CHAPITRE XII
(Octobre-novembre 1812).
Attaques des Russes (18 octobre). — La retraite. — Malo-Iaroslavets (23 et 24 octobre). — Les deux Delzons. — Abandon des blessés. — Les Cosaques. — Combats singuliers. — Yéréia. — Paysans brûlés. — La Kologda. — Le colonel Chopin, son fourgon et sa bande. — Combat de Yiasma (3 novembre), — Ney plus brave que Murât. — Les tr;iîneurs. — Le 3e corps désorganisé. — Griois isolé et sans ordres. — Dorogobouje. — Moulins à bras. — Griois au 4e corps. — La neige <'t l'hiver (6 novembre). — Caissons et canons abandonnés. — Château de Zazélé. — D'Anthouard, blessé, remet à Griois le commandement de l'artillerie du 4e corps. — Passage désastreux du Vop (9 novembre)
— Doukhovtchina (10 et 11 novembre). — Marche de nuit (12 novembre).
— Un soleil de sang. — Acte de barbarie. — Vol d'un portemanteau.
— Smolensk (13 novembre). — Bivouac du colonel Boulart. — Belliard et Mur.it. — Le prince Eugène. — Pillage des magasins de Smolensk. — Départ de Smolensk (15 novembre). — Cécité momentanée.
— Loubnia. — Combat du 16 novembre. — La route barrée. — Marche de nuit. — Arrivée à Krasnoï. — Bivouac inhospitalier. — Combat de Krasnoï (17 novembre). — Liady. — Les premiers habitants. — Desgenettes. — Dégel. — Doubrovna (18 septembre). — Napoléon en pelisse et bonnet. — Murât et Berthier. — Orcha (19 novembre). — Eugène et Griois au-devant de Ney. — Complète désorganisation du 4e corps. — Le veau et le Bavarois. — Kokanof (21 novembre). — Tolotchin (22 novembre). — Mort afTreuse d'un Wurtembergeois.
Jumilhac, qui s'accoutumait difficilement à notre misère, et qui servait fort à son aise depuis l'absence du général Grouchy, était parti pour Moscou. Il ne devait y rester que vingt-quatre heures, mais il s'y trouvait beaucoup mieux que dans notre camp et il y était encore au bout de huit jours. Seul dans notre chambre enfumée, étendu sur un banc, je dormais d'un profond sommeil, lorsque le 18 octobre, à la petite pointe du jour, je fus réveillé par le bruit de la fusillade. Je crus d'abord que
c'était l'exercice à feu que les recrues faisaient dans le camp russe; mais bientôt le bruit me parut plus proche qu'à l'ordinaire. J'ouvris la croisée à côté de moi, c'està-dire que je fis glisser un petit volet de bois semblable à celui des cages à poulets, et je vis de l'autre côté du ravin nos vedettes faire le coup de carabine avec les tirailleurs ennemis. Il y a\ait un brouillard très épais, et je pensais que c'étaient simplement des patrouilles russes qui s'étaient approchées. Mais la fusillade se faisait entendre sur d'autres points, et les trompettes sonnaient à cheval dans tout le camp. C'était donc une attaque sérieuse. Je donnai ordre à l'artillerie d'atteler sur-le-champ; j'envoyai sur les derrières mon domestique et mes équipages, ainsi que ceux de Jumilhac, et je me rendis, avec mon adjudant-major et mes ordonnances, en avant du camp. Déjà nos grand'gardes se repliaient sur leurs régiments qui s'étaient mis en bataille. On resta quelque temps à s'observer. Enfin les Russes s'ébranlèrent, et le brouillard qui se dissipa nous laissa apercevoir leurs masses qui s'avançaient sur nous en manœuvrant. Je dirigeai sur elles le feu de mon artillerie, celle des Russes y répondit, et le combat s'engagea sur tout notre front. Fort heureusement pour nous, le général Lahoussaye, malade depuis quelques jours, ne se trouvait pas en état de monter à cheval; il se retira sur les derrières dans sa voiture, et le commandement revint de droit au général Chastel, excellent militaire, qui réunissait à une grande bravoure beaucoup d'expérience et de sang- froid. Il prit les dispositions qu'il jugea les plus convenables pour soutenir l'attaque; il fit même faire quelques charges à notre cavalerie. Mais les forces n'étant pas égales, il ne chercha plus qu'à opérer la retraite sans être entamé. Nous formions l'extrême droite et l'ennemi aurait pu facilement nous tourner de ce côté, s'il n'avait dirigé ses premiers efforts contre la gauche de notre ligne où était le 2e corps
de cavalerie. Plusieurs des régiments qui s'y trouvaient furent d'abord enfoncés, et une grande partie de l'artillerie tomba au pouvoir des Russes. Mais Murât s'y porta avec de nouvelles troupes; il rétablit le combat, maintint les Russes, et la retraite se fit sans confusion. Depuis quelque temps le canon retentissait derrière nous; c'était l'ennemi qui avait pénétré notre ligne et pris un défilé qu'il nous fallait traverser pour nous retirer sur Moscou. Après un combat très vif, il fut chassé par une division polonaise et par celle du général Friederichs qui campaient près de là. Dans cette attaque, une partie de nos bagages, envoyés sur les derrières, et entre autres le domestique et les chevaux de Jumilhac, étaient tombés au pouvoir des Russes. Les miens échappèrent je ne sais comment et, au soir, je fus agréablement surpris de les retrouver.
A la droite, où notre corps se trouvait, nous ne cédions le terrain qu'après l'avoir longtemps disputé, et c'était toujours en bon ordre et sous le feu de mon artillerie que nous quittions une position pour nous retirer sur une autre. Le roi Murât fut longtemps près de nous; il reçut même une légère blessure au bras. Quelques-unes de ses voitures d'équipage ne s'étaient pas retirées assez tôt sur les derrières et elles pouvaient gêner nos mouvements. Il ordonna aux soldats de les brûler; ce qu'ils firent après s'être partagé ce qu'elles contenaient. Il les excitait luimême et il riait de l'empressement qu'ils mettaient à exécuter ses ordres.
Je ne sais par quelle fatalité les canonniers avaient pu, ce jour-là, se procurer de l'eau-de-vie. Je m'en aperçus lorsque aux premiers coups de fusil je me rendis au parc et fis réunir et monter à cheval les compagnies. Cette eau-devie de grain, véritable poison, agissait déjà sur plusieurs soldats. Les officiers même s'en ressentaient. Un de mes meilleurs capitaines, d'ordinaire d'une grande sobriété, tomba presque sans connaissance tandis qu'il me parlait.
Un autre était à peu près dans le même état. Aussi la journée fut^pénible pour moi : comment faire exécuter et même comprendre mes ordres par des hommes qui n'avaient pas leur sang-froid?
Le combat avait commencé avec le jour et ne cessa guère qu'avec lui. Après nous être retirés environ trois ou quatre lieues, nous prîmes position en arrière d'une petite rivière près du gros village qui s'appelle, je crois, Voronovo, et nous y bivouaquâmes, assez inquiets des suites qu'aurait cette affaire, mais bien loin de prévoir la longue série de misères qui nous attendaient. Hélas! cette journée n'était que le prélude de nos maux : la désastreuse retraite venait de commencer.
Le 19, nous ne vîmes pas l'ennemi, et nous vînmes prendre une position plus rapprochée de quelques lieues de Moscou, au village de Krasnoïa-Pakhra. Le lendemain, nous nous attendions à continuer notre route lorsque nous aperçûmes les longues et flottantes colonnes de notre armée qui la veille avait quitté Moscou à la nouvelle de notre combat et venait se réunir à nous. Arrivée à notre hauteur, elle prit à droite par des chemins de traverse afin de rejoindre la nouvelle route de Kalouga. Nous restâmes en position une partie de la journée pour masquer son mouvement et nous la vîmes défiler devant nous. D'épaisses colonnes, composées de troupes de différentes armes, marchaient en désordre; les chevaux faibles, amaigris, traînaient avec peine l'artillerie; les soldats, au contraire, étaient pleins de force et de santé, puisqu'ils avaient eu depuis six semaines des vivres en abondance. Du reste, généraux, officiers, soldats, employés, avaient employé tous les moyens pour emporter avec eux ce qu'ils avaient ramassé. Des voitures de la plus grande élégance, des charrettes de paysan, des fourgons, conduits par des petits chevaux du pays et surchargés de bagages, marchaient au milieu des colonnes, pêle-mêle avec les che-
vaux de selle et de bât. Les soldats étaient écrasés sous le poids de leurs sacs. Abandonner leur butin eût été trop cruel. Il fallut cependant s'y résoudre; dès cette journée des bagages furent jetés sur la route, et des voitures abandonnées. Cette masse d'hommes, de chevaux et de véhicules semblait plutôt l'émigration d'un peuple qui changeait de patrie qu'une armée organisée, et ce coup d'œil, d'autant plus extraordinaire pour nous que nous ne savions plus depuis longtemps ce que c'était que provisions et bagages, éveillait déjà de tristes pressentiments.
Nous restâmes en position et le lendemain nous nous mîmes en route, couvrant le flanc gauche de notre armée dont nous suivions la direction. Le 23 nous passâmes à Borovsk, et je vins avec mon artillerie bivouaquer à quelques lieues plus loin, au delà d'un village où se trouvait le vice-roi avec une partie de son corps d'armée. En y passant je m'arrêtai près du général d'Anthouard qui me retint pour manger la soupe avec lui. Ce fut avec d'autant plus de plaisir que mon ordinaire était très mince, ou plutôt je n'en avais plus depuis quelques jours; je ne vivais que de pain et de ce que j'achetais à des cantinières qu'on rencontrait assez rarement et qui passaient pour bien fournies quand elles pouvaient offrir un morceau de fromage et de jambon. Je me retrouvai avec le général et les officiers de son état-major avec autant de plaisir que j'y étais accueilli et nous fîmes un dîner que mes longues privations me rendirent délicieux; il se prolongea jusqu'à la nuit dans l'abandon d'une gaîté qu'un fort bon vin abondamment versé rendait plus expansive. En sortant de table, chacun voulut contribuera remonter ma garde-robe. Le colonel Berthier (1) me donna du drap
(t) François Berthier, dit Berthier de Grandry, fils de l'Alexandre Berthier cité I. p. 48, né en 1774 à Chatel-Censoir, élève à l'Ecole deChàlons (1793), lieutenant en second (1794), capitaine en troisième (1799), en
pour un*pantalon; un autre, une chemise; un autre, une cravate;' le général, une paire de bottes toutes neuves qui semblaient faites à ma mesure, présent inappréciable dans la circonstance. A la nuit close je me décidai à rejoindre mon artillerie. Je partis, emportant un souvenir bien agréable de cette soirée que je n'oublierai jamais. Une pluie froide que je reçus jusqu'à mon bivouac, tempéra le bien-être et la satisfaction que j'éprouvais, et je regrettais le gîte chaud et bien couvert que je venais de quitter lorsque je me blottis, enveloppé dans mon manteau, sous un caisson de ma batterie. Mais je m'endormis bientôt, malgré la pluie qui, le lendemain, avait entièrement trempé et le sol et mon manteau.
Je quittai de bonne heure mon bivouac, me dirigeant sur Malo-Iaroslavets dont nous n'étions qu'à trois lieues. Le corps d'armée du vice-roi avait pris la même direction et la plupart des corps qui le composaient devaient être arrivés près de cette ville quand un coup de canon, venant de ce côté, hâta la marche des colonnes.
Le bruit augmentait à mesure que nous approchions et annonçait une affaire sérieuse. La division Delzons, du 4e corps, attaquée le matin et obligée d'abandonner la ville qu'elle occupait depuis la veille au soir, avait tenté plusieurs fois d'y rentrer. Mais repoussée par l'avant-garde de Koutouzof qui accourut ensuite avec toutes ses forces, elle aurait été rejetée au delà de la rivière de la Louja si le prince vice-roi ne fût arrivé avec le reste de son corps d'armée. Le combat recommença avec plus d'ardeur. Toutes les divisions, et même la garde royale
second (1801) et en premier (1802), chef de bataillon (1807), sous-directeur à Turin et à Alexandrie (1807-1808), sous-chef (1809), puis chef (1811) de l'état-major de l'artillerie de l'armée d'Italie, et ensuite (1812), du 4e corps de la Grande Armée, lieutenant-colonel (24 août 1812), colonel (29 septembre 1812), bloqué à Stettin (1813), prisonnier de guerre (1814), commandant l'équipage d'artillerie de la jeune garde (1815), directeur de l'arme à Strasbourg (1816), maréchal de camp (12 août 1831), retraité en 1834.
qui faisait partie de ce corps, furent successivement engagées pendant toute la journée. Français et Russes se disputèrent avec acharnement la ville et les entours. Les Russes avaient l'avantage de la position. C'était du haut des collines qui dominent la ville qu'ils avaient attaqué et culbuté les deux bataillons de la division Delzons. Des ravins profonds et taillés à pic séparaient ces bataillons du reste de la division. Il fallut les gravir de nouveau sous le feu de l'ennemi autant de fois que les troupes qu'on y envoya furent repoussées, et ce ne fut qu'à la fin du jour que nous restâmes maîtres de Malo-Iaroslavets, ou plutôt des positions qui l'environnent, car le feu avait pris à cette malheureuse ville pendant le combat et bientôt elle fut réduite en cendres.
Le corps d'armée du vice-roi prit seul part à cette affaire qui fut un des plus beaux combats de la campagne. Eugène y déploya le sang-froid d'un général consommé et la bravoure d'un soldat (1). Notre perte fut évaluée à 4 000 hommes. L'armée regretta surtout Delzons; il fut tué en marchant à la tête de ses troupes pour rentrer dans la ville dont ses premiers bataillons avaient été débusqués (2). Son frère, officier supérieur qui servait à son état-major, fut renversé près de lui à l'instant où il se précipitait pour le secourir et l'enlever du champ de bataille, et tous deux périrent dans le même moment et furent enterrés ensemble (3). La perte des Russes dut
(1) « L'honneur de cette belle journée, disait Napoléon à Eugène, vous appartient tout entier. »
(2) Alexis-Joseph Delzons, né en 1775 à Aurillac, lieutenant au 1er bataillon du Cantal (1791), capitaine (1793), chef de bataillon (1796), chef de brigade (1798), général de brigade (30 novembre 1801), général de division (15 février 1811), commandant la lrt division du 4e corps en Russie (6 janvier 1812). C'était, dit Dedem, un officier distingué; mais il arriva deux heures trop tard au pont de Malo-Iaroslavets et « ce retard de deux heures changea la face des affaires; s'il avait ponctuellement exécuté ses ordres, il se serait emparé de la position sans tirer un coup •de fusil. »
(3) Le frère de Delzons, Jean-Baptiste-Antoine-Géraud, né à Aurilla
8d MÉMOIRES DU GÉNÉRAL GRIOIS
être au moins aussi considérable que la nôtre. En traversant le lendemain les positions où l'on s'était battu, je les vis couvertes de cadavres russes. Beaucoup d'autres avaient été brûlés dans les maisons de la ville où ils s'étaient réfugiés pour se faire panser; rapetisses de moitié, et comme momifiés, ils se faisaient remarquer au milieu des cendres et des décombres qui brûlaient encore, par leur couleur noire et l'odeur qu'ils exhalaient.
Nous arrivâmes à Malo-Iaroslavets immédiatement après le vice-roi. Mais la cavalerie n'aurait pu être d'aucune utilité dans ce terrain escarpé et creusé de ravins. Notre corps s'arrêta à une portée de canon de la ville et nous restâmes en position jusqu'à la fin de la journée, échangeant de temps en temps quelques boulets avec l'ennemi. Une vallée profonde et escarpée, au fond de laquelle coulait la Louja, séparait la hauteur où nous étions de celle où la ville est bâtie; aucun mouvement des deux armées ne nous échappait, et nous passions de la crainte à l'espérance suivant que nous voyions nos bataillons faiblir ou avancer. Ce ne fut qu'à la nuit, lorsque le feu eut cessé, que notre corps descendit sur sa gauche et vint bivouaquer près d'un village à quelque distance de la Louja. Il n'avait plus d'habitants, et le peu de maisons qui le composaient furent bientôt occupées par les généraux et les états-majors. Je m'établis dans l'une d'elles avec Jumilhac qui m'avait rejoint deux jours après l'affaire du 18, et nous y prîmes quelques heures de repos dont nous avions grand besoin.
Le jour commençait à peine que nous sortîmes pour parcourir le village et reconnaître les environs. A peine
en 1787, élève à l'Ecole militaire de Fontainebleau (1805), sous-lieutenant (1806), lieutenant et aide de camp de son aîné, le général (1808), capitaine (1809), avait été promu en 1812 chef de bataillon. Cf. Gourgaud, p. 322, qui regrette que l'intrépidité de Delzons et la mort si touchante de son frère n'aient pas fourni à Ségur quelques expressions de regret et d'estime.
avions-nous fait quelques pas que des cris de hourra, des coups de carabine et une foule de nos soldats qui couraient en désordre annoncèrent l'ennemi. Les Cosaques, à la faveur d'un épais brouillard, étaient venus fondre sur nos bivouacs, les avaient traversés presque sans résistance, et les voilà qui pénétraient jusqu'au village où nous étions. Malheureusement la plus grande partie de nos cavaliers étaient partis pour faire boire leurs chevaux à la rivière à une demi-lieue de là; nos chevaux, nos domestiques et nos ordonnances s'y étaient également rendus; Jumilhac et moi nous nous trouvions seuls, à pied et fort embarrassés. Nous pensâmes d'abord à rentrer dans notre cabane et à nous y barricader jusqu'au retour de nos chevaux; mais nous préférâmes rejoindre le bivouac de nos troupes, au risque d'être rencontrés par les Cosaques. Nous mîmes le sabre à la main et nous élançant à toute course, nous gagnâmes sans accident le bivouac de mon artillerie. Le camp était dans la plus grande confusion. Le vaste espace où la veille au soir notre cavalerip s'établissait au hasard, était parcouru par des nuées de Cosaques; il y en avait de tous les côtés, et par l'effet du brouillard qui empêchait de distinguer à plus d'une certaine distance, ils paraissaient et disparaissaient comme des ombres chinoises. Quelques-uns de nos cavaliers à pied s'étaient cependant groupés ensemble et leurs coups de fusil tuaient les Cosaques à distance. Mais d'autres n'avaient pas songé à se réunir et ils fuyaient en désordre. Je rassemblai mes canonniers, je fis mettre plusieurs pièces en batterie et commençai à faire tirer à mitraille. Nos soldats isolés se rallièrent à la hâte au bruit du canon, se formèrent en pelotons et se lancèrent sur les Cosaques qui, ne voyant plus que des coups à gagner, se dispersèrent au galop. Ils n'avaient réussi qu'à troubler nos bivouacs, à piller et renverser des voitures de cantinières, à tuer ou blesser une douzaine d'hommes. Heureusement ils n'ai-
lèrent pas du côté de la rivière où ils auraient enlevé les chevaux de notre cavalerie et probablement les miens.
