CHAPITRE
La rclraite des Russes de Silistrie marque le point de départ d'une phase nouvelle. D'offensive qu'elle avait été jusque-là, la guerre devenait désormais défensive. Maisles grandes batailles auxquelles on s'était attendu en Bulgarie n'allaient même pas se livrer en Roumanie. Les Russes temporisaient et reculaient, moins peut-être dans la crainte d'un échec qu'en raison de l'attitude de l'Autriche qui, lidèle en apparence à sa promesse cTétonner le monde par son ingratitude^ rendit cependant, quoique indirectement, il est vrai, un grand service aux Russes en occupant les Principautés et en gênant de la sorte, par les doutes qu'inspirait sa conduite, les mouvements des alliés. L'hésitation régna plus que jamais dans les conseils de ces derniers, et on entama de longues et interminables discussions afin de choisir et de déterminer le point sur lequel il s'agissait de frapper le colosse.
Avant d'être définitivement transportée en Crimée, la guerre se traîna dans les Principautés au milieu de tâtonnements stériles et de Tincertitude la plus absolue, et cette période est si peu intéressante, qu'au lieu de la résumer nous avons cru bien faire de nous borner à extraire des rapports et des lettres du capitaine Govone quelques passages qui serviront plus à sa biographie qu'k rhistoire.
« Bilistrie, 4 juillet 1854... Omer-Pacha est retourné le 27 àSchoumla. Les troupes ottomanes sont en marche et se concentrent en trois corps... Mais jusqu'à cette heure, rien n'est encore décidé pour les troupes alliées... A Varna, les généraux qui s'y trouvent avec toutes leurs troupes ignorent encore les causes politiques de la retraite des Russes. Ils ne savent même pas s'ils se replient sur le Pruth ou s'ils vont aller à la rencontre des Autnchiens...
La seule chose que fon sache, c'est que le camp russe de Karalash, établi après la retraite, a été tracé presque entièrement à r ouest du village... Ici, nous vivons comme en temps de paix ou comme en plein armistice.
Je resterai encore quelques jours à Silistrie. Omer-Pacha m'a prié instamment de lui faire tm plan à la planchette de la place et des travaux des Russes, ce qui fait que je travaille 16 heures par jour.
Silistrie, 6 juillet 1854... Je suis toujours à Silistrie à lever le plan, et de la crête des hauteurs j'ai pu voir que le camp russe d'en face diminuait tous les jours... Quand Omer- Pacha est parti d'ici, je lui ai dit en riant : « Oh, si les Russes s'étaient repliés pour marcher contre les Autrichiens, voilà ce qui serait une belle manœuvre. » — Personne n'y croyait et moi pas plus que les autres. Aujourd'hui encore, je pense que, si les Autrichiens avaient voulu intervenir par les armes dans le conflit, ils n'auraient pu faire autrement que de s'entendre avec les allies et de combiner leur action avec eux.
Je ne peux cependant aujourd'hui me défendre (Ftin certain doute. Qui sait si les généraux en chef n'ont pas reçu la nouvelle que la retraite des Russes est due à une intervention de la diplomatie? Ce qui corroborre et confirme mes doutes, ce sont quelques paroles dites par un officier russe à un parlementaire turc. Il a attaqué r Autriche avec tine extrême violence ; il s'est écrié que : '< si r Autriche avait déclaré la guerre à la Russie, il aurait fallu avant tout marcher contre elle, parce
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que cette puissance se couvrirait cTune honte ineffaçable en se tournant contre ceux qui Vont sauvée en i9iiQ^ etc^etc... » Técris au maréchal Omer-Pacha et à mes amis les commissaires anglais et français. Ce n^est peut-être quun vain et chimérique soupçon. Patience. En tout cas, fopération serait digne de la réputation d'un général tel que Paskiewitch.
Les a/liés sont toujours à Varna et ne savent que faire.
Boustchouck, 27 juillet... Nous sommes ici sur le théâtre même de la guerre, et, quand je reçois un vieux journal d^ Europe, je constate que nous sommes d'un demi-siècle en retard sur toutes les nouvelles. La correspondance de Bucharest et les dépêches télégraphiques nous devancent de milliers de kilomètres et nos correspondances doivent bien faire ?nre. Je ne me décourage pas et continue à vous envoyer copie des notes que je prends ici pour l'histoire qu'on écrira plus tard.
C'est une guerre de diplomates. Voici les notes, les contrenotes qui font presser ou lever le siège de Silistrie, qui envoient se promener en Valachie les troupes et le quartier général, et ainsi de suite... C'est une stratégie que nous ne pouvons comprendre.
Je vous envoie, mon général, les quelques nouvelles que j'ai, en pensant que le rideau (Pune vieille comédie de Goldoni, que tous nous savons par cœur, va peut-être se lever. Patience!
Saint- Arnaud déclare et promet au premier conseil de guerre de Varna : que les armées alliées doivent être prêtes au premier signal. On change à trois reprises l'ordre de marche de la division Bosquet qui vient par Andrinople. Les troupes arrivèrent vingt jours après la date convenue. Et un aide de camp du maréchal me dit que la concentration a été si rapide qu'elle constituera un véritable événement de r histoire militaire moderne. Arrive le mometU où il importe de faire d'urgence lever le siège de Silistrie. La garnison attend, soupire, se bat, et sans les complications
politiques du côté de r Autriche, Silistrie aurait probable-ment succombe' trois mois après. ,. Secours de Pise,., comme disent les Toscans. Alors vient la réunion du deuxième conseil de guerre à Varna. J'ignore si on y a discuté le passage du Danube â Roustchouck. Cela nVw a pas l'air; mais ce qui est un fait, c'est qu'Omer-Pacha se décide à l'exécuter vers cette époque. Le passage réussit. Les troupes turques se retranchent sur la rive gauche. On attend les alliés, et on dispose tout en conséquence : de vastes camps retranchés, (les positions très étendues, et ainsi de suite. Mais hier ou avant-hier, Saint-Arnaud écrit que le passage a coûté des pertes sensibles, que ce mouvement lui parait trop aventuré et qu^Omer-Pacha serait aussi bien à Schoumla. Une partie de l'armée française se met en mouvement. Sur la Dobroudja! Saint- Arnaud écrit au maréchal pour lui dire de ne pas mal interpréter ce mouvement, que s'il n'opère pas encore la jonction de son armée avec celle du fiéraskier, c'est parce qu'il aura peut-être l'occasion de frapper un coup immédiat et décisif. Ce langage quelque peu énigmatique peut viser tout aussi bien les quelques cosaques de la Dobroudja. que Sébastopol, dont les Anglais parlent à tout instant. Ce seraient, comme le disent aussi leurs officiers, les troupes anglaises qui seraient désignées pour ce coup. Omer-Pacha continue à se retrancher sur la gauche du Danube et presse la remise en état de Silistrie.
