‹ Mémoires (1848-1870) (volume 2)Chapitre 17 sur 73 · LeUre de Widdin, 31 décembre · texte numérisé non relu

LeUre de Widdin, 31 décembre

Mais ils durent renoncer à se porter en avant et, le 19 janvier, lorsque le prince GortchakofT vint reconnaîtreles positions et les ouvrages renforcés par ordre d'Orner- Pacha, il acquit la conviction qu'on ne pourrait s'en rendremaitre que par un siège en règle. Kalafat était sauvé. Pendant le temps qu'ils durent employer pour faire lespréparatifs indispensables, les Russes reçurent la nouvelle de l'insuccès de la mission d'Orloff à Vienne et de lattitude prise par l'Autriche. Vers la mi-février, ils abandonnèrent l'idée d'opérer contre Kalafat.

« Tout danger a disparu pour Kalafat^ écrivait le capitaine Govone, le 25 février 1854. Les Turcs^ par suite de t insuffisance des renseignements^ ont laissé passer en octobre Foccasion de gagner une campagne. Les Russes ont commis pour la même raison la même faute en ne se portant pas sur Kalafat au momerit oii^ s'ils avaient réellement disposé de2Jj. Oi)0 hommes, ils auraient infailliblement enlevé celte place * . »

Deux jours après le combat de Gzetate, le capitaine- Govone quittait le théâtre de la guerre pour retourner à CoDstantinople. Il emportait avec lui la conviction qu'on avait laissé échapper l'occasion de frapper des coups décisifs. AConstantinople, où l'action diplomatique continuait à se dérouler, il allait trouver tout autant de confusion et d'indécision. Malgré les petits succès que les Turcsavaient remportés en Europe et en Asie, l'issue de la lutte était désormais certaine et l'intervention des puissances s'imposait à bref délai. Gonstuntinople allait devenir le centre des négociations et le théâtre d'événementsd'importance capitale.

Le jour même où le capitaine Govone se disposait à s'embarquer, il reçut du iVlinistre une lettre qui lui par-

1. On avait fait courir à Constantinople des bruits fort exagérés sur les événements dont il vient d'être question. On y disait par exemple que 1& capitaine Govone avait dirigé le combat de Gzetate auquel il n'assista pas.. Sa lettre au Ministre prouve que son rôle fut plus modeste.

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Tint juste à temps pour Tarrêter et pour lui permettre d'assister aux préliminaires de la grande guerre que les puissances occidentales allaient faire à la Russie et de mettre au service de la cause commune les connaissances spéciales qu'il avait acquises pendant les six mois qu'il avait passés auprès d*Omer-Pacha.

Quelques emprunts faits h sa correspondance avec le Ministre donneront d'ailleurs une idée de la situation :

« Constantinople, 16 février 1864... Vous pouvez vous représenter la sensation que j'ai éprouvée lors de la réception de votre lettre^ alors que je me réjouissais déjà de rentrer dans un pays civilisé. Le retard apporté à t autorisation que j'' avais sollicitée a été la cause de mon départ de l'armée. Heureusement^ il n'y a pas eu d'engagement sérieux^ et je nai rien perdu. De plus^ à quelque chose malheur est bon : en me rendant à Constantinople^j'ai pu ramasser quelques renseignements, me mettre au courant de la marche des choses et compléter ainsi le tableau que je vous envoie...

...Le ministre de la Guerre Riza Pacha a, à plusieurs reprises, insisté pour que je lui donne un rapport sur Tarmée de Bulgarie. J'ai craint en le faisant de contrevenir à vos instructions.

Lord Strathford nia demandé des renseignements, m'a invité A un diner diplomatique et m'a entretenu de questions militaires. Il aurait besoin d'avoir deux ou trois officiers auprès de lui. On a voulu intriguer auprès de notre légation pour me faire rester à tannée : j'ai dit que c'était impossible.

Omer-Pacha m'a offert de prendre du service chez lui. Je ne le pouvais pas.

Vous voyez. Monsieur le Ministre, que je vous dis tout franchement et sans réticence et que la fortune me poursuit...

Les Turcs, je parle du peuple, sont de braves gens; mais r immoralité de l'administration et le manque de patriotisme des grands empêcheront, j'en ai peur, le pauvre Empire

4le se remettre sur pied, Ainsi^ par exemple^ Méhémet-Ali^ en quittant le Ministère^ a emporté les plans des places et 'de Kalafat et a refusé de les remettre à son successeur.

Je resterai encore quelque temps à Constantinople, Il y 41 ici de quoi travailler et C occupation ne me manquera pas.

Constantinople, 25 février 1854... A rheure qu'il est, nous

^litendons ici des nouvelles politiques de f Occident. Il

Sagit de savoir si réellement les Français et les Anglais

vont envoyer des secours à l* armée déterre. Mais quand ils

arriveront^ s'ils viennent, il y aura, comme il est aisé de le

prévoir^ de grosses difficultés provenant des questions

d'amour-propre national et de commandement, et la coali-

iion, au lieu d'être forte comme trois, sera seulement

forte comme deux. Sans cela, avec 40.000 hommes de

troupes étrangères en Bulgarie on pourrait prendre Vof-

fensive avec la certitude d'avantages décisifs...

Conatantinople, 7 mars 1854... Je suis toujours à Constantinople. Le temps est mauvais en Bulgarie, et, avant dy aller, je veux savoir comment se tranchera la question des troupes étrangères. Il est évident que si Pon fait vite et bien, on peut trancher aisément le nœud gordien. Mais à en juger d'après ce que je vois et d'après l'histoire, je suis loin de croire, comme le pensent les futurs alliés, qu'il leur suffira de dire qu'ils vont s'en mêler, pour qu'il n'y ait plus de doute quant au résidtat. Il s en faut que cela soit suffisant.

Je fais quelques visites à fambassadeur anglais, et, au cours de nos conversations, je lui ai dit qu'il fallait cornbattre côte à côte avec l'armée turque, sous peine de s'exposer à des revers. Unité (Faction et de direction, sinon inutile d'intervenir avec des trotipes de débarquement.

... Lord Redcliff n'en revient pas qu'on ait osé lui dire -des choses pareilles; mais il pense qu'il sera difficile de réaliser l'unité de direction parce qu'il faudrait pour cela trouver un homme qui soit à la fois un politique et un militaire, et de plus le faire accepter par les deux partis. Du

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reste, comme on ne pourrait pas jouer le premier rôle en faisant bien marcher les affaires^ on aime mieux qu elles aillent mal.