Ce n'était pas seulement sur nos bivouacs que les Cosaques avaient dirigé leur attaque. Leur hetman Platof à leur tête, ils avaient, au nombre de dix à douze mille, fait un hourra sur toute notre ligne et traversé en tous sens les routes sur lesquelles nos corps d'armée étaient en mouvement. Ils avaient attaqué les voitures de bagages du 4e corps qui avaient passé la nuit sur la hauteur où nous étions restés en position pendant la bataille de la veille, et l'ordonnateur en chef Joubert, qui s'y trouvait, avait été grièvement blessé en cherchant à se défendre (1). Peu s'en fallut que l'empereur ne tombât entre leurs mains. Il s'était mis en route à la pointe du jour pour se rendre à Malo-Iaroslavets, et il marchait dans une entière sécurité, avec quelques officiers de son état-major, lorsque des Cosaques, débouchant des bois qui bordaient la route, fondirent sur lui. Il n'eut que le temps de tourner bride et ne dut son salut qu'au dévouement de ses compagnons qui firent tête aux Cosaques et soutinrent leur premier choc jusqu'au moment où les escadrons d'escorte, arrivant au galop, repoussèrent l'ennemi dans les bois (2).
(1) Labvume cite également, p. 265, cet ordonnateur en chef qui fit preuve de sang-froid et qui, « seul contre plusieurs Cosaques, se défendit bravement jusqu'à ce qu'on fût venu à son secours ». C'était un ancien conventionnel. Né en 1762 au Mans, administrateur du département de l'Hérault en 1792 et suppléant à la Convention, commissaire provisoire des guerres en 1793, il avait siégé après la mort du représentant Fabre. Envoyé, après la session, à l'armée deSambre-et-Meuse comme commissaire du gouvernement (1796), il fut nommé commissaire-ordonnateur en 1797 et de 1802 à 1812 remplit en Italie les fonctions de commissaire-ordonnateur en chef. Aussi suivit-il en la même qualité (23 février 1812) le 4e corps de la Grande Armée dans l'expédition de Russie. Mais il reçut à Malo-Iaroslavets trois coups de lance et il mourut sur la route de Vilna à Kovno.
(2) Les soldats appelèrent, comme on sait, cette journée la journée du hourra de l'empereur, et on prétendit (Vionnet de Marixgoné, Souvenirs, p. 60) qu'un officier de Cosaques, ayant reconnu Napoléon, le serra de très près et allait l'atteindre lorsqu'il fut tué par un dragon. Cf. Dedem, p. 270; Boulabt, p. 266; Bourgogne, p. 59; Ségtjk, p. 220-223; Gourgaud, p. 330-332; Chambray, II, p. 97.
Le 25 au matin, notre corps monta à cheval et se dirigea vers la ville. Elle nous offrit un spectacle hideux; les rues étaient jonchées de cadavres dont plusieurs horriblement mutilés par les roues des canons et des caissons. Ce qui ajoutait à l'horreur de ce tableau, c'était le grand nombre de ceux que l'incendie avait atteints et qui étaient plus ou moins noirs et raccourcis selon qu'ils avaient été calcinés ou seulement brûlés à demi (1). Nous vînmes nous établir à la sortie de la ville dans une plaine où se trouvaient déjà plusieurs corps d'infanterie, et en face de l'armée russe, dont nous n'étions séparés que par la ligne de nos vedettes. Une espèce d'armistice tacite existait entre elles et celles de l'ennemi; elles n'étaient éloignées les unes des autres que d'une vingtaine de pas; et le sabre au poing, la carabine haute, elles restaient en présence sans tirer.
Mais l'empereur était arrivé avec .Murât sur le champ de bataille de la veille. Le roi de Naples accourut au galop à nos avant-postes et témoigna son mécontentement avec énergie. Pourquoi ne pas tirer? Et il ordonna à la première vedette qu'il rencontra de faire feu sur les Russes. Ce signal fut répété sur toute la ligne. On sonna à cheval. Notre cavalerie, qui avait mis pied à terre, se remit en selle et nous nous portâmes en avant, poussant devant nous les tirailleurs et la cavalerie légère de l'ennemi. Il y eut ainsi pendant le reste de la journée plusieurs engagements assez vifs. Quoique entourés par des essaims de Cosaques, nous eûmes toujours l'avantage. Un temps fort beau, quoique froid, favorisait cette petite guerre que nos cavaliers faisaient avec ardeur.
Le général Grouchy, rétabli de sa blessure, nous avait
(1) Labaumb, p. 262-263, trace le même tableau :« Le spectacle le plus horrible... nombreux cadavres... des membres épars et des tètes humaines écrasées par les pièces d'artillerie... des squelettes à demi consumés. » Cf. Ségtjr, p. 223.
9j MEMOIRES DU GENERAL GRIOIS
rejoints depuis le départ de Moscou, et c'était avec une satisfaction réelle que notre corps se retrouvait sous ses ordres. Vers le soir, il me fit appeler à son bivouac où je trouvai le maréchal Davout. Tous deux me dirent que l'armée devait continuer sa retraite sur Mojaïsk, que le mouvement commencerait à minuit, mais qu'il fallait éviter que l'ennemi pût en avoir le moindre soupçon, et ils me chargèrent de prendre les mesures que je croirais nécessaires pour la marche de mon artillerie dont une partie formerait l'extrême arrière-garde. Pour éloigner toute idée de retraite et faire croire à un projet d'attaque, je proposai au maréchal de porter une douzaine de bouches à feu en avant de notre ligne et d'entamer avec elles, à l'entrée de la nuit, un feu bien nourri sur le camp russe. Le maréchal adopta mon avis, et lorsqu'il fut nuit, je dirigeai mon canon sur les feux de l'ennemi qui, à mon grand étonnement, n'y répondit que faiblement. C'est que par un hasard singulier Koutouzof commençait sa retraite quelques heures avant l'instant où nous devions faire la nôtre. Vers minuit les deux armées se tournaient le dos, marchant en sens contraire, avec une égale appréhension d'être troublées dans leurs mouvements! Il arriva même que ces boulets que j'envoyais à l'adversaire sans autre but que de lui faire prendre le change sur nos desseins, tombèrent par hasard dans un défilé qu'il devait passer et mirent une espèce de désordre dans la foule qui s'y pressait. C'est ce que je lis dans l'Histoire de la Grande Armée, par Ségur (1).
A l'heure dite, notre mouvement de retraite commença.
(1) Ségur dit en effet : « Les deux armées se tournèrent le dos en se trompant mutuellement par leurs arrière-gardes. Du côté de Koutouzof, ce fut comme une déroute. Toutes les colonnes se pressaient. On fut plusieurs heures à pouvoir désencombrer ce passage. Quelques boulets de Davout, qu'il crut perdus, tombèrent dans cette bagarre. Napoléon n'avait qu'à s'avancer sur cette foule en désordre. Mais voilà la guerre : l'ost ignore ce que fait l'ost. »
Le corps du maréchal Davout et notre cavalerie formaient l'arrière-garde, et, à quelques centaines de toises en arrière, je fermais la marche avec deux bouches à feu soutenues par des pelotons de cavalerie et des compagnies de voltigeurs. Le général Grouchy m'avait chargé de rester avec ces deux pièces pour tenir l'ennemi en respect et l'empêcher de nous presser trop vivement. A peine les premières troupes de notre arrière-garde étaient-elles en marche, qu'une masse de flammes s'éleva d'un village qu'elles venaient de quitter; dans peu d'instants l'incendie devint général, et je craignis que la clarté qu'il répandait au loin ne donnât l'éveil aux Russes et ne leur fit découvrir notre mouvement, car ce village était sur la ligne de nos avant-postes. Mais l'ennemi était lui-même en pleine retraite, et nous partîmes les derniers sans être inquiétés. Pour jalonner la route qu'on suivait à travers champs, on avait, de distance en distance, établi des feux de bivouac avec quelques hommes qui les entretenaient; c'est un moyen bien simple assurément, mais très utile, et cependantjenel'ai vu pratiquer que dans cette seule occasion. J'avais, au point du jour, profité d'une petite halte pour me reposer un moment dans une espèce de hangar, lorsque je fus réveillé par un soldat qui m'apprit que le hameau où nous nous trouvions était en feu; et fort heureusement pour moi que ce soldat m'avait aperçu et que ce hangar n'avait pas été un des premiers enflammés, j'y aurais péri infailliblement. Cet incendie était la suite d'un ordre que j'ignorais et qui prescrivait à l'arrière-garde de mettre le feu partout en se retirant pour éloigner l'ennemi et détruire les ressources qui pouvaient rester après nous. On reconnut bientôt que cette mesure plus que violente avait pour nous-mêmes les plus graves inconvénients; elle fut révoquée et si la plupart des lieux que nous traversâmes depuis furent réduits en cendres, au moins on n'en put accuser que
l'imprévoyance ou la malveillance de quelques individus.
Nous nous étions remis en marche lorsque des troupes de Cosaques, qui nous suivaient de loin et semblaient nous observer, se grossirent peu à peu et, soutenus par des pièces d'artillerie, vinrent caracoler autour de nous, parfois jusqu'à portée de pistolet. Nous nous arrêtions lorsqu'ils mettaient trop de vivacité dans leur attaque, et plusieurs coups de canon ou la charge de quelques pelotons suffisaient pour les repousser. Mais c'était ralentir notre mouvement et leur faire trop d'honneur. Aussi nous nous bornâmes à les tenir en respect en leur envoyant de la mitraille et des coups de fusil, tout en continuant à marcher. Nous eûmes cependant quelques blessés; je fis mettre les premiers sur mes caissons, mais il fallut abandonner et livrer aux Cosaques ceux qui l'étaient trop grièvement et qui ne pouvaient nous suivre sans le secours de leurs camarades. Leurs prières, leurs cris me pénétraient le cœur; mais, à moins de les charger sur notre dos, nous ne pouvions faire autrement, et plus tard} dans notre retraite, cette terrible nécessité, dont nous gémissions alors, devint si fréquente que nous ne faisions même plus attention aux blessés et que leurs cris frappaient en vain nos oreilles.
Koutouzof, dont le mouvement de retraite avait commencé avant le nôtre, dut être étonné, lorsque le jour parut, de n'être pas suivi par nos troupes légères, et c'est probablement lorsque ses reconnaissances lui apprirent que nous nous retirions également qu'il dépêcha des Cosaques à nos trousses.
Dans l'après-midi, nous dûmes nous arrêter quelque temps pour donner aux troupes qui nous précédaient l'avance nécessaire à l'ordre de leur marche. Pendant cette halte, les Cosaques, dont le nombre grossissait de moment en moment, parurent avoir l'intention de nous fermer le passage ou du moins de retarder notre marche. Leurs
essaims qu'on reconnaissait de très loin au désordre de leurs masses, à la couleur obscure du vêtement de leurs cavaliers et à la bigarrure de leurs chevaux pies, couvraient toutes les hauteurs, débouchaient de toutes les routes, et s'avançaient dans toutes les directions. Il fallut prendre des mesures de défense. Nous fîmes face de tous les côtés, notre artillerie répondit à leur artillerie et une petite guerre s'établit sur tous les points entre notre cavalerie légère et la leur.
Le temps, quoique froid, était magnifique, et le soleil brillait de tout son éclat. Nos soldats, qui avaient eu si souvent affaire à cette espèce de troupes, n'étaient nullement intimidés par les Cosaques et par les hourras qu'ils poussaient en brandissant leurs lances. Quelquesuns de nos pelotons s'élançaient de temps en temps au travers de ces nuées de cavaliers qui se dispersaient devant eux pour revenir au galop sur un autre point recommencer leurs hurlements et leurs provocations; parfois, des cavaliers se détachaient pour engager avec les Cosaques les plus avancés un combat singulier, véritable joute où chaque combattant cherchait à faire briller son courage et son adresse aux yeux de ses camarades. Nos Polonais se distinguaient surtout. Leur manière de combattre, et leurs cris qui étaient à peu près les mêmes que ceux de leurs adversaires, donnaient quelque chose de plus vif et de plus pittoresque à leur attaque. Alternativement poursuivants et poursuivis, selon que quelques camarades venaient se joindre à eux ou qu'ils avaient affaire à de nouveaux assaillants, ils caracolaient par petites troupes entre les deux armées. Ce spectacle, qu'accompagnait de temps en temps le bruit du canon ou l'explosion de quelques obus, était vraiment superbe et rappelait ce qu'on lit des anciens tournois.
Continuellement harcelés par l'ennemi, nous fîmes peu de chemin pendant cette journée et les suivantes. Le 26,
nous bivouaquâmes devant Borovsk; nous le traversâmes le lendemain 27. La ville était entièrement dévastée; les maisons étaient désertes; un grand nombre d'hommes tués par les Cosaques qui avaient pénétré jusque-là dans le hourra du 25, gisaient aux environs et dans les rues. Il y eut là une halte de quelques heures, et, grâce à une eantinière, j'y fis un bon repas avec du jambon, du fromage et une tasse d'excellent café. C'était une véritable bonne fortune et de longtemps je n'eus occasion d'en rencontrer une pareille. Je bivouaquai cette nuit à quelque distance au delà de Borovsk, et je dormais d'un profond sommeil, enveloppé dans mon manteau, lorsque vers 3 heures du matin, des cris perçants, suivis de nombreux coups de fusil, me ré\7eillèrent en sursaut. C'était un hourra de Cosaques sur une de nos grand'gardes et sur d'autres points. Au bruit de l'attaque, tout le monde fut sur pied, et nous nous remîmes en route malgré l'obscurité.
Près de mon bivouac était celui du colonel Périgord. Il commandait le 8e de chasseurs (1). Je m'arrêtai un moment près de lui et nous prîmes ensemble une tasse de café pendant que son régiment s'assemblait. Notre arrièregarde toujours suivie et harcelée par l'ennemi, nous arrivâmes à Véréia ou plutôt devant ses débris encore fumants, car les flammes avaient dévoré cette ville dans la nuit précédente. Nous y trouvâmes des troupes du corps du maréchal Davout, qui nous relevèrent à l' arrière-garde.
(1) Edmond de Talleyrand-Périgord, duc de Dino, né à Paris en 1787, neveu de Talleyrand, lieutenant au service du roi d'Italie (1805), lieutenant, puis capitaine (1806) au 5e hussards, chef d'escadron (1807), aide de camp de Berthier (17 mars 1807), — c'est lui qui tient la torche dont la lueur éclaire Lejeune écrivant sur sa sabretache l'ordre donné par Berthier à Masséna et à Bessières de se retirer dans l'île Lobau, — colonel du 8e régiment de chasseurs à cheval (19 janvier 1812), général de brigade (26 avril 1814), et lieutenant-général (3 octobre 1823), admis dans le cadre de réserve en 1831, retraité en avril 1848. Cf. sur lui les Mémoires du colonel Combe qui servit sous ses ordres et qui loue ses qualités éminentes, bonnes manières et générosité, courage et sang-froid.
Je fus témoin ce jour-là d'une barbarie atroce dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire.
A l'entrée de Véréia, des bataillons d'nfanterie faisaient halte à gauche de la route, et je vis en avant d'eux le général de division Friederichs ehjognant à des soldats de conduire à quelque distance trois paysans russes qu'on venait de prendre, et de les tuer. Je frémis en entendant cet ordre qui fut donné à haute voix et aussitôt exécuté. Ces paysans croyaient qu'on les menait à quelque poste pour les y garder, et je les vois encore, avec leurs longues barbes, leurs capotes grises et leur bonnet de drap sur lequel était appliquée une croix grecque, marcher à la mort avec l'impassibilité que leur donnait l'ignorance de leur sort. Le trajet fut court. A quarante pas du général qui les suivait des yeux, j'entendis leurs cris. Ils venaient, tous trois, de recevoir par derrière un coup de baïonnette dans les reins à l'instant où ils entraient dans une petite hutte en paille; ils y tombèrent ensemble, et le feu qu'on y mit étouffa leurs gémissements. Cette atrocité dont, j'aime à le croire, il n'y a pas un second exemple dans nos guerres modernes, me rappelle celles de nos guerres de religion que Monluc raconte avec une sorte de complaisance dans ses Mémoires. Au reste, je n'ai guère connu ce général Friederichs que de vue. C'était un des plus beaux hommes de l'armée. Mais ce trait abominable et un autre trait de l'insensibilité la plus révoltante, dont je parlerai plus tard, me le firent regarder depuis avec horreur (1).
(1) Jean-Parfait Friederichs, né en 1773 à .Montmartre, capitaine de fédérés (1792), chef de bataillon (1793), chef de bataillon dans les grenadiers de la garde (1805), colonel-major du 2e régiment des fusiliers (1807), baron de l'Empire (2 février 1809), général de brigade (2 juillet 1809), général de division (23 septembre 1812), avait remplacé dans le commandement de la 4e division d'infanterie le comte Dessaix blessé et nommé gouverneur de Berlin. 11 fut blessé à Leipzig le 18 octobre 1813 et mourut le surlendemain (Martimes, Tableaux, p. 15) : « Excellent et très brave officier, le plus bel homme des armées françaises. » (Marbot, III, p. 323).
