Lettre de Berlin, 10 décembre
« Tout en gardant le Danube ne perdez pas de vue le Tessin^ », écrivait en juin 1853 le général La Marmora au capitaine Govone, en réponse à ses nombreux rapjiorts sur les effectifs, les formations et les opérations probables des Turcs et des Russes à la veille d'une guerre qui lui paraissait inévitable et imminente. Mais tout était calme de l'autre côté du Tessin et c'était vers le Danube que se trouvaient attirés par une force irrésistible les regards du capitaine, qui répondait h son tour : « Tai déjà songé cent fois aux batailles qui se livreront et à certaines manœuvres qu'Omer-Pacha devrait exécuter contre les
Russes » Et il demandait avec une insistance fébrile
à être attaché à un des états-majors sur le théâtre de la guerre. On l'autorisa finalement k s'y rendre en lui accordant un congé, mais sans lui confier une mission officielle. Vers la fin de juillet, il partait pour Constantinople où, sans espoir de réussir, on faisait encore les derniers efforts afin de prévenir ou tout au moins d'éloigner la catastrophe, et peu de temps après il se mettait en route pour le quartier général de Schoumla.
C*était dans le vaste camp retranché de Schoumla, quartier général d'Omer-Pacha, qu'on avait réuni le gros des forces turques destinées à défendre les frontières européennes deTEmpire^. C'était Ik que le regard scrutateur des officiers des différentes puissances, le regard de ces juges prévenus, et pour la plupart peu bienveillants, allait passer en revue, puis juger, au cours des opérations, la nouvelle armée qu'après les rudes épreuves de la cam-
i. Le capitaine Govone, alors chef d'état-major à Novare, était, en raison même de ses fonctions et de sa résidence, chargé de surveiller les armements et les mouvements des Autrichiens de Tautre côté de la frontière.
2. Ce chapitre et une partie du chapitre suivant sont extraits de la correspondance du capitaine Govone avec le général La Marmora (environ 90 longues lettres et 77 fascicules de rapports) et avec le colonel Pettiti, correspondance qui, à elle seule, formerait plus d*un volume et à l'aide de laquelle le capitaine Govone se proposait d'écrire plus tard l'histoire de cette guerre.
La plupart des minutes ont été collationnées avec les originaux.
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pagne de 1828 la Turquie allait mettre en ligne, armée detransition, sortie des débris des janissaires, pliée par la force aux règlements des armées européennes et imbue de principes et de règles dont elle ne s^était pas assimilée Tesprit. Le soldat de l'armée régulière, excellent,, sobre, courageux, solide, mais essentiellement passif, devait se charger de modifier bien vite l'opinion assez, défavorable qu'on s'était faite en Europe de la valeur de Tarmée turque. Mais dans cette singulière société orientale, au milieu du chaos qui y règne, dans cette société où la corruption et le favoritisme dominent en maîtres, on n'avait pu trouver des officiers dignes de commander à de pareils soldats. Les officiers turcs manquaient, pour la plupart, d'instruction, de connaissances et de prestige, et leur apathie toute orientale devait, au cours de la campagne, contraster singulièrement avec l'énergie et l'activité intelligente des quelques Européens qui combattirent à côté d'eux en même temps que fournir l'explication bien naturelle de l'autorité que surent acquérir, de l'influence qu'exercèrent dans les conseils et sur les opérations quelques-uns de ces auxiliaires improvisés.
Le séraskier Omer- Pacha, Croate d'origine, dur à la fatigue, doué d'une rare valeur personnelle, possédant au plus haut degré toutes les qualités militaires jointes à un remarquable coup d'oeil, augmenté encore par une sorte d'intuition instinctive des conceptions stratégiques, adoré de ses troupes, était le commandant en chef de cette armée. Mal secondé, obligé de faire tout par lui-même, habitué à faire mouvoir des corps peu considérables sur des théâtres de guerre restreints, avide de gloire, ne voulant partager avec qui que ce soit ni cette gloire, ni les fatigues, ni les dangers, se sentant d'ailleurs, tant par instinct que par habitude, plus apte à conduire de petites opérations, le général en chef semblait devoir préférer les coups de main, les escarmouches, aux entreprises de plus grande envergure. Et en effet, la nature des dispositions qu'on avait prises dès le principe, la quantité de forlifi-
cations qu*on avait élevées, la dissémination des troupes tout le long du Danube, tout semblait indiquer qu'on se préparait à une guerre défensive, à des opérations fractionnées par secteur.