Ces Messieurs sont des hommes comme les autres : i/s ressemblent aux médecins en consultation. Si le Français dit blanc ^ l'Anglais répond noir. Jusqu'à présent on est loin d'être d'accord, lord Redcliff étant habitué à agir ici en despote. L'entente n est guère meilleure entre les amiraux et les ambassadeurs; cela promet pour F avenir. Vrai, cela fait peine de voir le monde conduit ainsi!

V Autriche tergiverse toujours,,. Le prince Gortchakoff' sait son métier. Avec peu de troupes il a jusqu'ici réussi à alarmer toute f Europe,,, Ces pauvres Turcs n'ont qu'Omer- Pacha et de braves soldats,..

Constantinople, 9 mars 1854... Le gouvernement anglais en envoyant les troupes en Orient n'a arrêté aucun plan de campagne, mais il penche de préférence en faveur d'une attitude défensive : il a déclaré qu'il s'en remettrait entiè^ rement aux rapports qu'il recevrait de la commission du général Burgoyne,

Pour le moment, le général opine pour une défensive absolue. Son rapport déjà fait et dont je connais la sub^ stance se prononcera en faveur d'un débarquement des troupes de secours en arrière des Balkans, sur les rives de la mer de Marmara, Il laisse par conséquent les deux armées belligérantes trancher la question en Bulgarie et veut se contenter de rester en réserve pour fermer le passage des montagnes et couvrir la capitale. Le général Burgoyne est vieux. Il a plus de soixante-dix ans et cela suffit pour expliquer sa manière de voir. Elle se comprend encore mieux si fon songe qu'il a élucubré ce plan sans connaître les éléments du problème. Ni lui, ni les autres ne connaissent exactonent l'état des armées turque et ntsse.

Il y a un mois, j'ai fait tenir par voie indirecte à C ambassade anglaise les états de ces deux armées que je vous ai déjà transmis, mon Général, et j'ai insisté sur l'organisation

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immédiate dun service de rejiseignements daris les Prmcipauiés. Que cela coûte 100.000, 150.000 francs méme^ ce sera un sacrifice insignifiant en comparaison de ceux çu^il faudra faire, comme vous le verrez,,. Je leur ai encore dit que ces renseignements influeront sur leurs plans de campagne et leur vaudront des victoires, . . On m'a demandé un sommaire des questions à poser. Je l'ai rédigé, mais comme on n'est autorisé à faire que peu de dépenses et cela par la voie de Vienne, la chose ne donnera pas les résultats quon devrait en attendre.

L'heure de la justice a sonné. Le général Burgoyne tient surtout pour la défensive parce qu'il ne compte pas sur f armée turque, parce que, comme certains autres du reste, il ne veut pas se rendre compte de la force réelle de tannée russe et que, comme eux, il croit que, si la Russie n*a jeté dans les Principautés que les troupes indispensables pour retenir devant elles r armée turque pendant f hiver, elle a en revanche des réserves colossales en Bessarabicj des centaines et des centaines de mille hommes, tout prêts à se porter en avant au printemps.

Les choses en étaient là lorsque j'eus un entretien avec un certain major Dickson, du génie, qui fait partie de r état-major du général lord Raglan, qu'on avait envoyé en avant pour se rendre auprès du général Burgoyne. Il entra dlautant plus complètement dans mes vues, dans ridée de F offensive telle que je C avais exposée dans le fascicule 24% qu'un autre capitaine anglais, Simmonds, im vieil ami à moi, avait eu la même idée et avait insisté dans ce seiis auprès de lord Redcliff.

Grâce à l'intervention de Dickson, j'ai eu hier une conférence avec le général Burgoyne et j'ai fortement battu le fer. Il ne faisait que redire : « Oui, mais ny aura-t-il pas des réserves derrière les 120.000 hommes de Gortchako/f? »

Alors j'ai été voir Simmonds. Je lui ai donné les posi-

1. Ce fascicule 24 est consacré à un projet d'opérations nettement ofTensives de toutes les forces réunies contre Tarmée russe en Roumanie et à une attaque qui aurait dû se faire par Kustendje.

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iions des troupes russes et turques sur le Danube et nous les avons portées en couleur sur la carte afin que la chose fût plus apparente. Puis, je lui ai montré sur la carie d'Europe remplacement des différents corps d'armée russe en temps de paix et je lui ai fait voir ainsi comment s^esi exécutée la dislocation à laquelle on a procédé pour concentrer les IIP y /F* et P corps sur le Bas-Danube et aussi comment, pour avoir cT autres forces, il sera nécessaire de faire venir le Vb corps de Moscou et lesl" etIP de Pologne y opération gui ne peut se faire en secret, et qui, de pluSy. prendra tant de temps que les troupes ne pourraient entrer en ligne avant la moitié de la prochaine campagne, c'està-dire en juillet ou août.

Simmonds a emporté ces cartes chez le général Burgoyne avec lequel il a eu un entretien de deux heures. Le général ne voulait, dans le principe, entendre parler de rien de tout cela, mais il s'est laissé amadouer petit à petit, et enfin il lui a dit que si tout ce quil lui exposait était vrai, ce qui lui paraissait du reste probable, dans ce cas alors, le plan offensif était excellent.

Simmonds a beaucoup de talent^ de tact, de prudence. It est fami de quelques-uns des ministres. Il compte faire une course rapide à Londres pour frapper le dernier coup.. ^ Il m'a dit que les généraux anglais sont loin d'exercer une influence illimité sur le Ministère...

Constantinople, 15 mars 1854... Les choses marchent bien et à grands pas. Le général Hurgoyne est parti d'ici pour Schoumla, hésitant, ébra?ilé et à moitié convaincu. Lord Strathford, quoique très réservé et mystérieux, a laissé entrevoir que le projet avait mûri et Simmonds, qui a eu plusieurs conférences avec lui pendant les tt*ois ou quatre derniers jours, dit quil y a tout lieu de croire qu'on a déjà écrit à Londres à ce propos... Avant de causer avec moi, Simmonds était partisan d'un passage à Galatz. Maintenant il accepte mon fascicule 24. // a soutenu à l'ambassadeur que c'est là le seul moyen de frapper un

coup décisifs de prévenir V arrivée des réserves russes ^ de forcer ou tout au moins de prolonger la neutralité de l'Autriche^ enfin d'éviter le danger de faire battre successivement cT abord V armée turque^ et puis celle des alliés.,.