N'étant plus chargé du service de l'arri ère-garde, je devançai mon artillerie que je comptais rejoindre le soir. Mais la nuit me surprit, et au milieu des nombreux bivouacs qui couvraient la plaine, il me fut impossible de retrouver ceux du 3e corps. Je me trouvais assez embarrassé, seul avec un canonnier d'ordonnance, sans vivres ni fourrages. Le froid était très vif, il gelait même assez fort, et il était dur de passer la nuit sans abri, sans feu et sans pain. Heureusement, j'aperçus un parc d'artillerie, et, quoique je ne connusse pas l'officier qui le commandait, j'allai à son bivouac; en qualité de camarade, il me fit partager sa tente, son souper et son feu; c'était le colonel Bode, de l'artillerie hollandaise; je le voyais pour la première fois, et ce fut la dernière, car il succomba dans la retraite. Je le quittai le lendemain avant le jour en lui faisant des remerciements bien sincères et bien mérités, et je retrouvai mon adjudant-major et tous mes gens que j'avais perdus la veille.
Le 29 ou le 30, le temps était superbe, et dans la matinée un régiment qui passait près de moi chantait des chants joyeux et prolongés. J'en fus frappé; depuis bien longtemps ils étaient bannis de nos bivouacs et ce furent aussi les derniers qui se firent entendre.
A quelque distance de Mojaïsk que nous laissâmes sur notre droite en rejoignant la grande route, une petite rivière ou plutôt un ruisseau se présente à nous. C'est la Kologda. Le fragile pont qu'on y avait établi était brisé. Mais nous la traversâmes facilement à gué. Il n'en fut pas de même de l'artillerie; elle eut beaucoup de peine à se dégager du lit fangeux de la rivière et à franchir ses bords escarpés. Plusieurs voitures y restèrent, faible prélude des désastres de ce genre qui nous attendaient. Sortis de ce mauvais pas, nous reconnûmes le champ de bataille que nous avions quitté sept semaines auparavant pour marcher sur Moscou; nous avions alors confiance dans nos
forces, dans la victoire que nous venions de remporter, et ce prestige ôtait à cette plaine de carnage ce qu'elle avait d'horrible. Maintenant, plus d'illusions; l'avenir s'était rembruni, et je faisais de tristes réflexions en parcourant des yeux ces ravins couverts encore d'armes, de boulets et de débris. On y découvrait de nombreux cadavres à demi consumés d'hommes et de chevaux qui n'avaient pas été recouverts de terre. Je reconnus les différentes positions que j'avais occupées pendant la bataille. Le silence, la solitude y régnaient et remplaçaient le bruit des mille canons que j'y avais entendus et les masses innombrables qui s'y étaient entre-choquées deux mois auparavant (1).
J'avais dépassé le champ de bataille et je marchais avec mon artillerie que j'avais attendue à la Kologda pour veiller à son passage, lorsque le canon retentit derrière nous. C'était notre arrière-garde qui faisait ferme pour arrêter l'ennemi qui la poussait trop vivement et pour donner le temps à l'artillerie et aux bagages qui encombraient le gué de se dégager et de gagner pays. A peu de distance de là, je rencontrai le maréchal Davout, qui avait mis pied à terre et pressait le mouvement des corps isolés qui précédaient son arrière-garde. Je m'arrêtai quelques instants auprès de lui et je poursuivis ma marche qu'il m'engagea à hâter le plus possible, mais que la fatigue et la mauvaise nourriture des chevaux de trait ne permettaient pas de rendre très prompte.
Je vins le soir bivouaquer devant l'abbaye de Kolotskoi. Isolée à droite de la route, elle était entourée de hautes murailles, et pendant le séjour de l'armée à Moscou, on en avait fait une espèce de place d'armes, ou de poste fortifié qu'occupaient les troupes chargées de maintenir nos communications. Ses bâtiments étaient encombrés
(1) Cf. Chambray, II, p. 115; Ségur, p. 242, etc.
de malades et de blessés : il y avait ceux qu'on avait évacués de Moscou; il y avait ceux qui y avaient été transportés après la bataille de Mojaïsk et qui n'étaient pas encore rétablis. La veille ou l'avant-veille, l'empereur avait fait partir tous ceux qu'on avait pu charger sur les fourgons des différents corps et sur ses propres voitures; mais ils étaient bien peu, et probablement les Cosaques en trouvèrent encore un grand nombre qu'on dut abandonner.
Je bivouaquai avec Jumilhac dans une espèce de ravin près des murs du couvent qui nous mettaient un peu à l'abri d'un vent très froid. Le général Grouchy était établi près de là, sous une tente; c'est la dernière fois que je le vis pendant la retraite. La terre était entièrement gelée; mais nos gens avaient pu se procurer assez de bois pour entretenir du feu durant une partie de la nuit. Je la passai tranquillement et sans trop souffrir, grâce à une fourrure d'ours, la seconde que j'avais achetée depuis quinze jours. Car, peu de temps après la prise de mes équipages par les Cosaques, j'avais encore perdu un de mes chevaux avec sa selle, une capote-manteau et une peau d'ours qui y étaient attachées. A force de recherches je parvins à retrouver mon cheval, mais non le manteau et la fourrure. Au reste, ce ne fut pas la dernière fourrure qu'on me vola; la seule que j'ai rapportée et que jeconserve encore, était la cinquième que j'achetai. Les soldats et les cantiniers faisaient ce genre de commerce; mais comme ces marchandises ne leur avaient coûté que la peine de les prendre, ils ne les vendaient pas cher dans le commencement de la retraite; pour trente et quarante francs on en avait une.
Le lendemain, dans la matinée, je me remis en route avec mon artillerie, et je vins bivouaquer la nuit près du 4e corps où je me retrouvais toujours avec plaisir parce que j'étais lié avec presque tous les officiers d'artillerie qui en
faisaient partie. Le surlendemain, après une route longue et fatigante, j'arrivai le soir aux bivouacs du 3e corps, et je m'y arrêtai. J'appris en arrivant que le colonel Chopin, qui commandait l'artillerie du 1er corps de cavalerie, était près de là; je le connaissais peu, mais je savais qu'il avait des vivres en abondance et j'en manquais; je fus le trouver avec Jumilhac et mon adjudantmajor, espérant partager son souper, ce qui eut lieu. Nous fîmes un excellent repas : de la soupe, un morceau de viande, et par-dessus tout cela du café, chose rare, et chose plus rare encore, une bouteille d'hydromel, boisson qui, sans valoir le vin, avait pour nous le grand mérite de nous en rappeler un peu la couleur et le montant. Vrai sans-souci, persuadé que la chose essentielle était de vivre et qu'il fallait avant tout penser à soi, le colonel Chopin avait, depuis la retraite, réuni près de lui une douzaine de ses canonniers les plus alertes et les plus fertiles en ressources; un fourgon bien attelé le suivait et, tous les soirs, c'était le point de ralliement où chacun de ces canonniers apportait ce qu'il avait pu se procurer soit dans les villages, soit aux dépens des hommes isolés auxquels ils enlevaient par force ou par adresse une partie de leurs provisions. Aussi la bande du colonel (on ne peut lui donner un autre nom) ne manquait de rien, le fourgon était amplement garni, et à voir et à entendre ses pourvoyeurs, il ne serait jamais vide. Chopin lui-même me donna ces détails. Je n'eus pas le courage de blâmer la manière dont il avait acquis le dîner que nous mangions; mais je ne me serais jamais décide à recourir pour mon propre compte aux mêmes procédés. Au reste, j'ai su que cette abondante prospérité n'a pas duré, et que, domptés comme les autres par le froid et la misère, Chopin et sa bande ont bientôt éprouve le sort commun (1).
(1) Cf. sur le colonel Chopin les Mémoires du colonel Combe, p. (04* 105; Combe et un camarade lui demandent en entrant à. Moscou où il y
Les troupes près desquelles je bivouaquais se mirenten marche avant le jour. Mais comme rien ne me pressait, je ne partis qu'à la fin de la nuit. Les bataillons dont j'étais précédé et suivi ne me laissaient aucune inquiétude, et je devançai un peu mon artillerie avec mon adjudantmajor, deux canonniers d'ordonnance, mon domestique bavarois et un soldat du train conduisant un petit chariot russe que j'avais trouvé sur la route et qui portait le peu de provisions qui nous restaient et notre batterie de cuisine, une marmite, une gamelle et un bidon. Au bout de quelques heures de marche, j'aperçus dans la plaine des cavaliers que leur allure irrégulière et leurs longues lances me désignèrent comme des Cosaques. Mon domestique et ma petite charrette me devançaient d'une centaine de toises et, dès que le soldat du train aperçut l'ennemi, il voulut rebrousser chemin. Mais soit que cette charrette ne tournât pas facilement, ou qu'il mit trop de précipitation dans son mouvement, l'espèce de cheville ouvrière qui maintenait le train de devant cassa, la charrette se renversa, et notre bagage roula au milieu de la route. Quoique le butin ne fût pas fort tentant, les Cosaques s'avancèrent. Mais il s'agissait de notre dernière ressource. Mon adjudant et moi nous mîmes le sabre à la main et le pistolet au poing. Nous nous portâmes en avant de notre char renversé, bien résolus à le défendre et à donner le temps à mon domestique et au soldat du train de sauver au moins le plus précieux, c'est-à-dire les vivres; ce qu'ils firent avec
a un hôtel, une auberge, un bouchon, et Chopin répond en riant qu'ils n'ont qu'à rejoindre ses canonniers qui viennent d'enfoncer la porte d'une maison et qui font ripaille. Louis-Simon Chopin, né à Bouconville (Meuse) en 1768, canonnier (1786), maréchal des logis chef (1793), second lieutenant (1794), premier lieutenant (1795), capitaine en second (1796) et en premier (1800), chef d'escadron (1807), major (1809), avait été nommé en 1812 colonel et commandant de l'artillerie du 1er corps des réserves de cavalerie. Il fut l'année suivante colonel du 2e régiment d'artillerie à cheval et directeur d'artillerie à Antibes. En 1814, pendant la campagne de France, il commanda l'artillerie du corps de Mortier. Après avoir été directeur de l'arme à Neufbrisach, il fut retraité en 1815.
ardeur sans se laisser intimider par la présence et les cris de l'ennemi. Il n'en fut pas de même de mes deux canonniers d'ordonnance sur lesquels je comptais davantage; l'un s'éloigna sous prétexte d'aller chercher du secours; l'autre s'enfuit. Quoique nous ne fussions que deux et assez mal armés, notre contenance assurée et sans doute la vue de quelques pelotons d'infanterie qui se montraient au loin en imposèrent aux Cosaques. Ils se bornèrent à caracoler devant nous en nous menaçant de leurs cris et de leurs lances et finirent par se retirer. Avertis par le danger que nous avions couru, nous attendîmes que les premières troupes qui nous suivaient fussent à notre portée pour nous remettre en route, et le soir nous établîmes notre bivouac sur la lisière d'un bois de bouleaux où nous passâmes une fort bonne nuit, couchés sur la bruyère, devant un énorme brasier. Ma pauvre charrette était si frêle qu'elle s'était entièrement brisée lorsqu'elle versa, et nous avions dû l'abandonner et charger sur nos chevaux ce qu'elle contenait de meilleur. Mais le même jour je trouvai sur la route un caisson de munitions vide et abandonné qui la remplaça. Au soir, mes deux canonniers me rejoignirent assez honteux, et je les traitai comme ils le méritaient; cependant je les gardai avec moi, parce que l'un nous faisait la cuisine et que l'autre me servait de secrétaire. Ils périrent pendant la retraite : mon secrétaire, peu de jours après cette aventure, fut enlevé par les Cosaques dans un village où il était allé fourrager; l'autre, devenu malade et presque aveugle, se perdit sur la route avant d'arriver à Vilna. Le 3 novembre, lendemain ou surlendemain de ce petit événement, vers huit ou neuf heures du matin, je marchais avec Jumilhac et mon adjudant-major à quelque distance de mon artillerie. Un brouillard froid et très épais nous enveloppait et empêchait de distinguer à dix pas devant soi. Nous cheminions dans la plus grande sécurité lorsque
des boulets vinrent siffler à nos oreilles. En peu d'instants un feu extrêmement vif de canon et de mousqueterie s'établit sur notre gauche. Surpris par cette brusque attaque dont l'épaisseur du brouillard ne permettait de distinguer ni la force ni la direction, les corps d'infanterie au milieu desquels je me trouvais s'arrêtèrent indécis. Les généraux ne savaient quelles dispositions prendre et où faire face. On était foudroyé par un ennemi qu'on ne pouvait voir. Enfin quelques bataillons se déployèrent; d'autres se formèrent en carrés contre la cavalerie qui bientôt fondit sur nous, et notre feu répondit à celui de l'ennemi. Peu à peu le brouillard céda à l'ébranlement causé par les détonations de l'artillerie, et nous pûmes enfin découvrir à qui nous avions affaire. C'était toute l'avant-garde de l'armée russe, conduite par Miloradovitch (1), dont les masses, protégées par des bouquets de bois et par le brouillard, bordaient la route que nous suivions. Elles avaient attendu, pour nous assaillir, le moment où la plus grande partie du 4e corps avait déjà dépassé ou gagné Viasma et où le 1er corps défilait devant elles et prêtait le flanc à leurs coups.
L'ordre succéda promptement dans nos rangs à l'hésitation du premier moment; le combat devint général et très vif; les troupes du 1er corps qui étaient encore en arrière arrivèrent; une partie de celles du 4e corps revinrent sur le champ de bataille, le prince Eugène à leur tête; peu de temps après, le maréchal Ney, dont le corps était en position à Viasma, accourut au galop, et je le vois encore à l'endroit où le combat était le plus vif, parlant aux soldats, indiquant aux généraux les dispositions à prendre, animant tous les cœurs de la confiance qui
(1) Langeron l'accuse, à diverses reprises, d'avoir été très lent dans la poursuite des Français et d'avoir manqué mainte occasion. Cf. son portrait dans les Mémoires de Lœwensïerx (I. p. 299). qui le compare à Murât et le traite de Gascon du Nord. Voir de même Ségur. p. 249-250, et PelleroET (Mémoires, II. p. 41), qui le nomment le Murât russe.
brillait dans ses regards. Il fit sur moi un effet que je ne saurais rendre. Le roi de Naples au milieu du feu ne me parut jamais plus beau.
Ce combat, qui dura jusqu'à la nuit, se termina glorieusement pour nous. Malgré le nombre de ses troupes, malgré la position qu'il occupait sur notre flanc et bien qu'il nous eût pris au dépourvu dans le désarroi d'une marche que le froid et le manque de vivres rendaient très pénible, l'ennemi ne put nous empêcher de gagner Viasma et d'établir nos bivouacs au delà de cette ville où le maréchal Ney prit position et soutint une partie de la nuit des attaques réitérées. Les restes de cette malheureuse ville furent réduits en cendres pendant les combats qui s'y livrèrent et les flammes qui la dévoraient éclairaient nos bivouacs durant cette triste nuit où le bruit du canon et de la mousqueterie ne cessa de se faire entendre.
Ce combat long et acharné fut sanglant. Les deux partis durent y faire des pertes à peu près égales, et la nôtre s'éleva, dit-on, à quatre ou cinq mille hommes. Mais cette évaluation ne pouvait être qu'un aperçu, déjà le désordre était dans nos rangs et une foule de traîneurs, qui s'augmentait à chaque instant, rendait les appels aussi difficiles qu'incertains. Cette masse d'isolés ne reconnaissait ni chefs ni discipline et n'écoutait que la soif du pillage. Elle fut, ce jour-là, très éprouvée. Aux premiers coups de canon, elle s'arrêta, ne sachant où aller au milieu du brouillard qui l'entourait. Grossie de la plupart des employés dont les administrations n'existaient plus, des vivandières, et d'une multitude de petites charrettes chargées d'enfants et de vivres, elle se précipitait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, selon la direction du dernier projectile qui frappait parmi elle. Ce flux et ce reflux que les boulets sillonnaient dans tous les sens et d'où s'élevaient des cris de déses-
poir, offraient un spectacle horrible. Les corps qui combattaient repoussaient avec grande raison ces fuyards qui cherchaient à se réfugier au milieu d'eux, et les malheureux se trouvaient ainsi exposés au feu de l'ennemi et quelquefois à celui de nos carrés. Aussi le terrain sur lequel ils flottaient en désordre était-il jonché de morts, de blessés et de véhicules brisés (1).
Au moment de l'attaque, j'étais, ainsi que je l'ai dit, en avant de mon artillerie vers laquelle il m'avait été impossible de rétrograder, et j'aurais été fort embarrassé, si je ne m'étais trouvé près d'un carré formé par un régiment de la brigade du général Nagle, le 92e (2). J'y entrai et je suivis tous ses mouvements jusqu'à l'instant où mon artillerie, dont j'étais fort inquiet, arriva avec la queue du 1er corps. Je la rejoignis et je gagnai avec elle les hauteurs de Viasma où je réunis son feu à celui de l'artillerie du 4? corps, tant que toutes nos troupes n'eurent pas dépassé la ville. Je vins alors bivouaquer avec elles en arrière du ravin et de la rivière qui traverse Viasma.
L'ennemi, trompé dans l'espoir bien fondé qu'il avait eu de couper nos colonnes et de fermer le passage aux 1er et 4e corps qui formaient notre arrière-garde, ne mit pas d'ardeur dans sa poursuite jusqu'à Dorogobouje. Fort affaibli par le combat qu'il venait de livrer, il se contenta de harceler le 3e corps qui venait de prendre le service de l'arrière-garde.
(1) Cf. sur les traîneurs Ckambray, II, p. 145.