Telle était la situation que décrivait dans ses lettres le capitaine Govone, situation militaire qui ne répondait guère à ses idées d'oiïensive et à l'emploi des masses concentrées en vue d*opérations sagement préparées, vigoureusement conduites et décisives. Aussi, dès les premiers jours, son caractère qui le poussait à l'action, la sympathie qu'il avait vouée à la cause des Turcs, qui devait être à ses yeux la cause de l'Europe, cette sympathie qu'augmentait encore le fait qu'il ne pouvait pardonner à la Russie d'avoir assuré en 1849 le salut de l'Autriche et de la réaction, Tamenèrent-ils à se départir de son rôle, de son attitude de simple spectateur.
« Si Von agissait toujours avec les masses^ écrivait-il le 5 septembre 1853 au général La Marmora, on pourrait^ grâce à un concours de circonstances favorables^ faire quelque chose. Mais la quantité des ouvrages fortifiés et téparpillement des forces me font croire que l'on préfère une guerre de partisans aux grandes opérations, Omer-
Pacha nia parlé de ses projets Au cours des visites que
f ai faites au Séraskier j'ai, à plusieurs reprises, insisté, par roie d'insinuations, sur fextension qu'il y aurait lieu de donner au service d'espionnage afin de se procurer des renseignements précis, surtout sur les mouvements des équipages de pont, sur les avantages qu'il y aurait pour lui, à la veille de Couverture des hostilités, à abandonner les fortifications élevées sur cette immense ligne et à concentrer toutes ses forces. Mais le Séraskier ne pouvant deviner et pénétrer les projets de son adversaire veut au contraire pouvoir parer à toute éventualité. Si cela continue ainsi, je crois quaprès quelques petits combats partiels les Russes pourront se porter droit sur la place, »
Et le même jour il écrivait encore au baron Tecco, ministre d'Italie à Gonstantinople : « Si le général en chef
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pouvait exécutera temps ses concentrations , je dirai mémej s'il se décidait à concentrer toute son armée pour se jeter sur le corps russe qui passera le fleuve sur le point le plus voisin du centre de la ligne ^ il pourrait remporter un avantage décisif, a
Il ne s'agissait d'ailleurs encore que de projets vagues; la guerre n'était pas encore certaine, et, si Omer-Pacha était pour sa part convaincu que la paix équivalait au suicide moral de la Turquie, on n'en continua pas moins, pendantlongtempsencore, d'inutiles etstériles négociations diplomatiques.
L'attente donnait à Govone le temps d*étudier plus attentivement, pendant les manœuvres et les travaux du camp, la valeur et le caractère des troupes turques et de parvenir à les mieux connaître, de visiter et de décrire le pittoresque quartier général de Schoumla où Ton voyait apparaître, au milieu des soldats tirés de tous les coins de la Turquie, les officiers et les personnages de tous pays qui continuèrent à s'y montrer de temps à autre, même pendant le cours de la campagne, les commissaires militaires des différentes puissances — le duc de Nemours — le maréchal Prim, qui, avec sa petite armée de brillants aides de camp, suivit même les premières opérations — des officiers autrichiens à l'attitude équivoque — des Anglais déjà tout disposés à prêter un appui effectif à la Turquie — enfin des aventuriers de toute race et de tout pays et les dilettanti des guerres de Hongrie et de Pologne, qui, s'ils apportaient le concours de leur courage personnel, étaient loin en revanche de donner l'exemple de la discipline et de rehausser le prestige et la valeur du commandement.
Enfin, le 7 octobre, on donna lecture aux soldats de la proclamation impériale et on leur fit prêter serment. Le même jour, on envoyait au prince Gortchakoff la sommation d'évAcuer les Principautés. La réponse fut aussi laconique que prompte : « 11 n'avait pas d'ordres du tzar à cet effet. » — Après vingt jours employés à compléter les
travaux défensifs, on commença la démonstration offensive rendue indispensable par la sommation et, le 27 octobre, les Turcs se mirent en marche vers le Danube.