L^ambassadeur parait convaincu. Mais il y a tant de difficultés... que je n'ose encore me laisser aller à nos espérances.

Enfin lord Redcliff^ qui aussitôt après les premiers rapports envoyait des officiers en reconnaissance en Rouméiie et à Andrinople^ fera pettt-étre partir après-demain vendredi Simmonds, que j'accompagnerai sur le Garadoc à KustendjCj afin de reconnaître le pays, les bords de la mer et le cours du Danube. »

Gonstantinople, 19 mars 1854...

« Mon cher Colonel (Petitti),

Les événennents, s'il faut en croire les dernières nouvelles^ se précipitent. On s'attend à voir les Russes passer le Danube ces jours-ci. La chose est probable. Une fois commencée, la crue du fleuve ne cesse qu'à la mi-avril et souvent à la fin de mai. Les Russes auraient probablement attendu cette époque, mais s'ils veident frapper un coup avant l'arrivée des troupes étrangères, ce sera un coup de maître... Je pars aujourd'hui pour Schoumla sur le vapeur de guerre, le Garadoc... Les troupes sont postées à peu près comme au temps des quartiers d'hiver, un quart environ dans les places de la Dobroudja, un peu plus d'un quart à Kalafat, le reste au centre et dans les places... Si Omer-Pacha n'a pas pris des mesures, les troupes de la Dobroudj a peuvent être compromises... Et c'est ce que j'ai toujours redouté... »

Les événements se pressaient en effet ; la guerre s'allumait de nouveau sur le Danube et commençait mal pour les Turcs qui, déjk affaiblis par les privations et par les pertes sensibles qu'ils avaient éprouvées pendant Thiver,. s*étaieat laissé surprendre avant d'avoir pu se concentrer..

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Pendant qu'on répandait habilement dans les camps turcs la fausse nouvelle d'un passage à Roustchouk et que par de simples démonstrations on attirait le gros des forces vers le cours moyen du Danube, le vrai passage s'exécutait sur un autre point. Le jour même où le capitaine Oovone rejoignit le Séraskier (25 mars), celui-ci envoyait, deux jours trop tard, ses ordres de concentration. Le 23 mars, les Russes avaient traversé le Bas-Danube et s'avançaient victorieusement dans la Dobroudja, chassant les Turcs devant eux.

Le mal était heureusement partiel et réparable. Les Turcs se retirèrent sans laisser des corps entiers aux mains des Russes qui suspendirent inopinément leur marche au lieu d'accentuer leur poursuite, de pousser vivement leur offensive, satisfaits peut-être d'avoir pris position sur ce point, afin de pouvoir commencer ailleurs d'autres opérations plus décisives. Un voile épais de mystère et de silence couvrit à nouveau les mouvements et les projets des Russes. On n'avait pas su organiser le service des renseignements et le manque de nouvelles obligea une fois de plus Omer-Pacha à des mouvements hésitants et incertains, à des opérations confuses et mal dirigées. Peu à peu le voile se déchira, on découvrit petit à petit les projets des Russes. — Mais ce fut seulement vers la mi-mai que des indices désormais certains révélèrent leur objectif réel et firent retentir l'Europe entière du nom de la place à laquelle allait revenir Thonneur de sauver le trône des Califes et de donner aux troupes étrangères le temps d'arriver.

Silistrie, située dans une plaine basse, dans l'une des dépressions qui, partant du haut plateau bulgare, aboutit aux rives du Danube, dominée à mi-portée de canon par les derniers contreforts de ce haut plateau, construite sur un point qui ne possède naturellement aucune valeur

défensive; Silistrie, qu'on avait cru malgré cela inutile de renforcer à l'aide des moyens dont dispose la fortification permanente, où l'on n'avait aménagé aucun logement à l'abri de la bombe, avait été cependant rendue un peu plus respectable pendant les derniers mois, grâce à l'établissement de forts et de redoutes détachés élevés sur les positions dominantes et auxquels on avait donné le profil d'ouvrages permanents. Ce fut contre l'un de ces ouvrages improvisésà la dernière minute, contre Arab-Tabia qu'allaient, dès le principe, se porter tous les efforts des Russes qui, maîtres de ce point, auraient pu battre à petite dislance tout le <:orps de place et le rendre bientôt intenable.

Après avoir passé le Danube en aval, et dès qu'ils eurent assuré leurs communications, les Russes investirent la place du côté de l'est, concentrèrent leurs efforts surtout contre Arab-Tabia, mais n'occupèrent que momentanément, et d'une façon interrompue, la route qui reliait la place au camp d'Omer-Pacha. C'était par cette route, espèce de brèche ouverte à travers la ligne d'investissement, par cette route coupée de temps en temps par les pointes de la cavalerie russe, mais généralement libre, que Silistrie espérait et recevait des renforts et des nouvelles, c'était par cette route que la place envoyait à larmée de secours impatiente de se porter en avant, ses appels à Taide, les bulletins de ses souffrances et de ses* luttes.

« Combien de jours faut-il encore attendre^ écrivait dès les premiers moments du siège le colonel Grach^ au capitaine Govone, avant que nous voyons sur les hauteurs de Silistrie les habits rouges des Anglais et que nous entendions r « Allons, enfants de la patrie » des Français..,?

Encore quelques jours et MM. les Russes seront en possession d'une ])osition qui est la clef de leurs opérations futures... »

i. Le colonel Gracb, ancien sous-officier prussien, alors au service turc, faisait partie du conseil de défense avec les officiers supérieurs turcs et le capitaine anglais Butler et le lieutenant Nasmith.

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Mais Anglais et Français retardés par le manque de chevaux, parie temps qu'il fallait pour compléter leurs approvisionnements, par les mille exigences administratives, par la routine et les formalités de la bureaucratie et plus encore par les hésitations du commandement^ étaient encore loin — et Omer-Pacha en s'avançant seul se serait exposé à une défaite certaine. Rien ne pouvait donc abréger la durée de la période d'épreuves imposées à Silistrie. Il ne restait à la place qu'à faire son devoir, à prolonger sa résistance jusqu'aux dernières limites.