(2) Thomas-Patrice Nagle, né à Cambrai en 1771, cadet au régiment de Berwick (1780) où il devient, de grade en grade, capitaine (1791) et chef de bataillon provisoire (1794), confirmé dans ce grade (1801), major (1803). colonel du 92e (1808), — avec lequel, en 1809, à la prise de Gratz, il dégage, à travers tous les obstacles, le 84e commandé par Gambin, — baron de l'Empire (22 octobre 1810), major au 4e régiment des voltigeurs de la garde (1811), général de brigade (11 octobre 1812), commandant de départements et inspecteur d'infanterie, mort à la Rochelle en
Ce fut le 5 novembre que j'arrivai à Dorogobouje. Si le service le plus brillant et le plus agréable pour l'artillerie à cheval est d'être attaché à une réserve de cavalerie, il n'en est plus de même dans une retraite désastreuse comme celle que nous commencions. Notre cavalerie, déjà détruite à moitié par le séjour que nous avions fait aux avant-postes de Vinkovo, avait achevé de se désorganiser dans ces quinze jours de marches et de combats. Presque tous les chevaux étaient morts de besoin ou de fatigue. Les faibles pelotons qui restaient, et dont le nombre diminuait chaque jour, marchaient isolément, ne formant plus ni divisions, ni brigades, ni régiments, et ils se hâtaient, autant que le permettait la faiblesse de leurs montures, de franchir l'espace qui séparait un bivouac de l'autre. Les cavaliers démontés, ne pouvant plus suivre leurs corps, allaient grossir la troupe des misérables qui marchaient en désordre, sans discipline ni chefs. Le général Grouchy, qui seul aurait pu maintenir un peu d'ordre dans le 3e corps, n'était pas encore rétabli et Lahoussaye qui le remplaçait, malade, presque hébété, faisait la route en voiture, et il aurait été incapable, dans le meilleur état de santé, de remettre l'ordre et d'inspirer la confiance. On pouvait donc regarder dès cette époque le 3e corps de cavalerie comme entièrement désorganisé. De fait, il n'existait plus, et je me trouvais avec mon artillerie totalement isolé, ne recevant d'ordre de personne, devant prendre tout sur moi, marcher, me diriger comme je le croirais le plus avantageux. C'est dans cet isolement et cette indépendance forcée que j'atteignis Dorogobouje, après une marche pendant laquelle un vent froid et humide et des nuages de neige fondue avaient pénétré nos vêtements et engourdi tous nos membres. Nous n'avions pas encore eu si mauvais temps depuis que nous avions quitté Moscou.
Les troupes encombraient le misérable bourg de Doro-
gobouje ou plutôt ses débris. L'empereur et sa garde y étaient depuis quelques heures et devaient y passer la nuit. Il me fut donc impossible d'y trouver le moindre abri et je fus trop heureux de pouvoir prendre place autour d'un feu en plein air que des soldats venaient d'abandonner pour continuer leur route.
Par une suite de ces mécomptes inévitables, lorsqu'on fait la guerre à 400 lieues de son pays, des moulins à bras qu'on avait fait venir de France pour les distribuer à tous les régiments, étaient à Dorogobouje lorsque nous y arrivâmes et l'on engageait chaque corps à s'en munir. Cette offre de moulins, quand on n'avait pas un seul grain à sa disposition, semblait une amère dérision. Aussi ces meubles inutiles restèrent tous en magasin à la disposition des Cosaques (1).
Depuis le commencement de la retraite, j'avais constamment marché avec Jumilhac, ou si quelque accident nous séparait en route, le même bivouac nous réunissait le soir et notre bonne ou mauvaise fortune était commune. A Dorogobouje il me quitta pour aller aux nouvelles et je ne le revis plus. Je ne crois pas qu'il eût d'avance projeté cette séparation. Probablement il aura trouvé à se joindre à quelque officier moins pauvre que moi en provisions et il se sera attaché à son sort ou plutôt à sa marmite. Peut-être aussi revint-il le soir sans me rencontrer. Je restai donc seul avec mon adjudantmajor, mon domestique, mes ordonnances et je tâchais de me rallier au 4e corps. Arrivé peu de temps après lui à Dorogobouje, je croyais qu'il y passerait la nuit. Mais, vers le soir, je le vis traverser le Borysthène et quitter la grande route de Smolensk pour celle de Doukhovtchina que j'avais suivie avec le 3e corps en marchant sur Moscou. J'hésitai quelques instants sur ce que je ferais. Le désir
(1) Sur la « tardive et bien inutile » distribution des moulins à bras, voir Bourgogne, p. 66, et Ségur. p. 260.
VIASMA, KRASNOI ET ORCHA d07
de ne pas me séparer du 4e corps, où je connaissais beaucoup de monde et l'espoir que le chemin qu'il allait prendre offrirait plus de ressources que la route commune de l'armée, me décidèrent. Je partis de Dorogobouje avec mon artillerie, traversai le fleuve à gué et vins m'établir à quelque distance de sa rive droite où le 4e corps avait pris position.
Il n'y avait d'autre abri, près de l'endroit où je m'arrêtai, qu'une espèce de hangar ouvert à tous les vents et dont le toit était supporté par quatre poteaux. Ce logement me parut excellent en comparaison de ceux que j'avais eus depuis longtemps. Je fis faire grand feu au milieu et je me couchai auprès, entouré de mes chevaux. Mais dans la nuit une neige épaisse commença à tomber; le vent la chassait avec violence sous mon hangar, et, au point du jour, lorsque je me réveillai, j'en étais couvert ainsi que toute la campagne. Elle ne tombait plus, mais il faisait un froid glacial, la neige était durcie et tout était gelé. L'hiver venait de fondre sur nous avec toutes ses rigueurs et pour ne plus nous quitter. Jusqu'à présent nous avions beaucoup souffert, sans doute, de fatigues et de privations; mais au moins le froid, quoique vif, n'était pas intolérable comme il le devint depuis ce fatal 6 novembre.
Mon artillerie était attelée et il fallait la mettre en route. Ce n'était pas chose facile. La veille, le terrain où je l'avais parquée était amolli par la pluie; cette boue devint glace pendant la nuit, et nos pauvres chevaux, épuisés, tâchèrent vainement de l'en tirer. Ce ne fut qu'après avoir doublé les attelages, dégagé les roues à force d'outils et joint leurs efforts à ceux des chevaux que les canonniers et les soldats du train réussirent à mettre une partie de l'artillerie en mouvement. Un nouvel inconvénient ajoutait encore à notre embarras : c'était la neige durcie dont la surface glissante n'offrait
aucune prise aux pieds des chevaux. Nous avions bien des clous à glace en réserve, mais on ne s'en était pas encore servi pour ferrer les chevaux. C'eût été même une ressource insuffisante, car au bout de quelques heures de marche leur tête à pointe de diamant était usée et ils devenaient absolument inutiles, ainsi que nous l'éprouvâmes par la suite. Les fers à crampons sont d'un bien meilleur usage, mais il eût fallu plus de loisir et de ressources que nous n'en avions pour ferrer nos chevaux de cette manière (1). Enfin, on parvint à tirer successivement du parc toutes nos voitures, en doublant, en triplant les attelages. Mais il était de toute impossibilité que sur les chemins glissants que nous avions à parcourir, quatre chevaux par voiture — nous avions dû les réduire presque toutes à ce nombre — pussent jamais suffire. Il fallut, après d'inutiles tentatives, me résoudre à de nouveaux sacrifices et je me décidai à laisser deux canons et deux caissons.
Mais auparavant je fis répandre les munitions sur la neige et réunir les caissons et les canons sous un hangar qui se trouvait près de là. On y mit le feu; affûts et voitures furent réduits en cendres et les canons ensevelis sous les décombres. C'était une précaution qu'on avait prise jusque-là pour empêcher l'ennemi de profiter de notre artillerie. Par la suite, il eût fallu trop de temps et de soins pour détruire celle qu'on laissait en arrière; on n'en prenait plus la peine.
Pendant la campagne et depuis la retraite, j'avais déjà dû abandonner quelques caissons vides pour renforcer les attelages des autres voitures. Mais c'était la première fois que je laissais des caissons chargés et des canons. Aussi ce fut avec la tristesse dans l'âme que je
(1) Soltyk (p. 376) assure que les chevaux de l'artillerie polonaise, étant ferrés à crampons, ramenèrent à Varsovie les deux tiers du canon. Cf. Grabowski, Mémoires militaires, p. 8-9.
me remis en route, le 8 novembre, pour rejoindre le 4e corps. J'y trouvai le général d'Anthouard, à qui je racontai ma mésaventure qui me paraissait si cruelle et qui était si peu de chose en comparaison des pertes que nous devions faire encore dans cette journée.
C'était à tort qu'en traversant le Borysthène, nous croyions avoir mis ce fleuve entre l'ennemi et nous. Il n'y avait pas une heure que nous marchions que quelques Cosaques parurent sur notre gauche. Peu à peu leur nombre s'augmenta. Bientôt des pulks nombreux, avec plusieurs pièces d'artillerie, attaquèrent notre colonne de marche, et repoussés sur un point, ils couraient à un autre. Ils n'osaient nous aborder, mais leur artillerie, montée sur des traîneaux, se portait rapidement sur les positions qui dominaient la route; elle y restait jusqu'à ce que la nôtre fût assez en force pour la faire taire et gagnait alors une autre position où elle recommençait à nous canonner de plus belle. Cette manœuvre ralentissait notre marche que les mauvais chemins rendaient déjà difficile. Leur feu nous taisait aussi perdre du monde. Le général d'Anthouard fut du nombre des blessés; un boulet lui enleva une partie du gras de la cuisse (1) et, sans le colonel Berthier, son chef d'état-major, qui l'emporta sur ses épaules jusqu'à sa voiture, il serait peutêtre resté sur la neige, comme la plupart des blessés de cette journée.
Nous marchions depuis longtemps, lorsque nous arrivâmes au bas d'une montée longue et rapide que recouvrait un épais verglas. La réserve d'artillerie du 4e corps, composée de seize canons de 12, cherchait depuis longtemps à la franchir. C'était en vain qu'on avait doublé et triplé les attelages; les chevaux exténués, ne trouvant
(1) Cf. le récit de d'Anthouard paru dans le Carnet de la Sabrelache (n. 161-16'») et tiré à part en 1906 sous le titre Notes et documents prove nant des archives du général d' Anthouard, p. 33.
aucune prise sur cette surface glacée, ne pouvaient avancer. Quelques voitures avaient pu faire quelques pas, après quoi elles s'étaient arrêtées, et les coups de fouet, les jurements des conducteurs, les efforts des canonniers poussant aux roues ne servaient plus de rien. C'est à grand'peine qu'une partie de l'artillerie des divisions, plus légère et mieux attelée, avait pu franchir cet obstacle. L'encombrement que causait sur la route cette masse de voitures et de canons de la réserve augmentait les difficultés du passage. Ce ne fut qu'après un labeur infini et en se servant, pour renforcer les attelages, des chevaux de quatre voitures que je me résignai encore à abandonner, que mon artillerie parvint à gravir cette côte et à gagner le château de Zazélé. Les Cosaques l'occupaient encore. Il fallut les en débusquer, et ce ne fut qu'à la nuit que nous y arrivâmes, le corps harassé et l'esprit abattu.
J'avais passé par ce château en allant à Moscou et j'avais admiré sa charmante position, ses riches et vastes dépendances (1). Maintenant, couvert de neige, entouré d'un brouillard épais qui laissait à peine distinguer ses murailles, encombré de troupes et d'équipages, il présentait un aspect bien différent. Heureux ceux qui étaient arrivés les premiers! Les autres ne trouvaient plus d'abri. J'étais de ce nombre et je cherchais quelque coin pour être un peu à couvert et faire du feu, lorsque j'appris que d'Anthouard, blessé, me demandait. Je me rendis près de lui et je le trouvai couché sur la paille, dans une cabane de paysan, où il avait été porté et pansé; il supportait son accident avec courage et je ne doute pas qu'il ne doive son salut à cette tranquillité d'âme. Car, malgré les soins que ses aides de camp et ses domestiques lui donnèrent, malgré le bonheur qu'il eut de conserver sa
(1) Labaume (p. 113) parle aussi de ce beau château et de ses hautes tours qui, a de loin, donnaient à ce bâtiment l'apparence d'une ville ».
voiture et ses chevaux dans le reste de la retraite, la gravité de sa blessure, la rigueur de la saison, les mauvais gîtes, la fatigue du transport, semblaient offrir peu de chances à sa guérison qui, cependant, fut complète au bout de quelques mois. Il me dit .qu'il m'avait proposé pour le remplacer dans le commandement de l'artillerie du 4e corps, que le prince vice-roi avait approuvé ce choix, que j'entrais de ce moment en fonctions. Ce commandement, dont j'aurais été très flatté dans toute autre circonstance, ne m'offrait qu'un surcroît de peines et de fatigues, sans aucune chance avantageuse, mais je ne pouvais le refuser et j'étais occupé à prendre quelques notes et renseignements, lorsque le colonel Cottin (1), qui commandait la réserve d'artillerie du 4e corps, vint annoncer qu'après plusieurs heures d'inutiles efforts pour franchir la côte, il avait été obligé d'abandonner ses canons, les hommes et les chevaux n'en pouvant plus. Il était désespéré en faisant ce récit et irrité surtout contre le général Guilleminot, chef de l'état-major (2), qui lui avait dit d'un ton de reproche qu'il fallait se remuer. Et certes, ce n'était pas à Cottin qu'un pareil avertissement était nécessaire; pour la moindre chose, il se déme-
(1) Claude-Ponce Cottin, né à Paris en 1773, canonnier (1789), sergent, puis lieutenant en second (1796) et en premier (1801), capitaine (1802), chef de bataillon (1808), lieutenant-colonel (1809), commandant l'artillerie de la 3e division de la garde (1er avril 1812), puis celle de la brigade de chasseurs (1er septembre 1812), colonel (23 septembre 1812), bloqué à Danzig (1813), prisonnier de guerre (1814), directeur d'artillerie à Bourges, à Brest et à La Fère (1814-1818), chef du bureau de l'artillerie, mort à Paris en 1827.
(2) Armand-Charles Guilleminot, né à Dunkerque en 1774, sous-lieutenant au 4e bataillon des volontaires du Nord (1792), aide de camp de Moreau (1799), adjudant-commandant (1807), général de brigade (19 juillet 1808) et de division (28 mai 1813), major-général de l'armée des Pyrénées aux ordres du duc d'Angoulême et ambassadeur à Constantinople (1823), mort en 1840. Il avait, après la prise de Smolensk, remplacé Dessolle comme chef d'état-major du 4e corps, et d'ailleurs rempli déjà ces mêmes fonctions, par intérim, après la bataille de Wagram, et ce fut lui qui, à Malo-Iaroslavets, vint rallier la division Delzons, découragée par la mort de son chef.
nait, criant, gesticulant à en donner la comédie, et à coup sûr, dans cette occasion, il n'avait épargné ni ses peines ni ses cris.
Après avoir commencé mes fonctions sous de si tristes auspices, je me retirai dans une petite salle basse du château où l'adjudant commandant Asselin (1) avait trouvé moyen de s'établir et que je partageai avec lui.
Le lendemain, 9 novembre, dès que le jour parut, je sortis de la chambre par la fenêtre comme j'y étais entré et, à mon grand étonnement, je m'aperçus que les espèces de marches qui facilitaient le passage étaient des cadavres entassés et durcis par la gelée. Le général d'Anthouard, chez lequel je me rendis, avait passé une nuit cruelle et couru un grand danger. Le feu avait pris à la maison qui touchait à la sienne et la rapidité de l'incendie avait à peine donné le temps de le transporter dans un autre gîte; un moment plus tard il n'était plus temps, mais s'il échappa au péril, ce ne fut pas sans ressentir de cruelles douleurs (2). Je trouvai chez lui tout son état-major qui devenait le mien et qui se composait du colonel Berthier, du colonel Cottin et des capitaines Pion (3), Duchemin (4),
(1) Domitien-Joseph Asselin de Willencourt, né à Habarcq (Pas-de- Calais) en 1771, sous-lieutenant en 1792, capitaine en 1793, chef de bataillon en 1801, adjudant-commandant après Wagram et chef d'état-major de Pire en 1809, employé en 1810 à l'armée d'Italie comme colonel d'étatmajor près le prince Eugène qu'il suit dans la campagne de Russie, chef d'état-major de Broussier en 1813 et commandant de Kehl en 1814, mis en demi-solde en 1815 et à la retraite en 1821, maréchal de camp en 1831, mis de nouveau à la retraite en 1833, mort à Paris en 1835.
(2) Cf. Notes et documents du général d' Anthouard, p. 34.
(3) Pion est le Pion des Loches qui a laissé des Mémoires sous le titre Mes campagnes. Antoine-Augustin-Flavien Pion, né en 1770 à Pontarlier, canonnier (1794), élève de l'Ecole d'artillerie de Châlons (1795), lieutenant en second (1796) et en premier (1802), capitaine en second (1803) et en premier (1807), capitaine dans la garde (1808), chef de bataillon (1812), major (1813), colonel et anobli sous le titre d'écuyer le 17 mars 1815 pour s'être opposé dans La Fère aux entreprises des généraux Lallemand et Lefebvre-Desnoëttes, mort en 1819.
(4) Nicolas-Vincent Duchemin, né à Bayeux en 1785, élève de l'Ecole
Foux (1) et de quelques sous-ofïiciers et canonniers d'ordonnance. Le colonel Fiéreck (2) en faisait partie comme directeur du parc et c'était à lui, comme au plus ancien colonel, que le commandement aurait dû revenir; j'avais même fait cette observation au général, mais le vice-roi pensait que l'âge avancé de Fiéreck ne lui laissait plus l'activité nécessaire et, d'ailleurs, Fiéreck ne témoigna aucune jalousie de servir sous mes ordres.
Nous devions traverser le Vop dans cette journée et prendre position au delà. Mais le vice-roi avait appris la veille que cette rivière, qui ne contenait qu'un filet d'eau lorsque nous l'avions passée pour marcher sur Moscou et que nous avions à peine remarquée, était maintenant forte, rapide et très difficile à traverser à gué, à cause de sa profondeur, de son fond vaseux et de la glace qui la couvrait en partie. Aussi, avait-il chargé la compagnie de sapeurs, qui marchait avec le quartier général, d'établir un pont pendant la nuit.
