CHAPITRE I
Le 26 mars 1848, la brigade mixte du général Des, tête d'avant-garde du secours envoyé par les frères du Piémont, entrait à Milan que le courage et le patriotisme du peuple avait délivrée, quatre jours auparavant, de la domination de Tétranger. La brigade, espérant devancer sur TAdda les colonnes autrichiennes qui se retiraient en toute hâte et en assez grand désordre sur Lodi et Crema, n'y fit qu'un court séjour, mais le manque d'ordres et de munitions l'obligea à s'arrêter à Treviglio et ce ne fut qu'au bout de quelques jours qu'elle put reprendre sa marche sur Brescia.
« Je ne décrirai pas, écrivait un des officiers de l'Étatmajor, P accueil triomphal que nous a fait Brescia, Je dirai seulement que cet accueil nous a arraché des larmes et que si, quelques instants après, nous avions rencontré les Autrichiens, notre brigade aurait valu à elle seule toute une armée L »>
1. Ces premières pages sont en partie le résumé, en partie la reproduction textuelle (en italiques) d'un fragment de Mémoires écrits en français en mars 1852 par le capitaine Govone, mémoires qui vont de ses années d'enfance jusqu'à la fin de juillet 1848 (Volta).
2 LE GÉNÉRAL GOVONE
Ce fut au milieu des acclamations enthousiastes des généreuses populations lombardes, et accompagnée de bandes de volontaires que la brigade atteignît finalement le Mincio, où arrivèrent, par d'autres voies, d'autres forces italiennes qui, après quelques petites escarmouches, s'établirent à cheval sur les deux rives de la rivière.
Le 10 avril, la brigade Bes se déployait sous Peschiera et envoyait à la forteresse le premier parlementaire, le lieutenant Govone * .
« Le 10 avrils M. Bes m'envoya en parlementaire, pour sommer la place de se rendre. On a ensuite dit beaucoup de mal de cette sommation, ainsi que de la démonstration qu'on fit avec des pièces de campagne, le 13 avril, contre Peschiera. C'est une sommation d'usage, purement chevaleresque peut-être : on sait d* avance que le commandant de la garnison répondra qu'il est un brave et vieux militaire et qu'il ne salira pas sa réputation dans les derniers jours de sa carrière...
La réponse invariable susdite est celle que le vieux général Rat h, alors gouverneur de Peschiera, me fit, en me serrant la main. Je lui avais fait une petite harangue, assez poétique; je lui parlai des dangers auxquels il exposait inutilement la ville contre une armée victorieuse, qui était maîtresse des deux rives du Mincio et qui aurait cerné la ville dans cette journée même; je lui dis que nous avions à une petite distance notre parc de siège ; et qu enfin Sa Majesté, liée par des liens de famille à Sa Majesté impériale, aurait désiré épargner un sang inutile, puisqu'il était écrit dans le livre de Dieu que notre belle et charmante Italie devait être plus heureuse et libre.
Le mouvement de 1848 était en effet dans le commencement si prodigieux qu'on pouvait bien l'attribuer à
Dieu.
Rat h exprima son espoir dans le retour de la fortune en
1. Cf. Cecilio Fabris, Storia dtUa campagna del 1848-1849, p. 314.
DE PESCHIERA A OENES 3
faveur des armées impériales — puisque les chances de la gverre sont variables^ disait-il.
Je remontai stir mon beau cheval prussien ; r atmosphère était charmante et fraîche^ le soleil venait de paraître en Orient; mon dme était amoureuse ; le souvenir de mon amour dans ces pays lointains et charmants que je voyais pour la première fois^ les illusions d'une campagne qui débutait si bien, le rêve d'une petite part de gloire que f aurais peu t'étre acquise vis-à-vis de l'ennemi et qui serait arrivée jusqu'à Coreille de mes parents et de ma bienaiméej voilà les émotions profondes que j'éprouvai en ce moment et que je n aurais point échangées avec la vie entière d*un roi pacifique et sybarite.
Le général Bes, en apprenant le refus du général Bat h, auquel^ à vrai dire, il ne s'attendait pas, écrivit tout de suite au quartier général que la place était disposée à résister; qu'il ne désespérait cependant pas, d^'aj^rès les renseignements qiCil avait reçus, de s'en emparer par une simple démonstration; mais que pour cela on ne devait pas tarder un instant à lui envoyer des pièces du plus gros calibre. On envoya en effet tout de suite quelques compagnies du génie pour construire les épaulements nécessaires et on fit marcher sur Peschiera deux batteries de position. — Après trois jours de travail, pendant lesquels les Autrichiens dépensèrent beaucoup de munitions pour nous inquiéter, tout était prêt de notre part.
Mais on avait négligé de profiter des succès obtenus sur le Mincio pour faire avancer sur la rive gauche une ou deux divisions et bloquer complètement Peschiera. Aussi cette place avait été ravitaillée ; on en avait changé la garnison, composée d'abord d'Italiens qui n'étaient pas sûrs ; et on avait tout disposé pour une longue résistance.
Quelques compagnies de volontaires, embarquées à Desenzano, avaient cependant, le 11 ou le \2, débarqué près de Lazise et s'étaient emparées d'un magasin à poudre qu'on vida en partie et qu'on fit éclater ensuite ; mais ces compagnies entourées dans Castelnovo par une colonne sortie
4 LE GENERAL GOVONE
de Vérone furent passées au fil de Vépée^ la ville brûlée et la population massacrée^.
Le 13 avrils à la pointe du jour ^ nos batteries pouvaient commencer le feu contre Peschiera. Cependant y le roi, qui tenait beaucoup à partager toutes les gloires et les dangers de l'armée, avait donné ordre qu*on f attendit avant de comme?icer l'attaque. Mais, comme le feu bien nourri de la place n avait cessé depuis l'aube du jour d'endomjnager nos batteries, sans qu'on ptit y répondre de notre part, le général Des, sttr l'avis de M. de La Marmora^ in envoya chercher le roi à Volta pour obtenir la permission d'ouvrir le feu.
Je partis au galop. A M onzambano, j'écrivis un billet au (jénéral Franzi/ii que je lui fis parvenir par un dragon qui devait aller ventre à terre jusqu'à Volta, Mais, quelques ininutes après, je partis ïnoi-méme pour Volta et j'arrivai au même instant que le dragon consignait le billet à son adresse, M. Salasco et M. Franzini, que j'avais rencontrés les premiers, me dirent que le général de Bormida (?) et le duc de Gènes étaient déjà partis pour porter F ordre d'ouvrir le feu, que le roi allait monter à cheval pour se rendre à Peschiera, et on me chargea de l'accompagner en précédent de 50 pas la inarche du quartier général jusqu'en vue de la place. J'étais impatient d arriver au feu et je devais conduire le roi par la grande route!
A peine arrivâmes-nous à Ponti, je quittai le quartier général sans rien dire ; nos batteries n^avaieiit point encore commencé l'attaque et je m'empressai d^ aller avertir le général Bes de l'arrivée du roi à Ponti et de la permis^ sioti d'ouvrir le feu.