Ce devoir sacré qui lui incombait, on était désormais sûr que Silistrie le remplirait.

« Le maréchal Saint- Arnaud^ écrivait le capitaine Govone, le 30 mai, craignait, lors du conseil de guerre de Varna^ que Silistrie ne pourrait guère résister qunne dizaine de jours,,. Omer-Pacha avait dans le principe les mênie,^ appréhensions: il disait que, si la place tenait vingt jours ^ elle aurait fait une chose admirable , Aujourcthui les choses ont changé et on voit, on sait que la résistance sera longue et vigoureuse, »

Pendant les semaines qui avaient précédé le commen* cément du drame, pendant celles qui virent se dérouler les premières scènes de cette lutte qui tenait en suspens l'attention de l'Europe, le capitaine Govone avait suivi le quartier général. L'alliance des puissances occidentales avec la Turquie, cette alliance qui avait transformé le duel turco-russe en guerre européenne, permettait désormais à l'officier sarde de se départir d'une inaction qui pesait à son caractère ardent et énergique. Et Omer-Pacha de son côté avait reconnu que cet officier qui, seul de ses camarades européens ^ avait vécu à ses côtés, n'était pas

1. Les ofliciers européens, pour la plupart des Polonais et des Hongrois», étaient presque tous employés en Asie. A l'exception de quelques officiers subalternes, peu nombreux el obscurs, il n'y avait eu avec le quartier général que la Commission espagnole du général Prim, qui était déjà, reparti, et le capitaine Gov(me. D'autres officiers, anglais en majorité, avaient fait de courtes apparitions et ne commencèrent à arriver qu'en 1854.

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rien qu'un simple spectateur, un témoin curieux de voir et de s'instruire. Il n'avait pas tardé à voir en lui un collaborateur utile, à le considérer comme un membre de son état-major, dont il se servit à maintes reprises et qu'il chargea fréquemment de missions spéciales* pendant le cours de cette seconde campagne.

Lentement, du reste, au fur et à mesure de l'arrivée des troupes étrangères, la guerre prenait une nouvelle tournure que résument et qu'enregistrent les extraits des lettres qu'on va lire.

« 14 mai 1854... On commence à s'apercevoir de u présence des troupes étrangères à Constantinople et environs^ et les différents généraux en chef se sont mis en rapport, Omer-Pacha a envoyé à Constantinople le colonel Cannon, un Anglais qui a servi en Espagne {Bahram-Pacha) pour saluer de sa part les généraux étrangers. Lord Raglan a envoyé ici son chef d'état-major^ Lord de RosSy et le maréchal Saint- Arnaud, un chef d escadrons (F état-major ^ son aûle de camp, afin de causer avec Omer-Pacha, Oniia rien décidé au sujet des opérations,

... // me revient de plusieurs côtés qu'il y a déjà du désaccord entre Français et Anglais,,, Jesaisqiie le général Baraguay d'Hilliers qui continue à rester à Constantin nopleest loin d'être rassuré, et il m'a dit à moi-même que, pour luij la France allait être victime des intérêts des autres, qu'il voyait où l'Angleterre voulait envenir, etc., etc. Mais je crois savoir que pour le moment les choses marchent bien entre les généraux en chef.

1. Omer-Pacha lui demanda des travaux de topographie et des rapports sur les places turques. Il le chargea de Tétude et du placemeut des avantpostes du camp retranché de Schoumia et eut souvent recours à son avis sur les opérations de guerre. On retrouve des traces de tous les travaux exécutés par Govone dans les rapports qu'il envoya alors à La Marmora ; mais nous n'avons pas cru devoir les résumer ici. Ces rapports contiennent non seulement des informations et des prévisions relatives aux opérations militaires^ mais aussi des appréciations sur la manière dont on aurait dû les conduire, ainsi que la justification de ses vues et des conseils qu*il donna à Omcr-Pacha.

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Pour ce qrnest (TOmer-Pacha, /e généra/ Bosquet et lord Raglan le trouveixt supérieur à l'idée qu'ils avaient de lui^ et on ne fait plus qu'échanger des gentillesses et se couvrir réciproquement d'éloges. On me dit que le général Bosquet exercera une grande influence sur les décisions de Saint- Arnaud et qu'il est capable. Lord Clarendona chaudement félicité Omer-Pacha de son patriotisme qui l'a décidé à se déclarer prêt à servir en sous-ordre pour le biefi de son pays.

Les troupes françaises et anglaises ont presque entièrement achevé de débarquer^ mais elles manquent encore d'artillerie et de cavalerie.

Tama, 1 9 mai... Les g en éraux ang lais etfran çais son t arrivés aujourd'hui^ 19, d ^heures dit matin ^ sur deux vapeurs de leurs flottes. Riza-Pacha était à bord d'un vapeur turc.

Invité par Omer-Pacha, je F ai accompagné de Schoumla ici. Il doit me présenter à Riza-Pacha que je connais déjà et à deux autres généraux^ dès que C occasion se présentera...

Omer-Pacha a dit avant-hier au colonel Cannon : « Je regrette qu'on rappelle le capitaine Govone en Sardaigne. » Celui-ci me Ta répété. Me trouvant chez Omer-Pacha avec le colonel Cannon et plusieurs pachas^ je lui ai demandé : « Est-il vrai^ Altesse, que je doive rentrer en Piémont? o Puis j'ai ajouté en riant : « Alors je vais me faire Turc. » Orner-Pacha s'est mis à rire et m'a dit : « C'est le colonel Cannon qui a inventé cette histoire. Vous restez ici et le Sultan vous a donné de plus la décoration du Medjidjé. » // a fait apporter la décoration, l'a embrassée selon le cérémonial turc, l'a mise sur son front et me l'a donnée...

Schoumla, 23 mai... J'ai consigné dans le fascicule ci-joint tout ce que j'ai pu savoir du conseil de guerre de Varna. Après ce conseil, tenu à bord du vapeur turc, les deux généraux étrangers débarquèrent et furent salués par des salves d'artillerie.