Nous étions donc partis, le 9 novembre, à la petite pointe du jour. Le temps était froid et un épais brouillard nous permettait à peine de distinguer à dix pas devant nous. Nous n'aperçûmes le Vop qu'en arrivant au bord du ravin profond où il coule. Une foule considérable, pressée sur le même point, nous indiqua que le pont était de ce côté. Je mis pied à terre et j'avançai dans cette
polytechnique (1804) et de l'Ecole d'application (1806), second lieutenant (1808), capitaine de 2e classe (1811) et de lre classe (1813), chef d'escadron (1823), lieutenant-colonel (1830), colonel (1835), secrétaire du Comité de l'artillerie (1838), maréchal de camp (21 novembre 1843) et commandant l'Ecole d'artillerie de Douai, passé au cadre de réserve (1847).
(1) Jean-Michel Foux, né en 1770 à Oderen (Haut-Rhin), canonnier (1788). caporal (1793), sergent (1794), sergent-major (1801), adjudant sous-officier (1805), lieutenant en premier (1807), adjudant-major (1809), capitaine en second (1810), disparu dans la retraite de 1812.
(2) Jean-Henry Fiéreck, que le vice-roi trouvait d'un « âge avancé »» n'avait alors que cinquante-trois ans. Né à Strasbourg en 17 59, entré en service en 1779, sergent en 1787, premier lieutenant en 1793, capitaine en 1794, chef de bataillon et sous-directeur d'artillerie à Turin en 1802, colonel en 1807, il fut retraité en février 1813.
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direction. Bientôt je m'en repentis, il n'était plus temps. Il fallait suivre la foule où j'étais engagé. J'arrivai enfin à l'entrée du pont; l'empressement pour le passer était extrême et, poussé par ceux qui étaient derrière moi, je fus entraîné sur ce frêle plancher. A peine avais-je fait quelques pas que le mouvement se ralentit; on n'avançait plus; ceux qui étaient en avant semblaient comme à plaisir retarder la marche. On entendait bien des cris de ce côté-là, mais on était loin d'en deviner la cause, lorsque se transmet de rang en rang l'avis effrayant que l'extrémité du pont est rompue ou plutôt qu'il n'a jamais été entièrement terminé. Les malheureux qui sont venus les premiers, trompés par le brouillard, sont tombés dans le torrent; ceux qui les suivent veulent reculer, retourner sur leurs pas, mais la masse qui les pousse les en empêche; la confusion est épouvantable et ce n'est qu'après avoir employé tous mes efforts que je puis sortir de ce dangereux défilé. Ce pont, que le prince Eugène avait ordonné aux troupes du génie de construire pendant la nuit, n'avait pu, en effet, être achevé, faute de temps ou de matériaux et les travailleurs, exténués de fatigue, de besoin et de froid, avaient dû l'abandonner dans l'état où il se trouvait.
Il n'était plus temps de songer à le rétablir et il fallut se décider à passer à gué. Les premières voitures traversèrent sans beaucoup d'embarras; celles qui vinrent ensuite en éprouvèrent beaucoup plus; bientôt le fond vaseux de la rivière et l'escarpement glacé de ses rives rendirent le passage presque impossible. Ce ne fut qu'à force de temps, au prix des plus grands efforts, en doublant et triplant les attelages, qu'on put faire passer un canon ou une voiture de munitions. Quant aux voitures d'équipages, repoussées du gué réservé à l'artillerie, elles tentaient de franchir la rivière sur d'autres points, mais elle y était encore plus encaissée et ses bords plus roides.
Elles enfonçaient dans la vase et leurs chevaux y restaient immobiles, à demi gelés.
Cependant les Cosaques nous suivaient de près; ils venaient d'atteindre notre arrière-garde; leurs boulets arrivaient déjà jusqu'au rivage où les hommes isolés, les domestiques, les chevaux et les voitures attendaient le moment de traverser le Vop. Ils avaient hésité jusque-là; la crainte du canon l'emporta; tous se précipitent, tous veulent passer en même temps; la confusion redouble la difficulté et le gué est si encombré de voitures qu'aucune ne peut plus en sortir; chacun cherche alors à sauver le plus précieux de son bagage; on dételle les chevaux; on défonce les malles ou les voitures et, à la vue de tous ces effets et surtout des vivres que leurs maîtres allaient abandonner, cette foule d'hommes isolés, pour en avoir sa part, se jette dans l'eau; elle culbute tout ce qui s'oppose à elle; le pillage devient général; les soldats eux-mêmes y prennent part à la faveur de l'obscurité qui les dérobe aux regards de leurs chefs. La soirée fut horrible (1). On ne voyait que gens désespérés d'avoir tout perdu, transis de froid sous la glace, dont leurs vêtements mouillés s'étaient recouverts, n'ayant ni abri pour reposer leur tête, ni le moindre tison pour se réchaunVr. Les soldats avaient tous passé à gué, l'eau jusqu'aux aisselles; aussi, ils grelottaient de froid et s'écartaient dans toutes les directions pour trouver quelques vivres à enlever ou quelque maison à détruire. Dans cette débâcle, nous fûmes assez heureux, mes camarades et moi, pour rencontrer, après avoir marché longtemps à travers champs, une cabane isolée où nous nous établîmes; une partie, que nous démolimes, servit à allumer et*à entretenir un feu qui sécha nos vêtements et autour duquel nous finîmes par nous endormir. Cette journée fut extrê-
(1) « Ce fut une nuit d'horreur, notle d'orrore. o (ZAKOU, Sulla miliz: : cisalpina italiana, II, p. 202.)
mement pénible pour moi. A peine échappé du pont et dégagé de la foule, j'avais dû faire traverser le gué à l'artillerie, retenir à leurs pièces les canonniers et les soldats du train, les empêcher de franchir le fleuve individuellement, encourager les uns, exciter les autres, appeler, crier, jurer, passer et repasser dix fois la rivière* ayant de l'eau jusqu'au garrot de mon cheval. Mon pantalon et mes bottes étaient trempés d'une eau glacée; mais mon agitation était telle que je ne m'en aperçus pas, jusqu'au moment où tout passage devint impossible et, en arrivant au gîte que nous avions heureusement trouvé, j'étais gelé. Combien de soldats, moins heureux que moi, ont, cette nuit-là, expiré de froid dans la neiget Combien ont allumé avec quelques morceaux de bois des feux qui, au lieu de les réchauffer, ont changé en lacs fangeux le terrain glacé où ils étaient accroupis! Je vois encore ces braves soldats du train, obligés de rester des heures entières avec leurs attelages au milieu de l'eau, et, après en avoir tiré un canon ou un caisson, revenir aussitôt doubler l'attelage d'une autre voiture et recommencer les mêmes efforts, endurer les mêmes fatigues. Les traits de leurs chevaux, roidis par la glace, ne cédaient qu'avec peine et il fallait commencer par briser les glaçons qui les entouraient. Le prince Eugène donnait l'exemple du courage et de la constance. Il ne quitta le bord du fleuve qu'à la nuit, lorsque les hommes et les chevaux, désormais incapables de bouger, firent perdre tout espoir et qu'il fallut abandonner ce qui n'avait pu passer pendant ces dix heures d'un travail surhumain.
Nous étions, certes, bien pauvres la veille en provisions de bouche. Mais c'était bien pis maintenant : tout était resté dans les caissons qu'on avait dû laisser de l'autre côté du Vop. Quelques-uns d'entre nous avaient pu rafler quelques poignées de farine ou quelques morceaux de galette dont ils avaient chargé leurs poches. Nous avions
aussi deux ou trois bouteilles de vin qui provenaient d'une voiture abandonnée. Quoique la part de chacun fût bien petite, ce nous fut d'un grand secours pour nous réconforter et, grâce à la farine que nous avions sauvée et à une espèce de choucroute que, par un grand hasard, nous avions trouvée dans la cabane, — mais il fallait être affamés comme nous l'étions pour pouvoir l'avaler, tant elle était dure et coriace, — nous fîmes un repas qui pouvait passer pour excellent dans notre position. Je ne sais si ce fut cette nuit ou la précédente que Durrieu et Bourmont, alors adjudants commandants (1), partagèrent avec nous notre bivouac et notre souper dont nous leur fîmes les honneurs. Nous nous rencontrâmes encore une ou deux fois aux mêmes feux pendant le reste de la retraite.
Outre la perte de presque toute notre artillerie et de la totalité de nos bagages, cette fatale journée du 9 novembre nous coûta encore une grande quantité d'hommes qui, retenus de l'autre côté du Vop par la fatigue, la maladie ou le découragement, tombèrent au pouvoir des Cosaques. Contenus pendant la nuit par quelques pelotons de la 14e division, qui nous rejoignirent au jour, les Cosaques firent main basse sur tout ce qui restait sur la rive gauche, en hommes, en artillerie, en bagages et leur butin fut immense (2).
(1) Tous deux parvinrent très haut. Antoine-Simon Durrieu, baron de l'Empire (9 mai 1811). fut nommé général de brigade le 3 juin 1813 (c'est lui qui, en octobre, commande toutes les troupes qui escortent le grand quartier général et les parcs de l'armée) et lieutenant-général le 22 février 1829. Quant à Bourmont, c'est le comte de Bourmont qui fut -général de brigade (28 septembre 1813), général de division (14 février 1814), et maréchal de France (14 juillet 1830).
(2) Comparez ce récit de Griois avec celui de Labaume, p. 316-318. II fallut, dit Labaume, « abandonner cent pièces de canons, grand nombre de caissons, et quantité de charrettes, de fourgons et de droschki où se trouvait le peu qui nous restait de nos provisions de Moscou... La rivière était encombrée par les voitures embourbées et par quantité d'hommes «t de chevaux noyés. Les cris de ceux qui traversaient l'eau, la consternation de ceux qui allaient la passer, la désolation des femmes, les pleurs
Le 10 novembre, le vice-roi ébranla les tristes débris de ses troupes. Aussitôt, les Cosaques passèrent la rivière. Comme toujours, ils s'attachèrent à notre suite en nous harcelant de leurs hourras et du feu de quelques pièces sur traîneaux, qu'ils promenaient de position en position. Mais ils furent contenus par la 14e division qui formait notre arrière-garde. Entre elle et la garde royale qui marchait en tête, étaient quelques pelotons armés, les faibles restes de la 13e division et des chevau-légers bavarois et une foule d'employés et de vivandières à laquelle la journée de la veille avait ajouté une masse effrayante de militaires cheminant à flots pressés sans armes et sans ordre. Nous approchions de Doukhovtchina, et nous en apercevions déjà les premières maisons, lorsque des nuées de Cosaques en sortirent. Ces nouveaux ennemis qui, en d'autres temps, nous auraient paru méprisables, prenaient de l'importance dans notre situation : nous étions attaqués en tête et en queue. Toute hésitation eût été funeste. Le prince vice-roi s'empressa de former en carré la garde italienne et de pousser en avant. Les officiers montés, quelques ordonnances à cheval, même les domestiques formèrent un escadron, commandé parle général Guyon (1) et appuyèrent le mouvement de la garde. La composition de cet escadron était des plus ridicules; on y voyait des chevaux de toutes les tailles, des hommes d'uniformes
des enfants, le désespoir des soldats, faisaient de ce passage une scène si déchirante que le seul souvenir cause encore de l'effroi à tous ceux qui en furent témoins. » Cf. Ségitk. p. 266-271.
(1) Claude-Raymond Guyon, né en 1773 à Saint-Montan (Ardèche), sous-lieutenant (1792), capitaine (1793) et chef d'escadron (1799) au 3e dragons, major au 2e chasseurs (1803), colonel du 12e chasseurs (1805), baron de l'Empire (28 janvier 1809), général de brigade (6 août 1811), inspecteur de cavalerie sous la Restauration, commandant le département des Hautes- Alpes (1830) et celui d'Indre-et-Loire (1832), mort à Tours en 1834. Ce fut lui qui répondit au parlementaire envoyé par Miloradovitch : « Le vice-roi, disait l'officier russe, est cerné par 20 000 hommes. » — « Annoncez à votre général, répliqua Guyon, que, si vous avez 20 000 hommes, nous en avons ici 80 000 ».
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divers, la plupart sans armes. Je m'y étais joint, ainsi que plusieurs de mes camarades; j'avais pour serre-file mon domestique bavarois armé d'une cravache et moimême je n'avais qu'un sabre dont la lame était brisée. - Mais, vue de loin, cette troupe faisait l'effet de cette cavalerie régulière dont nous manquions et, après quelques hourras sans succès et quelques décharges de leur artillerie, les Cosaques disparurent. Nous entrâmes à Doukhovtchina vers les 2 ou 3 heures de l'après-midi.
Cette petite ville, qui n'était pas sur la principale route de Smolensk à Moscou, avait peu souffert. Elle était à peu près dans l'état où je l'avais vue six mois auparavant. Comme alors, ses habitants l'avaient abandonnée, mais leurs maisons étaient à notre disposition et ces chétives cabanes de bois nous semblèrent des palais élevés par de bons génies au milieu de ces déserts glacés. Chacun s'empara du logement qui lui parut le meilleur et, pour comble de bonheur, on y trouva quelques pommes de terre échappées à l'avidité des Cosaques. Doukhovtchina nous sembla un pays de cocagne.
Après avoir placé, aux principaux débouchés, ce qui nous restait d'artillerie, nous songeâmes à nous loger et fîmes choix d'une maison assez propre à une des extrémités de la ville. Chacun se mitàl'ceuvre. Bientôt un grand feu fut allumé dans le poêle qui servit en même temps de fourneau pour notre marmite. Assurés d'un repas et d'un bon gite, nous étions doublement contents de voir à nos chevaux un abri et de la paille à discrétion. Vers le soir, notre tranquillité fut troublée par une troupe de Cosaques qui vint attaquer nos avant-postes; quelques coups de fusil et de canon suffirent pour les éloigner et cette alerte ne troubla pas le repu- que nous goûtâmes le reste de la nuit, couchés dans nos manteaux, autour de notre poêle. Nous nous attendions à partir le lendemain il, et ce fut avec grand plaisir que j'appris du vice-
roi, dont j'allai prendre les ordres à la pointe du jour, que nous séjournerions à Doukhovtchina. Selon ses instructions, le colonel Fiéreck partit le jour même pour Smolensk avec les éclopés et les hommes sans armes qui ne faisaient que grossir inutilement la colonne et ralentir sa marche. Le vice-roi me recommanda de ne garder que les artilleurs en état de combattre, et malgré les embarras de sa situation et la tristesse que lui causaient les événements des deux journées précédentes, il s'entretint longtemps avec moi des mesures à prendre pour continuer notre retraite.
Sauf un ou deux hourras que les Cosaques firent sans succès sur la ville, nous nous reposâmes délicieusement une partie de la journée. Assis ou couchés autour de notre poêle, nous regardions bouillir notre marmite où cuisaient quelques morceaux de viande que, par cas extraordinaire, nous avions pu nous procurer et dont le fumet inaccoutumé flattait agréablement notre odorat. La conversation ne se ressentait nullement de notre triste situation. Quelques moments de bien-être font si vite oublier les misères passées! La vie aventureuse du militaire le rend si confiant dans le hasard et si peu prévoyant pour l'avenir!
Enfin, le souper est dressé; une gamelle amplement garnie est placée à terre; nous n'attendons que de pouvoir y puiser sans nous brûler le palais, lorsque des coups de fusil se font entendre près de nous. Ce sont ces diables de Cosaques qui, repoussés à midi, se représentent à 3 heures, espérant meilleure fortune à la faveur de l'obscurité! Ils attaquent les postes placés à l'extrémité de la ville près de notre maison. Il fallut ajourner notre repas, prendre nos armes et courir aux Cosaques qui, cette fois comme les autres, furent mis en fuite; et au bout de trois quarts d'heure, nous étions de retour chez nous.
Mais, en entrant, nous sommes enveloppés d'une fumée épaisse qui s'échappe de notre chambre. Le poêle, trop vigoureusement chauffé, avait pris feu. Malgré les efforts de nos domestiques et les nôtres,, nous ne pûmes maîtriser les flammes qui finirent par rompre le poêle. En un moment, les murs en bois, les toits en chaume et en lattes, furent embrasés et nous eûmes à peine le temps de tirer nos chevaux des hangars. Il était fort triste de perdre ainsi notre gîte à l'entrée de la nuit; cependant nous pouvions espérer de trouver à peu près l'équivalent •dans d'autres parties de la ville. Mais ce qui était irrémédiable, c'était la perte de notre bonne soupe qui fut ensevelie sous les ruines de notre maison et que nous regrettâmes de tout notre appétit. Cet accident causé par notre poêle n'était pas nouveau pour moi. Deux ou trois fois déjà pareille chose m'était arrivée. Ces espèces de fours, de sept ou huit pieds sur toutes les dimensions, sont construits en bois revêtu d'argile et ils ne doivent être chargés qu'avec précaution. Mais nous qui arrivions transis de froid, nous ne pensions qu'à y entasser tout ■ce qui pouvait brûler; portes, volets, escabeaux, nous y jetions tout ce qu'ils pouvaient contenir. Aussi, après s'être chauffés au feu ardent du poêle, on était réduit, une heure après, aux débris fumants de la maison.
Il fallut donc chercher un nouvel abri, et, comme nous devions quitter Doukhovtchina dans quelques heures, nous ne fûmes pas difficiles sur le choix. Nous eûmes soin seulement de nous éloigner des quartiers où déjà plusieurs incendies s'étaient déclarés, probablement aussi faute de précautions. Mais le repos que nous goûtâmes dans notre nouvelle maison fut de peu de durée; dans ces édifices de sapin les flammes firent des progrès rapides et nous forcèrent bientôt à déloger encore.
