‹ Mémoires (1848-1870) (volume 2)Chapitre 20 sur 73 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SAN MÂRTINO

Le 20 avril 1859, à cinq heures et demie de raprès-midi, le baron de Kellersberg et le comte Ceschi di Santa Croce, qui avaient apporté à Turin Fultimatum autrichien, recevaient la ferme et digne rt^ponse du comte de Cavour. Une heure après, ils partaient pour Milan escortés jusqu'à la frontière par le lieutenant-colonel Govone^

La guerre éclatait enfin, cette guerre espérée, désirée depuis si longtemps, cette guerre que le Piémont n*avait cessé d'appeler de tous ses vœux pendant que la diplomatie s'elTorçait sincèrement de chercher une solution pacifique, cette guerre enfin, en vue de laquelle on se préparait depuis tant d'années.

Le lieutenant-colonel Govone avait été un des artisans les plus actifs de cette grande œuvre. On Tavait, dans les derniers mois, chargé de compléter les études et les calculs destinés en partie aux allies du Piémont, de prendre les dispositions relatives aux armements, les mesures propres à assurer en cas de guerre la jonction de l'armée sarde et celle de Tarmée française, et c'était encore à lui qu'on avait confié le soin d'organiser et la mission de diriger le service des renseignements. Grâce au patriotisme des populations qui étaient déjà de cœur

1. Cf. CiiiALA. Lettere di Cavout% vol. III, p. cxLvii; et Mariani, Guent delVIndipendenza^ vol. III, p. 381.

acquises à la cause de l'unité italienne, il avait pu, non sans peine et quoique incomplètement, tendre sur le royaume lombard-vénitien un vaste réseau d'informations. Les renseignements sur les effectifs des Autrichiens, sur la position de leurs troupes, sur l'arrivée incessante de renforts qu'on cherchait à cacher, venaient tous aboutir à Turin. Et ce furent ces informations qui, recueillies d'après des instructions claires et précises, coordonnées, contrôlées et complétées méthodiquement, permirent de connaître la force, la composition, la répartition des forces adverses, de suivre jour par jour le renforcement lent, mais formidable et continuel, des masses qui se concentraient de l'autre côté de nos frontières.

Maintenant les Autrichiens ne se contentaient déjà plus de menacer le Piémont ; ils prenaient l'offensive — ils envahissaient le territoire piémontais. Mais en s'avançant les colonnes autrichiennes laissaient derrière elles des postes vigilants de carabiniers dont elles ne supposaient pas l'existence, postes qu'on avait habilement disposés sur toutes les routes d'invasion, et auxquels on avait donné l'ordre de se laisser dépasser, de signaler, après avoir évalué leur force, la marche des corps de troupes de Tenvahisseur, et de recueillir tous les éléments d'information qui, une fois mis en ordre et bien interprétés, devaient permettre à l'état-major d'arriver à connaître les mouvements de l'ennemi et à pénétrer ses projets*. Des sous-officiers et des maréchaux des logis de Tarme, choisis parmi les plus sûrs et les plus intelligents, munis à temps d'instructions écrites et verbales leur expliquant la mission qu'ils avaient à remplir et les préparant à leur rôle, avaient été, avant la déclaration de guerre, postés dans des maisons choisies à cet effet le long des grandes routes. Ils devaient de là se rendre un compte exact de la force des

1. Cf. Instructions envoyées par le lieutenant-colonel Govone, le S aTiil 1859, aux officiers d*état-major employés sur la frontière (Documents existant aux archives de Tétat-inajor).

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colonnes qui défilaient sous leurs yeux, en informer immédialement et au fur à mesure le Ministère, soit en lâchant sur certains points des pigeons voyageurs, soit à Taidede messagers, de douaniers, de contrebandiers, etc., rester aussi longtemps que possible sur les derrières de Tarmée autrichienne, afm de faire connaître la direction suivie par les colonnes, et enfin rejoindre notre armée par des voies détournées. C'était là une besogne difficile et périlleuse dont les carabiniers s'acquittèrent avec leur dévouement et leur intelligence habituels.

Grâce aux dispositions prises avec un soin minutieux qui avait tout prévu, on ne se trouva plus, au début de la guerre, plongé dans celle ignorance complète des forces et des mouvements de Tennemi qui avait été si fatale à Tarmée sarde à deux reprises, en 1848 et 18i9 et qui devait Têtre de nouveau en 1866. Si l'écrasante supériorité numérique des Autrichiens inquiétait à bon droit le cornmandement, celui-ci échappait, cette fois du moins, au redoutable danger de Tinconnu, à celle inquiétude énervante qui accroît en général au début des campagnes les difficultés de la tâche qui incombe à la stratégie. L'épée du Piémont s'engagea dès le principe avec Tépée de l'adversaire qui la recherchait, et prête à la parade, elle put tâler le fer.

a Jamais, écrivait le colonel Fabris*, /e commandement d'une armée na disposé de renseignements plus sûrs et phis précis et jamais peut-être il n'a mieux montré quà ce moment quil ne savait pas s'en servir. >;

1. Nous devons nombre de renseignements sur cette période au colonel Cecilio Fabris, auteur d'importants ouvraf^es militaires et auquel nous avons posé à ce propos la question suivante :

« Que peut-on déduire de Tétude de la campagne de 1859 en ce qui a XthU au fonctionnement du service des renseignement, à la valeur et à Tetlicacité des dispositions adoptées et aux résultats obtenus? »

Sa réponse est ainsi conçue :

« Le service des renseignements pendant la période de pt^paration et pendant les débuts de la guerre a fonctionné d'une façon parfaite. H était admirntilement organisé et a été secondé avec le plus grand zèle par les autorités civiles et par les carat)iniers travestis qui étaient restés dans le pays envahi par Vennemi^ etc. Mais Vétude de la campagne montre que ce

Le 1'^ mai, le lieutenant-colonel Govone quittait son bureau du Ministère de la Guerre où il avait centralisé jusque-là le service qu'il avait si bien organisé et rejoignait le quartier général du roi à San Salvatore. Les notes qui suivent sont en quelque sorte le journal des premiers jours de la campagne ^

r' mai, 2 h. 60... Je pars pour Alexandrie et S. Salvatore. Le quartier général du roi y est installé depuis ce matin.

