, à peu d'exceptions- près, les mêmes heures, le même genre et le même résultat d'attaque.
Nous partions de notre bivouac vers les 5 ou 6 heures du matin, la division de cavalerie légère en tête, ayant devant elle un escadron d'avant-garde éclairé par un peloton et quelques tirailleurs. Je marchais avec le général et son état-major après cet escadron, et ce n'était guère que vers 9 heures que les coups de carabine de tirailleurs annonçaient les Russes. Les colonnes se déployaient aussitôt sur plusieurs lignes et avançaient en repoussant l'ennemi. Il ne se montrait d'abord que quelques Cosaques qui reculaient en tiraillant jusqu'à la première position favorable; mais là ils se ralliaient à une batterie d'artillerie légère qu'ils avaient avec eux. Cette batterie tirait sur nous; je faisais avancer la mienne; la canonnade s'engageait, des charges de cavalerie s'exécutaient, et bientôt les Russes se repliaient jusqu'à une nouvelle position où pareille manœuvre recommençait,
(1) C'était le troisième fils de Dugommier. On le nommait Chevigny pour le distinguer des deux autres frères. Sous-lieutenant au 14e régiment d'infanterie, aide de camp de son père, adjudant-général chef de bataillon à l'armée des Pyrénées-Orientales, adjudant-général chef de brigade à l'armée d'Italie en 1796, il eut de Clarke cette note terrible : « Sans talents; ivrogne quoique très jeune; peu probe. » Aussi n'eut-il plus d'avancement. Il fut fait prisonnier pendant la retraite de Russie et mourut à Saint-Pétersbourg; cf. A. Chuquet, la Jeunesse de Napoléon, III, p. 226 et 300.
et ainsi successivement jusqu'au soir, où ils tenaient ferme dans la dernière position qu'ils avaient choisie et qu'ils ne quittaient qu'à la nuit, après avoir eu soin auparavant de mettre le feu aux villages et aux habitations à portée (1). Cet incendie était pour eux le signal de partir et pour nous, de les remplacer, de soustraire aux flammes le peu de fourrage et d'abris qu'elles n'avaient pas encore consumés, de nous établir au milieu de ces décombres, et au lever du soleil nous reprenions notre marche, qui toujours avait les mêmes résultats.
Le 29 août, on entra à Viasma au milieu de l'incendie que les Russes y avaient allumé en se retirant et que les Français parvinrent à éteindre. Notre corps passa à la gauche de la ville en traversant une petite rivière très marécageuse où j'eus beaucoup de peine à faire passer mon artillerie.
Le 1er septembre, nous traversâmes Ghiatsk que les Russes avaient aussi tenté d'incendier. Cette ville, peu considérable, m'a paru bien bâtie et beaucoup plus agréable que celles que nous avions rencontrées jusqu'alors.
Vers le 3 ou le 4 septembre, toute l'armée s'arrêta et nous bivouaquâmes deux jours près d'un petit village à peu de distance des avant-postes de l'ennemi. Ce fut là que nous reçûmes l'ordre du jour par lequel l'empereur annonçait que nous allions enfin livrer la bataille si longtemps désirée et ordonnait aux généraux et chefs de corps de profiter de ces deux jours de repos pour amasser quelques vivres et mettre les armes en état. Les chaleurs, très fortes jusqu'alors, cessèrent tout à coup et l'air devint assez vif. Pour la première fois je pris sur la peau le gilet de laine que je n'ai pas quitté depuis.
Le 5 septembre, notre corps marcha en bataille sur le
(1) Chambray (Expâl. de Russie, I, p. 277) dit qu'il voyait alors « les flammes l'entourer constamment. »
flanc de la grande route. Il ne formait pas ce jour-là l'extrême avant-garde; il n'était destiné qu'à soutenir la cavalerie qui marchait en avant. Près de Borodino, cette cavalerie eut plusieurs engagements sérieux. Dans l'un, le 11e régiment de hussards, presque entièrement composé de Hollandais, souffrit beaucoup; il avait culbuté des Cosaques qu'il pourchassait avec ardeur, lorsqu'un régiment de dragons russes, en bataille dans un vallon, le chargea et profitant du désordre que la poursuite avait mis dans ses rangs, le culbuta à son tour. Les Russes furent bientôt arrêtés et repoussés par notre cavalerie; mais en arrivant sur le champ de bataille où cette échauffourée avait eu lieu, nous le vîmes couvert de chevaux et d'hommes morts que la pelisse blanche du 11e hussards faisait reconnaître (1).
Nous aperçûmes bientôt toute l'armée ennemie qui occupait les hauteurs de Borodino, et la nôtre prit position environ à une lieue de ce village. Notre corps s'arrêta sur la gauche de la grande route, derrière le bivouac de l'empereur. Entouré de ses maréchaux, Napoléon examina longtemps avec une longue-vue les dispositions des Russes et les redoutes qui couvraient leur position. J'étais tout près de lui à portée d'entendre les ordres qu'il donnait, et jamais je ne vis de spectacle plus imposant que celui de notre armée se déployant sur des lignes immenses en présence des nombreux bataillons russes dont les armes étincelaient au soleil. Et c'était un seul homme, celui que je voyais, qui d'un seul mot faisait mouvoir ces terribles masses et allait ordonner leur choc!
Vers les 5 heures, il décida d'emporter la redoute qui protégeait la gauche de l'ennemi en avant d'un village sur la vieille route de Kalouga (2). Elle était appuyée
(1) Castellaxe (Journal, I, p. 147) dit de même que ce 11e hussards, régiment hollandais, soufîrit beaucoup et fut détruit presque en entier.
(2) La redoute de Chévardino.
à des bois, et des forces nombreuses la soutenaient. Aussitôt, la division Compans(l), chargée de cette attaque et suivie par une partie de la cavalerie, se porte sur le point désigné où les Russes, de leur côté, font marcher de nouveaux bataillons.
C'était chose belle à voir que l'ardeur de nos troupes. Un ciel superbe et le soleil couchant qui se reflétait dans les fusils et les sabres, ajoutaient à la beauté du spectacle. Le reste de l'armée, de ses positions, suivait des yeux ces troupes qui marchaient, fières d'être appelées les premières à l'honneur de combattre, et les accompagnait de ses acclamations. Des saillies militaires assaisonnaient les observations que chacun faisait sur les moyens d'attaque et les obstacles à vaincre. Mais tous présumaient avec raison que l'adversaire céderait à de pareilles troupes, et il fallait que l'empereur en fût bien persuadé pour tenter à une heure aussi avancée l'assaut d'une position aussi forte à laquelle l'ennemi paraissait et devait en effet attacher autant d'importance puisqu'une fois cette redoute enlevée, sa gauche se trouvait très exposée. L'attaque devint bientôt extrêmement vive. Plusieurs charges de cavalerie eurent lieu, et rien n'était encore décidé lorsque nous reçûmes l'ordre de nous porter vers la redoute. Quand nous arrivâmes, elle était emportée et nous restâmes en position jusque vers les 9 heures du soir. L'ennemi s'était retiré dans les bois voisins. Il essaya même de reprendre la redoute; il fut repoussé
(1) Jean-Dominique comte Compans, né à Salies (Haute-Garonne) en 1769, capitaine au 3e de la Haute-Garonne (1791), adjudant-général chef de bataillon (1793) et chef de brigade (1795), général de brigade (19 octobre 1799) et de division (23 novembre 1806), mis en non-activité (1815), disponible (1818), retraité (1834), mort à Blagnac (Haute-Garonne) en 1845. Cf. sur son rôle dans cette journée les pages intéressantes de Soltyk, Mémoires, p. 204-207 : « Son coup d'œil militaire était sûr et son jugement parfait; ... il eut une de ces inspirations soudaines qui décident du sort des batailles... » Voir aussi Gotjrgaud, Examen critique de l'ouvrage de Ségur, p. 200-205 et 216-218.
vigoureusement; toutefois il continua son feu jusqu'à minuit et ses boulets tombaient sur notre bivouac.
Je fis ramasser le soir près de la redoute un jeune officier russe de seize ou dix-sept ans qui avait reçu un coup de feu dans le bas-ventre. Il parlait un peu français et demandait avec instance à être pansé : chose impossible, puisque tous les chirurgiens étaient employés. Je le conduisis comme je pus dans une masure déjà encombrée de blessés, et après lui avoir trouvé, non sans peine, une petite place au milieu de ces malheureux dont les gémissements contrastaient si péniblement avec l'éclat de la victoire qu'ils venaient de payer de leur sang, je lui donnai un peu de pain et d'eau-de-vie en lui promettant qu'il serait pansé le lendemain. Mais je doute qu'il ait passé la nuit, et que les chirurgiens l'aient trouvé vivant.
Ce soir-là, j'allai avec le général Grouchy et son chef d'état-major Jumilhac reconnaître les environs. Un boulet tiré de très près passa entre nous trois. Jumilhac se baissa vivement. Le général Grouchy ne put s'empêcher de sourire et me dit : « Il paraît, colonel, que vous êtes plus familier avec les boulets que monsieur, car vous ne les saluez pas comme lui. » Le pauvre chef d'état-major, fort embarrassé de sa contenance, ne dit pas un mot. Au reste, c'est un mouvement involontaire chez quelques militaires que j'ai connus; mais c'est un malheur pour eux, car il peut être souvent attribué à la peur. Quant à moi, j'ai été assez heureux pour ne jamais faire le moindre mouvement afin d'éviter un boulet, et je m'en félicite.
Après une nuit pluvieuse et très froide, nous eûmes le 6 une très belle journée, et nous pûmes examiner à notre aise le camp ennemi, dont un soleil brillant nous découvrait toutes les parties.
Dès le matin, j'allai dans la redoute emportée la veille. Le nombre considérable de cadavres qui y étaient
entassés attestait la vigoureuse résistance qu'elle avait faite et les efforts que nos troupes avaient eus à surmonter. Les parapets étaient détruits en plusieurs endroits par notre canon; les pièces russes qu'elle renfermait, démontées et renversées; et les canonniers qui les servaient, gisaient morts à côté d'elles. C'est surtout dans les fossés et sur les revers de l'escarpement qu'il y avait eu le plus d'hommes tués. La partie qui était de notre côté était couverte de Français qui y avaient péri en montant à l'assaut et une quantité plus grande encore de grenadiers russes avaient trouvé la mort sur le côté opposé qu'ils avaient tenté à plusieurs reprises de franchir lorsque nous nous étions emparés de la redoute. Plusieurs maréchaux et commandants de corps d'armée se trouvaient là quand j'arrivai et, entre autres, le général Montbrun qui fut tué le lendemain et avec qui je m'entretins quelque temps (1).
La journée du 6 fut employée de part et d'autre à s'observer, et quoique sur plusieurs points nos postes fussent très rapprochés de ceux de l'ennemi, il n'y eut pas un coup de fusil de tiré. Le grand événement qui se préparait rendait inutile et presque ridicule toute attaque partielle de postes ou de patrouilles, et ce ne fut que le soir que de fortes batteries de position, établies par l'empereur contre la droite de l'adversaire, commencèrent le
(1) Louis-Pierre Montbrun, né à Florensac dans l'Hérault en 1770, enrôlé en 1789 au 1er chasseurs à cheval qu'il ne quitta qu'après dixhuit ans de services le 25 décembre 1807 lorsqu'il devint général de brigade, général de division (9 mars 1809), commandant en chef du 2e corps de cavalerie de la Grande Armée (9 janvier 1812), tué le 7 septembre dès le début de la bataille. Il fut, a dit Marmont, l'émule de gloire de Lasalle, mais ses facultés individuelles étaient plus hautes. Dedem le nomme un « guerrier beau et brillant de gloire, un officier de talent, mais trop ardent. » Parquin le regarde comme le plus bel homme de guerre qu'il ait vu de sa vie, et Ségur comme le plus actif des généraux de l'avantgarde. Son nom remplit le premier volume des Souvenirs militaires de d'Espinchal qui vante son audace, sa fougue et sa loyauté. Voir aussi Marbot, II, p. 84.
feu qui se prolongea une partie de la nuit et recommença à la pointe du jour. Entouré de ses maréchaux et généraux en chef, Napoléon se porta sur le front de l'armée pour lui donner ses dernières instructions et lui indiquer, suivant son expression, le théâtre de sa gloire pour le lendemain.
Dans la soirée du 6, le 3e corps de cavalerie reçut l'ordre de quitter la position qu'il occupait depuis le 5 à la droite et de se rendre vers la gauche sous les ordres du prince Eugène, qui commandait cette aile et une partie du centre. Pour dérober ce mouvement à l'ennemi, nous ne le commençâmes qu'à la nuit. Mon artillerie n'atteignit que fort tard la nouvelle position, quoique le trajet ne fût guère que d'une demi-lieue; mais les ravins escarpés et fangeux qu'il fallut traverser sans guide, tantôt dans l'obscurité la plus profonde, tantôt au milieu des feux de bivouac qui nous éblouissaient et nous faisaient perdre toute direction, rendaient la marche très longue et très pénible. Notre position était à peu près celle que nous occupions le 5 avant l'attaque de la droite. Je m'établis au bivouac d'une de mes compagnies dont les hommes envoyés aux environs étaient rentrés avec des provisions d'œufs et de beurre. Nous mangeâmes des œufs accommodés de toutes les façons et il ne manquait que du vin pour rendre la fête complète.