Le maréchal Saint-Arnaud a la parole facile du général

Biscaretii. Il doit être énergique et vif de caractère. C'est pour cela quil ne peut dissimuler sa mauvaise humeur ^ comme cela a été le cas lorsqu'il a parlé à Omer-Pacha. On prétend qu'il aurait dit y à Constantinople, à Baraguay d^Hilliers : « Vous vous tnontrez partout le même: un casseur de vitres. Je vous ferai rappeler. »

Le lendemain matin 20, dès l'aube, les généraux se mirent en route pour faire une visite à Schoumla. Mais la difficulté de se procurer des chevaux en nombre suffisant et plus encore le manque d'ordre et la confusion des langues ont fait que le départ fixé à 2 heures du matin na pu s'effectuer qu'à 5 heures^ après une longue partie de drogue. Cette fois, ce fut au tour de lord Raglan d'être de mauvaise humeur. On ne lui envoya pas les chevaux dont il avait besoin et les aides de camp dOmer-Pacha [de vrais postillons) le laissèrent dans l'embarras. Si bien quil parlait déjà de retourner à Constantinople. Enfin Dieu seul sait comment tout finit par être prêt. Omer-Pacha, sortant de la ville où la garnison rendait les honneurs, fit mettre pied à terre aux officiers supérieurs dont les chevaux furent donnés à ceux qui en avaient besoin, pendant quon informait ces officiers d'avoir à présenter leurs notes et qu'on leur payerait leurs chevaux. C'est ainsi qu'on procède en Turquie.

La nuirche du cortège a été une véritable débandade. On galopait dans toutes les directions, les cavaliers arabes faisaient des fantasias, comme disent les Français. Orner- Pacha, selon son habitude, faisait, lui aussi, de la fantasia avec eux; enfin on arriva à Pravadi. En somme, mauvaise humeur générale.

Le 21 au matin, on repartit à taube pour Schoumla... Lord Raglan vint habiter chez le capitaine Simmonds, dans notre maison^, et dina chez nous avec son ètat-major. J'avais

1. Le capitaine Simmonds, dont il a déjà été question et qui était parti en même temps que Govone, était accrédité par le gouvernement anglais auprès d*Omer-Pacha et avait de la part des généraux anglais offert une situation semblable à la sienne à Govone qui avait naturellement décliné cette proposition.

S4 LE GENERAL GOVONE

été présenté à Varna par Omer-Pacha avxdeux généraux. Il y eut un autre- conciliabule entre Saint- Arnaud^ Omer- Pacha^ Riza-Pacha et Mehemed-Pacha, Lord Raglan y manqua parce qtiil dînait à ce moment.

Enfin les deux généraux repartirent le 22 au matin . . . Telle est riiistoire de la visite des généraux étrangers à Schoumla. En résumé^ le maréchal Saint-Arnaud a paru être par trop vif. Lord Raglan a été très apprécié par Omer-Pacha gui, de son côté, lui a beaucoup plu. C'est Saint-Arnaud qui, par suite d'un accord tacite, exercera en fait le commandement. Lord Raglan et Omer-Pacha sont décidés à être d'accord avec tout le monde et à tout prix. Peut-être y réussiront-ils? Lord Raglan est un homme tranquille et aimable. On dit qu'il saura faire le sacrifice de la part de gloire qui doit lui revenir,,.

Les pachas turcs ont promis à Omer-Pacha de se faire tuer sur le champ de bataille et de prouver qu'ils sont les dignes fils des anciens Turcs.

La plupart des officiers français pensent que les Russes se retireront devant les armées alliées. C'est là une question dont m'a déjà entretenu le général Rosquet à dtner chez Omer-Pacha. J'ai émis fopinion que les Russes feraient un second passage sous Silistjne afin de jjouvoir se jeter avec toutes leurs forces à la rencontre des alliés. J'ai deviné la première partie de leur plan ; nous verrons pour la seconde. Le général Rosquet pensait que les Russes se retireraient de préférence sur le Pruth.

Nous attendons ici avec impatience des nouvelles de Silistrie... Omer-Pacha n'est pas stlr que la place résiste vingt jours. Moi, je crois que, si on ne la prend pas par un coup de main, toujours possible avec les places turques^ elle devrait tenir quarante jours...

Schoumla, 24 mai... Silistrie est, parait-il, entièrement investie. Un aide de camp, expédié avec des dépêches, est revenu sans avoir pu y entrer.

Schoumla, 25 mai... Les Russes veulent cette fois-ci

déployer une extrême énergie et cela se comprend. Auront" i/s les troupes qu'il leur faut pour cela! Je com7nence â le croire. Il semble probable que le gros des forces alliées ne pourra guère être ici avant six semaines et les avant-gardes qui arriveront plus tôt ne sont pas assez fortes pour tenter de livrer le combat qui doit délivrer Silis trie , Entre le risque d'une défaite et le sacrifice de Silistrie, il vaut mieux se décider pour le dernier, Maisj si Silistrie succotube^ serai-il facile aux armées alliées (F opérer leur jonction ? Ten doute,

Schoumla, 81 mai... Quand je suis allé^ l'an dernier^ à Silistrie, Moussa-Pacha m'y a fait un tas de gentillesses. Il tne donna un dîner où je portai un toasts à S. M, le Sultan et à sa b?*ave qrmée. Les succès qu'elle vient de remporter sur le Danube en font prévoir d autres plus importants encore pour le printemps prochain. Mais si les événements de la guerre devaient porter l'enne?ni sous les murs de SiliMrie, je ne doute point que S. E, Moussa- Pacha et les officiers ici présents se couvriront de gloire, etc^etc, » — M. Grach, qui me servait d interprète, traduisit ainsi mes pa?*oles : « S. E, Moussa-Pacha fera payer chafjfue pierre de la place un prix énorme, »

Nous en avons beaucoup ri; les pachas turcs ne sont pas toujours incorruptibles. Mais le toast a été prophétique. Les nouvelles ci-jointes sont magnifiques, »

Cetle lettre était accompagnée et fut suivie de nombreuses informations sur les péripéties du siège. Mais les nouvelles relatives aux épisodes de cette admirable résistance n'aiTivaient au camp que par morceaux assez confus et souvent peu exacts. La narration complète, détaillée, ne devait parvenir que plus tard, lorsqu'on posséda le journal du capitaine Butler. Aussi laissant de côté les informations qui arrivaient journellement au camp et que le capitaine Govone transmettait, avons-nous préféré emprunter au journal de Butler, mais en les résumant, les

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principaux événemeiits qui ont marqué ce siège mémorable :

Après les premières escarmouches des 14 et 15 mai, les Russes investirent la ville, incomplètement il est vrai, et poussèrent leurs travaux d'approche vers le nouvel ouvrage d'Arab-Tabia, que leurs batteries canonnèrent vivement. Des alertes continuelles épuisaient les forces de la garnison.