Aujourd'hui^ dernières conférences avec le général La Marmora et le comte de Cavour. L'armée autrichienne a deux corps d'armée tout prêts à nous attaquer , peut-être dès demain. — Ses deux colonnes , les IIP et V'corps^ ont débouché le 29 et le 30 avril de Pavie sur Gravelone et 7narchent sur Valenza. — De notre côté, nous avons abandonné hier la ligne de la Doire pour porter nos troupes sur Casale et Alexandrie^ y opérer une concentration et prendre V offensive. On calcule qu'il y aura 40.000 Français venant de Gênes et 40.000 de Suse. Mais le fait est quils arrivent lentement y que personne n'a le commandement et que tout marche à la grâce de Dieu ! J'insiste auprès du Ministre pour que l'on donne le commandement à Canrobert, pour que le roi se mette sous ses ordres^ en un mot, pour qu'on sache qui commande en chef.

On écrit à Canrobert pour le presser de venir de Suse à Turin. Il vient à midi pour conférer avec le général La Marmora. Je prends sur moi d'inviter Bona d'avoir à se trouver au rendez-vous à deux heures^ afin de prendre

tervice na pas donné les résuUals quon était en droit d'en attendre, soit à ^ausedes conditions spéciales du problème de guen'e^ soit f tour d'autres raisons. L'incident de la retraite hâtive sur Acqui en est une preuve et le développement du plan de campagne imposé et exécuté par Napoléon montre claii^ment que ce plan aurait pu être développé même dans le cas où l'on n'aurait pas eu le moindre renseignement sur l'ennemi. Jamais peut-être le comniandement d'une armée n'a eu des informations plus claires et plus précises et jamais il na montré mieux quà ce moment qu'il ne savait pas *en tervir.

(Lcllre du colonel Fabris. Rome, 5 novembre 1901.) ^ Notes écrites au crayon sur un carnet du 1" au 15 mai 1859.

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avec Canrobert une résolution de nature à mettre fin aua: retards qui se produisent constamment^ de décider que les transports par voie ferrée seront désormais réglés par un seul service. Adieux à La Marmora. Le soir y arrivée à S. Salvatore. — Diner chez le roi.

Les reconnaissances de la journée nous promettent en-core vingt-quatre heures de tranquillité avant Fattaque.A dix heures du soir arrive la nouvelle ^ annonçant laconcen^ trationde l'ennemi sur Candia et Brème. On prend des mesures pour s'opposer au passage de Frassinetto en appelant cT Alexandrie [oii de Valenza) le 2* grenadiers. Je fais descendre le 1" de Le ri à Occimiano. — Le 2* se concentre pour se porter à Frassinetto^

2 mai... Expédition des ordres de concentration. — Je vais à Alexandrie pour expédier des dépêches chi/frées à V intendant d'armée lui prescrivant d'envoyer à Occimiano cinq jours de vivres pour 30.000 hommes — au maréchal Baraguay-d'Hilliers de la part du roi, pour lui demander de remplacer Durando à Novi — à ce dernier général y pour lui ordonner d'en partir. — Je m'entends avec le chemin de fer et le meilleur moyen est de faire venir par la voie ferrée à Alexandrie la division qui continuera par étapes sur Occimiano. Je prends sur moi de changer les dispositions qui prescrivaient aux troupes de venir par étapes jusqu'à Alexandrie et de là par chemin de fer jusqu'à Giarole...

Au moment de partir pour Alexandrie ^ le général La Bocca me montre un billet du général Pettinengo annonçant que les Autrichiens sont à Sale! Ce serait chose grave, et je persiste à croire qu'il serait dangereux de se concentrer sur Frassinetto, vu quon na pas de nouvelles certaines de fennemi, et qu'on sait seulement qu'il a repoussé nos postes de Torreberetti sur le pont de Valenza.

Je vais à Alexandrie avec ridée de vérifier la nouvelle de Sale, et, si elle est vraie, j'écrirai au général La Bocca

1. Suivent des notes sur la position de différents corps de troupes.

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pour lui demander de renoncer à la concentration de Frassinetto.

La nouvelle de Sale est une fable.

En revenant à jnidi à S. Salvatore, /apprends qu'on a déjà renonce à la concentration^ sur la demande de F empereur qui désire qu'on évite de s'engager. Cette concentration sur Frassinetto, dont je nai eu connaissance que lorsqu'on avait déjà donné ordre de f exécuter, m'a paru déplorable et de plus^ je la croyais presque irréalisable.

On a décidé d^ arrêter Dur ando à Alexandrie et on lui fait porter tordre par un officier.

Je conseille : 1" de réunir à Casai des approvisionnementspour 15.000 hommes pendant deux mois ou un mois tout au moins. — Adopté et ordre donné pour un mois et plus ; 2* de faire cofistruire en deux jours et deux nuits des fortins^ sur les collines de Casai en y emploîjant les troupes et les^ paysans. IJ ordre en est donné également ; 3** de prescrire à Cialdini^ au cas où tennemi aurait débouché sur la droite du Pily de faire filer les parcs et les batteries qu'il a avec lui par Asti sur les routes qu'il a sur ses derrières. Adopté^ et ordonné.

En route, j'interroge les carabiniers chargés d'observer le passage des Autrichiens à Cava et à Carbonara. Anecdotes du brigadier découvert et arrêté. Intelligence et habileté de quelques-mis de ceux que je renvoie en exploration. Conseil ; on consent à mettre des observateurs à Sale et A Casei... — Ordre donné, — Je songe à en faire placer demain à Frassinetto et à Occimiano, — Interrogé pendant la journée le gendarme autrichien qui ne me donne aucune information utile. — La Marmora est arrivé.

5 mai... Je me lève à trois heures un quarts etàquatre heures je monte a cheval avec le roi. Nous allons à Valenza^ Monte PomarOy Mirabello^ et rentrons à S. Salvatore vers les onze heures et demie du matin. Le général La Marmora me demande mon opinion sur nos positions. Je lui dis qu'elles sont excellentes^ mais très étendues. Je crois que

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nous pourrons te?iir jusqu*à ce que F ennemi menace Casa/, Noire position rinqtnétera. Le général La Marmora semble 771 approuver.