Le passage du Danube s^exécuta à peu près au même moment sur différents points fort éloignés les uns des autres. ATotorkan, où s'installait le quartier général, il commença, le 31 octobre, sous la protection d'un épais brouillard et sans opposition de la part des Russes. Le lendemain seulement, la nouvelle leur en fut donnée par quelques-uns de leurs petits postes, qui se replièrent. Des opérations semblables s'exécutèrent à Silistrie, Roustchouk et Widdin. Les Russes ne donnaient pas signe de vie et on manquait absolument de renseignements. Ce fut seulement le 4 novembre, que, débouchant d'Oltenitza, ils se décidèrent k attaquer, mais trop tard, les retranchements que les Turcs avaient élevés en face de Totorkan. Sans procédera une reconnaissance préalable de la position, sans se faire précéder par des éclaireurs, après un court combat d'artillerie, ils lancèrent hardiment leur infanterie en avant, sonnant la charge et marchant en colonne serrée, contre des retranchements déjà presque entièrement achevés, contre des batteries dont le tir faisait d'horribles ravages dans leurs rangs. Ils arrivèrent ainsi presque jusqu'au fossé (la première de leurs trois colonnes poussa même jusqu'à 60 pas des ouvrages). Décimés par le feu, repoussés par les Turcs, ils se replièrent dans Tordre le plus parfait et firent halte k la voix de leurs officiers, qui les arrêtèrent dès qu^ils furent hors de portée.
Après cette attaque dans laquelle ils avaient fait preuve à la fois d'un admirable courage et d'une ignorance complète des principes de la guerre, les Russes restèrent de nouveau absolument immobiles, tandis que, de leur côté, les Turcs quittaient les tranchées qu'ils venaient k peine d'établir, désarmaient leurs ouvrages, repliaient leur pont, repassaient le Danube et évacuaient au même moment les points qu'ils avaient occupés vis-à-vis de Silistrie et de Roustchouk. Ils ne conservèrent sur la rive
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gauche du Danube, peut-être à titre de symbole de l'occupation de la Valachie, que Touvrage de Kalafat, en face de Widdin, à l'extrême gauche de leurs lignes et de leur territoire. Puis les troupes prirent leurs quartiers d'hiver et on cessa les opérations qui, commencées trop tardivement, semblèrent n'avoir été qu'une espèce de défi jeté aux Russes et que ceux-ci n'avaient pas relevé.
La campagne semblait être finie pour celte année et le capitaine Govone se disposait déjà à retourner dans sa patrie. Après avoir suivi les premiers mouvements des Turcs et assisté au combat d*01tenitza, il avait profité de l'inaction des deux adversaires pour parcourir le théfttre des opérations futures, pour visiter et relever pour le Ministre et pour Omer-Pacha toutes les places turques de Danube, à l'exception de Widdin dont il était séparé par une trop grande distance. Ces travaux achevés, rappelé par le Ministère qui lui laissait, il est vrai, un certain délai pour rentrer, parce qu'il avait été compromis et mis en évidence par les indiscrétions auxquelles on s'était livré sur un compte, il avait déjà fait tous ses préparatifs de départ, lorsque, se rendant, le 19 décembre, auprès du maréchal pour prendre congé de lui, il apprit les graves nouvelles qu'Omer-Pacha venait de recevoir dans la nuit : 25.000 Russes avaient quitté Bucharest et étaient depuis quatre jours en marche sur Kalafat. Le Séraskier, confiant dans la solidité de retranchements qu'il ne connaissait pas, semblait sâr de la victoire. 11 comptait si fort sur un grand succès qu'il conseilla au capitaine sarde et à trois Anglais qui étaient avec lui de se rendre à Kalafat :
« Tai ht et relu la lettre de Votre Excellence [la lettre de rappel)^ écrivait, le jour même, le capitaine Govone au Ministre... Si je pouvais faire ce qu'on faisait aux temps de la Grèce antique^ je serais parti, et à mon retour je vous aurais demandé : « Dans de semblables circonstances y un officier Sarde devait-il aller à Widdin? >> Et vous. Monsieur le Ministre^ vous me diriez peut-être : oui^ tandis