Au reste, il est difficile de se représenter l'aspect que notre camp présentait cette nuit-là. Il y régnait une joie bruyante qu'inspirait la pensée de la bataille dont l'issue ne paraissait douteuse à aucun de nous (1) . De toutes parts on entendait les cris des soldats qui s'appelaient et les
(1) Fezensac écrit de même (Souvenirs militaires, p. 251) que la garde semblait se disposer à une parade, qu'une nouvelle bataille n'était aux yeux de ces vieux soldats qu'une victoire de plus, et que pour partager cette noble confiance, il suffisait de les regarder. Cf. Soltyk, p. 215 : a La figure martiale et calme de nos guerriers révélait leur entière confiance dans l'avenir. »
éclats de rire qu'excitaient les contes joyeux des plus délurés, leurs réflexions grotesquement philosophiques sur les chances que chacun devait courir le lendemain. Des feux innombrables, assez mal en ordre de notre côté et symétriquement allumés du côté des Russes, le long de leurs retranchements, éclairaient l'horizon et donnaient l'idée d'une magnifique illumination et d'une véritable fête. Mais peu à peu, le bruit diminue, les feux de bivouac pâlissent, puis s'éteignent, et les hommes cèdent au sommeil qu'un grand nombre d'entre eux goûtent pour la dernière fois.
Le 7, à la pointe du jour, les trompettes et les tambours se font entendre sur toute la ligne dans les deux camps, ainsi que le canon des batteries établies pendant la nuit. On prend les armes, on forme les rangs et à la tête de chaque corps, on lit un ordre de l'empereur ainsi conçu : « Soldats, voilà la bataille que vous avez tant désirée; désormais la victoire dépend de vous; elle nous est nécessaire, elle nous donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver et un prompt retour dans la patrie; conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Vitebsk, à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite dans cette journée; que l'on dise de vous : il était à cette grande bataille sous les mars de Moscou/ » Cette lecture fut accueillie par les cris d'enthousiasme de Vive V empereur ! et chacun attendait avec impatience le signal de cette bataille attendue depuis si longtemps et qui aurait été décisive, comme l'ardeur des troupes le promettait, si de meilleures dispositions avaient été prises ou si, du moins, elles avaient été suivies avec plus de vigueur et d'ensemble (1).
Je me rendis au bivouac du général Grouchy dont
(1) Griois juge donc, comme Saint-Cvr (Mémoires sous l'Empire, III, p. 269), « qu'il n'y eut pas dans les attaques la précision et surtout l'ensemble' que la coopération active du chef pouvait seule impriirc t ».
j'étais peu éloigné et pendant que notre cavalerie se mettait en mouvement, nous prîmes une tasse de café qui, avec un morceau de pain que j'avais dans ma poche, fut ma seule nourriture pendant cette journée. Nous rejoignîmes la tête de notre colonne et descendîmes avec elle vers la Kologda, petite rivière que nous passâmes à gué, après avoir franchi plusieurs ravins escarpés, et sur laquelle quelques ponts légers avaient été jetés pour le service de l'infanterie.
Au jour, une canonnade générale s'engagea sur toute la ligne. Un brouillard épais nous environnait encore, mais bientôt le soleil le dissipa entièrement et éclaira une de ces belles journées d'automne de nos climats.
Notre corps, formé sur deux lignes, se mit en bataille sur le revers d'un coteau qui nous dérobait la vue des ennemis. Leurs boulets venaient cependant jusqu'à nous et nous reçûmes plusieurs obus percés de trous et remplis d'artifices; c'est une espèce de projectiles qui n'est guère employée que dans les sièges pour mettre le feu aux magasins et c'est la seule fois que je l'ai vue en campagne, où elle me paraît avoir peu d'utilité. Je vis aussi dans cette circonstance un résultat bien malheureux de l'ignorance et de l'étourderie d'un officier d'infanterie dont le régiment se trouvait près de nous. Un boulet mort arrivait de son côté en faisant de faibles ricochets et en rasant presque la terre; sans réfléchir à la force d'impulsion qui devait encore rester au projectile, cet officier avance vers le boulet et veut l'arrêter avec son pied qui est aussitôt fracassé.
Pendant à peu près une heure que nous restâmes dans cette position, le feu d'artillerie et de mousqueterie était devenu terrible, et de vastes nuages de fumée s'élevaient au-dessus des deux armées. Une charge du 2e corps de cavalerie qui était à notre droite avait eu lieu et Montbrun qui la commandait y avait été tué. Le feu de mous-
queterie, plus vif encore et plus soutenu vis-à-vis de nous que sur les autres points, annonçait une attaque de vive force. Effectivement, la grande redoute du centre venait d'être emportée à la baïonnette par le 30e régiment de la division Morand qui, dans cette journée, avait été mise sous les ordres du prince Eugène. Un grenadier, blessé à cette attaque, revint, couvert de sang et enivré de gloire, nous confirmer cet heureux succès qui nous semblait décider la victoire, en ouvrant le centre de l'ennemi et séparant ses deux ailes. .Malheureusement, une demi-heure après, un feu encore plus vif et des hourras nous annoncèrent que les Russes étaient rentrés dans l'ouvrage. Les braves qui l'occupaient et qui, par une imprévoyance qu'on ne peut expliquer, avaient été abandonnés à eux-mêmes sans être soutenus à bonne distance par d'autres troupes, succombèrent. L'ennemi, vainqueur, redoubla d'efforts sur toute^la ligne et écrasa de son feu les masses d'infanterie qui tentèrent vainement, à plusieurs reprises, de reprendre la redoute. Après avoir perdu beaucoup de monde, nous dûmes la battre par notre canon pour ruiner l'artillerie dont elle était armée, détruire ses parapets et pouvoir l'attaquer ensuite avec plus d'avantage.
Vers les 10 heures, plusieurs pulks de Cosaques et quelques régiments de cavalerie ayant tourné notre gauche, où se trouvaient les troupes italiennes et la cavalerie légère du 4e corps, y jetèrent un désordre dont nous pûmes juger de la position où nous étions. Le général Grouchy y envoya aussitôt une brigade de cavalerie légère Mais tout était réparé avant son arrivée et elle nous rejoignit. L'infanterie, se formant en carrés, avait promptement repoussé l'attaque plus bruyante que redoutable de ces troupes irrégulières.
A peu près dans le même temps, une masse de cuirassiers russes exécuta une charge sur notre droite et nous
pûmes voir de notre position qu'elle y mit un peu de désordre; mais cette masse de cavalerie fut promptement ramenée et culbutée.
Cependant, notre corps se rapprochait de la grande redoute. Il se forma en arrière d'un ravin profond qui l'en séparait. Pour moi, je me portai au delà du ravin avec mon artillerie que je mis aussitôt en batterie et qui commença son feu contre l'artillerie des redoutes que nous avions à notre droite et à notre gauche, et contre les masses d'infanterie et de cavalerie que nous avions en face. Bientôt toutes les réserves de cavalerie se réunirent sur ce point et se formèrent sur plusieurs lignes à la droite de mes batteries. Le feu augmentait de violence. Les balles, les boulets, les obus et la mitraille pleuvaient sur nous de toutes parts et faisaient de larges trouées dans notre cavalerie qui, pendant plusieurs heures, resta là exposée et sans bouger. La plaine était couverte d'hommes blessés qui se rendaient aux ambulances et de chevaux sans cavaliers qui galopaient en désordre. Je remarquai près de moi un régiment de cuirassiers wurtembergeois, sur lequel les boulets semblaient frapper de préférence; les casques et les cuirasses volaient en éclats dans tous les rangs. Les carabiniers français, postés plus en avant, souffrirent aussi beaucoup, surtout de la mousqueterie dont les balles résonnaient sur leur armure. ! C'est là que le jeune Lariboisière , capitaine dans ce corps et fils du général d'artillerie, fut blessé à mort d'une balle dans le bas-ventre (1). Mon artillerie fut très éprouvée et j'eus bientôt deux pièces démontées et un grand nombre d'hommes et de chevaux de tués. Pendant ce temps, le général Grouchy, avec son état-major, s'était
(1) Ce fils du général, Honoré-Charles, né à Fougères en 1788, élève de l'Ecole poytechnique, élève sous-lieutenant en 1808, second lieutenant en 1809, aide de camp de son père depuis le 27 février 1810, avait été promu capitaine le 22 juillet 1812.
avancé sur le bord du ravin, derrière moi, et m'avait fait appeler. A peine étais-je près de lui que l'ennemi tira sur notre groupe et, en très peu d'instants, plusieurs ordonnances et officiers d'état-major furent tués ou blessés par la mitraille; le cheval du général Grouchy, atteint d'un boulet dans le poitrail, se renversa sur son maître, que nous crûmes mort, mais qui en fut quitte pour une forte contusion. Dans le même moment, un des canonniers d'ordonnance que j'avais avec moi fut blessé au col d'une balle de mitraille.
Le feu continuait de part et d'autre avec vivacité sans résultats décisifs, lorsque vers les 2 ou 3 heures, le roi de Naples parut avec son nombreux et brillant cortège. Depuis le commencement de la bataille, nous n'avions vu que le prince Eugène qui, rappelé à la gauche par le hourra des Cosaques, n'était resté qu'un moment auprès de nous et ce fut à notre grande satisfaction que nous vîmes arriver le roi Murât. Nous étions bien persuadés qu'il mettrait fin à une canonnade meurtrière qui ne menait à rien, qui allait même se ralentir faute de munitions, et qu'il disposerait enfin de tant de troupes entassées sur le même point pour faire une attaque franche et décisive. En effet, après avoir reconnu la situation et parcouru le terrain où notre cavalerie était écrasée depuis plusieurs heures, il remarque que les parapets de la grande redoute du centre sont presque elïacés par notre artillerie. Il ordonne à la cavalerie de charger cette redoute et les troupes qui la protègent. Aussitôt tout s'ébranle; cette nombreuse cavalerie se forme en colonnes; les cuirassiers du 2e corps qui sont en tête — c'était, autant que je m'en souvienne, le 5e cuirassiers — prennent le galop, culbutent ce qui se trouve devant eux et tournant la redoute, y pénètrent par la gorge et par les endroits où les terres éboulées dans le fossé en facilitent l'accès. Pendant ce temps, le vice-roi, avec son
infanterie, attaque la redoute par la gauche. Mais on aperçoit bientôt les casques et les sabres de nos braves cuirassiers briller dans cette redoute dont le feu cesse immédiatement. Elle est prise! Il serait difficile de se faire une idée de ce que nous éprouvâmes tous à la vue de ce brillant fait d'armes, peut-être sans exemple dans les fastes militaires des nations. Chacun de nous accompagnait de ses vœux et aurait voulu aider de ses bras cette cavalerie qu'on voyait franchir des fossés et gravir des remparts sous le feu de la mitraille, et des cris d'enthousiasme s'élevèrent de toutes parts lorsqu'ils furent maîtres de la redoute. Caulaincourt commandait cette brillante charge où il mourut glorieusement (1).
La prise de l'ouvrage décidait de la journée. Aussi de nombreuses colonnes russes se précipitent vers la redoute dont elles sentent l'importance. Le moment est pressant. L'ordre arrive à notre corps de marcher. Bientôt nous sommes aux prises avec l'ennemi. Après quelques charges vigoureuses, il est repoussé en désordre loin de la redoute. Mais ce succès fut vivement disputé et nous y perdîmes du monde. Le colonel Ledard, du 6e chasseurs, fut tué (2). Le général Dommanget, atteint de plusieurs coups de sabre sur la tête, fut mis hors de combat. Le général Grouchy reçut dans la poitrine un biscaïen qui, heureusement, ne pénétra pas; mais il me chargea d'aller
(i) Auguste-Jean-Gabriel, comte de Caulaincourt, né à Caulaincourt en Picardie (1777), sous-lieutenant aux cuirassiers (1792), lieutenant aux carabiniers (1796), capitaine de dragons (1797), chef d'escadron (1800), colonel (1801), aide de camp de Berthier (1804), général de brigade (10 juin 1806) et de division (7 septembre 1809); c'était, disait Soult, un officier consommé dans son arme, et Labaume {Relation circonstanciée de la retraite de Russie, p. 151), assure qu'il brillait de toutes les qualités d'un chevalier français; il fut, écrit Fezensac (p. 254), « vivement regretté au quartier général où il était fort aimé. »
(2) François Ledard, né à Vacherauville (Meuse) eu 1766, entré aux chasseurs à cheval (1783), brigadier (1787), fourrier (1791), maréchal des logis (1792), sous-lieutenant, lieutenant, capitaine en janvier, septembre et novembre 1793, chef d'escadron (1801), major (1803), colonel du 6e chasseurs (14 mai 1808), tué d'un coup de feu au bas-ventre.
annoncer au vice-roi que sa blessure l'obligeait à se retirer et qu'il remettait le commandement au général Lahoussaye, le plus ancien de ses divisionnaires.