Le général La Rocca vient par la route pour me demander de lui donner nettement mon opinion sur les positions de S. Salvatore et de Yalenza^ « Puisque^ dit-il^ il s'agit de décider au pied levé, de suite, ce qu'il convient de faire. *> Je lui répète ce que j'ai déjà dit à La Marmora... On expédie tous les ordres^.

Vers les dix heures^ pendant que le roi revenait au quarlier général, il reçoit à Mirabello la nouvelle de l'occupation de Sale par l'ennemi et de la présence de 20.000 ^w- Irichiens sur la rive droite du Pô*^, C est le meilleur mouvement que pouvaient faire les Autrichiens, et par conséquent il me semble fort vraisemblable. Lalioccaest d'avis défaire immédiatement un mouve?nent vers Alexandrie et Noviy La Marmora, qui s'est pris d'amour pour nos positions actuelles, n'en veut pas entendre parler.

Canrobert arrive vers les quatre heures de l'après-midi , monte à la tour de S. Salvatore, examine de là les positions et les déclare tlélestables/>«rcf qu'il faudrait lUO.OOO hommes pour les garder. Conseil de guerre jusqu'à sept heures. La Marmora, qui est allé à Casai, n' g assiste pas. Le Conseil déclare qu'on doit faire mouvement sur Novi^ mais sans tarder une minute et, croyant la route de Novi déjà interceptée, on décide que : les V et 2' divisions partiront la nuit même pour Acqui, arec le quartier général qui, de W, gagnera Novi; que les divisions Uurando et Cucchiari s'enfermeront à Alexandrie. On expédie aussitôt ces ordres.

En lisant ces ordres, je reste pétrifié, atterré. La marche sur Acqui n est pour moi rien moins qu'une débâcle comme après léna.

Heureusement La Marmora arrive de Casai. Nouveau

\. Suivent les dispositions pour la répartition des troupes envoyées le matin.

2. Cette fausse nouvelle, qui faillit nous ôtre fatale, émanait du commandant (le la cavalerie et non pas du service des renseij^nements.

conseil de guerre , Canrohert défend t idée d'envoyer deux de nos divisions à Novi par 7i importe quelle route et de jeter Je reste dans les places. La Marmora s'y oppose en déclarant quà Novi on ne pourra nous faire vivre ^ nous et les Français. Canrobert dit alors : w En ce cas^ on ne peut pas faire l'impossible. » On renonce à Acqui et on expédie aussitôt les contre-ordres qui arrivent à temps pour annuler les ordres antérieurs. Joie générale au quartier général. Mais grande leçon pour les militaires...

Le 4 mai au matin^ on sait que, cette fois encore^ le mouvement de Cennemi sur Sale n'avait été qu'une insignifiante reconnaissance et qu'on avait pris des vessies pour des lanternes.

4 mai... Je fais avec Driquet un compte rendu de Finmsion autrichienne. — Pluie. — Roherti est mort*. Pauvre ami!

5 mai.. Réception du rapport sur la démonstration exécutée le 3 au soir parles Autrichiens sur Frassinetto. Nos Jroupes se sont bien conduites. Toutes ces démonstrations couvrent évidemment un mouvement qui s'exécttte plus en arrière.

A huit heures et demie du matin ^ on apprend que les Autrichiens sont réellement cette fois à Voghera, Castel Nuovo Scrivia... avec Bcnedeck. On croit que ce mouvement est sérieux. Mais cette fois on ne pense plus à faire quoi que ce soit; on reste sur les positions.

6j 7, 8 mai... Les Autrichiens abandonnent Castel Nuovo Scrivia et la droite du Pô. On répand le bruit d'une retraite de l'ennemi sur Pavie^ on y ajoute créance en haut lieu. Pour ma part, je ny crois pas. Les Autrichiens dépassent Verceil^ reconnaissent Santhia et Tronzano. Alarme à Turin. Cavour propose de couvrir cette ville. —

i. Le capitaine d'artillerie Roberti, tué au pont du chemin de fer près 4e Valenza, le 4 au matin, lors d'une attaque tentée par les Autrichiens.

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Dépêches chiffrées, — On songe a faire un mouvement. Le premier projet conçu le 8 consiste à concentrer notre ar^ mée sur Casai. Les Français nous remplaceront sur les positions et dans les places. Nous, nous sortirons de Casai ety masquant Candia, nous irons sur Verceil pour faire reculer l'ennemi qui aurait fait sortir de Verceil une division du VIP corps à laquelle il a dû faire prendre la route de Turin par Gattinara, — Les avis et les démentis s'entrecroisent. — Mais après une conférence du roi avec Canrohert, on renonce à Casai. Lennemi qui a fait hier une reconnaissance sur Casai a été repoussé par les bersagliers, etc.. et s'est retiré.

9 mai... Les nouvelles reçues pendant la nuit disent que l'ennemi est arrivé à Salussola avec 2.500 hommes et une demi-batterie et menace Biella, qu'tme division est réunie à Tronzano, qu'tme ou deux brigades masquent Casai à Villanova, Stroppiana et Balzola.

La division ennemie de Tronzano menaçant Turin^ on songe à faire quelque chose. Mon opinion, que j'ai déjà exprimée à plusieurs reprises et sur laquelle on m'a encore consulté ce matin, est de faire avec le gros de nos forces^ sur la droite du Pô, un mouveinent sur Voghera qui serait appuyé par les Français. Jeter tm pont et occuper une île, menacer de jeter un autre pont sur le petit bras et passer le Pô. Ce mouvement inquiéterait les Autrichiens et suffirait pour les décider à replier celles de leurs troupes qui sont au delà de la Sesia.

Le général La Rocca en parle au conseil de guerre, mais y ajoute de son cru je ne sais quoi de Bobbio. Le projet est rejeté, et nous restons sur nos positions.