Tout cela démontre pour la millième fois P absurdité qui résulte de la coexistence de trois généraux en chef et permet de prévoir un bel avenir si la guerre doit durer.
Depuis le siège de Silistrie, quand je passe dans les camps turcs, j'ai toujours peur d'être pris pour un allié et il me semble toujours que je vais entendre rire derrière mon dos. Mais ces bons soldats turcs rendent justice à fappui indirect que leur donnent les étrangers et je crois même qu'ils continuent à avoir bonne opinion de nous. Parfois cependant quelque tête chaude me demande : « Eh bien, où est votre armée, est-elle près d'ici ? Pourquoi ne vientelle pas? » Une me reste plus qu'à leur faire comprendre
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que je ne suis ni Anglais ni Français, mais Génois, en admettant toutefois que mes interlocuteurs soient en état de saisir des distinctions aussi subtiles.
Nous nous défions aussi de l* Au triche.,. Si j'étais Fempe-
reur de Russie, avec les 200.000 hommes et plus même
qu'il y a dans les Principautés, au milieu des forces qui me
menacent, mais qtiil sépare les unes des autres, je ne céderais
,pas et je me battrais. Je dis cela par amour de l'art.
J'allais fermer cette lettre au moment même où le parvient une grande nouvelle : le camp russe et toutes les troupes qui y étaient ont disparu le 27 au matin.
BouBtchonck, 19 août 1864... Rapallo est arrivé avant-hier m'avportant votre lettre.
Nous allons marcher sur Bucharest. L'armée d'Orner- Pacha se dirigera dans deux ou trois jours sur cette ville pour pousser encore plus avant parce que, sauf incident ou contre-ordre , on veut imprimer une certaine activité aux opérations...
Bucharest, 26 août 1854... A mon arrivée à Bucharest^ les officiers turcs et étrangers ne parlaient que de la brillante reconnaissance de Buzeo et surtout de la bravoure de notre ex-officier Gardino... Un colonel anglais de mes amis, qui dirigeait cette reconnaissance, m'a dit que Gardino était « un brave de première force »... Cela fera plaisir à toute notre armée...
Bucharest, 2 septembre 1854-. Je vous écris aujourd'hui même par télégraphe de Vienne. — Mais je vous envoie par la poste une amplification de ma dépêche télégraphique.
Comme vous le savez, mon général, les affaires en Asie vont de mal en pis. C'est inutilement qu'on a changé les Pachas, et maintenant c'est Ismaïl-Pacha Mouchir qui a été en fin de compte désigné pour prendre le commande^ ment de l'armée d'Asie.
Ismaïl-Pacha a été blessé au combat de Czetate oi>,
-comme il l'avait fait en Bosnie, en Monténégro et dans dautres guerres, il s'est fait remarquer par son courage tout à fait extraordinaire... Il est épouvanté par les difficultés qu'il va rencontrer en Asie et fort mécontent de la mission qu'on lui a donnée. Il a passé par Bue harest pour conférer avec Omer-Pacha et prendre ses instructions : Il m'y fit appeler par un aide de camp. J'allai le voir et il me fit proposer de raccompagner en Asie. J'étais bien loin de m'attendre à cela. — Maù son aide de camp me pressa. — // me dit que des colonels et même des généraux anglais et français avaient demandé à Ismaïl de les emmener. — Qu'il avait rejeté leurs demandes — qu'il s'était débarrassé de sept ou huit généraux anglais, hongrois, polonais qui formaient le conseil de guerre en Asie et qu'il allait les repartir entre ses troupes — qu'il voulait des personnes de son choix, que je serais le seul officier étranger — qu'évidemment l'existence serait rude, mais que, même s'il n'y avait quune seule chambre^ le mouchir la partagerait avec moi. — Toutes ces choses que le mouchir l'avait chargé de me dire me décidèrent à examiner la question sérieusement. Je répondis que j'écrirais à Turin; mais que, peut-être bien, on ne m'autoriserait à le suivre qu'en renonçant à mon grade, mais que, si on m'accordait cette permission, j'accepterais avec reconnaissance laproposition du maréchal.
L'aide de camp rendit compte à Ismaïl-Pacha qui le chargea de me donner sa parole que j'aurais un commandement. Il ajouta que beaucoup d'étrangers. Dieu seul savait pour quels services, avaient été nommés généraux de brigade et de division et que moi aussi j'aurais un grade élevé près de lui. Ceci me fut dit pour me faire comprendre qu'il s'agissait pour moi du grade de Liva- Pacha (général de brigade).
Je souris; je ne voulais pas de grandes paroles et je déteste le marchandage à moins qu'il ne s'agisse de chevaux. J'aime mieux m'en remettre au destin, et je répétai que j'allais écrire à Turin.