Je ne savais où trouver le vice-roi; je le cherchai longtemps et le rencontrai enfin à l'extrême gauche. En le cherchant, j'avais parcouru une partie du champ de bataille que l'artillerie ennemie balayait en tous sens et j'avais reçu un biscaïen dans les reins, mais il avait déjà perdu de sa force et la barrette de mon ceinturon sur laquelle il frappa l'amortit encore. J'en fus quitte pour une contusion assez douloureuse, mais qui n'eut pas de suites et qui ne m'empêcha pas de me tenir à cheval.
Le jour finissait. Je rejoignis mon corps qui s'était remis en bataille, ainsi que mon artillerie, à la droite de la redoute et nous étions encore là une heure après que la nuit fut venue. Car, bien que la bataille fût gagnée, l'ennemi occupait toujours de fortes positions vis-à-vis de nous; nous recevions des boulets, des balles; le feu ne cessa que lorsque l'obscurité fut complète. Chaque corps établit alors ses bivouacs et je passai la nuit avec une partie de mon canon, près de la première position que nous avions prise le matin. Le froid fut très vif, nous manquions de bois et même à peu près de vivres, mais le succès, les récits de nos prouesses nous faisaient oublier nos privations, et les fatigues de la journée nous plongèrent bientôt en un sommeil profond.
Cette bataille, à laquelle les Français donnèrent le nom de la Moskova et les Russes, le nom de Borodino, commença à 6 heures du matin et continua sans interruption jusqu'à la nuit fermée. Le feu fut terrible de part et d'autre. Le vaste terrain sur lequel on luttait, était sillonné de boulets dans tous les sens et la perte fut immense des deux côtés. Les Russes défendirent !<■ terrain pied à pied pendant toute la journée, reprenant une nouvelle position quand ils ne pouvaient parvenir à re-
prendre celle que nous leur avions enlevée, et ce ne fut que vers le milieu de la nuit que leurs masses se mirent décidément en retraite sur Mojaïsk.
Pendant l'action ils avaient, selon leur coutume, détaché sur nos derrières et nos flancs de nombreuses troupes de Cosaques qui mirent quelque désordre parmi nos bagages restés à une lieue du champ de bataille. Même le lendemain, ils firent un hourra sur notre droite, près du quartier impérial; mais les premières troupes qui prirent les armes suffirent pour les refouler sur leur armée.
Si l'on eût profité de l'ardeur de nos troupes, manœuvré à propos, et mis de l'ensemble dans les attaques, je suis persuadé que la journée eût été décisive et l'armée russe détruite. Et ce résultat, on eût pu l'obtenir à 9 heures du matin, lorsque la grande redoute fut enlevée. Un mouvement général sur l'armée russe que ce brillant succès avait ébranlée, l'eût probablement acculée aux bois qui étaient sur ses derrières et qui n'avaient pour issues que d'étroits défilés. Mais pour cela, la présence de l'empereur était nécessaire; or, il resta constamment sur un même point, à la droite, une lunette à la main, et il ne parut pas sur le reste de la ligne. S'il avait employé ces moyens décisifs qui lui valurent tant de victoires, s'il s'était montré à ses soldats et à ses généraux, que n'aurait-il pas fait avec une telle armée et dans un pareil moment? Peut-être la guerre eût-elle été terminée sur les bords de la Moskova. Telles étaient les réflexions qu'officiers et vieux soldats faisaient le lendemain en voyant le résultat de tant de sang versé : c'était quelques lieues du terrain dévasté que l'ennemi nous abandonnait et de nouvelles batailles à donner (1).
(1) Selon Ségur. Napoléon avait ce jour-là un« fiévreux refroidissement » et « une atteinte de dysurie » qui influèrent sur son esprit. Cf., pourtant, les réflexions de Gourgafd, Examen critique, p. 227-238, 253-254 et 418,
Le 8 septembre, au matin, je me rendis au bivouac du général Grouchy pour prendre ses ordres et j'appris de lui que sa blessure, quoique peu dangereuse, l'obligeait à quitter le commandement. Deux de ses aides de camp, Turenne (1) et Grammont d'Aster (2), avaient été, eux aussi, blessés légèrement. Ce fut avec peine que je vis le général Grouchy s'éloigner de nous. Il était brave, prudent et il avait la confiance des troupes. Quant à moi, j'y perdais doublement, par l'amitié qu'il me témoignait et par la ressource que je trouvais à son quartier général, où je mangeais chaque jour : avantage qui, dans toute autre circonstance, est presque toujours plus gênant qu'agréable, mais qui, alors, était inappréciable. Lahoussaye, qui le remplaçait, ne s'était pas encore fait connaître, mais sa réputation ne donnait pas de lui une idée bien avantageuse et sa réputation avait raison.
Après avoir fait remplacer les munitions consommées et nommé de nouveaux sous-officiers et brigadiers dans mon régiment, je profitai de quelques heuri s de repos pour visiter une partie de la droite du champ de bataille. Il y régnait un affreux désordre. Plusieurs charges de cavalerie y avaient eu lieu et la terre était jonchée de
ainsi que celles de Mathieu Dumas, Mémoires, III, p. i • 1-440, de Pasquier, Mémoires, II, p. 8-10, et de CHLAPOWSKli, Mira., p. 269.
(1) Jean-François-M artial-Amédée de Turenne, né à Beaulieu (Corrèze) en 1785, élève à l'école militaire de Fontainebleau, sous-lieutenant au 13e dragons (1805), lieutenant et aide de camp du général Kellermann (1808), capitaine (1811), chef d'escadron au 6e chasseurs achevai (8 octobre 1812), major et premier aide de camp du ministre Dupont (5 avril 181 1), colonel (24 mars 1825), mort le 10 juin 1830 à Bordeaux où il était chef d'état-major de la division.
(2) Antoine-Louis-Raymond-Geneviève, comte de Gramont d'Aster, né à Paris en 1787, sous-lieutenant (1809), puis lieutenant (1812) au 30e dragons, réformé pour cause de blessures en novembre 1813, nommé colonel à la suite, le 20 avril 1814, par ordonnance de Louis XVIII datée de Londres et sous-lieutenant des gardes du corps dans la compagnie de son oncle le duc de Gramont (3 juin 1814), pair de France (5 mars 1819), mort de la fièvre jaune (27 juillet 1825) à Fort-Royal de la Martinique où il était allé, par décision du 2 février précédent, commander, comme colonel, le 49e de ligne.
débris d'armes et de canons, ainsi que de cadavres de chevaux et d'hommes, et surtout de cuirassiers russes. Parmi ces derniers se trouvaient beaucoup de blessés qui n'avaient pu encore être relevés et la plupart moururent, sans doute, sur le terrain même où ils avaient été renversés; les secours de nos ambulances, si considérables qu'ils fussent, étaient insuffisants et les Français devaient avoir la préférence (1).
Les blessés russes que je vis, accablés de leurs souffrances et du froid de la nuit, ne poussaient cependant aucune plainte. Ils regardaient d'un air indifférent les troupes qui passaient près d'eux, en évitant autant que possible d'être atteints par les chevaux. Cette insensibilité qui, je crois, résulte d'une organisation plus forte et moins irritable que la nôtre, était augmentée par leur fervente dévotion pour leur grand saint Nicolas; presque tous tenaient dans leur main la médaille ou l'image du saint qu'ils embrassaient avec ardeur et qui leur faisait oublier leur mal.
Vers les 2 heures après-midi de ce jour, 8 septembre, l'avant-garde dont nous faisions partie et que commandait le roi de Naples, se mit en mouvement et nous suivîmes la route de Mojaïsk, sur laquelle l'armée russe avait fait sa retraite pendant la nuit.
La route, jusqu'à Mojaïsk, presque partout bordée de vastes forêts de sapins et de bouleaux, est large et bien entretenue. A peu de distance du champ de bataille, nous passâmes devant une chaumière bâtie sur la lisière d'un bois. Une ambulance russe y était établie pendant l'action et des amas de bras et de jambes coupés couvraient le terrain, autour de la cabane.
(1) Notons toutefois, d'après Soltyk, p. 252, les soins que prit l'empereur pour a étendre cette mesure d'humanité aux blessés moscovites »; Soltyk assure que Napoléon leur témoigna le plus vif intérêt et qu'il était « humain et sensible après la victoire »; cf. Fbzensac, p. 255.
Nous avions à peine marché deux heures, que le canon se fit entendre devant nous, et bientôt nous découvrîmes la ville de Mojaïsk et de fortes masses d'artillerie, de cavalerie et de Cosaques, postées entre la ville et nous, comme pour en défendre les approches. Un terrain découvert d'une vaste étendue, entrecoupé de ravins, et d'une pente bien prononcée, nous séparait de Mojaïsk qui est dans un fond, sur les bords de la Moskova. Le roi de Naples fit attaquer l'ennemi dès qu'il l'aperçut. Plusieurs charges successives eurent lieu, appuyées de part et d'autre d'un feu vif et soutenu d'artillerie, et les masses russes, cédant peu à peu, se concentrèrent enfin autour de la ville. Le courage impatient du roi voulait un succès prompt et décisif (1). Il ordonne et dirige de nouvelles charges et probablement elles auraient rejeté l'ennemi au delà de la ville, si des ravins qu'on n'avait pas reconnus n'eussent arrêté notre cavalerie au milieu de sa carrière. Il fallut revenir sur ses pas en essuyant presque à bout portant le feu de la mitraille; la nuit, qui commençait déjà, mit fin au combat et nos troupes s'établirent sur le champ de bataille ou dans les bois environnants, aussi bien que l'obscurité le permit.
La cavalerie perdit beaucoup de monde dans cette affaire. Celle du 3e corps, quoiqu'elle ne fût qu'en seconde ligne, souffrit cependant par le feu de l'artillerie auquel elle fut constamment exposée. Le colonel du 7e dragons, jeune Italien, fils de Mme Visconti, y fut blessé au talon (2)
(1) Ségur dit aussi que Murât montra son impétuosité ordinaire et pensa seulement à se heurter contre ce qu'il avait devant lui; cf. Mathieu Dumas, Mémoires, III, p 442.
(2) Il se nommait Sopransi, et Castellane dit qu'il fut touché d'un biscaïen au genou. Louis-Ambroise-Barthelomé Sopransi, né à Milan en 1780, entré dans les hussards volontaires et nommé provisoirement en juin 1800 sous-lieutenant et aide de camp de Bertlver, sous-lieutenant au 1er dragons (1803), lieutenant (1804), adjudant- major (1806), aide de camp du prince de Neuchâtel (1807), chef d'escadron (1808), colonel du 7e dragons (14 juillet 1812), général de brigade (13 octobre 1812), blessé de
et en mourut peu de temps après. Je faillis moi-même être emporté d'un boulet qui passa entre la tête de mon cheval et moi.
Mes compagnies bivouaquèrent dans un bois, et les détachements envoyés à la découverte ayant trouvé des vivres, on soupa assez bien. Quelques bouteilles d'hydromel qu'ils avaient rapportées nous firent passer gaiement une partie de la nuit près d'un feu énorme que les canonniers entretenaient en y jetant des arbres entiers.
Dès que le jour parut, nous nous remîmes en marche. Nos tirailleurs ne trouvèrent plus dans Mojaïsk que de faibles détachements que l'arrière-garde russe y avait laissés et qui, après une courte défense, la rejoignirent sur les hauteurs au delà de la ville. Le roi de Naples la fit attaquer aussitôt. Mojaïsk souffrit beaucoup de ce combat; les boulets et obus dirigés sur nos troupes qui la traversaient, mirent le feu en plusieurs endroits et un grand nombre de soldats qui se précipitèrent dans les maisons sous prétexte d'y chercher des vivres augmentèrent le désordre. Enfin, l'ennemi, chassé des positions qu'il occupait, se mit en pleine retraite et l'empereur vint s'établir dans la ville.
Les Russes n'opposaient plus qu'une faible résistance et semblaient, en hasardant quelques pulks de Cosaques et des pièces légères, chercher seulement à retarder notre marche, pour avoir le temps de se réunir et de se réorganiser avant de livrer une dernière bataille sous les murs de Moscou. C'était, du moins, le sentiment assez général de l'armée, et un déserteur que Jumilhac fit parler nous dit qu'une armée de réserve se formait
nouveau à Leipzig le 18 octobre 1813 (Martixien, Tableaux, p. 24), employé au dépôt central de cavalerie à Versailles en 1814, meurt en 1815, et sa mère, la belle Visconti, devenue son héritière, touche l'indemnité de 3 350 francs allouée à ce jeune général pour les trois chevaux qu'il avait perdus dans la campagne de 1813, Cf. sur lui les Souvenirs militaires de d'Espinchal dont il était l'ami le plus intime (I, p. 318).
dans Moscou, qu'on avait armé jusqu'aux domestiques, que la population était décidée à se défendre jusqu'à la mort. Une seconde bataille ne nous effrayait nullement et nous la désirions pour en finir; mais ce n'était pas à Moscou ni sous ses murs que nous la voulions, car il était aisé de prévoir que, si elle nous était favorable, comme aucun de nous n'en doutait, la ville serait saccagée et peut-être brûlée avant de nous être livrée et tout notre espoir se fondait sur les ressources que nous comptions y trouver.