Observations philosophiques. — La maxime qui dit que f ennemi ne nous fait jamais autant de mal qu'il faurait pu, n'a jamais été démontrée d'ime façon plus éclatante. Les Autrichiens avaient 160. (XX) hommes quand ils envahirent le Piémont, Les têtes de colonnes des Français venaient seulement de poindre de ce côté des monts et à

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Gènes, Nous y nous étions peu nombreux et par dessus le marché nos divisions n étaient pas formées et nos troupes étaient encore en marche de la Doire sur Casai et Alexandrie. Il faut dire aussi qu'il régnait une extrême confusion et que personne ne savait quelles étaient les troupes placées sous ses ordres. L ennemi pouvait se jeter sur Novi^ rejeter dans la vallée de la Scrivia Durando et la poignée de Français qui dans les premiers jours du mois étaient descendus à Serravalle^ et couper les communications entre Alexandrie et Novi. Il pouvait se porter rapidement sur Turin par la gauche du Pô en masquant à l'aide de trois corps ce fleuve de Valenza jusqu'à Casal^ et continuer sa marche en avant avec les deux autres corps qui lui restaient. Il pouvait passer à Frassinetto, attaquer S. Salvatore et nous rejeter dans les places, etc. Il n'a fait que des pillages et des démonstrations. Pourquoi restons-nous aussi inertes? Les Français ne sont pas prêts ! Ils ont des soldats, peu d'artillerie et rien d'autre. — J'ai eu peur d'avoir devant nous un ennemi entreprenant et habile; j'en ai eu grand peur pour nous, parce que nous étions isolés et encore désorganisés. Toutes ces craintes était vaines. L'ennemi n'a rien fait\

Uennemi n'avait rien fait, et il était désormais trop tard pour lui pour tenter quelque chose de sérieux. Sa marche sur Turin, cette marche dont on avait eu connaissance le 9, s'arrêtait devant une démonstration offensive des Piémontais et se changeait en une retraite désordonnée. Quelques jours encore, quelques jours que 160.000 Autrichiens employèrent à tourmenter les maires du pays de Verceil, quelques jours que nous mimes à profit pour compléter nos préparatifs en attendant les

i. Les quelques notes qui vont jusqu'au 15 mai n^ont trait qu'aux mouvements exécutés par les troupes du 9 au 15 mai, à la suite de la nouvelle reçue le 9 de la marche de Fennemi sur Turin.

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Français, et Tavalanche que rinertie inconcevable de l'ennemi avait laissé se former et s*amonceler sur sa tète allait fondre sur lui et renverser tout ce qu'elle devait trouver sur son passage.

21 mai^.. Me voici à Casai depuis hier au soir. Nova sommes ici, mais je suppose que nous n'y resterons guère longtemps. L'ennemi est en pleine retraite de Verceil et des environs. Il n'a désormais plus que des avant-postes sur la Sesia, Il était ces jours derniers concentré vers Mortara et Garlasco. Je pense qu'il a fait quelque mouvement important depuis peu, et ce que. vous entendrez de Casteggio, coïncidant avec f arrivée de l'empereur d'Autriche et de Hess à Pavie, me fait croire à des choses sérieuses.

En attendant voici les nouvelles que nous avons de Casteggio et de Montebello. Notre cavalerie légère, du brigadier de Sonnaz, Novare-cavalerie, Aoste, deux escadrons de Monferrat et peut-être deux aussi des chevaulégers (P Alexandrie, étaient dans ces parages. Les Français tenaient Voghera et les positions plus en arrière. L'ennemi marchait hier matin sur Voghera. Notre cavalerie se repliait combattant vaillamment devant 15.000 ennemis. Les Français, 4 à 5.000 hommes, avançaient à leur rencontre. Les troupes françaises et les nôtres se battirent avec la plus rare bravoure et l'ennemi, après cinq heures de combat, devait nous abandonner Montebello en conservant Casteggio. Le général Beuret fut tué. Beaucoup de chefs de corps furent blessés. L'ennemi Jious laissa beaucoup de prisonniers et nous etimes 500 blessés, de notre côté.

Le colonel Morelli qui commandait les deux escadrons de Monferrat, oi\ mon frère cadet"^ est porte-drapeau, était mourant de ses blessures. Je nai aucune nouvelle de mon

1. 1^8 notes provenant du carnet de Govone s^arrétent au 15 mai. Les extraits qui suivent sont tirés des lettres (en français) que le colonel écrivait tous les jours à sa fiancée.

2. François Govone, né à Alha, en 1836, nommé sous-lieutenant aux chevau-légers de Monferrat, le 31 mars 18oif, tué au combat de Montebello le 20 mai 1859.

frère^ car on ri'apasjtisqiiici des détails, Piola de Novarecavalerie est légèrement blessé. On le dit aussi du brigadier de Sonnaz.

L'empereur disait hier que notre cavalerie a été admirable. Le fait est qu'elle est revenue six fois à la charge. On s'attend à une a/faire plus grave encore aujourd'hui.

Tout nous va bien et nous pouvons dire cT avoir remporté" la première victoire.

Casai, 23 mai, 10 heures du soir... Je vous donnais ce qu'on savait ici du combat de Casteggio et de Montehello : mais hélas! j'étais loin de me douter qu'il m'avait cotité si cher... Je suis dans un de ces moments de la vie, où Fon sent plus vivement toutes les affections et les preuves que vous ni^en donnez par vos lettres me font du bien. Mon pauvre frère était aimé parce qu'il le méritait bien... Il a toujours été pour moi un jeune frère^ que je prédiligeais j si je puis ainsi dire... Priez pour lui...

Je tai vu la dernière fois à Valenza^ il y a une dizaine de jours. Il a quitté les deux escadrons^ avec qui il était y pour rejoindre le colonel avec les deux escadrons de son régiment attachés aux Français^ il y a peu de jours seulement. Il ne devait voir les horreurs de la guerre que pour y laisser la vie^ trop jetme encore. Quatre autres officiers ont été blessés. Combien de larmes pour leurs familles. Ma tête est y depuis hier au soir, remplie de cette triste idée et if me semble quedes semaines se soient écoulées depuis si peu de temps...