Mais déjà les troupes se rassemblaient pour le départ «t, le 12 novembre, entre minuit et une heure, nous sor-
122 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL GRIOlS
times de la ville qui flambait tout entière et nous nous dirigeâmes sur Smolensk. En général, rien de triste et de sinistre comme une marche de nuit pendant une retraite. Taciturnes, découragés, les soldats cheminent péniblement et l'on n'entend que leurs jurons et le retentissement monotone de leurs pas. Le dénûment où nous étions et l'incendie qui semblait nous poursuivre ajoutaient à ce lugubre tableau. Les flammes projetaient une teinte rougeâtre sur la neige et sur les forêts de sapins qui nous entouraient. Un nouveau soleil, un soleil de sang, semblait s'être levé sur nous. Mais le fracas des maisons qui s'écroulaient diminua peu à peu; le silence ne fut plus interrompu que par le bruit de la neige qui craquait sous nos pieds ou par les imprécations qu'arrachaient aux soldats la colère ou la douleur; bientôt la clarté de l'incendie fit place à l'obscurité la plus entière. Le froid était trop vif et le chemin trop glissant pour que je pusse rester en selle. Un de mes canonniers conduisait mon cheval par la bride et c'est à pied que je marchais au milieu de la colonne. Je fus alors témoin d'un acte de barbarie qui, par la suite, se répéta si souvent et sous tant de formes, que je n'y faisais plus attention, mais dont l'atrocité me frappa dans cette marche de nuit. Un chevau-léger bavarois, vaincu par la fatigue ou affaibli par ses blessures, tomba presque inanimé au milieu de la route. Non seulement ses camarades, ses amis, n'essayèrent pas de le relever; on trouvait déjà ce cruel abandon chose toute simple, mais l'un d'eux, ayant jeté un regard de convoitise sur les bottes du malheureux, s'arrêta pour les lui arracher, malgré ses plaintes et ses « Mein Gott » prononcés d'une voix suppliante. Je le vis et je frémis, mais la sensibilité était déjà tellement émoussée parmi nous que je ne dis pas un mot, et vingt autres officiers, dont plusieurs Bavarois, se contentèrent, comme moi, de presser le pas pour ne
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pas entendre les gémissements de l'infortuné. Tout sentiment généreux était éteint parmi nous. On ne conservait pas même cet instinct d'humanité que la nature a mis dans nos cœurs. Un affreux égoïsme nous rendait sans pitié pour les souffrances d'autrui; on ne les remarquait même plus.
Le jour venu, 12 novembre, on s'arrêta une ou deux heures près d'un village abandonné; on se remit ensuite en route jusqu'au soir et, après une marche de dix-huit heures, épuisés de fatigue et transis de froid, nous nous arrêtâmes dans un autre village également désert, dont les débris servirent à alimenter nos feux pendant la nuit.
J'avais fait, dans cette marche de nuit, une perte que les circonstances rendaient bien sensible. Mon domestique bavarois avait sur son cheval un porte-manteau en cuir encore assez bien garni, grâce à la générosité de mes camarades qui s'étaient cotisés pour remédier au dénûment où je me trouvais après la prise de mes équipages. Il contenait deux chemises que m'avait données le colonel Cottin, un pantalon du colonel Berthier et une paire de bottes toute neuve, cadeau du général d'Anthouard. Ces richesses avaient disparu; mon domestique avait dû, ainsi que moi, mettre pied à terre pour se réchauffer et il conduisait mon cheval par la bride. La vue du portemanteau éveilla la cupidité des soldats, et quoique le vol ne fût pas encore regardé comme chose toute simple, ainsi qu'il le fut bientôt, ils l'enlevèrent adroitement. Au jour, mon domestique s'en aperçut. Je n'avais plus que le petit porte manteau en drap appelé « boudin » qui était sur mon cheval et qui ne contenait pour tout effet de rechange qu'une seule chemise. Encore ne devais-je pas le conserver. Il était écrit là-haut que je ne sortirais de la Russie que les effets que j'avais sur le corps.
Le 13 novembre, nous nous remîmes en route avant le jour. Le froid n'avail pas encore été si violent; on ne
pouvait rester à cheval, et la glace de la route ne l'eût pas permis. Ce fut donc à pied et en accélérant notre marche, aussi vite que nos forces le permettaient, que vers une heure de l'après-midi nous arrivâmes au sommet d'une hauteur qui domine Smolensk. Nous y touchions enfin, à cette ville où l'armée se flattait de trouver, sinon le terme de ses misères, au moins du repos, et un abri contre le froid. Nous le désirions trop ardemment pour en douter, et sans vouloir nous rappeler que trois mois auparavant nous avions vu les flammes dévorer cette cité et que nous n'y avions laissé que la désolation, nous y accourions aujourd'hui avec confiance, comme au port de notre salut. L'idée que la fin de nos maux était prochaine nous rendit une sorte de gaieté, et c'est en plaisantant de nos glissades prolongées et de nos chutes fréquentes que mes camarades et moi nous descendîmes la montagne et arrivâmes au mur d'enceinte. Un cheval étendu dans le fossé et dont plusieurs soldats se disputaient les lambeaux, détruisit ou du moins réduisit à bien peu de chose les espérances dont nous nous étions flattés. Pourtant nous nous hâtâmes de traverser le pont et d'entrer dans la ville dont, par un hasard heureux, la porte était alors entièrement libre, et nous gravîmes, non sans peine, à cause de la glace dont elle était couverte, la rue escarpée qui de cette porte conduit au centre de Smolensk.
L'empereur y était depuis trois ou quatre jours (1) et les restes de l'armée y venaient successivement. Les premiers arrivés avaient occupé toutes les maisons encore debout et jusqu'aux moindres hangars. Ceux qui les suivaient, repoussés de partout, avaient dû bivouaquer dans la rue ou sur les places, sans abri et par un froid de 28 degrés, trop heureux lorsqu'ils trouvaient quelques morceaux de bois pour alimenter les feux qui les grou-
(1) L'empereur était arrivé le 9 novembre à Smolensk et en partit le 14.
paient. Nous comprîmes facilement, à la vue de ce désordre, que nous chercherions en vain à nous loger dans la ville. Nous la traversâmes aussi vite que le permirent les embarras de tout genre qui nous arrêtaient à chaque pas, et nous sortîmes par la porte opposée. En nous éloignant de la foule, nous avions plus de chances pour trouver un gîte, et s'il fallait bivouaquer, nous le ferions aussi commodément dans les champs que dans la rue. Fort heureusement, l'artillerie de la garde était établie du côté où nous nous dirigeâmes. Nos camarades vinrent à notre secours et cédèrent à notre petite caravane une espèce de hangar à demi couvert, occupé par leurs chevaux qu'ils en retirèrent. Ce fut pour nous un véritable palais où nous nous établîmes aussitôt avec nos gens et nos chevaux. Après quoi je me rendis au bivouac du colonel Boulart, chef de bataillon dans la garde, qui m'avait invité à souper avec lui (1). Il était sous une tente, et jo fis un repas que je n'oublierai de ma vie : vin, pain, viande, café, toutes choses dont j'avais depuis longtemps perdu l'habitude. Aussi j'y fis honneur, malgré le froid extrême, et qui était tel qu'on dut briser notre vin à coups de hache et le mettre sur le feu. Il était nuit close; après m'être amplement restauré, je quittai Boulart qui devait partir le lendemain matin, et je regagnai notre hangar où je trouvai aussi abondance de vivres, c'est-à-dire de la farine, du sel et un peu d'eau-de-vie que nos gens s'étaient
(1) Jean-François Boulart, né à Reims en 1776, élève sous-lieutenant le 1er juin 1793, second lieutenant un mois après (1er juillet 1793), premier lieutenant en juin 1794, capitaine en premier en 1803, chef de bataillon en 1806, chef d'escadron dans la garde (1807) et major (1809). général de brigade (6 novembre 1813), commandant l'artillerie de l'armée du Rhin en 1815 et l'Ecole de Strasbourg en 1816, retraité en 1839, mort à Besançon en 1842. Il a rappelé dans ses Mémoires, p. 269. le repas offert à Griois : a Mon artillerie vint se placer près de la porte de Krasnoï, sur une espèce de promenade, dont les arbres nous servirent d'abri contre la neige. Nous reçûmes une distribution de pain, de biscuit et de viande, et j'eus la satisfaction de régaler quelques-uns de mes camarades d'une cuisine passable. »
procurés, au risque d'être étouffés, en pénétrant avec la foule dans les magasins. C'était pour nous tous un jour de bombance, et, sans avoir fait un aussi bon souper que moi, mes camarades avaient partagé le repas de quelques amis de la garde.
Ainsi que je l'ai dit, c'était sans ordres ou plutôt faute d'ordres que j'avais à Dorogobouje suivi le 4e corps. Il était de mon devoir d'en rendre compte au roi de Naples, commandant la cavalerie de l'armée, et mon premier soin à Smolensk fut de chercher le logement du général Belliard, chef d'état-major de Murât. J'agissais ainsi pour l'acquit de ma conscience : la désorganisation complète de la cavalerie rendait mon rapport inutile. A force d'informations, je découvris la maison du général. C'était un assez vaste bâtiment, détruit par l'incendie avant même d'être terminé; cependant un petit escalier subsistait encore. Je le monte sans rencontrer ni domestiques ni ordonnances; je pousse une porte à demi brisée; j'aperçois Murât et Belliard causant joyeusement. Belliard, souffrant encore de la blessure qu'il avait reçue à Mojaïsk était couché sur un mauvais grabat dont Murât, assis à ses pieds, occupait une partie. Le tableau n'était pas sans intérêt. Un roi, car enfin il l'était et reconnu pour tel, tenant compagnie à un de ses généraux blessés et paraissant un ami qui soigne un autre ami, c'est chose rare, et j'avoue que j'en fus touché. Mais je ne m'attendais nullement à trouver là le roi Murât; la nouvelle que j'apportais de la perte de mon artillerie n'était agréable ni à dire, ni à entendre, et n'avait plus d'ailleurs aucune importance; je me retirai sans être aperçu. Murât se contenta de demander qui était là; je ne répondis pas, et ne vis Belliard que six semaines après, à Elbing (1).
(1) Belliard (Augustin-Daniel), nommé en juillet 1812 chef d'étatmajor du corps de réserve de cavalerie, avait, à cause de sa blessure, manqué beaucoup à Murât; il allait être nommé le 5 décembre, à Smor-
Après être resté quelque temps à notre bivouac en revenant de chez le colonel Boulart, je me dirigeai vers la ville pour y chercher le prince Eugène, que je n'avais pas vu depuis le matin et dont je devais, comme à l'ordinaire, prendre les ordres pour le lendemain. L'obscurité de la nuit et l'effroyable cohue qui remplissait Smolensk ne rendaient pas la chose facile. Cependant j'arrivai à la maison où il avait établi son quartier général. Je ne l'y trouvai pas; il était, me dit-on, chez l'empereur. Je me rendis chez l'empereur; impossible de voir le prince, il était dans la chambre de Napoléon. La séance fut longue; elle me le parut d'autant plus que la salle où j'attendais était orientée à tous les vents et qu'il y faisait un froid glacial, malgré le feu que les officiers entretenaient avec soin. Enfin la porte s'ouvrit, Eugène parut et Murât avec lui.
Murât paraissait fort gai, et à ses bruyants éclats, on n'eût pas deviné notre triste position. Eugène le quitta pour venir à moi : « Mon cher Griois, me dit-il, trouvezvous avant le jour sur la route par laquelle nous sommes arrivés aujourd'hui. Je m'y rendrai aussi. La division Broussier (1) que j'y ai laissée en position, est entourée par l'ennemi; il faut aller la débloquer. A demain donc. » Il me quitta là-dessus, et moi, transi de froid et fort contrarié de cet ordre, je regagnai notre hangar et ré-
goni. par Napoléon colonel-général des cuirassiers en remplacement de Gouvion Saint-Cyr, et le 6 février 1813, aide-major général chargé du détail de la cavalerie. Né en 1769 à Fontenay-le-Comte (Vendée), capitaine au 1er bataillon de la Vendée (1791), général de brigade (6 décembre 1796) et de division (6 septembre 1800), comte de l'Empire (9 mars 1810), il devait être ambassadeur en Belgique (1831) et mourut à Bruxelles en 1832.
(1) Jean-Baptiste Broussier, né en 1766 à Ville-sur-Saulx (Meuse), capitaine au 3e de la Meuse (1791). chef de bataillon (1794) et de brigade (1799), général de brigade (20 janvier 1799) et de division (1er février 1805), avait commandé une division en Italie en 1806 et en 1809, et menait en 1812 une division du 4e corps. Il devait défendre Strasbourg en 18 li et mourut la même année à Bar-le-Duc.
veillai le colonel Berthier, mon chef d'état-major, qui en cette qualité devait m'accompagner. Il était à peu près minuit, et à 5 heures du matin il fallait être sur pied. Après m'être un peu réchauffé près du feu que nous avions allumé, je m'enveloppai dans mon manteau, me jetai sur la paille et m'endormis. Ce ne fut pas pour longtemps. Une ouverture de quelques pieds, ménagée à dessein, je ne sais dans quel but, régnait sur toute la longueur du toit de notre hangar. Il en tombait un froid si intense qu'il me pénétra bientôt, et j'étais à moitié gelé lorsque je me levai pour rejoindre le prince. De nouveau, la glace qui recouvrait la route ne permettait pas de monter achevai. Ce fut donc à pied, accompagné du colonel Berthier, d'un capitaine et d'un canonnier d'ordonnance, par un froid de 25 à 28 degrés, que, dans une obscurité profonde, je gagnai la ville, descendis, non sans tomber plusieurs fois, la pente rapide de ses rues, et remontai avec plus de peine encore la hauteur escarpée par laquelle nous étions arrivés la veille. Il faisait jour lorsque nous parvînmes au sommet et nous fûmes bien étonnés de trouver sur cette route que nous avions parcourue naguère un grand nombre de cadavres couverts de blessures et roidis par le froid. C'étaient des militaires du 4e corps qui, restés en arrière, avaient été assaillis la veille au soir par des Cosaques. Après avoir dépassé quelques pelotons de la garde royale italienne, j'abordai le prince, que j'aperçus avec quelques officiers de son état-major devant un feu de bivouac près d'un petit bois à droite de la route. Le temps était superbe; mais la pâle lumière du soleil semblait rendre le froid plus pénétrant. Le prince avait détaché quelques troupes pour protéger la retraite de la division Broussier, et avec le reste de la garde italienne, il attendait le résultat de l'entreprise. Au bout de quelque temps, nous vîmes la division qui, après un feu assez vif, avait forcé le passage et revenait vers nous. Le
but était rempli et je rentrai à Smolensk pour tâcher de me procurer à l'arsenal quelques affûts-traîneaux, comme ceux que les Russes employaient contre nous depuis que les neiges et les glaces rendaient .les chemins à peu près impraticables aux autres voitures. Je venais de proposer cette idée au prince qui l'approuvait. Malheureusement l'hiver nous avait pris au dépourvu, et je ne trouvai à l'arsenal ni affûts-traîneaux ni ouvriers pour les construire; tout était désorganisé; l'exemple des troupes qui arrivaient de Moscou avait été funeste à celles de là garnison : elles l'avaient promptement suivi.
L'empereur avait quitté Smolensk dans la matinée. Le général Desvaux, mon ami, qui commandait l'artillerie à cheval de la garde, m'avait fait la veille un précieux cadeau. C'était un morceau de beau pain blanc d'environ une livre. Je le pris et le mis soigneusement en poche comme une ressource dans un besoin pressant. Ce moment se présenta bien des fois; mais ce pain que je portais constamment sur moi était si fortement gelé que je ne pus jamais, malgré tous mes efforts, en arracher une miette, et il était encore intact, malgré moi, à l'époque où je me décidai à m'en débarrasser, lorsque les vivres furent devenus moins rares.
D'immenses approvisionnements en vivres, en armes et en munitions avaient été faits à Smolensk. Mais l'arrivée subite de cette masse d'affamés qui ne connaissaient plus ni ordre ni discipline ne permit pas d'en tirer parti. On se précipita sur les magasins de vivres; ils furent enfoncés, mis au pillage; on s'y tua, on s'y étouffa, et la faim seule pouvait braver le danger de s'y présenter. Quant aux munitions, les chevaux manquaient pour les porter. On aurait pu au moins délivrer les armes à cette foule de soldats qui avaient jeté ou perdu les leurs; ils se gardèrent bien de venir les chercher. Elles furent presque toutes abandonnées ou détruites lorsque les dernières h y
troupes quittèrent Smolensk. Un petit nombre furent distribuées à quelques hommes de bonne volonté et aux canonniers dont les pièces étaient restées dans les glaces. Je fis donner des mousquetons à tous ceux du 4e corps qui formèrent une espèce de bataillon.
Le 14, après avoir fait chez le général Lariboisière un dîner qui était loin de valoir celui du général Boulart, je regagnai mon hangar et fus prévenu vers le soir que le 4e corps quitterait Smolensk le lendemain matin. Le froid, encore plus vif cette nuit-là que la précédente, m'avait tenu presque continuellement éveillé, et, à la petite pointe du jour, le 15 novembre, j'étais sur pied. Fut-ce l'effet de la fumée qui m'avait enveloppé près du feu où je cherchais à me réchauffer pendant la nuit? Ou le froid avait-il contracté mes prunelles et enflammé mes paupières? Lorsque je sortis de notre baraque, il me sembla qu'un voile épais recouvrait mes yeux; je ne voyais pas à me conduire et je fus obligé de prendre le bras d'un canonnier qui me guida. Je crus que j'allais perdre la vue; au bout de quelque temps elle s'éclaircit peu à peu et il ne me resta qu'une grande faiblesse que rendaient plus pénible la réverbération de la neige et le picotement produit par une infinité de petites aiguilles de glace dont l'air était surchargé.
On s'arrêta vers le soir à quelques lieues de Smolensk, près d'un village ruiné, Loubnia. Nous nous établîmes, mes camarades et moi, sous un hangar ouvert à tous les vents, mais dont le toit existait encore, et nous nous y plaçâmes avec nos chevaux qui, en pareil cas, nous servaient d'abri contre la bise et la neige. Le prince Eugène n'était guère mieux logé. Je le trouvai couché sur un banc de bois dans une petite cabane en partie détruite, et qui était encore la mieux conservée du village (1).