Cependant, la position du 3e corps de cavalerie avait bien changé. Lahoussaye était loin d'avoir notre confiance et nous prouvait chaque jour qu'il la méritait peu. Quant à moi, sans vivres, sans pro\Tisions, sans distribution aucune, je manquais de tout, ainsi que ce qui m'entourait. Trop heureux quand les canonniers nous faisaient part du fruit de leur maraude, organisée du reste avec autant d'ordre qu'il était possible! Jumilhac, n'ayant pas de troupes sous ses ordres immédiats, avait encore moins de ressources que moi. Nous associâmes dès lors notre fortune ou plutôt notiv misère, et à part quelque séjour qu'il eut l'esprit de prendre à Moscou, nous eûmes toujours le môme bivouac jusqu'à Dorogobouje, où le hasard nous sépara dans la retraite. C'était un homme haut, violent et colère avec ses inférieurs, mais aimable, spirituel, d'un excellent ton avec ses camarades et nous nous faisions mutuellement trouver plus supportables nos privations et nos détestables bivouacs. Nous étions assez liés avec le colonel Caumont de La Force, chef d'état-major de la division de dragons; c'était un bon vivant, fort gai, tout à fait original, aimant le vin et les femmes et profitant de toutes les occasions qui se présentaient d'en avoir, sans trop regarder à la qualité (1).
(1) Louis-Joseph-Nompar Caumont duc de La Force, né en 1768, garde du corps en 1781, sous-lieutenant à EtoyalA usseaux en 178i, major en
Notre corps avait quitté la grande route et marchait à la7 hauteur de l'armée d'Italie qui formait l'extrême gauche et se dirigeait sur Rouza. Avant d'y arriver, nous eûmes une affaire assez vive où une de nos batteries se porta tout à fait en avant, à une portée de mousqueton des tirailleurs ennemis. Dans un moment où je donnais des ordres, je vis fondre sur moi au galop un de ces tirailleurs. Je n'eus que le temps de prendre un pistolet et j'allais le décharger sur lui à bout portant pour éviter sa lance, lorsqu'il la jeta par terre et me fit entendre, par gestes et par quelques mots, moitié allemands et moitié italiens, qu'il désertait et, si je n'avais pas été préoccupé, je m'en serais aperçu, car plusieurs tirailleurs russes, en le voyant s'élancer vers nous, avaient fait feu sur lui. C'était un habitant des frontières de la Turquie et il était encore vêtu, à la mode de son pays, d'un turban et d'un dolman.
La veille ou l'avant-veille d'arriver à Rouza, nous bivouaquâmes sur les bords de la Moskova et je vis arriver avec grand plaisir un de mes domestiques et deux ordonnances que depuis trois jours j'avais envoyés à la découverte pour tâcher de trouver des vivres et dont je commençais à être très inquiet. Ils ramenaient une petite charrette russe, attelée de cognats et chargée d'une assez bonne quantité de provisions, telles que beurre, œufs, choux et pommes de terre. Nous nous en régalâmes comme des gens qui, depuis plusieurs jours, étaient à la diète forcée et ces provisions nous mirent dans une espèce d'abondance jusqu'à Moscou.
second du 2e régiment de carabiniers en 1789, aide de camp de Monsieur en 1792, volontaire au siège de Valenciennes en 1793, chef d'escadron aux hussards de Béon en 1794, capitaine-commandant dans Bourboninfanterie au service d'Espagne (1797-1807), employé par Napoléon comme chef d'escadron en 1809 à l'état-major de Bessières, adjudantcommandant en 1S 10 et attaché en 1812 au 3e corps de réserve de cavalerie, commandant le Vaucluse à la fin de 1813, maréchal de camp (23 août 1814), commandant sous la Restauration le Lot et le Tarn-et- Garonne, retraité en 1832, mort le 22 octobre 1838.
L'armée d'Italie nous avait précédés à Rouza et venait d'en partir lorsque nous y entrâmes. C'est une petite ville bâtie sur une hauteur et qui me parut assez jolie. Mais elle n'avait plus d'habitants; une partie d'entre eux, conduits par quelques seigneurs, avaient voulu s'opposer à l'entrée du 4e corps; ils avaient été culbutés et tous avaient pris la fuite. Nos soldats avaient mis à profit le peu de temps qu'ils restèrent dans la ville pour chercher des vivres dans les maisons et tout y avait été mis en désordre. Nous y passâmes la nuit.
Nous vînmes ensuite à une vaste abbaye, véritable forteresse entourée de hautes murailles crénelées et de ponts-levis. C'est, je crois, Zvenigorod, à quelques lieues seulement de Moscou. Il y avait encore quelques religieux dont les figures hâves et ombragées d'une barbe épaisse exprimaient la haine et le désespoir. De vastes draperies bleues déguisaient toutes leurs formes et leur donnaient l'air de véritables fantômes. Ils s'éloignaient à notre aspect, se retiraient dans les endroits les plus cachés de leur monastère et lorsqu'ils ne pouvaient nous échapper, nous n'obtenions d'eux qu'un silence absolu ou un signe négatif à toutes nos questions.
Les bâtiments de l'abbaye sont d'une vaste étendue et, quoique dégarnis de meubles et en grande partie dévastés, leur ensemble avait encore un aspect de splendeur et de magnificence. Une salle était entièrement garnie de portraits des anciens ducs de Moscovie. Leurs vêtements et leurs coiffures, variés comme les siècles où ils avaient vécu, rivalisaient de richesse et de singularité et les longues barbes dont toutes ces figures étaient ornées, donnaient à plusieurs d'entre elles une expression vraiment extraordinaire. L'exécution de quelques portraits n'était pas sans mérite.
Au centre des bâtiments était une église d'étendue médiocre, mais très riche d'ornements. Je crois qu'elle
servait de sépulture aux tsars lorsqu'ils résidaient à Moscou, ou du moins, à en juger par les nombreux tombeaux dont elle était remplie, plusieurs y ont été inhumés. Ces tombeaux, d'une architecture bizarre et plus ou moins recherchée, chargés d'inscriptions en caractères russes et par conséquent illisibles pour moi, étaient presque tous recouverts de plaques d'un métal doré qui m'a paru être du vermeil. Les soldats du 4e corps, qui nous avaient précédés à Zvenigorod, avaient pénétré dans l'église et, prenant pour de l'or pur ces plaques d'argent ou peut-être de cuivre doré, en avaient enlevé une partie. Ils avaient même ouvert ou brisé quelques tombes dans l'espoir d'y trouver des ornements ou des bijoux de prix et le désordre de ce temple que tout un peuple vénérait depuis plusieurs siècles, présentait un spectacle également pénible à la vue et à la pensée (1).
Nous quittâmes l'abbaye avant la nuit pour bivouaquer à un village, à quelque distance en avant, et le 14 septembre au matin, nous continuâmes notre marche sur Moscou. Vers le milieu de la journée, nous arrivâmes près d'une colline au pied de laquelle les troupes du 4e corps avaient fait halte. Le prince Eugène et son étatmajor étaient sur cette hauteur. Je me rendis près de lui avec plusieurs des généraux et officiers supérieurs du 3e corps. Il me serait impossible de rendre la sensation que j'éprouvai, lorsqu'au sommet de cette montagne, que j'ai su s'appeler le Mont Sacré, j'entendis toutes les bouches répéter le nom de Moscou et vis tous les yeux fixés du même côté, toutes les lunettes braquées sur cette cité, but désiré vers lequel nous marchions depuis si longtemps et qui nous avait fait supporter tant de fatigues et de privations.
Je m'assis sur la crête de la montagne et je contem-
(1) Le prince Eugène n'avait donc pu, quoi qu'ait dit Labaume, p. 168, préserver du pillage l'église et le couvent.
plai à mon aise cette immense ville, dont nous étions éloignés encore d'environ deux lieues. On n'en distinguait à l'œil nu que l'ensemble et les innombrables clochers qui réunissaient chacun plusieurs coupoles de grandeur et d'élévation différentes, et qui, presque toutes recouvertes de métal doré ou de tuiles de couleur, étincelaient de l'éclat le plus vif aux rayons du soleil.
Ce premier aspect de Moscou ne ressemblait en rien à celui que m'avaient présenté les villes d'Europe que j'avais vues; mais il réalisait parfaitement l'idée que, d'après le récit des voyageurs, je m'étais formée des villes de la Perse et de l'Inde, et de l'architecture extraordinaire de leurs temples (1).
On ne savait encore rien de positif à l'état-major du prince sur la situation intérieure de la ville et les dispositions de ses habitants à notre égard. On ne savait même pas si elle avait encore des habitants. Les bruits les plus contradictoires circulaient à ce sujet. Mais notre propre désir et ce que nous avions vu dans les guerres précédentes ne permettaient pas de croire que la population eût si étrangement abandonné la ville.
Pendant que nous observions et que chacun faisait ses remarques, une espèce de hourra eut lieu dans la plaine que nous dominions. Un grand nombre de nos soldats avaient profité de la halte que nous faisions pour chercher des vivres et des fourrages dans les villages, entre nous et la ville. Des pulks de Cosaques y étaient embusqués : ils en sortirent tout à coup, et ils ramenèrent grand train nos fourrageurs. Mais ce fut l'affaire
(1) Fantin (Journal, p. 331-332) dit également que Moscou lui paraissait une vision des Mille et une nuits, qu'il se voyait « brusquement jeté en Asie ». Cf. les Mémoires de la campagne, notamment Boulakt, p. 256; Soltyk, p. 261, « style oriental, ensemble grandiose et romantique »; Labaume, p. 183-18 i : « les terrasses, les obélisques, les cloches construites en forme de minarets offraient à nos yeux une de ces cités fameuses d'Asie qui jusqu'alors nous paraissaient n'avoir existé que dans la riche imagination des poètes arabes. »
d'un moment; notre cavalerie s'élança et les Cosaques disparurent. Quelques instants après, l'empereur arriva avec sa garde. Il vint aussitôt sur la hauteur d'où il put à son aise contempler cette ville qui, enfin, allait être en sa possession.
Notre corps reçut ordre de se porter sur la gauche pour flanquer l'armée et éloigner les troupes légères qui pourraient se présenter; mais nous ne trouvâmes aucune résistance, et dépassant Moscou que nous laissâmes à peu de distance sur notre droite et que nous dévorions des yeux comme le terme de nos courses, nous vînmes prendre position sur la route de Pétersbourg, en avant de l'antique château de Petrovski et à peu près à une lieue et demie de Moscou (1). Cette route était bordée, presque sans intervalles, de maisons de campagne, la plupart peu considérables, mais toutes plus ou moins élégantes et bien décorées. Pendant les huit ou dix jours que nous restâmes sur ce chemin, nous changeâmes plusieurs fois de position pour nous rapprocher ou nous éloigner de Moscou. Mais Jumilhac et moi fûmes toujours assez heureux pour nous établir dans quelques-unes de ces maisons de plaisance, où nous trouvâmes même des lits et où je pus, pour la première fois, me déshabiller et me coucher à mon aise, chose que je n'avais pas faite depuis notre départ de Prusse. A peine arrivés, nous ne rêvions que Moscou et nous faisions, mon camarade et moi, mille projets d'emplettes et de plaisirs. Aussi, lorsque le lendemain, la matinée se passa sans que vînt un ordre de mouvement, je montai à cheval, et suivi d'une ordonnance, je me dirigeai vers Moscou. Les environs de la ville étaient cultivés en jardins potagers et offraient
(1) Sur ce château de Petrovski, voir Soltyk, p. 300-301 : « Il est bâti en briques rouges non recrépies, son architecture est gothique, il m'a semblé avoir quelque ressemblance avec Hamptoncourt. » Castellane dit de même [Journal, p. 155) qu' « il a l'aspect très romanesque, que ses murailles en briques sont flanquées de tours d'un style grec. » Cf. p. 54.
en abondance à nos soldats ces légumes dont ils étaient privés depuis si longtemps et surtout des choux d'une grosseur énorme dont j'eus soin le lendemain d'envoyer faire provision.