Casai, 25 mai, 11 heures du matin... Sai reçu ce matin aussi pour la première fois des détails sûrs à l'égard de mon pauvre Francesco. Il était ce jour là attaché au général de Sonnaz comme officier d'ordonnance^ et la lettre dit qu'après avoir chargé plusieurs fois avec la plus grande bravoure il reçut, dans la dernière charge qu'il fit à l'entrée de Montebello, une balle dans le ventre, dont il tomba mort. Son cheval reçut lui aussi plusieurs balles et mourut quelques instants après. Pauvre enfant, si jetme et si

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hrave ! fêtais bien sûr de lui^ mais f avais une plus grande confiance dans son destin,..

J'ai été voir mes deux autres frères, F un à Stroppiana^ l'autre à Verceil même... Mon frère Giovanni^ sortait des avant'postes ; ton avait échangé quelques coups de canon £t de mousqueterie. Mon frère Secondo'^, du 10* régiment j 4ivait pris part en volontaire à une brillante a/faire que son régiment avait eue au delà de la Sesia et dont les bulletins ont parlé. Deux bataillons de son régiment avaient passé le fleuve près de Verceil au gué^ ayant l'eau jusquà la gorge. Là, un bataillon resta en réserve, F autre avança. On détacha deux compagnies pour s'assurer les flancs, et les deux autres, avec lesquelles était mon frère, avancèrent dans la direction de l'ennemi. On vit un catupement derrière une ferme; mon frère fit disposer les troupes en bon ordre et conseilla de marcher en avant sans bruit et de n'attaquer à labaïonnette que lorsque fennemi, gui ne s'en doutait pas et nous échangeait contre des Autrichiens, nos soldats étant habillés en toile blanche, se serait aperçu de son erreur. On arriva à soixante pas de lui, derrière la ferme, et alors on se lança contre 5 ou 600 Autrichiens, qui, étonnés, couraient aux armes. On tomba sur ■eux à la baïonnette ; on en tua quarante ou cinquante, dont deux officiers; les autres se sauvèrent, en abandonnant ime partie des arènes, des bagages, des marmites et les voitures.

Nos 250 hommes les poursuivirent jusqu'à Torrione. Là, Vennemi avait de nouvelles forces et occupait les maisons, faisant feu des toits et des fenêtres. Nos braves soldats, sans riposter, se jettent dans le village, qui fut aussitôt abandonné et l'ennemi fut en fuite ne s'arrêtant qu'à Vagogna. Les nôtres, déjà dix fois trop téméraires se replièrent et repassèrent la Sesia. On n'avait eu en combat-

1. Jean Govone, alors lieutenant aux chevau-légera de Saluées, actuellement lieutenant-général en retraite.

2. Jules Secondo Govone, alors capitaine au 10* d'infanterie, puis major au 58% mort en Sicile lors de l'épidémie, en 1867.

tant de cette façon que quelques hojnmes lues et blessés avec un officier. V ennemi eut des pertes considérables et, ce qui est plus étonnanty une brigade entière qui était dans les environs se mit en retraite ^ ne s' arrêtant qu'à six fnilles de distance. Une brigade est de 5.000 hommes.

Je vois dans les rapports officiels que mon frère est très loué et qu'il est proposé pour la médaille militaire. Mes pauvres frères sont donc de bons enfants. Que Dieu protège ceux qui me restent.

28 Mai. Casai... Les nouvelles de la guerre n^ont aujotir- <rhui auctm intérêt. Les seuls faits (P armes regardent Garibaldi qui a été aussi vaillant qu'habile. Les dépêches qui nous arrivent de lui sont cependant assez confuses et ton ignore s'il est en ce moment poursuivi ou s'il continue de battre rennemt.

Il ne tardera pas à être dégagé.

Demain nous commencerons à bouger...

29 Mai. Verceil... Je ne vous dirai rien à présent des événements de la guerre. Je vous en parlerai seulement après coup. Mais en attendant, attendez-vous, dès que nous pourrons commencer nos opérations, à de grandes victoires ou à des retraites précipitées de l'ennemi et partant à des conquêtes sans coup férir...

30 Mai... Je vous écris de Torrione, tm tout petit hameau près de Verceil. Nous avons été engagés contre les Autrichiens sur deux points : à Palestro et à Vinzaglio. L'ennemi a été chassé de ses fortes positions à la baïonnette. Il nous a laissé 250 prisonniers, dont cinq officiers, et deux canons. Si f'en avais le temps et le loisir, je iwus écrirais des détails... Mais nous ne faisons que de finir notre journée à sept heures du soir et nous sommes passablement fatigués et mouillés.

Après la prise de Palestro, j'allai porter des sollicitations pour que Vinzaglio fut pris le plus tôt possible. J\f/ arrivai à l'instant ou nos troupes débouchaient de Vautre côté

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du village. Je voulm revenir auprès du roi par un chetnin direct et je crois avoir pris la même route que fit Vartillerie de t ennemi^ qui vint tomber dans nos troupes et fut prise à la baïonnette. Je crois que je la devançai de quelques minutes seulement. J'aurais bien pu y donner moi-même tout seul, le nez dedans, . .

31 Mai soir... Nous marchons de victoire en victoire. Hier, le général Durando prenait avec élan la forte positionde Vinzaglio, Cialdini s'emparait de celle de Pairstro avec bravoure et prenait deux canons à r ennemi,

Cemat in, les Autrichiens faisaient imedémofistration contre Durando et attaquaient Cialdini avec 30.000 hommes dont \o à iS,000 prenaient part au combat. Les Autrichiens^ en attaquant de front Palestro, faisaient marcher une forte colonne entre Palestro et la Sesia pour arriver au pont que le maréchal Canrobert avait jeté pour faire passer son corps d'armée.

Nos troupes repoussaient toutes les attaques depuis le matin jusqu'à onze heures, La colonne atitrichienne avançant toujours vers le pont, nos troupes du 16* régiment^ Savone, et des bersaglieri, avec un régiment de zouaves que l'Empereur avait mis à la disposition du roi, se jetaient surTennemi, sans presque tirer; en un quart d'heure, ces braves soldats arrivaient à la baïonnette sur l'ennemi ; cinq canons étaient pris par les zouaves, trois par les nôtres, trois ou quatre cents prisonniers^ etc. Enfin le combat fut très brillant et glorieux. Mon frère du 10* régiment s'est grandement distingué hier et aujourrChui...