Le 28 mai, les Russes tentèrent une attaque des plu& meurtrières. Arrivantdenuit(dans la nuit du28au29)etpar^ surprise, ils franchirent les fossés, escaladèrent les parapets et pénétrèrent dans Tenceinte. Repoussés à la baïonnette jusque dans les fossés où s'engagea une lutte terrible,, ils revinrent deux fois encore à la charge, et ce fut seulement à Taube que V Allah ill Allah et les chants de victoire des Albanais saluèrent la retraite définitive des Russes auxquels cette attaque avait coûté 2.000 hommes.

La canonnade reprit plus furieuse que jamais et sans interruption. Un nouveau danger menaçait le fort.

Le 31 mai, on s'apercevait dans les bastions des travaux de mine faits par les assiégeants et la défense prit ses mesures de précaution. Dans les premiers jours de juin, on fit sauter quelques mines, mais sans obtenir de résultats appréciables. Chaque explosion était suivie d'une attaque, repoussée chaque fois. « Encore mines sau^ tées^ mais sur ses fabricants, écrivait Grach, encore assaut, mais toujours manqué et encore victoire, îuais à prix de mort, »

La situation du fort devenait d'heure en heure plus^ critique. Pendant toute la durée de la lugubre nuit du 3 au 4 juin, au milieu de l'apathie inerte des officiers turcs, leurs excellents et dociles soldats travaillèrent avec une ardeur fébrile, sous la direction du capitaine Butler et du lieutenant Nasmith, à construire des réduits en arrière des courtines déjà minées, pendant qu'éclataient audessus de leurs tôtes les grenades et les obus et que, sous leurs

pieds ils entendaient le bruit sourd que faisaient les sapeurs russes dans leurs galeries qu'ils cherchaient à prolonger, et que d'heure en d'heure on attendait et l'explosion qui devait renverser les bastions et l'assaut par lequel les Russes espéraient écraser et balayer la garnison. Les Russes ne purent toutefois faire jouer la mine et donner Tassant qu'au bout de quelques jours. La mine qu'on avait fait sauter le 3 avait endommagé les travaux des^ assiégeants et les dégâts les obligèrent à retarder la solution. Mais le fort était désormais condamné, les courtines des bastions étaient minées et les faibles réduits, les abri.s fragiles qu'on avait élevés un peu plus en arrière ne pouvaient guère servir qu'à permettre à la garnison de donner une preuve de plus de sa valeur et de son énergie. Quelques rares sentinelles, victimes prédestinées, couronnaient encore l'enceinte primitive. Mais la garnison tenue plus en arrière, mal placée derrière des réduits improvisés^ ne pouvait qu'attendre l'apparition des assaillants pour essayer de s opposer à leurs progrès par un corps à corps féroce et désespéré. Quant aux canons ramenés en arrière des bastions menacés, ils pouvaient tout au plus envoyer quelques volées de mitraille contre les têtes de colonne. Les Turcs parlaient déjà d'abandonner ou de rendre la place. Seule l'indomptable énergie des deux Anglais les décida à tenir pendant quelques jours encore ce lambeau de terre labouré par les projectiles et bouleversé par les mines.

Le gouverneur de Silistrie, l'homme qui avait fait sortir du sol tous ces ouvrages, ne devait pas assister au grand duel final. Le 2 juin, quelques instants après avoir reçu du sultan l'ordre du Medjidjé, le doux et héroïque Moussa-Pacha était tué par un éclat d'obus pendant qu'il faisait ses oraisons sur le seuil de sa maison. Le 7 juin, le nouveau gouverneur, Rifaat-Pacha, pénétrait dans la ville assiégée, suivi d'un renfort de troupes fraîches et accompagné de quelques officiers européens.

Parmi eux se trouvait le capitaine Govone qui rendait

tl8 LE GENERAL GOVONE

<;ompte en ces termes au général La Marmorade sa visite à Silistrie ^

« Schoumla, 12 juin 1854... Monsieur le Minvitre, comme

Je vous rai annoncé , fai été à Silistrie avec deux officiers

anglais et avec Crespi- le 7 et le S courant. Arrivé iciy je

nai pas le temps de vous envoyer un rapport détaillé.

Force m'est de me contenter de deux lignes.

On renouvela le 3, mais sans succès^ la tentative du 2 juin faite pour faire éclater lamine sous Arab-Tahia^ et f attaque exécutée par Vennemi échoua complètement. Malgré cela^ la position de la garnison d'Arah-Tahia était extrêmement 4:ritique^ et ce fut à ce moment qu'on put surtout constater dans toute son étendue la démoralisation des assiégeants H la bravoure et la ténacité des Turcs. Je vous donnerai en détail^ 7non Général, la description des réduits disposés par les Turcs avec plus de courage que dintelligence et destinés à leur permettre de se tenir à Arab-Tabia après que les mines auraient fait leur œuvre.

Dès que j'eus vu la position, je constatai du premier coup d'œil qu'on aurait pu aménager un réduit intérieur solide et sûr, dans lequel on n'aurait eu besoin que d'une garnison moins nombreuse et qui aurait pu plus facilement contribuer à la conservation et à la défense de la redoute.

Les batteries russes sont à 100 pas et les tirailleurs ^ 30.

J'en fis part au nouveau gouverneur, Rifaat-Pacha. Il partagea mon avis, qui fut accepté par tout le monde, et ordre fut donné de procéder â l'établissement de ce retranchement. Devant partir le H au soir, j'o/f ris (f aller moi-même en tracer le profil le matin.

V intérieur du retranchement était criblé par les projecliles, surtout par ceux tirés par les batteries plus éloignées. Heureusement personne ne fut touché et seul le capitaine

i. Les détails contenus dans cette lettre qui figure parmi les papiers du général La Marmora et qui m*a été gracieusement prêtée, ont été déjà rendus publics par le général.

2. Le lieutenant Paul Crespi, toscan, du régiment d'Aoste cavalerie, était venu passer au camp quelques semaines de congé.