Le Mouchir me fit donner toutes sortes d'indications
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et son adresse, me demanda la mienne, me serra la main et Faide de camp drogman ajouta : « Kommen sie ncr GLEiCH {surtout venez de suite). »
C'est pour cela que je vous ai télégraphié et je voudrais^ si on m'accorde tin congé [temporaire) , pouvoir rejoindre Ismdil-Pacha qui ne quittera Constantinople que dans quinze jours. — Ismaïl est un homme brave, loyal et honnête. Jl n'y a certes pas en lui r étoffe d'un général; mais il a sur les autres Favantage de s'en rendre compte luimême et de vouloir suppléer à son insuffisance en s'entourant de bons conseillers. Je ne sais s'il les trouvera. Il m'a connu à Kalafat, m'a vu pendant plusieurs inois à Schoumla avec Omer-Pacha. fai eu rarement à faire avec lui, mais il m'a dit qu'il avait entendu parler de moi par les soldats d'Arab-Tabia, ce qui m'a rendu tout fier.
Quoi qu'il en soit, comme j'aime les aventures, je m'en remettrai volontiers au destin. Est-ce la fortune qui serait en train de me sourire?
Bucharest, 10 septembre... Monsieur le Ministre, en date du 8 septembre, je vous ai adressé la dépêche télégraphique suivante :
« Maréchal Ismall-Pacha va séraskier en Asie. M'offre grade élevé près de lui. Attends ordres par télégraphe.., de Turin... »
En date du 9, j'ai reçu votre dépêche de Turin le 6 : a à Monsieur... à Hermannstadt. — Dites à Govone, capitaine piémontais à Bucharest, qu'il ne peut accepter et qu'il doit rester à la grande armée du Danube. Je lui écrirai. »
Je crois que les deux dépêches ont été transmises exactement. Je vous remercie donc. Monsieur le Ministre, de votre réponse et vous en suis tout aussi reconnaissant que si rous m'aviez dit : « Allez en Asie, trouvez-y gloire et fortune. Que Dieu vous protège des balles. Revenez avec le surnom de /"Asiatique et nous vous i^ecevrons comme Penfant prodigue. »
Je ne vous cacherai pas que Fidée des triangles que je devrai encore calctder, la perspective du grade de major d'infanterie et puis de la retraite m' ont paru horribles en comparaison des fatigues, des dangers et de la gloire que j'aurais peut-être pu recueillir; mais je suis fataliste et philosophe^ et Rapallo, qui est ici, a été stupéfait de me voir accueillir votre refus avec un sourire. Ce serait peu honnête de ma part du reste s*il en avait été autrement. Mais j'attends avec impatience votre lettre, Monsieur le Ministre,, car je suis sûr d'y trouver le complément des raisons qui,, je le comprends moi-même, ont inspiré votre réponse.,.
Bucharest, 7 octobre 1854... Monsieur le Ministre, j'ai tout disposé pour partir pour la Crimée. Ome?'-Pacha envoie son chef d'état-major complimenter le général Canrobert qui a pris le commandement à la place de Saint-Arnaud mort. Je fais le voyage avec lui et, demain matin, nous^ partirons pour Routschouck et Varna, où je crois que nous pourrons nous embarquer...
... Sébastopol semble être investi; mais on n'a pas de nouvelles détaillées. — Ici calme complet, repos comme en pleine paix. »
La lettre suivante* du major Govone au chevalier L. Incisa di Beccaria, major aux grenadiers, contient sous^ une forme plus concise que les rapports au Ministre le récit de toute la première période du grand siège.
Sous Sébastopol, du 13 au 15 novembre 1854.
(c CiiEK Incisa,
Je te remercie et de la nouvelle que tu me donnes et de' la part que tu prends à ma pro7notio7i. Le Ministre Alphonse [prénom du général La Marmora), m'en avait
1. Au lieu d*ayoir recours à des extraits tirés des rapports au Ministre, nous avons préféré reproduire ici, en raison même de sa concision, une: des nombreuses lettres qui nous ont été si gracieusement prêtées par le général Incisa.
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écrit, il y a deux mois, comme (Finie chose probable , alors -que fêtais bien loin rfy penser, même en rêve ; mais le plus fort, c'est que la chose est faite et que tu sois le premier à me tannoncer. Depuis quelque temps je suis du reste habitué à toutes les émotions, Ismaïl-Pacha, envoyé comme séraskier en Asie, m'a offert un grade élevé, une haute position, la gènéralatetles fonctions de chef d! état-major. Mais Alphonse ne m'a pas permis d'accepter et j*en stds presque content. Omer-Pacha de son côté m'a offert avec insistance la direction de son bureau de correspondance avec les généraux étrangers. C'est pendant que j'attendais à ce propos les ordres de Turin que je me suis décidé à passer outre et à m'en aller en Crimée. Et toi qui croyais que ta lettre me trouverait encore dans les délices de Capoue, dans les loisirs voluptueux de BucharestI Oh, Bucharest! Oh, jardins d'Armide! Et par dessus tout les blondes magyares, les joyeuses filles de la Transylvanie !
Mais ces réminiscences forment un bien rude contraste avec les réalités du présent. Nous campons dans des plaines arides, balayées par lèvent, et pendant que l'ouragan renverse les tentes, la neige fondue et la pluie battante nous glacent jusqu'à la moelle.
J'avais commencé cette lettre le 13 au soir et me proposai de la continuer le lendemain matin. Mais je me suis réveillé, baignant dans l'eau, sous les ruines de ma tente. J'ai mis le nez dehors et je n ai aperçu que d'autres infortunés de mon espèce : mais les plus à plaindre, ce sont les pauvres blessés qu'on avait installés dans de vastes baraques en bois et qui ont dû assister immobiles à la destruction de leurs infirmeries et rester exposés au vent et à la pluie. Aussi j'ai abandonné le camp où je n'avais plus d'abri et je ?ne suis transporté à trois quarts d'heure de là jusqu'à un village où Je viens de passer la nuit du 14 au lô et d'où je reprends ma correspondance interrompue.