(1) Cf. Labaume, p. 346-347, « deux misérables granges, l'une pour le vice-roi, l'autre pour son état-major... Sous les débris d'un hangar décou-
Assis autour d'un feu que nous avions allumé au milieu du hangar, mais que nous ne pouvions rendre aussi vif que nous l'aurions désiré, dans la crainte de manquer de bois pendant la nuit, nous mettions tous nos soins à surveiller la marmite où cuisait notre repas. C'était, comme à l'ordinaire, de la bouillie; mais cette fois elle nous parut meilleure, grâce à la farine de froment que nos canonniers s'étaient procurée à Smolensk lors du pillage des magasins.
La nuit fut terrible à passer. Un vent glacé et des tourbillons de neige dont rien ne nous garantissait nous tinrent constamment éveillés; d'ailleurs, la toux effroyable dont était tourmenté le colonel Fiéreck aurait suffi pour nous empêcher de dormir. Vers le commencement de la nuit, des gémissements s'étaient fait entendre; c'étaient ceux que la maladie et la rigueur du froid arrachaient à un malheureux étendu près de notre hangar. Mais nous étions endurcis par nos propres maux. Pas un de nous ne songea à lui procurer quelque soulagement en l'approchant de notre feu. Il eût fallu nous déranger pour lui faire place. Et pourquoi s'apitoyer sur celui-là plutôt que sur tant d'autres également misérables?
Le 16 novembre, nous quittâmes Loubnia, dès que le jour parut. On était toujours pressé de quitter les bivouacs glacés où l'on s'était arrêté et l'espoir d'être mieux la nuit prochaine donnait la force de soutenir la fatigue de la journée. C'est ainsi que pendant près de deux mois cet
vert étaient accroupis auprès d'un petit feu une vingtaine d'officiers confondus avec autant de domestiques. Derrière étaient tous les chevaux rangés sur une ligne circulaire, afin de nous servir d'abri contre la violence du vent. La fumée était si épaisse qu'on voyait à peine les seules figures placées auprès du foyer, et occupées à souffler des tisons sur lesquels on faisait griller quelques morceaux de viande; le reste, enveloppés dans des pelisses ou des manteaux, le ventre contre terre, se couchaient l'un sur l'autre pour moins subir le froid, et ne se remuaient que pour injurier ceux qui marchaient sur eux, pester contre les chevaux qui ruaient, ou éteindre le feu que des éclats de tisons avaient allumé sur leurs pelissi'
espoir d'un mieux qui n'arrivait jamais m'empêcha de succomber à la fatigue.
Le temps était beau, le froid moins vif, et le soleil, malgré la pâleur de ses rayons, égayait un peu les campagnes couvertes de neige. Il était environ midi; j'avais mis pied à terre en un endroit où des débris de voitures, d'armes et d'effets indiquaient un récent hourra, et je parcourais, tout en marchant, quelques papiers que j'avais ramassés, lorsque deux ou trois boulets sifflèrent à mes oreilles. Ils venaient d'un petit bois, à peu de distance sur notre gauche. On apercevait la fumée des coups; mais aucune troupe ne paraissait encore. A cette attaque imprévue, chacun se rallia aux pelotons les plus voisins; car jusqu'à ce moment on ne croyait pas rencontrer l'ennemi; il y avait peu d'ordre dans la marche, et la colonne tenait une grande étendue de terrain. Je remontai à cheval et rejoignis le prince, qui se trouvait assez en avant des troupes et qui s'arrêta pour les attendre. Bientôt des bandes de Cosaques sortirent des bois et couvrirent les hauteurs à droite et à gauche de la route, et de nombreux coups de canon succédèrent aux premiers. Dans ce moment nous vîmes revenir à nous en toute hâte un grand nombre de militaires isolés qui précédaient la colonne; ils avaient trouvé la route barrée par un corps de troupes et parmi eux était le général Ornano (1) qui revenait au galop; il avait, je crois, été blessé ou renversé. Au bruit du canon les troupes pressèrent le pas et à mesure qu'elles arrivaient, le prince les formait en bataille. Je détachai en tirailleurs mes canonniers sans
(1) Philippe-Antoine Ornano, né à Ajaccio en 1784, sous-lieutenant (1799), lieutenant et capitaine (1803) au 9e dragons, aide de camp de Berthier (1804). chef de bataillon au 3e des chasseurs corses (1805), colonel du 25e dragons (1807), comte de l'Empire (22 novembre 1808). général de brigade (16 juin 1811) et de division (8 septembre 1812), exilé en 1815, pair en 1832, député en 1848 et en 1849, sénateur et grand chancelier de la Légion d'honneur en 1852, maréchal de France le 2 avril
canons et je fis mettre en batterie les pièces qui restaient encore au 4e corps, c'est-à-dire deux ou trois de la division Broussier, servies par mon régiment, et six ou huit de la garde royale italienne. Le feu s'engagea vivement, et malgré leur faiblesse numérique, car le 4e corps comptait à peine 4000 combattants, nos troupes débusquèrent les Russes des bois qu'ils occupaient et gagnèrent du terrain. Mais ces efforts nous coûtaient beaucoup de monde; de nouveaux ennemis arrivaient, nous débordaient de toutes parts. Leurs feux croisés et les charges de leur cavalerie à laquelle nous n'avions pas de cavalerie à opposer, nous faisaient beaucoup souffrir. Le capitaine Duchemin était près de moi; il fut blessé d'une balle; ce n'était qu'une forte contusion, mais il crut avoir le bras fracassé. Nous soutînmes le combat jusqu'à la nuit sans être enfoncés; il était temps qu'elle arrivât; encore une heure de jour, et probablement nous étions anéantis.
L'ennemi n'était qu'à cent toises de nous; il occupait en force la route que nous devions suivre et il n'attendait que le matin pour achever notre défaite. Accablés de froid et de faim, regardant la retraite comme impossible» et notre perte comme certaine, nous attendions avec anxiété le parti que prendrait le vice-roi, lorsque, vers les 10 heures, on fit passer à voix basse l'ordre de prendre ses rangs et de se mettre en route, et à la tête de la garde royale que suivaient quelques débris de bataillons, le prince Eugène se dirigea vers la droite. Il était inutile de recommander le silence; chacun en reconnaissait la nécessité; et dans cette marche à travers champs, sur une neige épaisse, par une obscurité profonde, à peine entendait-on quelques bruits de toux rauque et étouffée que les soldats ne pouvaient contenir, et le cliquetis de leurs armes qui s'entre-choquaient dans les chutes fréquentes qu'ils faisaient. Nous abandonnions forcément le peu de bagages et d'artillerie que nous avions encore
et les blessés de cette journée qui comptaient peut-être sur notre secours, et qui n'avaient plus à attendre que l'esclavage et les souffrances, s'ils échappaient à la mort pendant la nuit.
Il y avait peu de temps que nous cheminions, quand une vedette ennemie, placée à quelque distance sur notre gauche, nous adressa un qui- vive en langue russe. Nous avions été découverts et chacun de nous s'apprêtait à bien recevoir le hourra qui sans doute allait fondre sur nous. Mais un officier polonais, qui fort heureusement était avec le prince, s'avança vers le poste ennemi, et après un pourparler dont le bruit venait jusqu'à nous, il nous rejoignit.il parlait parfaitement le russe et il s'était fait passer pour un officier russe qui conduisait une colonne (1). Contre notre attente, cette alerte n'eut donc pas de suites, et nous continuions à avancer péniblement à travers les neiges, lorsque la lune se leva, et sa clarté qui, dans toute autre circonstance, nous eût été si utile, augmenta nos dangers : l'ennemi n'apercevrait-il pas facilement notre colonne se dessinant sur la blancheur de la neige? Nous ne vîmes que des Cosaques qui s'approchèrent pour nous reconnaître et qui crurent probablement que nous étions des troupes de leur nation. Au bout d'une ou deux heures, nous vînmes par un à-gauche rejoindre la grande route de Krasnoï, laissant l'ennemi derrière nous. Une décharge de mousqueterie nous accueillit aux approches de la ville. C'était un poste, placé en avant du bivouac de la jeune garde, qui nous prenait
(1) Cet officier se nommait Stanislas Klicki; cf. Labaume, p. 353, qui loue son intrépidité et sa présence d'esprit, Ségur qui l'appelle « Klisky » et les Mémoires de Grabowski, p. 24, qui assure que, si Klicki n'avait pas été là, le vice-roi et tout son corps auraient mis bas les armes le lendemain. Klicki, déjà colonel du 1er régiment des lanciers de la Vistule, et baron de l'Empire (.20 mars 1812), fut promu général de brigade le 22 juillet 1813; cf. sur lui l'étude de Martiniex, Les généraux du grandduché de Varsovie, p. 27 et les Tableaux du même, p. 23-24. (Klicki fut blessé deux fois devant Dresde en 1813.)
pour l'ennemi et faisait feu sur nous. Nous nous fîmes reconnaître et arrivâmes au pied de la hauteur assez escarpée où Krasnoï est situé.
Quelques planches jetées en travers d'un ruisseau assez large servaient de pont aux piétons. Les chevaux passaient sur la glace dont il était couvert et qui se rompait déjà dans plusieurs endroits. Mon cheval passa sans beaucoup de difficulté. Il n'en fut pas de même de celui de mon adjudant-major Lenoble; la glace se brisa sous lui et le pauvre animal, embourbé jusqu'au poitrail, se débattit pendant plus d'une demi-heure et après avoir essayé vainement de lui porter secours, nous fûmes contraints de l'abandonner, au grand regret de son maître qui perdait dans une flaque d'eau un beau et bon cheval que le feu de l'ennemi avait tant de fois respecté.
Au milieu de la côte, nous rencontrâmes l'artillerie de la garde, le général Drouot en tête (1), qui allait prendre position sur la route de Smolensk par laquelle nous arrivions.
L'empereur, son quartier général et la garde se trouvaient à Krasnoï (2). C'était vingt fois plus de monde que ce bourg ne pouvait en contenir. Aussi, la clarté du feu qui brillait à travers Les portes et les fenêtres de chaque maison, le bruit que faisaient les soldats, le nombre considérable de ceux qui, moins heureux, avaient dû s'établir au dehors, nous ôta même la pensée d'y chercher un abri, et, harassés de fatigue, mourant de froid, nous nous glissâmes sur la place, près d'un bivouac des gendarmes d'élite, où plusieurs poutres réunies formaient un feu pétillant. En voyant approcher d'eux quatre officiers dont l'extérieur annonçait la souffrance et le besoin, les
(1) Drouot était alors colonel (depuis le 9 juillet 1809), et non généra!, comme dit Griois (il fut nommé général de brigade le 10 janvier 1813 et général de division le 3 septembre suivant).
(2) L'empereur était arrivé le 15 novembre à Krasnoï.
gendarmes firent une mine qui n'était pas encourageante. Mais ce n'était pas le cas d'être susceptibles, et en dépit de leur malveillance bien visible, nous nous emparâmes des places qui n'étaient pas occupées, sans doute parce qu'elles étaient incommodes, à l'extrémité des poutres; nous avions à peine la vue du feu, et, en revanche, toute la fumée que le vent rabattait sur nous. Notre jalousie redoubla lorsque nos inhospitaliers compagnons de bivouac étalèrent leurs vivres, sans les partager avec nous, et, à vrai dire, au degré d'insensibilité où nous étions tous arrivés, il est probable que si nous avions été à leur place et eux à la nôtre, tout se serait passé de même, et il n'y aurait eu que les acteurs de changés. Ils vidèrent donc devant nous et l'une après l'autre les marmites qui entouraient le feu, et ils terminèrent leurs repas par du café et du thé à pleine gamelle, même par du vin. Cependant au bout de quelque temps mon domestique bavarois arriva, portant sur son cognât un peu de farine de seigle délayée dans de l'eau et à peine cuite. Ce fut tout ce que nous prîmes dans cette journée; nous pansâmes de notre mieux la blessure de Duchemin, et, enveloppés dans nos débris de manteaux et de fourrures, cédant à la fatigue qui l'emportait sur le froid, nous finîmes par sommeiller quelques heures. Avant le jour les troupes du quartier impérial se mirent en mouvement et nous pûmes alors entrer dans une des maisons qu'elles abandonnaient. Nous nous y chauffions tranquillement, lorsque le canon se fit entendre. C'était l'empereur qui, avec sa garde, s'était porté contre l'armée qui nous poursuivait. Il fallait arrêter son mouvement et attirer son attention pour protéger la marche du corps de Davout, qui venait par la route de Smolensk, et l'empêcher d'être écrasé par un ennemi qui l'attendait au passage (1). L'affaire de la veille, où les débris du 4e corps
(1) « L'empereur, dit Ségttr, p. 301, sort à la tête de sa vieille garde; ce n'est point vers la Pologne qu'il marche ni vers la France; il a dit.
avaient résisté à des forces si supérieures, avait été son dernier effort; sur le champ de bataille étaient demeurés la moitié de ses soldats et ce qu'il avait encore d'artillerie; à peine quelques pelotons d'hommes de la garde italienne, mais trop faibles pour entrer en ligne, étaientils encore réunis; tout le reste, isolé et sans armes, augmentait la masse des traîneurs et à compter de ce jour le 4e corps n'existait plus. Il ne prit donc aucune part à la lutte qui s'engageait et il continua sa retraite pendant qu'on se battait (1). Mon commandement cessa ainsi, par le fait : je n'avais plus un seul canon, et mes fonctions se bornèrent jusqu'à Orcha à me tenir autant qu'il était possible à portée du prince Eugène pour recevoir ses ordres. Par suite, nous restâmes tranquilles à Krasnoï jusqu'au moment où les Russes vinrent attaquer les troupes que l'empereur y avait laissées, et ce fut alors que je me remis en route avec les colonels Berthier et Cottin, les capitaines Duchemin, Pion, Lenoble et quelques sous-officiers et canonniers, pour suivre le mouvement de retraite du 4e corps. Nous vîmes, en descendant, nos troupes aux prises avec les Russes et nous rejoignîmes la route de Liady où nous n'arrivâmes qu'à la nuit, à peu près en même temps que l'empereur.
Les maisons de ce petit bourg étaient remplies de militaires de tous les corps. Ils s'y pressaient en foule et il y régnait un mouvement qui, sans être celui de la gaîté, avait quelque chose de moins lugubre que l'aspect ordinaire de nos bivouacs. Nous entrions en Lithuanie et pour la première fois nous trouvions quelques habitants
en saisissant son épée : « J'ai assez fait l'empereur, il est temps que je fasse le général », et c'est au milieu des ennemis qu'il retourne, qu'il s'enfonce pour attirer sur lui tous leurs efforts, pour les détourner de Davout et de Ney, et arracher ces deux chefs du sein de cette Russie qui s'était refermée sur eux. » Cf. sur ce combat de Krasnoï les Mémoires de Roguet, IV, p. 514-516, et ceux de Botjlart, p. 272-273.
(1) Comme dit Ségur, il avait encore quelque ensemble, mais pour se traîner, pour mourir, et non pour combattre !
qui n'avaient pas fui à notre approche. A la vérité, c'étaient presque tous des juifs dont la hideuse malpropreté nous eût épouvantés dans toute autre circonstance; mais on pouvait, à force de menaces et de coups, en obtenir à prix d'or quelques pommes de terre (1). Nous nous établîmes d'abord dans une maison dont l'unique chambre renfermait déjà beaucoup plus de monde qu'elle n'en pouvait raisonnablement contenir. Le docteur Desgenettes y était (2). Malgré la gêne que l'arrivée de notre bande allait encore augmenter, nous y serions restés si l'un de nous n'avait heureusement découvert une autre maison où la foule était moins grande. Nous y passâmes la nuit et pûmes remplacer par nos pommes de terre l'insipide et détestable bouillie.
A la pointe du jour, le lendemain, nous étions en route. Le temps qui, la veille, était froid mais très beau, changea tout à coup; un brouillard épais et humide nous enveloppait; un dégel subit se manifesta. Nous marchions dans la neige fondue. L'humidité de l'air et l'eau qui découlait de la couche de glace dont les bouleaux de la route étaient recouverts, pénétraient nos vêtements, et le froid que nous éprouvions, quoique bien moins vif, était plus incommode et surtout plus malsain que celui des jours précédents. L'effet que j'en ressentis fut prompt : je fus pris d'une toux violente accom-
(1) Même réflexion dans le Journal de Castellane : « C'est là que nous trouvons les premiers juifs polonais; nous éprouvons un grand plaisir à voir des habitants dans les maisons ». Mme Fcsil (L'incendie de Moscou, p. 46) exprime sa joie plus vivement encore :« C'étaient des juifs, mais au moins des êtres vivants, je les aurais volontiers embrassés ! »
(2) On sait que le célèbre médecin devait, comme dit Peyrusse {Lettres, p. 121), se faire cosaquer à Vilna. Il resta prisonnier de guerre depuis le 10 décembre 1812 jusqu'au 15 mars 1813; mais le 20 mars, sur l'ordre du tsar Alexandre, il était remis par les Cosaques sur le glacis de Wittenberg aux avant-postes de l'armée française; le 25, il arrivait au quartier général de Magdebourg d'où il se rendit à Paris pour remplir une mission dont le vice-roi l'avait chargé auprès de Napoléon. Le 25 octobre 1813, il fut nommé médecin en chef de la garde impériale.
VIASMA, KRASNOl ET ORCHA 139
pagnée de mal de gorge, et j'arrivai le soir à Doubrovna avec la fièvre (1).