V Juin. 4 heures du Boir... Aujourd'hui, nous sommes tranquilles. L'ennemi ne parait pas et comme c'est de la grande stratégie que l'on fait en ce moment, nous nous soucions fort peu d'aller le chercher. Je puis donc vous écrire tout à mon aise, après une longue promenade faite avec le roi dans les positions de nos troupes.

C'est un spectacle déchirant que le lendemain dune bataille. On ne rencontre sur les routes que des chariots de

blessés et de mourants, mêlés assez souvent avec des malheureux qui sont déjà expirés. Les églises, les maisons sont remplies, ce matin encore, d'Autrichiens, de zouaves et de nos soldats, que les chirurgiens soignent à leur façon, en les tourmentant par leurs opératioîis, pour les voir mourir une demi-heure après. Les pertes dans les combats d'hier^ à Palestro, ont été assez considérables pour nous. Les Autrichiens ont perdu bien cT avantage. On peut calculerpour deux mille hommes, dont neuf cents prisonniers. Le général Zsabo, qui commandait une brigade du II* corps autrichien^ a été tué.

Autant le spectacle de ce matin était hideux, autant c était plaisant de voir hier nos soldats victorieux. Ici im bersagliere était coiffé d'un chapeau autrichien; là des fantassins montaient les chevaux des canons pri$ à rennemi, pour les conduire en triomphe dans nos camps; plus loin quelques zouaves blessés étaient assis sur Pavanttrain dune pièce ennemie et six prisonniers autrichiens y riaient attelés pour traîner à rambulance les vainqueurs. Les zouaves, les mains remplies du butin fait sur l'ennemi, regardaient en faisa?it cercle une carte mise de travers, à laquelie ils ne comprenaient rien. Quand l'Empereur, accompagné du roi, alla visiter les camps des Français, un soldat me demanda : « Est-ce là votre Empereur ? parbleu le bel homme? »

Que ferons-nous maintenant?... nous voilà bientôt à Milan.

S juin, 7 heures du matin... Hier encore j'ai été à cheval depuis huit heures du matin jusqu'à minuit. A trois heures de ce matin, j'étais achevai. Il est maintenant sept heures et je vous écris un mot et je vais rejoindre aussitôt après le roi à Magenta.

La journée de hier a été chaude. Les Autrichiens ont fUtaqué les Français entre Buffalora et Magenta. Nous avons pressé notre marche et je suis arrivé moi-même au pas de course avec la division Fanti, au tomber du jour,

116 LE GENERAL GOVONE

mais nous n'avons eu d'engagés que quelques escadrons et des tirailleurs. Im victoire a été aux Français.

Ils ont eu de fortes pertes^ entre les plus regrettables^ celle du général Espinasse tué, général de Martimprey blessé^ etc.

6 juin, 7 heures du matin. Bords du Tessin... Hier je vous ai écrit deux mots, le matin, après une nuit de fatigue. Lfi journée de hier a été plus raisonnable et je suis ce matin reposé. Nous allons partir tout de suite et prenons la route de Milan. J'ignore si nous y entrerons dans la journée : cela dépend de l'Empereur qui enverra ses ordres en chemin.

La bataille d'avant-hier a été très sérieuse et elle a retardé de vingt-qttatre heures notre mouvement en avant.

Voici le résumé de nos opérations depuis notre entrée en campagne.

L'Empereur, voyant les Autrichiens prêts à défendre le Pô depuis Candia jusqu'à Plaisance et le Tessin fortifié derrière l'armée autrichienne, pensa tourner toutes les défends de l'ennemi. Il fit semblant de porter son armée à Voghera et d'aller lui-même à Tortone: puis il fit faire une contre-marche à son armée et la concentra à l' extrémité opposée, à Verceil, où elle passa laSesia. Nous avon< passé les premiers, et à Palestro nous couvrions le passage des Français.

L'ennemi ne comp^nt rien à ce mouvement fort bien imaginé et parfaitement exécuté. Il fut déconcerté et dut abandonner tout le pays pour courir défendre sa ligne de retraite.

Nous fîmes la même chose pour passer le Tessin. Les ponts de Novare, Vigevano et Pavie étant entre les mains des Autrichiens et fortement retranchés, nous les tournâmes par Turbigo. Les Français passèrent les premiers et devaient masquer notre mouvement. On eut à Magenta et Huffalora la bataille d avant-hier qui est tout à fait le pendant de celle de Palestro...

On croit que les pertes dans la bataille d'avant-hier ont

été deb à 6.000 hommes pour les Français et du double pour les Autrichiens. Plusieurs généraux et colonels tués OH blessés. . .

7 juin. Leinate, 3 heures après midi... Hier encore fai été achevai toute la journée. Nous nous mimes en marche des bords du Tessinpour ArhmOj village à peu de distance de Magenta. Nous devions y mettre no Ire quartier général^ en même temps que r Empereur devait établir le sien à Magenta. Sos troupes^ après différents mouvements sur les deux bords du Tessiny devaient finir de passer par le pont établi à Turbifjo et par différentes routes se porter sur les grandes routes quij de Varese^ CotnOj etc. aboutissent à Milan. Le matin, nous devions faire notre entrée à Milan par la porte du Simplon en même temps que l'Empereur entrait par celle de Yerceil. Cependant r encombrement des profondes colonnes de troupes est tel, que pour passer nos quatre divisions [la 5* étant encore à Novare ou Verceil) il faut plus de temps que r Empereur n a calculé et rentrée à Milan n'aura probablement lieu que demain.