^ue moi y de mon côté^ je pourrais à mon tour ajouter :
« Eh bien^j^y ai été? » Mais aujourd'hui avec le télégraphe
-et les vapeurSj les communications sont trop rapides^ et
force est de dire les choses avant de les faire, c*estpour cela,
Monsieur le Ministre^ que j'ose vous écrire pour vous dire
qu'en raison du caractère exceptionnel de la situation je
si* ai pas cru pouvoir perdre un instant et que j'ai fait route
4Mvec mes trois Anglais, Si j'ai commis une faute , Monsieur le
Ministrey vous m'infligerez trois mois d'arrêts de rigueur, »
A Kalafat, la garnison avec un fatalisme tout oriental attendit tranquillement Tattaque derrière ses retranchements, bien différents de l'idée que le Séraskier s'en faisait. Trop faibles pour pouvoir, grâce à leur relief et à leurs feux, jeter le désordre dans les rangs des colonnes d'attaque, répartis sur une énorme étendue de terrain, il aurait fallu, pour pouvoir les défendre, des forces bien autrement -considérables que les troupes qu'on dut disséminer pour les garnir même incomplètement, et pour les armer convenablement, une artillerie bien autrement nombreuse que tes 80 bouches à feu qu'on y avait placées. Ouverts du côté •du fleuve, rien n'empêchait de lestourneretde les prendre k revers. En un mot, l'ensemble des ouvrages était hors ■d'état de résister à une attaque résolument conduite, et cependant la chute de Kalafat aurait fatalement entraîné la perte de tout le corps turc qui s'y trouvait et dont la retraite aurait été dans ce cas absolument impossible.
Après avoir hésité quelque peu devant un acte qui, de -simple spectateur q u'il devait être, le faisait intervenir dans les événements qui se préparaient, le capitaine Govone résolut, le 31 décembre au soir, d'expédier de Widdin, un <x>urrier confidentiel au maréchal, de le renseigner sur Tétat de la place, et les dangers de la situation, et de lui -signaler les travaux qu'il était indispensable d'exécuter pour mettre les ouvrages en état de résister. EnFm, non content de ces considérations, il n'hésita pas h suggérer À Omer-Pacha l'idée d'abandonner la place et de prévenir
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les Russes en prenant Tinitiative de Tattaque : « Si Votre Altesse était sur les lieux, elle se déciderait probahlement à attaquer Favant-garde ennemie pendant sa marche^ en sortant des retranchements, soit pour pousser en avants soit pour se retirer ensuite dans les îles ou dans le delta du Danube selon les circonstances , plutôt que (Pattendre dans cet immense camp V attaque de toutes les forces russes.,. Aujourd'hui on a entendu le canon aux avantpostes. Malgré cela S. Exe, Achmed-Pacha pense que les- Russes ne seront pas en mesure de l'attaquer avant huit jours. Cest pour cette raison que j'ai osé écrire à Votre AltesseK »
Cette lettre, communiquée d'abord au gouverneur de Kalafat, fut reçue favorablement par Oriier-Pacha. Le Séraskier ne pouvant se rendre sur les lieux, parce qu'il était malade en ce moment, ne se décida cependant pas à abandonner la place parce que, d'après les renseignements qu'il avait rei^us dans Tintervaile, on lui affirmait que les Russes ne portaient pas contre Kalafat un corps aussi nombreux que celui dont on lui avait annoncé* la marche. 11 se borna à envoyer l'ordre formel et immédiat de renforcer au plus vite les travaux déjà exécutés, d'établir de nouveaux retranchements et de couvrir par de nouveaux ouvrages la face tournée vers le fleuve. Enfin il expédia des renforts à Kalafat et détourna Tattention do son adversaire à l'aide de démonstrations exécutées sur d'autres points.
Malgré cela le temps aurait fait défaut. Mais, le () janvier, sans en prévenir les officiers européens, Achmed et Ismaïl-Pacha se portèrent en avant, attaquèrent les avant-postes russes et livrèrent le combat indécis, mais acharné et sanglant, de Czetate. Les Turcs en firent une grande victoire parce qu'ils détruisirent presque entièrement l'avant-garde ennemie, et les Russes le considérèrent comme un succès parce que leur ténacité leur avait permis de rester maîtres d'une redoute.