Builety qui était resté avec moi plus irune demi-heure, fut atteint à la fin dans le dos par une balle de tirailleur qui, ayant déjà trat^ersé la crête d'une tranchée, ne lui fit qu'une forte contusion. Quant à moi, qui restai droit comme un pieu pendant plus d'une heure, occupé à tracer mon ouvrage, seul ou avec quelques soldats, je n'ai rien attrapé, et l'on s^est ensuite réjoui avec moi de ma chance. Un officier anglais, quelque peu jaloux, m'a dit d'un tonde dépit taquin « C'est une honte que de vous exposer ainsi, vous et ces gens-là. L'a, b, c, du métier de l'ingénieur, c'est de se couvrir, » Je lui répondis : (iEtToi, h, c du métier de soldat, c^est de montrer à la troupe du sang-froid. » Et je fis retirer les hommes et je restai seul.

Le soir, on envoya 400 travailleurs pris dans la garnison des autres forts détachés pour exécuter la besogne. Je viens de recevoir de Silistrie la nouvelle que, le 10, les Russes ont fait sauter la mine à laquelle ils avaient vainetnent tenté de mettre le feu à plusieurs reprises. — Ils s'ouvrirent ainsi im passage vers le retranchement dans lequel une colonne, qui avait pu y pénétrer, ne parvint pas à se maintenir . Les Turcs ont perdu une centaine d'hommes.

Il est probable que les Russes, ayant vu qu'on travaillait le 9 au nouveau réduit intérieur, n'ont pas voulu laisser à la défense le temps de t achever ; mais, quand vous aurez lu. Monsieur le Ministre, la description que je vous enverrai de la redoute (rArab-Tabia,je crois que vous aurez peine à comprendre comment il a pu se faire que fattaque du 10 ait échoué. Les officiers qui commandent la garnison voulaient se retirer dès le 7. Maintenant ce nouveau succès donnera le temps de construire le réduit et quand il sera fait, il sera difficile d'enlever la position d'ici à longtemps. Or Arab-Tabia, c'est la tour de San Miniato lors du siège de Florence.

Nous avons eu de la chance de sortir de Silistrie le S, car le 9, les Russes firent une reconnaissance du terrain même par lequel nous étions passés. — On y a tiraillé et, après avoir fait tout le tour de la place à distance respec-

60 LE GÉNÉRAL GOVONE

tueuse^ ils se retirèrent, non sans avoir éprouvé des peries^ assez sensibles.

Tandis qu'ils s'épuisent en efforts inutiles contre Arab-- Tahia, ils poussent d'autre part leurs travaux d'approche^ sur les bords du Danube, où ils sont déjà arrivés à hauteurdu fort Jelauli et même plus au-delà et doii ils se sont déjà: déliés contre les feux de cet ouvrage. Je ne serais peis^ surpris de voir ce fort sauter itn de ces jours si ses défenseurs, avertis cependant du danger, ne prennent pas les mesures indispensables. En somme, diaprés V état des travaux y. je ne crois pas que les Russes puissent ouvrir la brèche avant quatre semaines au moins.

Les alliés arriveront-ils à temps ? La garnison les attend' et les espère de jour en jour depuis trois semaines. — Mais les pauvres diables seront peut-être abandonnés. Ah ! quels généraux! On disait pis que pendre des nôtres en 1848; mais ceux-ci *...

D'ailleurs il n'y a pas là de général eii chef, et, en somme ^ si nous ne sommes pas battus, ce sera pas de notre faute. De toute façon, il me semble, à theure qu'il est, qu'on nesauvera pas Silistrie.

J'ai mal au cœur en vous parlant de ces choses.

J'ai songé un moment à rester à Silistrie, mais jen'avais pas le moindre bagage avec moi. Je compte y retourner si je ne risque pas trop d'y être pris ou enfermé.

Le Pacha de Silistrie m'avait prié, supplié dy rester. Il disait que notre présence valait un corps darmée. Cest gentil, n^ est-ce pas? M. Butler est le principal instrument de la défense; il y récolte une gloire que je lui envie. Ce n est pas un ingénieur, mais c'est un brave.

...Je vous enverrai sous peu un rapport complet^

Pour aujourd'hui, amitiés au colonel Petitti, salut à l'aide

de camp de la part de votre dévoué,

GovoNE.

1. Suivent des informations sur les positions et sur les débarquements^ des troupes alliées.

2. Suivent des données sur les mouvements des Turcs et le projet d'Omer-Pacha de faire des tentatives à lui seul pour délivrer Silistrie.

SILISTRIB 61

JEA, mais ne prendrons-nous pas part à la guerre, f espère ^ue nous y mettrons le nez pour garder notre poste d'enfant terrible, »

Entre temps, le nouveau réduit s'élevait rapidement sous le feu de Tennemi, à 100 pas en arrière de l'enceinte primitive. Les défenseurs d'Arab-Tabia se reprenaient à ^espérer.

« Ah mon cher^ écrivait le 18 juin le colonel Grach au capitaine Govone en lui reprochant d'être parti et en lui faisant le récit de la reconnaissance de cavalerie russe du 9 et de l'attaque qu'on avait repoùssée le 10, voilà les coups manques.

Si vous auriez resté ici {sic)^ la gloire avec tous ses reflets dorés tombera {sic) sur vous; votre présence àArab- Tabia a relevé la force morale de nos gens et tantôt que le nouveau redoute {sic) sera fait^ tout le monde parlera de ceux qui Vont construit; ainsi, mon cher Chengis-Khan^ voilà les coups manques.

Ce sera pour une autre fois^, »

L'officier prussien voyait juste en prédisant l'importance qu'allait avoir le nouveau réduit. Les officiers anglais, qui écrivirent après la mort du capitaine Butler, ne pouvant en revendiquer l'honneur, affectèrent de n'en pas parler. L'ennemi, au contraire, fut plus juste.