Hier, étant en route avec le roi, nous fûmes informés quun corps ennemi commandé par le général Urban était séparé du reste de farmée autrichienne et marchait, à ime petite distance de lavant-garde du général Fanti, vers Hho, pour gagner Monza et VAdda. Nous fîmes notre plan daller les prendre. On détacha de suite six escadrons de cavalerie, quatre canons et deux bataillons de bersaglieri pour l'atteindre. Le général délia Rocca et votre fiancé étaient en tête de colonne. Nous finies marcher la cavalerie ft Fartillerie au trot. Nous étions très près, lorsqu'un officier français, qui se donna pour parlementaire envoyé par r Empereur, nous engagea à nous arrêter en nous di^ ^ant qu il était chargé d'aller sonwier la colonne autrichienne de mettre bas les armes. Alors nous primes une fillure plus modérée et fennemi regagna une heure et demie d'avance sur nous. En arrivant à Garbagnate fai apprù que les Autrichiens, n'étant nulletnent tournés,

118 LE GENERAL GOVONE

refusèrent de recevoir les parlementaires. Mais il était nuit et nos troupes étaient harassées de fatigue. Le corps autrichien fut sauvé. L'Empereur est furieux ^d autant plus que le parlementaire ne venait nullement de lui^ mais du général Devaux, qui avait commis une bévue.

Il était dix heures du soir. Le roi^ au lieu d'aller à Arluno^ s'établit à Leinate dans un superbe château du duc Litta. Nos troupes eurent pendant la nuit une fausse alerte et on crut un m,oment que le corps d'Urban s'était rabattu sur nous pour nous faire une surprise de nuit. A Leinate ^ nous nations point de troupes pour garantir le roi. J*en fis venir quelques détachemeîits, de sorte qu'à deux ou trois heures de ce matin fêtais encore debout. J'ai cependant dormi quelques heures ce matin et je vous écris dans un superbe salon du palais.

Je suis fort bien. Mais^ chère amie^ j'ai de grands regrets quant ànos opérations militaires. Le mouvement sur Verceil des deux armées^ que je vous ai déjà expliqué j était digne du neveu de Napoléon /". Cependant le neveu y par défaut de pratique de la guerre ^ ne calculant pas les encombrements des colonnes, le fit manquer à moitié. V^oici ce qui s'est passé.

Après avoir passé la Sesia à Verceil, les deux armées devaient passer le Tessin, marcher sur Milan de suite et sur fAdda et alors l'armée autrichienne, qui s'était con^ centrée à Mortara le 2 juin, n'aurait pas eu le temps de gagner l'Adda avant nous. Elle était coupée et une bataille décidait de la campagne.

Nous avons passé le Tessin le 4 juin, les Français par le pont de Magenta ( Niel et Canrobert) et par celui de Turbigo {Mac-Mahon et la garde impériale), Varmée sarde par Turbigo.

Mais les Autrichiens, qui avaient enfin compris notre mouvement le 3 au soir, arrivaient en masse à Buffalora et Magenta de Mortara. Les troupes de Milan se portaient aussi à Magenta.

Lorsque, le 4 au matin, les Français croyaient filer droit

sur Magenta sans difficulté y ils se trouvèrent avoir à faire <} presque toute l'armée autrichienne, Mac-Mahon engagea un combat des plus meurtriers et il envoya nous dire de presser notre marche. Mais comme on s'était entêté^ faute dexpérience, à faire passer tous les équipages français^ notre division Fanti, qui était en tête de colonne^ ne put passer à Turhigo qu'à 1 heure de^ raprès-midi. Durando jmssa plus tard^ et Cialdini et Caste/borgo ne purent passer (f aucune manière.

Je me trouvai près Robecchetto pour autre chose ^ car on ne s'attendait pas à une bataille K Lorsque j'entendis le canon, je m'arrachais les cheveux en voyant tous ces retards. Enfin je me suis mis à côté de Fanti pour presser la marche. Nous marchâmes vite, en repoussant les ennemis qui étaient de tous les côtés [c était justement Urban coupé du reste des Autrichiens) sans nous arrêter. Notis arrivâmes à Mesero où les chariots des français se sauvaient déjà. Nous dépassâmes Marcallo, encombré de morts et de blessés, et nous nous dirigeâmes sur Magenta à l extrême-gauche de MaC'Mahon.

Un bataillon de bersaglieri arriva au pas de course. Il fut accueilli par des hourrsis frénétiques, car les Français se croyaient presque battus. Une batterie entra en ligne au moment où une batterie française attelait ses pièces et conjurait les nôtres de se retirer, tout étant perdu, comme (li^^ait le capitaine français. Notre batterie n'en fit rien et resta à sa place. Mac-Mahon, voyant notre tête de colonne arriver^ envoya en avant ses dernières réserves et rétablit

i. Extrait du rapport du général Fanti sur la bataille de Magenta (Campogna del 1859, vol. H, p. 1045) :

« .>. La colonne, continuant sa marche, arrivait avec son échelon de tète ^Castano vers trois heures et demie de raprès-midi, lorsque le lieutenant- <^olonel d'état-major Govone Tint m'informer qu'un officier d'ordonnance 'lu général Mac-Mahon avait prié le roi de faire avancer ses troupes, parce *^"\\ était engagé à Cuggiano avec l'ennemi, dont il évaluait la force k ^0.000 hommes.

Ma division tout entière mérite les plus grands éloges, mais je dois ajouter encore que je ne saurai passer sous silence les services signalés <tQe m'ont rendus les officiers du quartier général principal, le colonel l^etitti, le lieutenant-colonel Govone... »

le combat. Une demi-heure après ^ criait nvit ; les A fit richiens tenaient encore la moitié de la ville de Magenta ; mais le gros sp retirait avec hâte en grande confusion. L'ennemi trois fois plus nombreux était battu. Si notre division était arrivée deux heures plus tôt^ si Durando avait pu suivre, r armée autrichienne n'avait plus de retraite et on aurait pris 30.000 prisonniers. On n'en prit que 6 à 7.0<X). Les Français ont eu 5 à 6.000 tués ou blessés^ deux généraux, Espinasse et Clerc, morts. On dit que les Autrichiens ont perdu le double. Qoiqiiil en soit, ils ont pu se retirer, et notre manœuvre rapide fut arrêtée, ci la campagne continuera.

On n'a su que la bataille avait été aussi importante qu'après coup. Mais diaprés le récit que je vous en fais^ vous concevez mon regret de ce qui a eu lieu. Il est double^ car je pressentais ce qui est arrivé, et mon impatience y qui m a fait commettre des excès pendant les retards du passage de Turbigo, na été que trop justifiée!...