Parti de Bucharest le 8 octobre, traversant au galop la Bulgarie, passant par Boustchouck, Schoumla et Varna, otï je me suis embarqué, je suis arrivé le ii en Crimée, à
Balaciava... Le gfnèral français me tfit alors que Séfii Jopol se rendrait dans la huitaine. Le général Burgoyi fhef du génie de Farmée anglaise, était an contraire hee foup moins confiant. Après avoir visité le camp et , tranchées et examiné la place, je ne puis partager les esj Tances que Con avait conçues, et qui faisaient croire q 5 0 6 Jours suffiraient pour amener la reddition de place. A mon avis, on a commis une grosse faute n'attaquant pas Séhaslopol de vive force aussitôt après brillante victoire de l'Aima, parce que, pendant que ne ouvrions la tranchée, les Russes conslrtiisaienl en i iliii d'ceil leurs batteries et leurs épaulemenls. Enfin 17 octobre, presque un mois après l'Aima, les batteries f attaque étaient prêtes et ouvraient le feu. Mais les lius^ avaient été plus vite en besogne que les assiégeants, opposaient pour le moins 180 bouches â feu aux 130 cano amenés en position par les alliés. Il en résulta que louvi ture du feu produisit des effets tout autres que ceux qu vivait espérés. Le 17, deux magasins à poudre sautaient tille, deux dans les batteries françaises, et un caisson chez Anglais; on avait fait un feu d'enfer queles Français dure cesser avant midi et qu'ils nepurent recommencer que le I A partir de ce moment, feu général de tous côtés, lO.OOÛ 12.000 coupi par jour.
L'expérience du 17 mit fin â toutes les illusions et don raison à mon portefeuille où j'avais noté que nous aurions an moins pour un mois. C'est à partir de moment que commença le siège en règle. Les Anglais, sa avancer d'une semelle, entretinrent le feu de leurs batter chargées de faire une diversion, et les Français poussèrt m avant la 3* et la 3' parallèle à travers un terre rocailleux où îl leur fallut souvent faire jouer la mine ei servir du pic pour creuser la tranchée.
Le premier épisode qui interrompit la monotonie du siè fat tattaque dirigée par les Musses, le 25 octobre, sur ligne de redoutes qui couvre le port de Balaclnca. Afin ^'épargner de trop longues ^descriptions et satisfaire l
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goût pour les croquis^ je t^en envoie tin de toute la positiofiy. que fai fait de mémoire et dont je ne te garantis pas l'exactitude géométrique K
Ces redoutes avaient été faites par les Anglais qui^ se fian t à leur courage^ avaient négligé les précautions les plus élémentaires et avaient tra^é les profils de ces ouvrages de telle façon qu'on pouvait y entrer avec de la cavalerie. Ces redoutes 1, 2, 3,4^/5 étaient dé fendues par 200 Turcs chacune et armées de2à 3 canons anglais de gros calibre. Les Russes attaquèrent cette ligne tracée en avant du camp retranché occupé par les armées alliées et perpendiculairement à la ligne d'opérations^ cette ligne destinée à couvrir Balaclava, le dépôt et les magasins des Anglais situés à V intérieur de ce camp.
Débouchant du point 6 dans la vallée de Balaclava, les Russes se portèrent vivement entre les redoutes mêmes avec une ou deux brigades d'infanterie (8 ou 16 bataillons) et deux régiments de cavalerie. Les redoutes furent enlevées en un clin d'œil et une quarantaine de Turcs, blessés à coup de lances dans l'intérieur même de ces redoxites. Les Turcs se retirèrent et rartillerie, enclouée par les canonniers anglais, resta dans les ouvrages.
L'infanterie russe s'arrêta derrière la redoute numéro 7, y mit de Tartillerie pour battre la deuxième ligne numéro 2 qui couvrait Balaclava. La cavalerie russe poussa en avant et se porta contre cette deuxième ligne. Un de ses régiments (n° 8) qui se disposait à charger cette deuxième ligne ^ accueilli par le feu bien dirigé d'un bataillon écossais (n" 9) soutenu par quelques canons, dut se retirer au galop. L'autre régiment russe (n° 10) continuait à s'avancer, lorsque la cavalerie anglaise {campée sur les points ^l et 12) le chargea de front et de flanc. On se sabra pendant 5 à 6 minutes jusqu'à ce que le régiment russe se retirât.
Il y eut là une magnifique jnêlée que je pus contempler des hauteurs de la ligne d'opération qui dominent la val-
i. Voir le croqui!» à la fin du volume.
lée et ou se trouvaient lord Raglan et le général Canroàert. Les Russes reculèrent de 200 pas^ puis ils firent front et se reformèrent. Nous nous attendions tous à voir cette cavalerie renouveler sa charge^ lorsque nous vîmes les Russes continuer leur mouvement de retraite. Leur infanterie et leur cavalerie refusant leur droite firent un changement de front à peu de distance des redoutes \ et 2 que les Russes, maîtres de 7 canons anglais, continuèrent à occuper. Ils prirent alors une ligne de bataille (13) qui barrait la vallée.
Dans cette charge de cavalerie contre cavalerie, les Russes ne laissèrent guère que trente hommes sur le terrain sur un effectif total de 1.000 hommes et les Anglais neurent sur 7 à 800 hommes que deux à trois tués et quelques blessés qui purent rester à cheval. Ces mêlées ne sont donc pas chose aussi terrible,
A ce moment les affaires semblaient être rétablies et^ avec de Pinfanterie et de Partillerie manœuvrant comme nous le faisons dans nos manœuvres de cavalerie à Novare et à Casale, il aurait été aisé d'obliger l'ennemi à s'en retourner par où il était venu.
Malheureusement on le laissa achever son changement de front sans lancer contre lui la cavalerie anglaise qui C aurait alors facilement rompu, — Ce fut seulement quana les Russes eurent terminé leur mouvement, qiiun aide de camp du chef d'état-major anglais, le capitaine Nolan, des hussards, un ami à moi, apporta tordre écrit à la cavalerie anglaise, qui se trouvait à ce moment au point 14, de charger l'ennemi, de lui reprendre les 7 canons qu'il avait enlevés et de s'emparer de son artillerie.