Une porte formant simple barrière et dont les montants en pierre étaient surmontés de deux globes, est à l'entrée du faubourg par lequel j'arrivai. Il n'offre d'abord que des maisons peu élevées et mal bâties; mais bientôt on en rencontre de plus belles et plus loin, ce sont, dans des rues larges et bien alignées, de superbes et vastes palais. Mais à côté de ces édifices qui annoncent l'extrême opulence de leurs propriétaires, on voit de tristes masures en bois d'aussi pauvre apparence que les malheureux qui y demeurent. Il restait encore quelques habitants, mais presque tous étrangers, Italiens, Allemands et Français, qui paraissaient revoir avec grand plaisir des compatriotes. J'en aperçus beaucoup dans les rues et sur les places; ce qui me fit espérer que le bruit qui avait couru de l'abandon de Moscou par sa population était au moins très exagéré. Mais presque toutes les boutiques étaient fermées; ce que j'attribuais à la crainte bien excusable des marchands dans les premiers moments de l'occupation, et l'ordre, la tranquillité qui régnaient dans les quartiers que je parcourus devaient prochainement dissiper toute frayeur et rétablir la confiance. Je m'adressai à un Italien qui m'indiqua un café assez laid, où je pris avec délices du café à la crème. Mais mon plus grand désir était de trouver du vin; c'était presque un besoin, et la première chose dont je m'informai fut de demander où je pourrais en avoir. Un capitaine d'artillerie de ma connaissance qui venait de faire sa provision, m'indiqua le magasin d'un marchand russe. C'était un vaste souterrain rempli de tonneaux. Je me fis d'abord donner une bouteille d'une espèce de madère sec dont je bus sur-le-champ et que
je trouvai délicieux. Mon ordonnance qui acheva la bouteille fut du même avis. Je le chargeai d'une demi-douzaine d'autres bouteilles et je laissai mon marchand fort content de recevoir en or le prix qu'il recevait ordinairement en roubles-papier et calculant sans doute par avance le bénéfice qu'il allait tirer du grand approvisionnement qui lui restait. Ses espérances furent trompées; dès le lendemain il ne reçut plus rien et sa cave devint sans doute la proie du pillage ou de l'incendie. Après cette courte apparition à Moscou, je revins grand train au corps d'armée; je me faisais une fête d'offrir mon vin à mes camarades de bivouac, et le soir, nous vidâmes gaiement nos flacons, bien disposés à renouveler nos provisions le lendemain et à n'en plus manquer.
Le lendemain, nous envoyâmes nos domestiques à Moscou avec ordre d'y acheter du vin, du sucre, du café, tout ce qui pouvait nous dédommager des privations passées. Je m'y rendis aussi pour parcourir la ville que je n'avais fait qu'entrevoir la veille. Mais l'aspect de Moscou était bien changé. Le feu avait éclaté dans plusieurs quartiers et on ne rencontrait plus d'habitants; ils avaient pris la fuite ou ils étaient renfermés dans leurs logis, menacés et par l'incendie et par les soldats qui, ne trouvant plus à se procurer des vivres avec de l'argent, commençaient à pénétrer dans les maisons et à piller celles qui étaient abandonnées.
Je parcourus quelques parties de la ville et entrai dans le Kremlin où l'empereur était logé avec plusieurs bataillons de sa garde. Ce fort, d'une vaste étendue, était entouré de murailles antiques pourvues de créneaux. L'entrée par laquelle on y pénètre du côté de la ville est formée de plusieurs longues voûtes fermées de barrières et de portes surmontées de mâchicoulis. L'intérieur renfermait différentes cours qu'encombraient les canons et les caissons de notre artillerie. Sur l'une de ses places
était le palais des tsars, ancien comme l'empire et d'une architecture surmontée de tourelles et de clochers qui, malgré sa bizarrerie, avait quelque chose de grand et d'imposant (c'était dans ce palais que logeait l'empereur Napoléon). Plus loin était l'arsenal; la cour dans laquelle il se trouvait était ornée de trophées militaires, canons et obusiers de dimensions colossales, montés sur des affûts énormes, la plupart pris aux Turcs dans les anciennes guerres. Je vis la fameuse cloche qui est presque entièrement enterrée dans les décombres et dont on n'aperçoit guère que le sommet. Du terre-plein des remparts, on a une vue très étendue des plaines qui entourent Moscou et on découvre parfaitement l'ensemble de la ville et le cours de la Moskova qui le traverse. Je vis sur cette rivière et non loin du Kremlin un fort beau pont en pierre et au delà un vaste et bel édifice qui, me dit-on, était l'hôpital des enfants trouvés. J'entrai aussi dans une église grande et fort belle, mais dont je ne pus savoir le nom. Près de la porte du Kremlin on trouve ou plutôt on trouvait une grande et belle place entourée de magasins peu élevés, mais bien bâtis; c'était ce qu'on appelait le bazar, entrepôt où étaient étalées les riches marchandises d'Europe et d'Asie.
Voilà à peu près tout ce que je remarquai à Moscou, dans les cinq ou six promenades que j'y fis, car je n'y passai jamais plus de trois ou quatre heures chaque fois. J'y vis de superbes rues et de beaux palais, remarquables surtout par leur étendue; mais je n'entrai que dans trois ou quatre où demeuraient des officiers de ma connaissance. Tous donnaient une idée de l'opulence et du luxe de leurs habitants. On y trouvait de nombreuses bibliothèques, riches surtout en éditions de luxe, galeries de tableaux, dos jardins, des serres, de vastes appartements qui semblaient pou appropriés au climat, mais que des
tuyaux de chaleur artistement disposés maintiennent à la température qu'on désire. Presque tous les propriétaires de ces palais les avaient abandonnés à notre approche. Dans quelques-uns étaient restés l'intendant, le concierge ou des domestiques de confiance qui bientôt s'enfuirent, eux aussi.
Le 16, troisième jour de notre entrée à Moscou, l'incendie augmenta d'une manière effrayante et le soir il prit une telle activité dans tous les quartiers de la ville que le feu éclairait les campagnes environnantes et que, quoique éloignés de deux lieues, nous pouvions facilement distinguer les objets, entendre le pétillement des flammes et le fracas des édifices qui s'écroulaient, admirer en frémissant ces longues pyramides de flammes qui s'élevaient de toutes parts. C'est dans cette nuit que l'empereur dut abandonner le Kremlin en n'y laissant qu'une faible garde, et se retirer à une lieue de là, au château de Pétrovski, près de l'endroit où nous étions cantonnés. C'était un édifice très vaste, d'une construction fort ancienne, entouré de hautes murailles de briques et son ensemble lourd et sévère lui donnait l'apparence d'une prison d'Etat plutôt que du palais d'un souverain. L'incendie ayant dévoré tout ce qui entourait le Kremlin, les bâtiments renfermés dans son enceinte se trouvèrent à l'abri du danger et Napoléon y revint peu de jours après en être sorti et y demeura jusqu'à la retraite de l'armée.
Ce serait ici l'occasion de discuter les différentes opinions sur l'auteur ou les auteurs de l'incendie de Moscou. Beaucoup en attribuent l'effrayant honneur au comte Rostopchine, et lui-même s'en glorifie dans un ouvrage publié plusieurs années après. Pour moi, je pense que si, comme je suis porté à le croire, ce projet de dévastation avait été conçu à l'avance, il fut bien secondé par nos soldats dans son exécution. Je me rappelle parfai-
tement que le lendemain ou le surlendemain de notre occupation, des ordres sévères avaient été donnés contre le pillage. Mais le feu s'étant manifesté sur plusieurs points et consumant les provisions de tous genres que contenaient les édifices, on permit ou du moins on toléra le pillage des maisons attaquées par l'incendie, et ce fut un pressant motif pour les soldats de ne s'opposer que faiblement à ses progrès et peut-être de les favoriser. Au surplus, cette catastrophe, provoquée par la détermination des Russes, est une de ces grandes, belles et héroïques horreurs dont les annales des Grecs et des Romains nous avaient donné des exemples, que l'égoïsme des siècles médiocres regarde presque comme fabuleux et que la demi-civilisation et le sauvage patriotisme des Moscovites pouvaient seuls renouveler. De pareils dévouements obtiennent toujours de grands résultats. Qu'on réfléchisse un moment sur la tournure qu'auraient prise les affaires de France si, lors de l'invasion de 1814, les Parisiens avaient eu un peu de ce dévouement patriotique, si éloigné aujourd'hui des mœurs et du caractère de notre nation.
J'allai encore trois ou quatre fois, à Moscou pour y faire provision de vivres et d'objets de toute espèce. Les rues que l'incendie n'avait pas encore atteintes ressemblaient à une véritable foire dont tous les acteurs, marchands et acheteurs, étaient militaires, car on ne voyait plus un soûl habitant et à mesure que Les flammes atteignaient les endroits où était ce marché, il s'établissait plus loin. Des soldats de toutes les armes et de tous les corps, attirés par l'espoir du butin et aussi par le besoin, quittaient leur camp et affluaient à Moscou, malgré toutes les défenses, chargés de sucre, de vin, de café, de fourrures de grand prix, de vêtements de toute espèce. Ils se faisaient marchands et c'était près d'eux que les officiers de tout grade venaient s'appro-
visionner à prix d'argent de vivres de toute sorte (1). Un grand nombre d'entre eux, à qui les caves abandonnées offraient un pillage facile, étaient étendus ivres et presque morts au milieu des débris de bouteilles qui obstruaient toutes les rues. De là des désordres qui firent souvent couler le sang. Je fus témoin d'une scène de ce genre. Un jour que je voyais à la porte d'un hôtel des soldats chargés de bouteilles, je m'approchai d'eux pour leur acheter du vin. C'était par une trappe assez étroite et à l'aide d'une échelle qu'ils sortaient de la cave, et on entendait dans le fond le bruit effroyable d'une dispute ou plutôt d'un combat entre les pillards; ils s'égorgeaient dans l'obscurité! Bientôt surgit de la trappe un dragon pâle, couvert de sang et de vin. Il fit quelques pas, et, à peine dans la rue, tomba, expira au milieu des bouteilles qu'il tenait et qu'il n'abandonna qu'en mourant. Il avait, dans la mêlée, reçu un coup de sabre au milieu du corps. Dans ce moment, attiré par les cris et le tumulte, arriva le général Mathieu Dumas, intendant général (2). Il met l'épée à la main, il frappe à droite et à gauche, il atteint la trappe et saisisssant par les cheveux la première tête qui se présente, il reconnaît... son cuisinier qui remontait chargé de bouteilles et à demi ivre, sa veste blanche salie de vin et de sang. Il serait difficile de se figurer quelque chose de plus comique que l'étonnement, la colère et le dépit du général, en voyant sortir son domestique au milieu des
(1) Cf. Chambray, I, p. 357, Pion, p. 302, et les Souvenirs militaires de Thtrion, p. 208-209, qui accuse surtout les soldats de la garde d'avoir établi ces boutiques et bazars; aussi « l'armée ne les appelait plus que les marchands ou les juifs de Moscou ».
(2) Mathieu Dumas, ancien membre de la Législative, maréchal de camp (30 juin 1791), général de division (1er février 1805), comte de l'Empire (30 octobre 1810), avait été nommé intendant général de la- Grande Armée le 25 février 1812 et il remplit l'année suivante en Saxe les mêmes fonctions. Il n'a pas parlé de son cuisinier dans ses Mémoires, mais il mentionne (III, p. 453) « le pillage des caves où l'on trouvait beaucoup de vins et de liqueurs fortes. »
éclats de rire des soldats; il lui donna, non des coups d'épée, mais des coups de pied et il s'en alla, désespéré de voir que le désordre ne pouvait plus être maîtrisé et que tout le monde s'en mêlait.
Les soldats avaient découvert un amas considérable de plaques de métal dont quelques-unes pesaient jusqu'à dix livres. Ce n'était, autant que j'en ai pu juger, qu'un alliage d'étain et de zinc, mais il avait la couleur et le brillant de l'argent, et on le tirait, disait-on, des magasins de la Monnaie. Tous s'en chargeaient à l'envi et de préférence à tout; ce fut la dernière chose qu'ils abandonnèrent dans la retraite; je vis plusieurs fois de ces espèces de lingots tomber du sac des malheureux qui succombaient en route et leur poids avait, sans doute, hâté leur mort en augmentant leurs fatigues.
Dans une de mes courses à Moscou, j'appris qu'en un quartier qu'on me désigna et que l'incendie avait atteint, il y avait des magasins qui renfermaient une quantité de voitures, qu'elles étaient à la disposition de ceux qui en voulaient. Plusieurs généraux et quelques-uns de nés camarades avaient pris de ces voitures à la place des leurs que la route avait à peu près mises hors de service. Ma calèche était dans ce cas; j'allai à l'endroit indiqué et je n'eus que l'embarras du choix parmi une centaine de voitures neuves et de la plus grande élégance. Je pris une calèche des plus légères, et comme il était déjà tard, je la fis conduire près de là, à l'hôtel occupé par le général d'Anthouard. Le lendemain, je revins pour la prendre et la faire conduire à mon cantonnement, mais l'incendia avait fait pendant la nuit d'énormes progrès et forcé le général d'Anthouard à quitter son logement. Ma voiture n'était plus là; elle avait été enlevée ou brûlée. Je retournai aux magasins, ils n'existaient plus; tout était devenu la proie des flammes et je fus heureux de retrouver celle que j'avais amenée d'Italie et abandonnée la veille. Dans
le moment où j'y faisais atteler mes chevaux, je vis accourir à moi une jeune femme, les cheveux épars, le visage épouvanté. Une nourrice la suivait, portant un enfant. Elle était, me dit-elle, femme d'un négociant français que l'armée moscovite avait emmené avec elle (1) et elle était restée seule avec son enfant et cette domestique russe; mais l'incendie venait d'atteindre sa maison; elle n'avait eu que le temps de se sauver et sans appui, sans secours, n'ayant plus la force de se soutenir, elle me priait de la sauver ainsi que son enfant et de la conduire hors de la ville. Cette femme était Française et, malgré l'altération de ses traits et le désordre de sa toilette, me parut fort jolie. J'oubliai de lui demander son nom. Je les fis monter tous trois dans ma voiture; mais le feu faisait de plus en plus des progrès; je ne connaissais pas le quartier, et les flammes, la fumée qui sortaient des maisons m'empêchaient de retrouver le chemin par lequel j'étais venu. Cependant, comme plus je tardais et plus le danger augmentait, je me décidai à prendre la rue où le feu semblait le moins vif, et précédant à cheval ma voiture qui suivait au grand trot, je parvins à|gagner un quartier encore intact; mais ce ne fut qu'après avoir erré pendant trois quarts d'heure qui me semblèrent bien longs, au milieu des rues désertes, bordées à droite et à gauche par le feu et encombrées par les poutres embrasées et par les tôles brûlantes des toits qui s'écroulaient. Je déposai au quartier général la famille que je conduisais et la laissai au bivouac de ses nombreux compagnons d'infortune que l'incendie avait également chassés de Moscou et laissés sans asile et sans ressources.