Plus heureuse qu'elle ne l'avait été jusque-là, notre petite caravane s'établit à Doubrovna dans une maison assez commode, située à une des' extrémités de la ville. Quelques juifs qui l'habitaient y étaient restés et, grâce à leur obligeance intéressée, nous eûmes des pommes de terre, du pain frais très beau et un peu de miel, ce qui composait un repas comme nous n'en avions pas fait depuis bien longtemps; et si l'on ajoute à cela un grand feu dans une chambre planchéiée et pas trop sale, on se figurera combien nous devions nous trouver heureux. La fièvre et le mal de tête dont j'étais accablé ne me permirent pas de faire honneur au souper; mais j'appréciai la chaleur du foyer et le sol bien sec qui me servait de matelas. Etendus autour de la cheminée, mes camarades dormaient depuis quelques heures, et je commençais, après un accès, à prendre un peu de repos, lorsque des coups de fusil et des cris d'alarme se firent entendre dans la rue. Nous fûmes aussitôt sur pied, ce qui n'était pas difficile puisque nous ne quittions pas même nos bottes; nous nous précipitâmes dans la cour pour en fermer la porte, et nous mettre en état de défense. Ce jour-là, par extraordinaire, la maison où nous étions étant assez grande, j'y avais fait placer une garde de pontonniers encore armés. Ils avaient l'avantage d'être au chaud et à couvert, et nous avions celui d'être plus en sûreté. Mais aux premiers coups de fusil, ils avaient couru rejoindre au centre de la ville les troupes de la garde, et il n'en restait que deux ou trois. Bientôt, tout se calma. Des Cosaques, qui croyaient n'avoir affaire qu'à des hommes isolés et sans armes, avaient
(1) A la date du 18 novembre, Castellane remarque également qu'il dégèle, que les traîneaux deviennent inutiles et qu'on a de l'eau à mi-jambes en traversant la cour de la maison de Doubrovna où loge l'empereur.
causé ce tapage; mais ils étaient tombés sur la garde et le quartier de l'empereur; ils n'avaient pas tardé à voir qu'il n'y faisait pas bon pour eux et à tourner bride. Le jour commençait lorsque le tumulte s'apaisa, et nous nous mîmes en route pour Orcha. Le dégel avait cessé et le temps était assez beau. Dans cette journée, plusieurs hourras eurent lieu; en avant de moi des hommes isolés furent tués ou emmenés par les Cosaques, mais je ne l'appris que par les traces sanglantes qui en restaient et je n'aperçus les Cosaques que de loin.
A peu de distance de Doubrovna, je rencontrai l'empereur au milieu des grenadiers de sa garde qu'il avait harangués avant de se mettre en route, en leur rappelant ce qu'il attendait de leur discipline et de leur courage (1). Vêtu d'une pelisse de velours fourrée et la tête couverte d'un bonnet de même étoffe (2), il marchait à pied, un long bâton à la main, donnant le bras à Murât, à qui le froid et notre triste position n'avaient pas enlevé l'air d'assurance et de gaîté qui lui était naturel. Il souriait en parlant à l'empereur, et la contenance grotesque, la figure transie des personnes qui l'accompagnaient, pouvaient facilement prêter à ses plaisanteries. En avant de lui marchait le maréchal Berthier, vêtu d'une redingote bleue, et qui paraissait ne trouver rien de plaisant dans sa situation actuelle. Une pelisse, une toque et des bottes fourrées à la polonaise composaient le costume de Murât, dont l'élégance contrastait avec tout ce qui l'entourait (3). Une voiture suivait
(1) Voir ce petit discours dans Chambbay, II, p. 215, et dans Ségub, p. 309 : « Donnez l'exemple à l'armée.'... C'est à votre honneur que je confie votre discipline ! »
(2) C'est le 31 octobre, en se dirigeant sur Viasma, qu'il met un bonnet fourré et une pelisse verte (Castellane, p. 179; Soltyk, p. 379; Lan- GEBOït, p. 91; Faxtin, p. 375; Boxtbgogne, p. 201; Gbabowski, p. 142).
(3) Hogexdoep (Mémoires, p. 337) a montré Murât, et Berthier à la porte de Vilna : « Murât, dit-il, était enveloppé dans de grandes et superbes pelisses; un gros bonnet fourré, fort élevé, qui dominait sa
l'empereur; c'était, je crois, tout ce qui restait de ses brillants équipages. J'arrivai un peu avant la nuit aux ponts nouvellement construits sur le Dnieper, vis-à-vis la petite ville d'Orcha. C'était le 19 novembre.
Des gendarmes, récemment arrivés à l'armée, gardaient les approches du pont et tâchaient de mettre de l'ordre dans le passage; mais c'était chose impossible, et cette multitude causait un tel encombrement que je me décidai à rester sur la rive gauche et à attendre le lendemain pour entrer en ville. Je m'établis en conséquence avec mes compagnons de route dans une baraque habitée par des juifs. Un bon feu et quelques provisions que nous payâmes au poids de l'or nous firent oublier la malpropreté de nos hôtes et de leurs grabats, et le danger que nous courions d'être assaillis parles Cosaques. Heureusement, aucun hourra n'eut lieu sur le point où nous étions, et notre nuit fut tranquille. J'avais, en arrivant, envoyé, comme à l'ordinaire, un officier chez le prince pour recevoir ses ordres s'il en avait à me donner. ?>lais au milieu de la confusion, le général Guilleminot, chef d'état-major du prince, ne trouva pas mon officier et je ne fus pas averti que le prince voulait me parler. Ce ne fut que le lendemain matin que je l'appris. Je me rendis aussitôt à l'état-major et, bien que je n'eusse rien à me reprocher, j'étais assez inquiet. Guilleminot m'avait dit que le prince était fort en colère contre moi. Il m'accueillit au contraire avec sa bonté ordinaire; il m'annonça que l'empereur allait répartir entre les corps d'armée plusieurs batteries qui se trouvaient à Orcha et il me chargea de les distribuer aux compagnies d'artillerie du 4e corps, en ajoutant qu'il
tête, ajoutait encore à sa haute stature, et le faisait on quelque sorte ressembler à un colosse ambulant, auprès duquel Berthier, dont les amples vêtements surchargeaient le petit corps, faisait un singulier contraste. »
était de la plus grande importance pour le salut de l'armée de conserver ces pièces jusqu'au moment peu éloigné, mais décisif, où il serait nécessaire d'en faire usage. J'allai, en le quittant, sur la hauteur en arrière d'Orcha où le parc était établi, et j'y trouvai le premier officier d'ordonnance de l'empereur, le colonel Gourgaud(l), qui me remit les canons destinés au 4e corps. J'en donnai une partie à l'artillerie de la garde royale italienne, commandée par le capitaine Mereastel (2), et le reste aux compagnies françaises, commandées par le chef d'escadron Mouchel, de mon régiment (3). Ces pièces étaient sans chevaux, et pour les atteler, il fallut prendre ceux d'un équipage de pont dont on brûla les voitures et les bateaux.
Vers le soir, le 4e corps se mit en mouvement pour continuer la retraite. Il formait l'arrière-garde avec le 1er corps et j'étais déjà à quelque distance d'Orcha avec ma nouvelle artillerie, lorsque le prince Eugène, retournant sur ses pas, me dit que nous allions nous reporter en arrière à la rencontre du maréchal Ney dont on venait d'avoir des nouvelles après plusieurs
(1) Gaspard Gourgaud (1783-1852), qui suivit Napoléon à Sainte-Hélène, était, comme Griois, artilleur. Capitaine depuis le 30 août 1808, il avait été choisi par Napoléon, après une mission à Danzig, comme officier d'ordonnance (3 juillet 1811) et il devait être l'année suivante (27 mars 1813) chef d'escadron et premier officier d'ordonnance de l'Empereur. Boulart, qui l'a vu en 1807,1e décrit ainsi, p. 150: «Vif, sémillant avec un certain air tranchant et d'aplomb. » On sait qu'il fut le dernier général de brigade promu par Napoléon (21 juin 1815) et que Louis-Philippe le fit lieutenant-général (31 décembre 1835.)
(2) L'artillerie de la garde royale italienne avait à sa tête, lorsqu'elle entra en campagne, le chef d'escadron Clément et les capitaines Miserocchi, Conti et Mereastel; ces deux derniers disparurent pendant la retraite. (Zanoli, II, p. 331, et Martinien, Tableaux, p. 694.)
(3) Pierre-Jean-François-Guillaume Mouchel, né à Saussemesnil (Manche) en 1764, canonnier (1782), lieutenant (1793), capitaine-commandant au 1er régiment d'artillerie à cheval (1795), chef d'escadron (1809), major (1812), bloqué dans Torgau et fait prisonnier en 1814, mis à la retraite sous la première Restauration, remis en activité sous les Cent- Jours, de nouveau retraité (31 décembre 1815), commandant en 1838 le bataillon de la garde nationale du canton nord de Douai.
jours de cruelles inquiétudes. Il ne fallait rien moins que ce motif pour nous faire sans regret rebrousser chemin et remonter la rive droite du Dnieper au milieu de la nuit et par un froid très vif, sans savoir jusqu'où nous serions obligés d'aller (1). Nous marchâmes quelques heures; puis nous prîmes position, et par l'ordre du prince, je fis tirer trois coups de canon pour avertir le 3e corps du point où nous étions. Au bout de peu de temps, le brave maréchal nous rejoignit avec les débris de son armée, après avoir pendant plusieurs jours erré presque au hasard dans les neiges, au milieu d'ennemis qui le regardaient comme une proie assurée et à travers lesquels il fallait se frayer le passage.
La jonction opérée, nous rentrâmes à Orcha. J'y passai le reste de la nuit dans une maison que nos troupes avaient abandonnée. Etendu sur le plancher près de leur feu qui brûlait encore, je dormis d'un profond sommeil jusqu'au point du jour du 21 novembre où le 4e corps se remit en route.
Nous avions à peine gravi les hauteurs qui dominent Orcha qu'une vive fusillade s'engagea dans la ville entre les Cosaques et les soldats du 1er corps qui formaient l'arrière-garde et qui cheminaient péniblement, exténués par la fatigue et le défaut de nourriture. La marche que nous venions de faire pendant une partie de la nuit avait achevé d'épuiser les chevaux que j'avais reçus avec ma nouvelle artillerie. Ils se traînaient à peine, et ce n'est qu'à l'aide des canonniers poussant aux roues que nous arrivâmes vers la nuit à un village peu éloigné, entièrement brûlé, où nous bivouaquâmes. Il m'était dès lors facile de prévoir que je serais bientôt obligé d'abandonner mon artillerie pièce à pièce. Effectivement, peu de jours après, le capitaine Mcrcastel vint m'an-
(1) « Au nom du danger de Ney, a dit Ségur, tous marchèrent, mais ce fut leur dernier effort! »
noncer la perte de sa batterie. Elle n'avait pu se tirer d'un mauvais pas; les efforts des canonniers pour aider aux chevaux avaient été inutiles; canons et attelages, tout y était resté; l'artillerie française eut bientôt le même sort; avant d'arriver à Borisof, elle dut abandonner en route sa dernière pièce (1).
En arrivant à Orcha, on avait essayé de rétablir un peu d'ordre dans l'armée. Pour la première fois depuis le départ de Moscou, on avait pu distribuer des vivres (les magasins d'Orcha en étaient remplis). Mais on en donna seulement aux militaires qui avaient rejoint leurs drapeaux, et l'empereur fit publier que tous ceux qui, dorénavant, les abandonneraient seraient fusillés. Dispositions inutiles et vaines menaces! La journée n'était pas finie que cette masse d'hommes, qui s'étaient fait une habitude du désordre et de la licence, avaient de nouveau quitté leurs régiments et repris leur vie errante (2).
C'est vers cette époque que la désorganisation du 4e corps fut complète, et que des 40 000 braves qui le composaient au début de la campagne, il ne resta que quelques milliers de malheureux, anéantis de fatigues, hébétés par la misère et ne conservant d'énergie que pour leur propre conservation. Plusieurs vivaient de vol et regardaient comme de bonne guerre tout ce qu'ils pouvaient enlever à leurs camarades. Il était rare qu'en arrivant le soir au bivouac, quelqu'un de nous ne se plaignît d'avoir été volé. Il nous arriva même, et certes bien innocemment, de nous emparer, nous aussi, du bien d'autrui et qui plus est, avec violence. Par un heureux hasard, nous avions trouvé à acheter un veau conduit
(1) Aussi Sorbier avait-il dit à Pion (Mes campagnes, p. 314) dès le 14 novembre qu'il fallait s'attendre à la perte de tout le matériel : « Cela vous désole; moi, je m'en f...; plus tôt vous perdrez vos caissons, mieux en vaudront les canonniers qui se tuent à chercher à les sauver; vous ne conduirez pas une seule voiture jusqu'au Niémen. »
(2) Cf. Chambray, II, p. 217-220.
par un soldat qui, probablement, venait de le voler et qui craignait d'être découvert. Nous confiâmes ce trésor (car dans notre position c'en était un) à la garde de mon domestique. Malheureusement, nous n'arrivâmes que tard dans la nuit à l'endroit où nous devions bivouaquer, et la mort du pauvre animal fut ajournée au lendemain matin. Malgré la précaution que nous avions prise de l'attacher près de nous au milieu de nos chevaux, malgré l'intérêt qu'avait chacun de nous à veiller sur le précieux animal, le matin il avait disparu; un adroit voleur s'était glissé au milieu de nous pendant notre sommeil et l'avait enlevé. Grande désolation dans la caravane; recherches vaines chez nos voisins. Il fallut en prendre son parti. Mais que de bonnes soupes perdues! Nous y pensions le soir en faisant cuire notre insipide bouillie à notre nouveau bivouac, lorsqu'un de nos canonniers vint nous avertir qu'il avait vu notre veau entre les mains d'un soldat bavarois. Nous y courûmes tous et nous reconnûmes parfaitement l'animal; nul de nous n'ignorait sa couleur et ses marques particulières. Le Bavarois fut accablé d'injures et de coups en dépit de ses jérémiades allemandes et de ses larmes. Nous lui reprîmes notre veau, que nous fîmes tuer et dépecer sur-le-champ par nos gens. Mais, ô surprise! le veau que nous avions perdu était une génisse, et nous venions d'immoler un jeune taureau! L'innocence du Bavarois était évidente et nous avions à nous reprocher et un vol et un mauvais traitement. Mais toutes les consciences s'étaient mises un peu à l'unisson; pour rassurer les nôtres, tout en conservant la bête qu'aucun de nous n'eut la moindre velléité de restituer, nous fîmes rechercher le pauvre Allemand et sans convenir de notre tort, nous lui envoyâmes, à titre d'indemnité pour les coups qu'il avait reçus, et un morceau de veau et une somme d'argent égale à celle que notre premier achat nous avait coûté. II. 10
Le 21 novembre, nous bivouaquâmes sur les ruines du village de Kokanof où quatre mois auparavant le corps du général Grouchy était resté quelques jours en position. Nous y étions alors extrêmement mal. Mais quelle différence avec la misère et les souffrances que nous éprouvions maintenant, couchés sur la neige, sans abri, presque sans nourriture! Toutes les maisons avaient été réduites en cendres, et l'on ne pouvait reconnaître l'ancien emplacement du village que par les corps de deux cheminées qui avaient résisté à l'incendie. L'une appartenait à la maison de poste qu'avait occupée le général Grouchy et l'autre, à une espèce d'auberge où je m'étais logé avec Jumilhac. La plupart des villages de la route avaient subi le même sort; la flamme les avait fait disparaître et il ne restait debout que la cheminée de la maison de poste et celle du château.
Le 22, nous passâmes la nuit au petit bourg de Tolotchin qui n'avait pas été brûlé. Les jours suivants, nous continuâmes notre route, nous arrêtant lorsque la fatigue ou la nuit trop obscure nous empêchaient d'aller plus loin. Un dégel incomplet rendait notre marche encore plus pénible; après avoir cheminé dans une boue épaisse et glacée, il fallait passer la nuit sur de la neige à moitié fondue, et les jours, à cette époque, étaient si courts! Nous faisions ordinairement quatre ou cinq lieues; eh bien, le soleil n'était pas encore levé, lorsque nous nous mettions en route, et il était couché longtemps avant notre arrivée au lieu du bivouac. Pendant ces tristes marches, la misère et le désespoir se présentaient à nous sous toutes les formes, et peut-être était-ce un bonheur que le sentiment de nos maux personnels nous eût rendus à peu près insensibles aux scènes de désolation qui s'offraient à chaque pas. Il en est une dont l'impression pénible ne s'est pas effacée de mon esprit.
Si quelque maison à proximité de la route avait échappé
à l'incendie, lors du passage des premières colonnes, c'était une bonne fortune pour les malheureux qui venaient ensuite. Ils la brûlaient, et c'était un grand feu de bivouac autour duquel ils venaient pendant quelques instants réchauffer leurs membres engourdis et reprendre courage pour continuer leur route. De même des voitures qu'on devait abandonner; on y mettait le feu aussitôt. Cédant comme les autres à l'attrait d'un feu vif et brillant, je passais rarement devant un de ces foyers ardents sans m'y arrêter, et c'est ainsi qu'un jour, j'avais grossi le cercle que quelques voyageurs gelés comme moi formaient autour d'un caisson d'ambulance. Soudain, une explosion se fit entendre. Une carabine était renfermée dans le caisson et le feu venait de l'atteindre. Au même instant, un cri retentit, et un Wurtembergeois tombe à côté de moi; la balle lui avait fracassé le genou. Cette blessure était terrible; nous nous approchâmes tous de l'Allemand pour chercher à le soulager, mais nos secours se bornaient à quelques consolations qui même se prolongèrent peu, et chacun, après avoir cherché à lui persuader qu'il serait bientôt recueilli par quelque véhicule, l'abandonna en se félicitant que le hasard n'eût pas dirigé sur lui cette balle fatale. Je restai encore quelques instants près de lui, pour essayer de le faire enlever par une des voitures qui, de temps en temps, passaient sur la route, mais inutilement. Ceux à qui je m'adressais ne me répondaient pas ou ne me disaient qu'un « non » bien sec. Cependant, les cris du Wurtembergeois fendaient le cœur; ils redoublèrent lorsqu'il vit arriver un détachement de cavalerie de sa nation; mais ses camarades se contentèrent de jeter sur lui un regard de pitié; ils ne descendirent pas même de cheval pour lui donner quelque secours; la nuit s'approchait, et je me remis en route, abandonnant ce malheureux étendu sur la neige, livré aux angoisses les plus affreuses. Elles n'au-
ront pas été longues, la perte de son sang et le froid de la nuit les auront promptement terminées. Voilà la mort qui menaçait chacun de nous; il ne fallait pas même une blessure grave; une simple foulure au pied était un arrêt de mort.