L'ennemi avait établi une batterie sur son front, en avait mis une autre au point 15, et une dans les redoutes 1 et 2. On avait laissé passer le moment favorable pour exécuter la charge. Mais je sais que Nolan, jeune écrivain militaire, qui s'était occupé de questions de tactique de cavalerie, provoqua lui-même cet ordre qui arriva trop tard, et il répondit avec une certaine arrogance à
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lord Liigan qui, commandant de cette cavalerie^ lui fit à ce propos de justes observations.
Lord Lugan, formant alors ses cinq régiments de cavalerie légère (650 hommes en tout) sur deux lignes, donna l'ordre de charger, »
A ce moment, le major Govone, qui avait jusque-là suivi en spectateur du haut du plateau les difTérentes phases de la lutte, descendit dans la plaine et rejoignit la Light Brigade au moment où elle recevait l'ordre néfaste d'exécuter cette chevauchée restée légendaire. Dans son rapport au Ministre^ plus complet sur ce point que sa lettre que nous laissons momentanément de côté, Govone décrit dans les tçrmes suivants la charge qui devait coûter à l'Angleterre la Heur de sa cavalerie légère et procurer aux Russes les avantages matériels et moraux résultant d'une victoire inattendue :
« La cavalerie anglaise n hésita pas à se porter en avant. Elle se composait du W lanciers et du 13* dragons-légers^ qui formèrent la !'• ligne, des 8" et iV hussards et du 4* dragons-légers qui formaient la 2* ligne,
La première ligne avait à peine parcouru deux cents pas lorsque les batteries de droite, de gauche et de front ouvrirent un feu croisé terrible avec leurs trente bouches à feu.
Les premières volées d'obus, de boulets et de shrapneh passèrent un peu au-dessus des lignes, mais aussitôt après une grêle de mitraille et de projectiles de toute espèce,, soutenue par le feu constant de Vinfanterie, s abattit sans interruption sur toute la ligne de la cavalerie anglaise. Chaque coup portait et renversait des files d'hommes et de chevaux. Les survivants continuaient à charger sans qii*un seul d entre eux songeât à ralentir le galop.
La cavalerie anglaise (!"'• et 2" lignes) dépassa malgré ce feu terrible la batterie de droite, puis celle de gauche
1. Cet extrait est emprunté au rapport envoyé par le major Govone au Ministère, 27 octobre 1854 (Archives de TEtat-Major).
qiii la prit alors de flanCy arriva presque détruite sur la batterie de fronts sabra les artilleurs sur leurs pièces, dépassa cette même batterie et perça jusqu'à travers les lignes russes massées plus en arrière.
Le 17* lanciers ne comptait plus que quelques hommes; le 4* dragons avait laissé par terre plus de la moitié de son monde. A ce moment^ comme tm régiment de lanciers russes et une colonne d'infantene se disposaient à couper la retraite au premier de ces régiments^ les débris des dragons rejoignirent les quelques lanciers et, formant un groupe de 100 chevaux, se jetèrent en désespérés sur les cavaliers et les fantassins russes quils culbutèrent. Ils se retirèrent ensuite sous le feu que faisaient pleuvoir sur eux les pièces des redoutes.
La batterie russe qui couvrait le front n^ avait plus de canonniers, et était réduite au silence : celle de gauche avait été délogée par un escadron de chasseurs cT Afrique qui Pavait chargée après avoir, au prix de quelques pertes, sabré son soutien.
Cette charge de la cavalerie légère anglaise constitue tm fait aussi exceptionnel que singulier : sans but et sans résultat, elle a donné une preuve admirable de l'héroïsme de cette cavalerie à laquelle elle a coûté la presque totalité des cavaliers qiii rexécutèrent.
Du 17* lanciers, 45 hommes sur 145 sont seuls revenus, avec 3 officiers sur 10; 4 officiers ont été blessés et les autres sont restés sur le terrain de la charge. Le 13" dragonslégers n^a plus que 30 hommes sur 120 et a perdu Z officiers sur 8. Le 11* hussards ne se compose plus que de 60 hommes au lieu de 165 qu'il avait à cheval le matin, et 4 de ses 6 officiers ont été blessés. Au 4" dragons, on ne compte plus que 40 d 50 hommes au lieu de i20.2 de ses 10 officiers ont été mis hors de combat. Le 8' hussards a laissé Htr le terrain plus de la moitié de son effectif. Tels sont les chiffres qui m'ont été fournis le lendemain de la charge. On peut donc dire que sur les GôO cavaliers qui ont chargé, 450 environ sont restés sur le terrain. Ces pertes montrent
^0 LE GÉNÉRAL GOVONE
4ju€la été le courage de ces régiments et sous quel feu terrible ils ont pu pousser à fond une charge de 2.000 à 2.500 mitres.
Le lieutenant Landriani^ du régiment de cavalerie Piémont-Royal et le soussigné étaient à la droite de la première ligne pendant cette charge^ mais ils n'en ont pas vu la fin. Le lieutenant Landriani blessé^ et dont le cheval fut tué à ce moment^ tomba à 400 ou 450 pas de la batterie établie sur le front des Russes. Quant à moi, légèrement atteint à l'épaule, fai eu le même sort 50 ou 100 pas plus loin, où mon cheval a été blessé. Le lieutenant Lan-driani, resté sur le champ de bataille^ est probablement prisonnier des Russes à C heure qu'il estK Pour moiy fai pu me retirer à pied.