Le 3e corps de cavalerie avait presque chaque jour,
(1) Sans doute un des quarante étrangers arrêtés et emmenés le 22 août dans une barque qui les transporta sur la Moskova jusqu'à Kolomna et, de là, sur l'Oka jusqu'à Nijni-Xovgorod où ils arrivèrent le 17 octobre et restèrent jusqu'au retour de l'armée russe à Moscou.
depuis l'occupation de Moscou, changé de cantonnement, mais toujours sur la route de Pétersbourg et à la distance d'environ trois lieues de Moscou. Le dernier que nous occupâmes était un village assez bien bâti et où se trouvait un parc immense avec un château magnifique et ses dépendances, dont une fort jolie salle de spectacle. Malgré les désordres commis par les premières troupes qui y étaient entrées, on pouvait encore juger de la richesse du propriétaire par celle de l'ameublement qui restait.
Le 21 septembre au soir, notre corps se mit en mouvement et se dirigea sur Moscou qu'il dépassa pour prendre position à quelques lieues au delà sur la route de Kalouga. Jumilhac et moi nous arrêtâmes à Moscou rendre nos devoirs au général Grouchy qui n'était pas encore entièrement rétabli de sa blessure. Nous fîmes chez lui un fort bon dîner, que devait suivre une si longue et si rude abstinence, et vers les 10 heures du soir, nous remontâmes à cheval, traversâmes la ville à la lueur de l'incendie qui durait encore, quoique sa violence fût bien diminuée faute d'aliment, et après avoir marché quelques heures, nous nous arrêtâmes dans un hameau abandonné, jusqu'au lendemain que nous rejoignîmes notre corps que je ne quittai plus.
Il était destiné à agir sous les ordres du roi Murât qui, avec le reste des réserves de cavalerie et quelques divisions d'infanterie, poursuivait l'armée ennemie dans sa retraite.
Le général en chef Koutouzof, profitant de l'avantage que lui donnait la connaissance parfaite des localités, avait dérobé une marche et, changeant tout à coup de direction, s'était jeté avec les débris de son armée entre Moscou et Kalouga; ce qui mit de l'indécision dans les mouvements de Murât. Nous nous en aperçûmes d'autant plus qu'avant de rejoindre ce prince, nous étions aban-
donnés à la direction du pauvre Lahoussaye, dont la faible tête était bien incapable de concerter un plan et de l'exécuter. Aussi, pendant dix ou douze jours que nous agîmes isolément, nous ne fîmes que marches et contre-marches sans but raisonné et sans autre résultat que de mettre les chevaux sur les dents et de nous exposer souvent à de honteuses échaufîourées.
Depuis le 22 septembre jusqu'au 5 octobre, chaque jour nous rencontrâmes l'ennemi et eûmes avec lui des affaires plus ou moins vives; mais je ne me souviens que de quelques-unes et ne puis me rappeler précisément leur ordre et leur date.
Dans une de nos marches, nous arrivâmes à un village, ruiné comme tous ceux que les Russes nous abandonnaient en se retirant et sur le fronton d'une grande porte qui paraissait avoir servi d'entrée à quelque vaste habitation, depuis incendiée, nous aperçûmes un écriteau sur lequel je lus, en gros caractères et en français, une inscription conçue à peu près ainsi : « Rostopchine, gouverneur de Moscou, a lui-même mis le feu à son château pour qu'il ne soit pas souillé par la présence des Français » (1). Ce trait de patriotisme, si peu dans nos mœurs et dont l'héroïsme a quelque chose de barbare, fournit à nos réflexions et nous fit entrevoir ce que nous avions à espérer dans un pareil pays. Ce village, où nous repassâmes depuis, s'appelait Voronovo.
Le jour où nous fîmes notre jonction avec le roi de Naples, nous étions depuis plusieurs heures aux prises
(1) Le colonel Combe {Mémoires, p. 115) raconte de même qu'il a lu à Voronovo sur une pierre de taille, débris du château incendié de Rostopchine, ces mots tracés au charbon : « J'ai mis moi-même le feu à mon château pour empêcher les chiens de Français de s'en rendre maîtres. » Cf. Chambray, I, p. 365, et II, p. 40, Ségur, p. 187-188, Soltyk, p. 291, Lettres de Peyrusse, p. 225, et les Souvenirs du colonel Biot, p. 41. Mais, dit Gourgaud, p. 297, ce comte russe n'aurait-il pas brûlé son château pour qu'on ne lui reproche pas de n'avoir rien perdu dans ce grand désastre dont il se faisait l'instrument?
avec l'ennemi. Il opposait une résistance plus vive qu'à l'ordinaire et déployait des forces considérables en avant d'un gros village qui, je crois, est celui de Czerikovo, lorsque nous aperçûmes des colonnes de troupes arrivées vers notre gauche. C'était le roi de Naples avec sa cavalerie et quelque infanterie. Ce renfort décida promptement le combat et l'adversaire fut chassé de toutes les positions. Nous bivouaquâmes sur le champ de bataille et le lendemain nous nous remîmes à la poursuite des Russes. Nous formions l'extrême droite du corps d'armée de Murât dont nous marchions cependant assez éloignés pour être quelquefois plusieurs jours sans communications avec lui.
Ce soir-là, en arrivant à notre bivouac, je laissai tomber un de mes gant-, ei ni moi ni mon ordonnance ne pûmes le ravoir dans la boue où le pied de mon cheval l'avait enfoncé. Je restai avec un seul gant. Cette perte, si légère en toute autre circonstance, fut bien cruelle pour moi; je n'eus plus occasion de la réparer et je n'eus qu'un gant pendant toute la retraite. Je me rappelle aussi que par une sorte de pressentiment superstitieux, je regardai comme un pronostic fâcheux de ne pouvoir retrouver cet objet que je venais de voir tomber aux pieds de mon cheval. La suite confirma malheureusement cette prévision.
Le 27 et le 29 septembre, les combats que nous eûmes furent beaucoup plus vifs que les autres jours. Dans une de ces deux affaires, l'ennemi se montrait en nombre et occupait une position extrêmement forte. J'avais réuni toutes mes pièces sur le même point; elles faisaient le feu le plus violent et Murât, établi au centre de mes batteries, examinait de là les mouvements des Russes. On lui apporta dans ce moment une dépêche; il la lut et y répondit sur ses tablettes sans descendre de cheval, avec le même sang-froid que s'il eût été sous sa tente, loin de
tout danger, et, en cet instant, une pluie de boulets, d'obus et de mitraille arrivait sur nous et faisait faire à son cheval des sauts et des écarts qu'il ne semblait pas même apercevoir. J'oubliai le péril pour admirer l'impassibilité parfaite et la belle prestance du roi, que relevait encore son riche et bizarre accoutrement.
Vers la fin de septembre, la division d'infanterie du général Friederichs (1) et un corps de Polonais avaient rejoint Murât. Le maréchal Bessières était venu avec ces troupes, mais il ne resta que peu de jours (2). Il avait formé un plan d'attaque contre un corps russe qu'il voulait surprendre. Il me fit venir, m'expliqua son projet, me donna ses instructions et nous partîmes ensemble pour l'exécuter. Mais probablement il avait été mal instruit de la position de l'ennemi; nous ne rencontrâmes que des piquets d'infanterie et de cavalerie postés en avant d'un village dont une petite rivière nous séparait, et mon artillerie les força bientôt de se retirer. Il n'y avait plus d'ennemis; cependant, le maréchal Bessières fit continuer le feu sur le village à coups d'obus, tantôt ordonnant d'y mettre le feu, tantôt révoquant cet ordre, qu'il renouvela et retira trois ou quatre fois assez mal à propos, car en faisant jeter des obus sur le village, il n'ignorait pas que probablement ils y mettraient le feu et que le hasard seul pouvait l'empêcher. Ce hasard n'arriva pas et l'incendie éclata dans le moment même où le maréchal, venant de changer d'idée, recommandait de ne pas allumer d'incendie; aussi fut-il très mécontent. Je ne l'étais pas moins de ses ordres ridicules qui se contredisaient à chaque instant et je ne pus m'empêcher de le lui témoigner. Fort heureusement, il nous quitta
(1) Voir plus loin sur ce général le jugement de Griois et une note biographique.
(2) Cf. A. Rabel, Bessières, p. 317-322. Le duc d'Istrie, a dit Castelj,ane {Journal, p. 228), « était très brave de sa personne, mais peu capable de conduire un corps d'armée ».
le lendemain, car sans doute j'aurais été fort mal avec lui et, étant le plus faible, j'eusse été infailliblement sa victime.
La journée du 4 octobre fut plus chaude. Dès le matin, le combat s'engagea. Il dura sans interruption de position en position jusqu'au soir, que nous parvînmes, après de grands efforts, à rompre les masses considérables de l'ennemi. Notre cavalerie, que précédait mon artillerie, se mit à sa poursuite et se disposa à gravir une éminence assez considérable qu'il venait de franchir. Mais au moment où nous arrivions au sommet, nous fûmes assaillis par le feu de trente bouches à feu en batterie sur un plateau, éloigné tout au plus de deux cents toises, dont un ravin nous séparait. Pas un coup n'était perdu et les hommes et les chevaux tombaient de toutes parts sous une grêle de boulets et de mitraille. Nous nous déployâmes lestement et je commençai le feu. Mais, comme il était impossible à notre cavalerie de franchir, sans s'exposer à une ruine certaine, le ravin qui nous séparait de l'ennemi, nous revînmes à notre première position. Cette canonnade, qui ne dura guèiv plus d'un quart d'heure, nous fit éprouver une perte consi dérable; c'est une des plus vives et des plus nourries que j'aie vues. L'ennemi qui, pendant toute la journée, avait eu constamment le dessous, ne fit aucun mouvement pour nous suivre. Il faisait nuit lorsque notre corps vint reprendre position au village de Yiukovo, où nous avions bivouaqué la nuit d'avant et où nous devions faire un long et triste séjour.
Quoique nous eussions presque toujours l'avantage dans nos rencontres avec l'ennemi, cependant deux ou trois fois il n'en fut pas ainsi, et cela par la faute du général qui nous dirigeait. Un jour, après avoir poussé de position en position quelques pulks de Cosaques, qui avec du canon tâchaient de retarder notre marche, le
général Lahoussaye, plus échauffé qu'à l'ordinaire et espérant sans doute avoir bon marché des troupes qui se retiraient devant nous, se lance au galop en avant des tirailleurs et donne ordre à la cavalerie qui marchait en colonne sur les deux côtés du chemin et à mon artillerie de suivre son mouvement. Mais à peine parvenus sur une hauteur qui dominait la route, nous aperçûmes à deux ou trois cents toises de distance des lignes considérables de cavalerie soutenues par de l'infanterie et de l'artillerie qui semblaient nous attendre. Imposer à l'ennemi sur notre infériorité par une bonne contenance était la seule manière de réparer l'imprudence qu'on avait commise de poursuivre des troupes légères sans se faire éclairer. Par malheur, la faible tête du général était perdue et à la vue de ces forces qu'il ne s'attendait pas à rencontrer, il tourna bride aussi vite qu'il était venu : « En retraite, au galop », s'écriait-il en donnant l'exemple et il ordonna à mon artillerie de se retirer au galop. En vain, je lui représentai que c'était le moyen infaillible de la perdre et qu'il valait beaucoup mieux se retirer par échelons en canonnant; il n'écoutait rien et il répétait toujours à tue-tête : « Au galop! » Je me gardai d'exécuter son ordre et le général de brigade Watier (1), qui commandait la brigade de cavalerie légère d'avant-garde, ne lui obéit pas davantage; il se replia par échelons en bon ordre, il fit de distance en distance face en tête et ralentit ainsi la marche de l'ennemi que notre subite reculade avait
(1) Pierre Watier, né à Laon en 1770, sous-lieutenant dans les chasseurs à cheval (1792), chef d'escadron (1793), chef de brigade (1799), général de brigade (24 décembre 1805), comte de l'Empire (26 octobre 1808), comte de Saint-Alphonse (12 novembre 1809), général de division (6 août 1811), commanda successivement la 2e division de cavalerie légère au 2e corps de la cavalerie de réserve en 1812, la 2e division de cuirassiers au 2e corps de cavalerie en 1813, la cavalerie du 13e corps à Hambourg en 1814 et la 3* division de cavalerie du 2e corps en 1815. Inspecteur général sous la Restauration, disponible en 1830, mis en non-activité en 1836, placé dans la section de réserve en 1839, il meurt à Paris en 1846.
ramené sur nous. La bonne contenance de la division de dragons qui se trouvait en ligne derrière nous, le feu qu'ouvrit mon artillerie en se retirant de position en position, et l'approche de la nuit, obligèrent les Russes à s'arrêter et mirent fin au combat. Nous perdîmes un assez grand nombre de hussards et de chasseurs des pelotons d'avant-garde qui tombèrent au premier choc et il fut heureux pour nous de sortir à si bon marché d'une échaufïourée où nous pouvions être écrasés.