Lors du couronnement de l'empereur de Russie à Moscou, en septembre 1856, le colonel comte Petitti et le major Cugia qui accompagnaient le comte Broglia, ambassadeur sarde, en qualité de gentilshommes d'ambassade^ causèrent avec le général Todleben, le célèbre défenseur de Sébastopol, qui, capitaine à Silistrie, était devenu

i. Nous reproduisons ce billet textuellement. Le brave officier prussien était prophète. Diaprés une lettre du comte Nasallif notre attaché militaire à Saint-Pétersbourg, la tradition en Russie attribue maintenant au colonel Grach Tidée de la construction de la redoute.

un an après aide de camp-général pour les services signalés qu'il avait rendus en Crimée. La conversation tomba sur la campagne et sur le siège de Silistrie et le général russe eut avec les officiers italiens le dialogue suivant dont ils rendirent compte en ces termes au major Govone^

« Comment se fait-il^ dirent nos officiers, que Cannée russe ait quitté le siège de Silistrie avant cT avoir obtenu aucun succès? »

« Mais, répondit Todleben, nous avons essayé de nous emparer dArah-Tabia par assaut. Cette attaque de vive force, conduite pendant la nuit, nous coûta beaucoup de monde sans réussir. — On poussa vigoureusement les travaux d'approche contre le retranchement, on multiplia les batteries, on fit jouer les globes de compression ef lorsque nous eûmes préparé un nouvel assaut, on se douta de la construction d\m réduit intérieur de la part des Turcs. Pour s'en assurer, on éleva des cavaliers de tranchée qui plongeaient dans l'intérieur (T Arab-Tabia et on s^assura qu'effectivement le réduit intérieur existait et on dut renoncer au nouvel assaut. »

« SaveZ'Vous, Général, répondirent nos officiers, qui a conseillé et tracé le réduit d" Arab-Tabia?

(( M. Butler, reprit Todleben, cet officier anglais qui était à Silistrie ? »

« Non, mon Général.^ c'est un officier sarde, le major Govone, de r état-major. »

« Eh bien. Messieurs, dites en retournant chez vous au major Govone, que je vais faire un voyage en Europe, que je changerai mon itinéraire de façon à passer par Turin, car je veux faire sa connaissance . »

Pendant que le nouveau réduit sortait de terre, le découragement s'emparait des assiégeants. Après la petite

1. Le compte rendu de cette conversation datée du 8 septembre 1856 est joint au fascicule n* 41 (15 juin 18o4) qui contient la description de Tétai dans lequel était Arab-Tabia et du travail projeté et tracé par le major Govone.

aiïaire du 10 juin, dès qu'ils eurent acquis la certitude de l'existence de ce nouvel ouvrage qui rendait absolument inutiles les efforts déjà faits et les sacrifices qu'ils s^étaient imposés, les assiégeants ne tentèrent plus que desattaques assez molles. Ils avaient perdu la foi dans le succès, cette foi qui, peu de jours auparavant, transportait d*enthousiasme les colonnes d'assaut et les poussait à se précipiter follement, aveuglément sur les bastions où la mort les attendait. Quand bien mOme la construction du réduit n'aurait servi qu'à retarder de quelques semaines la chute de la redoute, la victoire des Russes n*aurait plus amené aucun résultat avantageux pour eux. Silistrie serait tombée entre leurs mains trop tard pour pouvoir leur servir de base d'opération, trop tard pour leur permettre d'empêcher la jonction des alliés.

Les Russes tournèrent alors leurs efforts bien timides, bien affaiblis contre le fort de Jelauli; mais là encore les travaux d'approche, commencés trop tardivement, ne purent être achevés en temps utile. Renonçant alors à battre les forts détachés, les batteries russes qui, depuis que les tranchées s'étaient étendues jusque vers le Danube et à petite distance de Tenceinte, enserraient de tous côtés l'inviolable Arab-Tabia, ces batteries que le développement progressif des travaux d'approche avait permis de pousser jusqu'au pied même de ces ouvrages et qu'on avait même pu établir entre ces ouvrages, ces batteries ouvrirent alors un feu terrible contre le corps de place.

Jour et nuit, elles firent pleuvoir une grêle de projectiles sur les forts, sur l'enceinte et sur la ville même. Mais il ne s'agissait plus là que d'une vengeance aussi inutile que cruelle. Le 21 juin, le brave Butler, frappé quelques jours auparavant d'une balle au front, succombait aux suites de cette blessure. Vingt-quatre heures après, dans la nuit du 22 au 23, le feu cessa tout à coup.

Les assiégés n'osaient encore croire à leur bonheur. Ce fut seulement à l'aube, qu'étonnés de ce long et profond silence ils se décidèrent à sortir timidement de

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leurs abris, à s'avancer en rampant avec la plus grande circonspection jusqu'au moment où, sautant dans les tranchées des assiégeants, ils n'y trouvèrent plus perisonne! Les Russes avaient commencé leur retraite ^

Deux courtes lettres du capitaine Govone informèrent le général La Marmora des derniers événements.

« Schoumla, 24 juin 1854... Les tentatives des Russes contre Silistrie n'ont amené aucun résultat. — Nous venons à finstant de recevoir de cette place fimportante nouvelle ile la retraite des Russes qui ont levé le siège et repassé le Danube.

L'attitude des troupes autrichiennes doit avoir provoqué cette résolution parce que sans cela Vamiée russe serait restée sur position avantageuse et y aurait accepté^ sur la rive droite^ la lutte contre les troupes alliées, et dans de bonnes conditions : égalité ou supériorité du nombre^ homogénéité et imité de commandeinent.

Je n'ai pas le temps de vous donner plus de détails.

Silistrie, 28 (?) juin 1854. — Je suis allé à Silistrie avec Omer-Pacha. Les choses marchent à merveille pour lui, et il le mérite. Mais les armées alliées font pour le moment une triste figure malgré les airs qu'elles se donnent. Que Dieu nous protège des étrangers si jamais nous devons faire quelque chose chez nous. Que fait la diplomatie? 'C'est elle qui a dû causer, amener la retraite des Russes... En somme, nous sommes privés de la grande bataille qui devait se livrer en Bulgarie et f enrage de n'être pas resté <i Silistrie. »

L'ennemi se tenait encore à proximité de Silistrie. Pendant que les premières troupes de Tarmée de secours arrivaient exultantes de joie, les Russes campaient encore sur la rive gauche en face de la place. Mais les hostilités

i. Nous avoDS résumé ici le journal du lieutenant anglais Ballard qui fait suite à celui de Butler.

SILISTRIB 65

avaient complètement cessé; on vivait à Silistrie comme en plein armistice et reffectif des troupes occupant le camp ennemi diminuait de jour en jour. L'orage qui paraissait prêt k fondre sur Fempire ottoman déjà bien caduc s'éloignait du Danube ne laissant derrière lui, comme traces de son passage, que les ruines fumantes et glorieuses de Silistrie criblée par les boulets, mais invaincue.

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