On a vivement critiqué ensuite V ordre donné à cette cavalerie, mais on na pas marchandé fadmiration à celte admirable troupe. Le capitaine Nolan^ des hussards^ auteur d'un traité sur la cavalerie et auquel on attribue la responsabilité de cette charge, a été un des premiers qui fut tué. Ce mouvement inconsidéré à assuré à l* ennemi un /ivantage réel. Il est resté toute la nuit sur les positions 'qu'il conserve encore et qu'il fortifie. »
« Demandez à Gozzani, continue Govone dans sa lettre au major Incisa que nous avons un moment laissée de côté, <Ies détails sur cette charge exécutée sous les feux croisés de 30 canons et à laquelle Landriani, de Piémont-Royal et moi, descendus dans la vallée, nous avons pris part à la droite de la V* ligne! Ce pauvre Landriani blessé et resté sur le terrain est pour le moment prisonnier. Je n'ai pu lui venir en aide, parce que, blessé moi-même 100 pas plus loin et à 300 pas de la batterie de front, fai failli être
1. Le lieutenant Joseph Landriani (de Milan} avait fait avec le régiment Piémont-Royal la campagne de 1848-1849 et suivait comme volontaire là cavalerie anglaise. Blessé grièvement à Balaclava, il fut fait prisonnier par les Russes. Mais il s'acquit parmi eux tant de sympathies qu*il fut remis en liberté sans échange. 11 ne put reprendre du service et mourut en 1858 •des suites de sa blessure.
piétiné par la 2* ligne et fait prisonnier, fai dû me retirer à pied^ mon cheval blessé ne pouvant plus me porler^ souffrant assez vivement d'un coup à C épaule qui m^ avait enlevé une partie de mes épaulettes pendant qu\me volée de mitraille emportait ma casquette. J'ai éprouvé beaucoup de chagrin de ne pouvoir porter secours à Lan- Jriani que fai vu étendu à terre, le sourire aux lèvres, mais f avais au moins 2.000 pas à faire à pied pour rejoindre les nôtres.
La pluie de balles^ de mitraille et de boulets qui s'abattit sur cette pauvre cavalerie était si drue que Nolan fut lue des premiers^ que lord Lucaîi fut blessé aux jambes pefidant que son aide de camp était tué à ses côtés. Cest à peine si, sur les 650 cavaliers qui ont chargé, il en est reven u 200. La plus grande partie des officiers , \ 2 d'entre eux sont restés sur le terrain et presque tous les autres ont été b/essés. Malgré cela, ces 200 cavaliers arrivèrent sur la batterie, sabrèrent les canonniers, dépassèrent les lignes de f infanterie russe massée en arrière de cette batterie et quand, au moment de revenir sur leurs pas, ils virent un régiment de lanciers ennemis et de Vinfanterie se disposer à leur barrer la route, ils se jetèrent sur cette cavalerie, renfoncèrent et traversèrent ensuite les lignes de l'infanterie. Quelle cavalerie /
Ainsi se termina la journée du 25. Mon épaule qui m'a fait assez vivement souffrir pendant quelques jours est guérie et je ne me ressens plus des douleurs que j'ai eues dans tout le corps. Ce n'était rien.
Le 26, les Russes sortirent de la place avec quatre bataillons dinfanterie et attaquèrent la 2° division anglaise (a) qui repoussa brillamment cette attaque et infligea à l'ennemi une perte d'au moins 3 à 400 hommes.
Puis, nous retombâmes dans le siège. Pendant que îious gaspillions notre poudre, les renforts russes veruint de Bessarabie étaient arrivés sur les lieux et nous étions bloqués dans notre camp. C'était tout le /P corps d'armée {général Dannenberg) qui, s' ajoutant aux autres troupes gui étaient déjà àSébastopol, constitue un total d'au moins
82 LE GENERAL GOVONE
70 à 75.000 hommes, Nous^ nous en avons au plus 60.000 y compris 8.000 Turcs.
Alors le 5 novembre *, à F aube ^ les 10*, 1 1* et 17* divisions et une partie de la\&*^ soit 40 à 41.000 hommes débouchèrent de la vallée de la Tchernaia au point 16, prirent position et attaquèrent la 2' division anglaise a qui s'établit au point 17 où existaient deux petits épaulements armés a'une batterie de deux canons qui, du point 18, battent la vallée de la Tchernaia.
L'extension totale du front était att plus de i. 500 mètres; la 2*' division se composait à ce moment de 2.500 hommes^ qui furent successivement portés à 5, 6, et 7.000 hommes^ grâce aux renforts envoyés par la division légère à la 4" division et par la garde.
Ces troupes opposèrent une résistance opiniâtre aux Russes qui, regorgeant de troupes massées sur un espace aussi restreint, lancèrent de front colonne sur colonne contre les épaulements 17 et 18 et, débouchant de la vallée, se portèrent par les ravins contre la batterie 18. Mais, après trois heures de lutte acharnée, les Anglais épuisés par la violence de ces attaques durent plier et les Russes, maîtres des épaulements 11 et 18, ouvrirent de là le feu contre le camp de la deuxième division établie au pied de ces ouvrages.
1. Le major Govone envoj^a au ministre une relation de la bataille d'Inkermann, que nous nous dispensons de reproduire.
« Cher Major y écrivait à Govone, le 28 novembre 1S54, le colonel Petitti, tout le monde attend ici avec la pliAS grande impatience vos lettres^ que lisent avec le plus vif intérêt les membres de la famille royale^ les ministres et les personnes capables d'apprécier leur valeur. Le rapport qui a le plus intéressé fout le monde est celui de la bataille du 5, livrée près des t*uines dlnkevmann. Elle a été immédiatement insérée au Journal officiel et a fait connaître ce glorieu.r fait d'armes bien avant Van^ivée des rapports officiels de lord Raglan et du général Conrobert. Grâce à la clarté de votre relation^ nous avons pu nous faire ici de celte a/faire une idée bien plus précise et plus complète que celle que Von en a jusqu'à présent en France et en Angleterre... »
« Cher Major ^ écrivait à son tour La Marmora, le i8 décembre 1854, Petitti vous a dit que votre rapport sur la bataille d'Inkermann a fait fureur. J'étais au Conseil chez le roi lors de son arrivée. On Va lu avec intérêt. Sous Vavons fait insérer au Journal officiel, à Vextréme satisfaction du public et de nos officiers... »
Ce fut précisément en ce moment critique que la deuxième division française (8 à 9.000 hommes) entra en ligne pour soutenir la droite des Anglais. Jusqu'à cet instant , cette deuxième division était restée au point h, parce que les Russes sortant de la vallée (n. 13) s'étaient avancés contre la ligne d'opération^ avaient mis en batterie 32 à iO pièces de canon et ouvert le feu pour faire croire à une attaque.