Une autre fois, nous nous rendîmes au quartier général du roi de Naples, à une ou deux lieues à notre gauche, et, après une halte de deux heures, nous revînmes sur nos pas, d'après l'ordre de Murât. Des Cosaques en grand nombre nous suivirent et comme nous avions devant nous une longue et rapide descente, au bas de laquelle était une rivière assez profonde qu'il fallait traverser à gué, on engagea le général Lahoussaye à marcher avec précaution et à couvrir son mouvement par quelques troupes sur son flanc. Paroles perdues! Il voulut continuer sa marche en colonne de route; il fit seulement presser l'allure de la tête pour gagner plus tôt la rivière et la mettre entre nous et l'ennemi. La cavalerie légère et l'artillerie passèrent l'eau sans obstacle; mais nos équipages et quelques caissons de munitions ayant éprouvé du retard, la colonne se trouva rompue et les Cosaques, profitant de cette faute et voyant que cette file d'équipages n'était plus protégée que par un régiment de dragons, le 28e, je crois, qui formait notre avant-garde, se précipitèrent sur lui. Il fit d'abord bonne contenance, puis, cédant au nombre, il battit en retraite, non sans quelque désordre, et nous rejoignit. Il n'en fut pas de même des équipages dont les conducteurs avaient fui au galop à travers champs dès que l'ennemi avait paru. Beaucoup de voitures furent renversées, brisées et d'autres abandonnées. Cette espèce de déroute se passait sous nos
yeux et une partie de notre cavalerie repassa la rivière pour aller au-devant des dragons. Or, au milieu de cette bagarre dont l'imprévoyance du général Lahoussaye était la seule cause, on n'aurait pas deviné que ce fût lui qui commandait en chef. Il ne donnait aucun ordre, il allait d'un régiment à l'autre, il demandait avec inquiétude si l'on n'avait pas vu son cuisinier et ses cantines. Cette aventure n'ajouta pas au peu de considération qu'il avait encore et on le vit quelques jours après. C'était le 1er ou 2 octobre; nous avions marché comme à l'ordinaire une partie de la journée en poussant l'ennemi et même je faillis être pris avec deux de mes pièces que le général avait fait porter au milieu de nos tirailleurs et qui, n'étant soutenues que par quelques pelotons de chasseurs, furent soudain entourées d'une nuée de cavaliers. Nous nous dirigions vers le roi de Naples qui se battait non loin de nous; la vivacité du feu d'artillerie et de mousqueterie faisait juger que l'affaire était chaude et l'arrivée de notre corps pouvait la décider à notre avantage. Aussi chacun pressait-il le général d'avancer. Il se contenta de rester en bataille pendant plusieurs heures, assez près du lieu de l'action pour entendre distinctement les cris des soldats et les hourras de nos Polunais. Vers le soir, pourtant, il se décida à pénétrer dans une forêt qui formait devant nous un long défilé. Nous marchions en colonne sur la chaussée qui traversait cette forêt, mais notre mouvement devenait inutile; le feu avait cessé, nous ignorions l'issue du combat, et si elle n'avait pas été heureuse, il était fort dangereux de pousser sans infanterie dans un défilé où la cavalerie ne pouvait agir. La nuit s'approchait et chacun s'étonnait que Lahoussaye ne nous fît pas rétrograder, lorsque à notre grande surprise il prescrivit de faire halte et d'établir les bivouacs pour y passer la nuit. Généraux et colonels représentèrent à Lahoussaye que l'ordre était absurde.
Mais lui, s'avisant mal à propos de montrer du caractère, répondit sèchement qu'il fallait exécuter ce qu'il avait ordonné. Le général Chastel insista de nouveau sur le danger de passer la nuit dans ce défilé; puis, voyant que ses observations étaient inutiles avec un pareil homme et que la nuit allait rendre notre position plus critique, il déclara qu'il prenait sur lui de ne pas obéir et qu'il allait se retirer avec sa division de cavalerie légère, qu'il mit aussitôt en mouvement. On aurait peine à décrire la colère, en même temps risible et furibonde, de Lahoussaye, lorsqu'il vit son autorité ainsi méconnue. Il se démenait, il se lamentait, disant que puisqu'on le prenait pour un imbécile, il ne voulait plus commander ni monter à cheval, mettant pied à terre, jetant son chapeau, jurant qu'il aurait raison des mutins. En attendant, le général Chastel et ses troupes étaient en marche. Lahoussaye restait avec les régiments de dragons dont les colonels se disposaient à suivre Chastel. Il prit le parti de suivre le mouvement qui se faisait en dépit de ses ordres et nous vînmes bivouaquer près d'un petit village. L'événement acheva de le discréditer.
Le lendemain 5 octobre, le général Lauriston, aide de camp de l'empereur et chargé de ses instructions, arriva à Vinkovo, et après avoir vu le roi de Naples, se rendit aux avant-postes ennemis. Il eut une entrevue avec le général russe; on convint d'une espèce d'armistice qu'on ne pouvait rompre sans s'avertir quelques heures à l'avance; il était du reste tout à fait local et il ne s'étendait ni sur les flancs ni sur les derrières de notre position. La nouvelle se répandit dans nos bivouacs et ce fut une joie générale. Jumilhac et moi nous vidâmes ensemble la dernière bouteille de vin qui nous restait et que nous avions conservée pour une grande occasion.
L'ennemi n'avait fait aucun mouvement le 4 au soir lorsque nous nous étions retirés. Mais il s'était rapproché
successivement de nous et ses vedettes étaient le 6 à portée de pistolet des nôtres. Murât, informé, fait sonner à cheval sur toute la ligne et se rend près des avant-postes russes; il appelle un des chefs, il lui demande d'un ton impérieux de quel droit les Russes occupent un terrain dont ils ont été repoussés à l'affaire du 4 et le somme de s'éloigner sur-le-champ. L'officier s'excuse sur les ordres qu'il a reçus et propose d'avertir son général qui pourra donner au roi les explications et la satisfaction qu'il désire. Le général arrive bientôt. Murât, impatient, lui adresse les mêmes reproches et les mêmes intimations qu'à l'officier, avec plus de hauteur encore, et sa colère ne connaît plus de bornes lorsque le général lui répond, du ton le plus calme et le plus respectueux, que l'espace qui séparait les deux armées après l'affaire du 4 n'étant pas occupé par nos troupes, rien ne l'empêchait d'y mettre ses avant-postes qui avaient l'ordre de ne commettre aucun acte hostile. « Vous n'en aviez pas le droit, reprend Murât. Ce terrain m'appartient; j'en avais chassé vos troupes. Vous deviez rester dans la position où je vous avais repoussé et vous avez manqué à votre parole en la quittant malgré la suspension d'armes. Mais on ne peut se fier à vous. Vous ne respectez rien. Hier, en visitant mes postes, un de vos Cosaques a eu l'insolence de tirer sur moi. Si mes officiers ne m'avaient retenu, je l'aurais sabré sur-le-champ. Au surplus, je vous somme de faire retirer à l'instant vos postes dans leur première position ou je vais les y obliger. » Et en même temps il ordonne à la cavalerie d'avancer et à mon artillerie d'arriver au galop. « Votre Majesté, répond le général russe, est la maîtresse de faire ce qui lui conviendra; je ne puis retirer mes postes et, s'ils sont attaqués, ils se défendront; le Cosaque qui s'est permis de tirer sur Votre Majesté sera sévèrement puni et je la prie de recevoir mes excuses de cette action que je désavoue entièrement. » Nous
voyions avec beaucoup de peine que la violence de Murât allait peut-être rompre les négociations entamées, et cela pour un malentendu qui n'avait aucune importance. Aussi, les généraux qui entouraient le roi, après l'avoir laissé donner libre cours à son irritation, lui firent-ils quelques représentations sur les conséquences de cette rupture. Ils finirent par s'entremettre entre lui et le général russe qui se relâcha de ses prétentions. Après une heure de débats et au moment où nos troupes, arrivées sur le terrain, n'attendaient plus que le signal pour attaquer, tout s'arrangea à l'amiable et nous rentrâmes à Vinkovo. J'étais près du roi pendant toute cette scène que la rage de Murât eût rendue réellement plaisante, sans la gravité des suites qu'elle pouvait avoir et sans l'air martial du roi qui donnait de la dignité aux mouvements désordonnés de sa colère et à ses rodomontades gasconnes.
Le village de Vinkovo, en avant duquel cette scène se passa, se trouvait en deçà d'un ravin large, profond et fort escarpé, qui régnait à peu près sur toute l'étendue de notre ligne et ne pouvait être franchi que sur quelques points. Un petit ruisseau coulait dans ce ravin et formait un étang assez vaste à l'extrémité du village dont une partie était bâtie dans les bas-fonds près de cet étang, et l'autre, sur une hauteur escarpée et assez élevée. Vinkovo ressemblait d'ailleurs à tous les villages russes : de misérables huttes enfumées et des rues couvertes de fange. C'est là que le 3e corps resta du 4 au 18 octobre, éprouvant des privations et des besoins d'autant plus pénibles que nous savions que le reste de l'armée, cantonné à Moscou ou dans ses environs, abondait non seulement du nécessaire, mais de toutes les douceurs que peut offrir une ville immense et riche, abandonnée de ses habitants.
Jumilhac et moi, en arrivant dans la nuit du 4 à Vin-
kovo, étions entrés dans la première maison vacante, c'èst-à-dire où il n'y avait pas encore de militaires établis. Cette maison, donnant sur une espèce de rue qui formait toute la partie basse du village, n'avait qu'une chambre où se trouvaient un four sans cheminée et plusieurs petits hangars ouverts à tous vents. Mais toutes ces maisons se ressemblaient; nous avions dans la nôtre une cour assez vaste ainsi que des abris pour nos chevaux et nous ne pensions nullement à chercher mieux, lorsque le 6 au matin le feu prit au four d'une maison séparée de la nôtre par quatre ou cinq autres (1). Nous nous réunîmes à d'autres militaires pour arrêter les progrès de l'incendie. Mais dans un moment le reste de la maison s'embrasa, et une fois ces murailles de sapins résineux enflammées, rien n'arrêta les progrès du feu. Nous ne pûmes que courir à notre demeure où nous réunîmes le peu d'effets que nous avions et, chargés de selles, de brides, de portemanteaux, etc., nous fîmes en hâte sortir nos chevaux effrayés; déjà notre logis flambait. Assez embarrassés sur le choix d'un nouveau domicile, nous tînmes une espèce de conseil, assis en plein champ dans la boue, au milieu de nos équipages, et sur le rapport de nos ordonnances que nous avions envoyées à la découverte, nous prîmes possession, dans la partie haute du village, d'une petite maison où étaient quelques soldats. Ils nous la cédèrent d'assez bonne grâce et nous leur témoignâmes notre reconnaissance par un ou deux pains de munition qui déjà étaient une chose de luxe.
A peine y étions-nous entrés que le feu se déclara dans une maison à quelque distance. Nous y allâmes aussitôt et, quoiqu'il y eût plusieurs maisons entre celle-là et la nôtre, quoiqu'elle en fût séparée par une rue, à la vérité fort droite, notre nouvelle habitation aurait en peu de
(1) Cf. sur la cause de ces fréquents incendies, Chambray, Expéd. de Russie, I, p. 278.
moments subi le même sort que la première, si nous ne nous étions avisés d'un moyen assez violent. Nous avions vu, dans de nombreux incendies, combien le feu redouble de violence lorsqu'il se communique à des maisons voisines dont les toits et les murs en sapin sont déjà échauffés et presque brûlants. Nous mîmes nous-mêmes le feu à la maison qui formait le coin de la rue du côté de la maison enflammée et qui n'était pas encore échauffée par l'incendie. Dès lors, nous pûmes facilement préserver celle qui formait, de notre côté, le coin de la rue et nous préserver nous-mêmes. Nous nous félicitâmes beaucoup de la réussite de notre moyen, mais nous en profitâmes peu. La même nuit, à peine endormis sur les bancs qui entouraient notre chambre à four — la pièce principale de toute la maison dans un village russe — nous fûmes réveillés par les cris : « Au feu! » Il avait pris dans une maison voisine et cette fois il n'était plus possible d'appliquer notre remède : la nôtre était déjà embrasée. Nous n'eûmes que le temps de faire sortir nos chevaux et de jeter nos effets au milieu de la rue.