Les généraux Bourbaki et Bosquet^ laissant à gauche lesépaulements il ^se portèrent successivement avec quelques bataillons contre la batterie 18 avec une telle impétuosité fju'ils la reprirent et arrêtèrent le înouvement des Russes qui y aveugles par la fumée et le brouillard, furent chargés n rimproviste à la baïonnette. La lutte devint alors plus sanglante et plus épouvantable que jamais. La batterie 18 fnt prise et reprise plusieurs fois. Bosquet cerné et entouré se faisait jour à la baïonnette pour s'élancer de nouveau à la charge et les faibles bataillons anglais se jetaient, eux aussi, sur les masses russes, les fusillant à bout portant et se frayant le chemin à la baïonnette à travers les cadavres amoncelés. Vers une heure, les Russes se retirèrent...
Oh! comme j'aurais votdu voir lancer à ce moment deux ou trois régiments français, quelques troupes fraîches sur les derrières de cette armée en déroute. Oh! combien j'espé^ rais voir attaquer la place de vive force pendant la nuit qui suivit la défaite de l'armée de secours.
Mais ces vœux, ces souhaits que je formais avec quelques amis ne se réalisèrent pas. Im inctoire n'eut qu'un résultat défensif et moral et nous sommes toujours encore devant Sébastopol, défiant les intempéries et attendant des renforts *...
... Bosquet a eu un cheval blessé sous lui, Canrobert est blessé légèrement, quatre ou cinq des douze ou quinze officiers de son état-major ont été touchés. Moi, je suis sain et sauf^.
i- Suit rénumération des pertes. 7 généraux anglais (dont 3 tués) et plusieurs généraux français figurent sur cette liste. 2. Le major Govone avait accompagné ce jour-là cet état-major.
84 LE QÉNERAL OOVONE
Quand les renforts arriveront^ il est certain que Pan tentera fattaque de vive force. Pourvu que nous ayons le temps!... Dieu veuille que ce soit bientôt!
Je Cai écrit bien des pages sur ces affaires que je dois répéter à tous mes amis. Cest une espèce de circulaire qu'il me faut rédiger afin de satisfaire leur curiosité. Maintenant je repense aux détails que tu m'as donnés de la mort (f Adrien Revel. Ce malheur m'a attristé plus que tu 7ie te le figures parce que j'ai été quatre mois avec lui à Vienne... Je connaissais son îioble cœur, son caractère si franc et si loyal qu'on ne retrouve pas facilement en ce monde... Toi et Gozzàni, vous me domiez de mauvaises nouvelles... Quant à ce qui est des Piémontais qui sont ici y il s'agit de faire une sélection parmi eux. Les aventuriers... font le désespoir du pauvre baron Tecco. Les autres ^ tels que Crespi, Rapallo^ Landriani étaient des modèles d'honneur, de bonne conduite, de courage et jouissaient de la sympathie de tous, Turcs et Français. Gardino, ancien officier de Savoie Cavalerie, un pauvre malheureux, a étonné par ses traits de courage et par sa bravoure les Turcs et les étrangers qui font vu à l'œuvre. Et l'on peut dire que nous autres, les Piémontais, nous avons damé le pion à tous les étrangers qui étaient avec Omer-Pacha. »
Les extraits qui suivent, empruntés aux lettres adressées au ministre, ont trait aux événements des semaines subséquentes.
« 13 novembre 1854... Sous Sébastopol... Après la sanglante bataille du 5... rien d'impo?*tant à signaler.
On a laissé échapper F occasion de terminer la campagne; on a attendu des renforts dont une partie seulement est arrivée et dont le reste arrivera plus tard et jusqu'à ce moment il ne faut pas s'attendre à grand chose. L'armée russe battue n'est guère en état d'entreprendre une opération sérieuse, et, de notre côté, on semble décidé à laisser les choses suivre leur cours. L'événement guoti-
dien^ c'est la canonnade entre la place et les assiégeants qui continue comme depuis le premier jour de Vattaque.
Vabsence d'unité dans le commandement des armées alliées porte ses fruits*: on hésite; les conceptions sont lentes et incertaines et ont pour conséquence des manœuvres tardives^ et parfois même mauvaises^ au moment de Paction. Rien de plus étrange que de voir une bataille dirigée par deux généraux et des troupes de différentes nations qui n entrent en action quau moment choisi par leur chef, . .
17 novembre 1864...* La bataille du 5 m'inspire les réflexions suivantes :
La principale qualité de Parmée anglaise est la solidité. Elle a déjà étonné par cette solidité farinée française à la bataille de l'Aima oi\ elle attaqua^ de front et en ligne et en s'at^ançant à pas lents, les batteries russes qui battaient de leurs feux croisés un terrain légèrement incliî^é particulièrement favorable au tir utile de f artillerie, C est pour cette raison que certaines divisions ont éprouvé des pertes énormes. La charge de la cavalerie légère à Balaclava, le 25 octobre, n'a pas été moins étonnante, et les pertes ont, elles aussi, été relativement énormes. Enfin, le o novembre, où les Anglais n'eurent en ligne que ie. 100 hommes selon les uns, et l.iJOO d après les autres, l'infanterie et C artillerie anglaises donnèrent une nouvelle preuve de leur extraordinaire solidité en résistant pendant des heures à des masses six ou huit fois plus nombreuses, et cela, sans se laisser ébranler par la mise hors de combat de la moitié, ou du tiers au moins, de leur effectif.
Mais dans chacune de ces circonstances les Anglais ont fait voir, et ils le reconnaissent eux-mêmes, qu'ils sont bien inférieurs aux Français dans l'art de la guerre, A l'Aima, ils ont attaqué de front des batteries qu'il leur était facile de tourner. A Balaclava, ils ont chargé des batteries flanquées par dautres batteries et des troupes en ordre par-
1. Extrait du journal du siège que le major Govone envoyait au Ministère (ArcKivcs de rEtflt-Major).
86 LE GENERAL GOYONE
faity après avoir laissé échapper quelques instaiiis auparavant l'occasion favorable dont ils auraient dû profiter. A Inkermann^ ils se sont laissé surprendre, nont pcLs reconnit [importance et la gravité de l'attaque et refusèreni dans le principe le concours des Françuis qui ne purent pour cette raison entrer en ligne que lorsque les Anglais avaient déjà perdu leurs positions.
L'infériorité, Pinsuffisance qtion remarque chez les officiers se retrouvent aussi chez le soldat qui ne sait ni se débrouiller, ni se nourrir, ni s'établir au camp, ni se créer un abri dans la tranchée comme le soldat français. Enfin elles existent encore au même degré dans les services administratifs.
L'armée française a été dans toutes ces circonstances admirable d'élan et a émerveillé les Anglais,
Elle a une tactique de combat toute différente. Elle est capable de reprendre au pas gymnastique et par de vigoureuses attaques ce qu'elle ne saurait pas conserver par une résistance passive.
Les deux armées se complètent réciproquement; mais les pertes des Français seront toujours relativement moindres que celles que subiront les Anglais.
Enfin le savoir et l habileté des généraux, des commandants de régiment et de bataillons et même de la plupart des officiers subalternes de Varmée française facilitent [exécution des sages et intelligentes dispositions du général en chef,
2!i novembre... Les choses sont toujours stationnaires. On attend toujours l'arrivée des renforts ; mais s'il m'est permis d'exprimer mon opinion, quand ils seront arrivés, nous serons moins forts que nous ne fêtions le lendemain de la victoire du 5 novembre. Si je considère d'autre part les renforts reçus par les Russes, l'état de la place qui se transforme de façon surprenante par rétablissement de nouveaux ouvrages, la rigueur et les changements de la température, qui peuvent nous être funestes, j'en viens
fatalement à me demander comment on pourra se tirer de là. En tout caSj il faudra pour cela verser bien du sang *.
l*' février 1855... Je vois dans les journaux qu'un corps de 15.Ù(X) Piémontais sous les ordres du général La Marmara partira pour r Orient, La nouvelle est-elle vraie?
Eh bien! je me dépêche de compléter la liste des petites observations qui^ me basant sur ma coîinaissance de ces pays et surtout sur C exemple des Français^ me paraissent devoir être utiles à nos troupes. Je les note au fur et a mesure qu'elles se présentent à ma mémoire.
Oh^ de grâce. Monsieur le Ministre, qu'on ne parte pas^ si Pon doit partir, avant d'avoir tout ce qu'il faut sous la main, et cela parce que Pon va lancer nos troupes dans un pays où ton ne trouve rien et oà les maladies auraient bientôt fait de les détruire. Nous avons sous les yeux r exemple des deux armées et surtout des Anglais!... »
Telle est la dernière lettre adressée à La Marmora par le major Govone qui entrevoyait enfin la possibilité de faire bénéficier Tltaliede Texpérience qu'il avait acquise pendant ces deux années de guerre. Cette lettre se croisa avec celle du Ministre lui prescrivant de se rendre à Constantinople poury prendre de concert avec le baron Teccoles dispositions nécessaires pour recevoir les troupes piémontaises. La Marmora, lui confirmant la nouvelle donnée par les journaux, lui écrivait le 15 janvier 1855 :
« Mon cher Govone... Puisque vous désirez qu'on régularise votre position, afin de la bien établir je viendrai avec
i. Nous laissons de côté nombre de lettres relatives à Thistoire du siège 4)u contenant des renseignements demandés par La Marmora en prévision «Pune intervention possible des Piémontais ayant trait aux règlements, à l'administration, à Tarmement des armées alliées. Beaucoup d'autres informations transmises par Govone lui ont été dictées par le maréchal Canrobert, qui indiquait dans ces notes tout ce dont il importait de munir les Piémontais.
15.000 hommes rejoindre farmée anglo- française. Plaisanterie à part, nous avons signé le traité d'alliance,., »
De Constantinople, le major Govone partit pour Tltalie afin d'accompagner à Paris le général qui désirait Ty avoir à ses côtés pendant qu'on préparait Texpédition. Govone retourna avec lui en Crimée dans les premiersjours de mai.
II y retourna cette fois avec presque tous ses amis et ses correspondants habituels. Sa correspondance devint forcément plus rare à cette époque pendant laquellenous emprunterons les extraits suivants aux lettres qu'il adressa au comte Louis de Buri, lieutenant de cavalerie*^
Du campf sous Sébastopol, 30 juin 1855.
« Très cher Buri^
Tai reçu avant-hier ta bonne lettre. Vous autres dans la patrie, avec les amis et les belles dames de vos pensées, vous êtes gais et heureux» Le soleil se lève en souriant, et se couche doucement et amoureusement, La vie est belle. Nous, nous vivons ici entre le choléra et le typhus, désolés de la perte de nos camarades; nous comptons nos morts par milliers sans que la gloire des combats compense toutes ces tristesses,..
Je te remercie des nouvelles que tu tn'as envoyées.,. Ici les choses marchent assez vite et on fait une telle consommation d'officiers que tu ne tarderas pas à passer capitaine. Tai transmis tes amitiés à Baibo, Colli, Galliy à tous ceux de tes amis que /ai vus jusqu'ici. Tous me chargent de leurs amitiés pour toi et ont été contents de voir que tu ne les oublies pas. Octave Ralbo est chef de notre popotte à laquelle