Un de mes canonniers vint m'avertir que deux soldats russes étaient blottis dans le four d'un hangar voisin et ne voulaient pas en sortir. Je tâchai de les sauver et je pénétrai jusqu'à eux, non sans danger. Ils se contentèrent de me regarder d'un air effaré et malgré les signes que je leur faisais, ils ne se dérangènnl pas. J'en tirai un par le bras en lui montrant le feu qui s'approchait. Après avoir avancé la tête hors du four et vu l'imminence du danger, il s'enfonça davantage dans son réduit. Je ne pouvais rester plus longtemps sans courir le risque de trouver toutes les issues fermées par la flamme; )<■ me retirai et un moment après, 1" hangar, le four et 1rs malheureux qu'ils renfermaient furent réduits en cendres.
Dans ce même village, je fus témoin d'un autre fait qui prouve mieux encore la résignation et l'impassibilité
des soldats russes. Un d'eux, ayant un membre fracassé, était étendu sur une place à l'extrémité du village. Quoique nous n'eussions pas d'ambulance, on voulut le relever pour le mettre à l'abri et lui donner quelque secours. Il s'y refusa obstinément; il voulut rester à l'endroit où nous l'avions trouvé; il ne touchait même pas au pain et à l'eau-de-vie que les nôtres lui offraient, et sans proférer une plainte ni jeter un cri, il résista ainsi une couple de jours à sa blessure, à la douleur, à la faims au froid et à la pluie.
Chassés deux fois de nos logements par le feu en vingt-quatre heures, nous dûmes nous remettre en quête. Faute de mieux, nous prîmes une maison à la droite du village dont elle était totalement isolée et éloignée d'une bonne portée de fusil. C'est pourquoi nul ne l'avait occupée. Elle était assez vaste; outre la chambre à four, il y avait encore une ou deux chambres plus petites et une cour environnée de hangars qui nous servirent d'écuries pour nos chevaux; le tout clos par une espèce de palissade en sapin. C'est là que je restai jusqu'à notre départ de Vinkovo, non sans peine. Il fallut souvent employer la force pour éloigner les soldats qui sortaient de leur bivouac pour chercher du bois. Sans doute leurs besoins étaient plus pressants que les nôtres; mais les laisser faire, c'était nous mettre nous-mêmes entièrement à découvert, et l'égoïsme, suite de la misère que nous éprouvions déjà, nous fit employer tous les moyens pour défendre notre domicile. Nous y établîmes des sentinelles prises parmi nos ordonnances, et nous-mêmes, au besoin, venions, lorsque l'attaque était un peu vive, repousser les assaillants à coups de plat de sabre. Encore, en se retirant, menaçaient-ils de nous brûler pendant la nuit.
Après l'espèce d'armistice qui suivit l'arrivée de Lauriston aux avant-postes russes, j'avais renvoyé mes caissons au grand parc d'artillerie à Moscou : ils étaient
vides et devaient me rapporter des munitions. J'avais profité de cette occasion que je croyais sûre pour envoyer à mon domestique Baptiste, que j'avais laissé à Moscou, l'ordre de me rejoindre avec mon fourgon, ma voiture, mes vivres et mes chevaux, et de marcher de conserve avec le convoi d'artillerie. Il y avait quelques jours que j'avais expédié mon ordre; mais tout était tranquille devant nous, je croyais qu'il en était de même entre Vinkovo et Moscou, et je n'avais aucune sorte d'inquiétude sur le retard du convoi, lorsqu'un jour, à dîner, Lahoussaye, d'un air riant, m'annonça qu'il venait de recevoir ma nomination d'officier de la Légion d'honneur (1), mais qu'il avait en même temps une fâcheuse nouvelle à m'apprendre : mes équipages avaient été enlevés par les Cosaques. Je crus d'abord qu'il plaisantait; puis je pensai que la nouvelle était fausse ou que du moins le mal était fort exagéré.
Mais avant la fin de la journée, je ne fus que trop certain de ce fâcheux événement. Un maréchal des logis du train qui venait d'arriver, me raconta qu'à la seconde journée depuis Moscou, le convoi avait été assailli par des Cosaques, que l'escorte les avait empêchés d'y faire grand mal, qu'ils avaient seulement brisé des voitures et emmené des chevaux, mais qu'en se retirant ils avaient aperçu ma voiture, mon fourgon et mes chevaux de main à une assez grande distance en arrière du convoi, qu'ils s'en étaient emparés sans résistance et s'étaient jetés avec leur proie dans une forêt qui bordait la grande route. Je fus consterné; la perte que je faisais, très considérable par elle-même — vingt mille francs au moins — devenait irréparable dans ma situation. Je restais avec les
(1) Griois avait été proposé pour la décoration d'officier d'abord par le roi Joseph à cause des services qu'il avait rendus en Calabre. puis par Grouchy après la bataille de la Moskova; il fut nommé le 11 octobre 1812; il était chevalier du 25 mars 180 ».
effets que j'avais sur le corps, une chemise dans un portemanteau, le cheval que je montais, et un autre que j'avais avec moi. Mais ce que je regrettais le plus, c'était des papiers et d'autres objets de peu de valeur, auxquels j'attachais un grand prix, et par-dessus tout, mon fidèle domestique Baptiste. Je me reprochais son malheur, et je craignais qu'il ne succombât à la fatigue, au chagrin et aux mauvais traitements. Heureusement, il n'en fut rien et mieux valut pour lui de faire un séjour forcé en Russie que cette funeste retraite à laquelle il n'aurait probablement pas résisté.
Je n'étais pas la seule victime. Mon adjudant-major Lenoble (1) perdait ses effets qu'il avait mis dans mon fourgon, et nous dûmes nous consoler mutuellement. Pendant quelques jours nous conservions un faible espoir qu'une partie de nos gens avait pu se sauver. M. Lenoble alla même jusqu'à l'endroit où le hourra avait eu lieu; mais il revint avec la triste certitude que tout était bien perdu. Par une espèce de fatalité, ce fut le seul événement de ce genre qui se produisit pendant notre séjour à Vinkovo. Tous les jours il arrivait des convois de Moscou sans escorte et sans accident. Le roi Murât me fit dire que son intention était de m'indemniser, au moins en partie; mais les désastres qui survinrent ne lui en laissèrent pas la possibilité et m'ôtèrent jusqu'à l'idée de réclamer l'exécution de sa promesse.
L'ennemi nous laissait tranquilles dans nos bivouacs; mais si l'on s'en éloignait à droite ou à gauche, on rencontrait des partis de Cosaques auxquels se joignaient les
(1) Pierre Lenoble, né à Sedan en 1774, enrôlé au 4e bataillon des Ardennes, puis à la compagnie d'artillerie à cheval de la légion du Nord (1792), passé à la 13e compagnie d'artillerie à cheval (1793), maréchal des logis (1795), maréchal des logis chef (1805), second lieutenant (1806), premier lieutenant (24 avril 1S09), adjudant-major (1er octobre 1809), capitaine de 2e classe (14 mars 1811), mort, après la retraite, à l'hôpital de Kœnigsberg.
paysans. Nos fourrageurs devaient aller à trois ou quatre lieues pour rapporter un peu de paille battue ou même un peu de la paille à demi pourrie qui recouvrait les toits, ou bien encore un peu de seigle que les soldats broyaient grossièrement pour leur nourriture au moyen d'une petite meule à manche de bois dont les paysans russes se servaient pour le même usage. Beaucoup furent tués ou pris, et ces pertes se renouvelaient chaque jour, bien qu'on eût soin plus tard de les faire escorter par de nombreux détachements. La discipline était tellement perdue qu'on négligeait depuis longtemps toutes ces précautions auxquelles on dut revenir quoique avec peu de succès. Malgré tous les dangers, il fallait bien, sous peine de mourir de faim, s'éloigner pour chercher quelque nourriture, puisque à deux lieues à la ronde on n'aurait^pas trouvé un brin de paille, et que, soit difficulté des transports, soit insouciance des administrations, nous ne recevions rien, absolument rien de Moscou, où nos camarades avaient de tout en abondance, où ils logeaient dans de magnifiques palais, mangeaient des mets succulents, buvaient le9 meilleurs vins, pendant que nous n'avions pour nous soutenir qu'une bouillie grossière, des galettes de seigle cuites sous la cendre, de l'eau trouble et marécageuse. Cependant on s'avisa, je ne sais comment, d'envoyer une fois d«j Moscou quelques tonneaux de vin à notre corps d'armée. Mais cette gratification, distribuée à raison des grades, se borna pour Jumilhac et moi à dix bouteilles de mauvais vin blanc que la route avait achevé de gâter et que la privation nous fit trouver excellent (1).
Heureusement, le temps était superbe. Nous avions eu seulement deux jours de pluie depuis que nous étions à Vinkovo. Mais elle avait été accompagnée d'une espèce
1 Victor Dupuy et Thirion ont fortement insisté sur ce point; nous étions, dit Dupuy, « dans le plus grand dénûment et pendant ce temps les vivres regorgeaient à Moscou. »
de verglas qui nous avait fait craindre que l'hiver ne fût arrivé. Ce fut dans ces deux jours qu'une grande partie des planches qui formaient l'enceinte et la toiture de notre logement furent, malgré toute notre surveillance, enlevées par les soldats, et si le froid avait continué, nul doute que nous ne fussions restés entièrement à découvert. Mais le soleil reparut, et nous eûmes pour le reste d'octobre un temps assez beau et au moins aussi chaud que celui de France dans la même saison. Un soir qu'étendus, Jumilhac et moi, sur le banc qui était notre seul lit, nous commencions à nous endormir, un capitaine d'état-major vint nous avertir que Lahoussaye, remarquant soudain que son quartier général était t-n l'air, s'avisait d'entourer d'une espèce de retranchement la maison qu'il occupait au centre du village et d'appeler à lui toutes les gardes extérieures : nous étions en dehors de la ligne de nos grand'gardes, et à la discrétion de la première patrouille de Cosaques qui voudrait nous enlever!
Après avoir pesté contre la singulière et tardive prudence du général qui ne songeait qu'à lui, nous délibérâmes. La certitude de ne pouvoir trouver un autre gîte et l'espoir que l'ennemi continuerait à nous laisser tranquilles, nous déterminèrent à rester où nous étions et à braver un danger incertain plutôt que de nous résigner, nous, nos gens et nos chevaux, à rester en plein air et sans aucun abri.
La misère augmentait rapidement. Nos provisions étaient consommées. La maraude, que la nécessité avait organisée d'une manière régulière, ne fournissait que bien peu de ressources. Tous les jours il fallait s'éloigner davantage pour recueillir quelques trousses de paille à demi pourrie, fourrage détestable, mais qui nous coûtait beaucoup d'hommes pris ou tués dans les villages qu'ils fourrageaient. Un grand nombre de chevaux périssaient, et ils étaient aussitôt dépecés et mangés par les
soldats. Des convois de malades partaient fréquemment pour Moscou. Un mois encore, et toute la cavalerie de réserve était anéantie sans combattre (1). Nous eûmes, Jumilhac et moi, quelques chances heureuses. Un de nos canonniers d'ordonnance trouva un sac de seigle en allant au fourrage, et grâce à notre meule à bras et à notre four, nous parvînmes à en faire de la bouillie et une sorte de pain qui nous furent d'un grand secours. J'achetai un jeune bœuf, très petit à la vérité, mais qui nous donna de la viande pendant quelques jours. Un chevau-léger bavarois avait fait cette trouvaille et il aima mieux empocher mon argent que de partager le bœuf avec tout son régiment.
Cependant les espérances de paix qu'on avait eues s'évanouissaient. Les officiers de Cosaques, avec lesquels on avait occasion de parler aux avant-postes, disaient franchement que la paix n'était pas possible, que les Russes ne la feraient jamais tant que nous serions dans leur pays, qu'un»1 nouvelle campagne allait commencer avec l'hiver, et chaque jour des feux de file et de peloton que nous entendions parfaitement, nous annonçaienl l'arrivée de nombreuses recrues que l'armée russe se hâtait d'instruire. Depuis trois jours, le roi de Naples, sans doute prévenu que les Russes préparaient une attaque générale, ordonnait chaque soir de renvoyer sur un village connu au camp sous le nom des Trois-Clochers, à une petite lieue en arrière de notre camp, les voitures de bagages, les chevaux de main et tout ce qui pouvait embarrasser dans un combat de nuit, et de les faire rentrer le lendemain s'il n'y avait rien de nouveau. L'ordre l'ut
(l)Au 13 octobre, Cas i ki. !.ane écrit {Journal, p. 168) que le 3e corps de réserve de cavalerie, composé de onze régiments, est réduit à sept cents chevaux. « Comment cela serait-il autrement? Il est toujours au bivouac. On ne ménage pas assez la cavalerie; on devrait mettre plus d'infanterie aux avant-postes; hommes et chevaux éprouvent de grandes difficultés pour y vivre.» Cf. Dufuy, p. 186, et Biot, p. 'i9.
ponctuellement exécuté dans les premiers jours, mais lorsqu'on vit que l'ennemi n'attaquait pas et que cette précaution ne servait qu'à fatiguer hommes et chevaux on se relâcha et on vivait dans une parfaite sécurité le 18 octobre, qui fut véritablement le premier jour de notre retraite.