Milan, 10 juin, 8 heures du matin... Me voici à Milan depuis deux jours... En y arrivant, il a de suite été question de repartir. Mais, après des ordres différents et opposés ^ les troupes n'ont fait que quelques mouvements peu importants et le quartier général du roi na pas bougé. Les différentes divisions de l'armée sont éparpillées à quelques lieues de la ville ; mais les opérations, si vigoureusement initiées, sont un moment suspendues. La bataille de Magenta en est la cause... Telle était la supériorité numérique de f ennemi sur les Français, que la bataille a été un moment indécise. Elle na été gagnée que le soir. Les pertes essuyées de la part de nos alliés les ont un moment arrêtés et ce qu'on vous disait de la fin prochaine de la campagne, Vennemi étant cerné, n'était pas loin d'être vrai sans de petites fautes commises dans l'exécution du plan de l'Empereur qui le firent manquer en partie. Il en est d'ailleurs coupable, lui aussi, en bonne partie. Mais tout s'arrangera, vous verrez.

'lî

... On m'écrit cTAlba que la ville entière se porta en maasesous les fenêtres de notre maison pour témoigner à ma famille la part quelle prenait à notre chagrin et que la municipalité a voté un sabre d'honneur pour un sousofficier du régiment qui vengea mon pauvre frère.

M. Boglione vous racontera les détails d'un nouveau combat que les Français ont livré à Melegnano [Marignan). U ennemi fut battu... Nous avons des changements dans nos généraux : Castelborgo gouverneur de Milan, Mollard divisionnaire à sa place.

Milan, 11 juin, sept heures du matin... Cest à dix heures que nous partons...

Hier au soir, FEmpereur et le roi ont été à la Scala. Applaudissements frénétiques et, s'il y avait parmi les spectateurs des Vénitiens, ils n'ont pas été plus froids que les Lombards, bien certainement, car personne ne pense ici à ce que vous me dites, qu'on va s'arrêter à la Lombardie sans affranchir aussi Venise. Ne croyez ?nen à tout cela...

Vimercate, 12 juin... Je vous ai annoncé hier à la hdte notre départ de Milan. En route nous ajtprimes que les Atitrichiens,qui occupaient en force T Adda et surtout Vaprio, (Toù nous devions les déloger avjourrrhui, s'étaient mis en retraite dès le matin de fort bonne' heure, en coupant le font de Vaprio sur FAdda. Le pont fut bientôt rétabli, et nos troupes étaient après midi sur la rive gauche du fleuve. Brescia est abandonnée comme le reste ; ainsi^ mus ne rencontrerons plus désormais l'ennefui qu'en arrivant sur le Mincio.

Ma promenade de Milan par Gorgonzola à Vaprio fut délicieuse. Quel beau pays, que de channantes fleuri jetées aux vainqueurs, quel enthousiasme touchant! Notre quartier général vint le soir s' établir à Vimercate dans une mperbe villa, où il restera aujourd'hui encore, en me donnant le loisir de vous envoyer ce billet. Les troupes cependant marchent, marchent, marchent. Mais lorsquon com-

482 LE GENERAL GOVONE

pare ce pays à la proclamation de F Empereur des Français y 4]uine veut point de contftiêtes stériles, on peut se demander s'il n*en voudra pas non plus de celle-ci.

Pour le moment V ennemi est très démoralisé. Nous le savons par les lettres des officiers saisies à la poste lors de leur retraite e t par les artnes et bagages qu'il laisse entre nos mains en se retirant. S'il se remettra cTici à quelque temps , nous tacherons de diminuer une autre fois sa confiance.

Castag^eto, près Brescia, 15 juin, quatre heures aprôs-midi^ En quittant Vimercate^ nous avons été mettre notre quartier général à Palazzolo, pour rattraper les troupes qui nous avaient devancés d'une marche. Mais ce jour-là^ votre fiancé a encore passé dix-huit heures sur les vingt-quatre à cheval.

Hier la marche a été de Palazzolo à Castagneto, à une demi'heure de Brescia. Aussitôt arrivé à la station détape ^ je me suis rendit à Brescia et au delà, voir le général Garibaldi et prendre des nouvelles de l'ennemi. Enfin c'était onze heures du soir quand je rentrai. Ces longues marches ^ les nuits passées sans dormir^ tout ce qu'on voit dans la Journée^ tout cela vous fait échanger les jours contre des semaines et l'on finit par ne plus s'y reconnaître...

A Brescia^ on est dans l'enthousiasme^ comme vous pouvez le penser. Hier on s'attendait à voir le roi entrer. La ville était pavoisé e^ les dames aux balcons^ les mains remplies de fletirs. En traversant la ville^ je fus couvert de couronnes et de bouquets, que l'on jetait sur moi^ faute de pouvoir les jeter au roi. Les portes de la ville étaient en partie barricadées. Gainhaldi, qui y était entré depuis vingt-quatre heures, poursuivait sa marche vers S^^Eufemia. L'ennemi avait ses avant-postes à une demi-heure sur trois routes différentes, sur lesquelles il avait plus en arrière des divisions entit^res : Capriano, Bagnolo, Castenedolo. Derrière ces trois points, à cinq ou six milles^ se concentre toute Varmée autrichienne^ dans les positions de Montichiari.

En arrivant sur Brescia^ nos troupes se sont trouvées avoir ieur aile droite^ à tir de fusil^ des troupes autrichiennes. Nous les avons donc rejointes, àmarches forcées. Mais V armée française, qui marche beaucoup plus lentement à cause de sa grande masse, était hier à deux marches plus en arrière. — Elle arrivera. — Si les Autrichiens nous attendent, ce sera une grande bataille de 150.000 hommes de chaque côté. Je pense cependant qu'ils ne nous attendront pas et que Montichiari n'est qu'un point de ralliement pour leur armée dispersée, depuis le mouvement de lerceil et la bataille de Magenta, et que de Montichiari Fennemi poursuivra sa retraite sur Vérone.

Cest là qu'il attendra selon moi, et les 250 ou 3W.00O hommes dont il dispose seront formidables. Mais nous serons plus formidables encore, avec un tiers de moins.

Aujourd'hui, ime de nos divisions entre à Brescia. Varmée reste dans ses positions hors la ville. LEmpereur nous recommande de ne point nous engager. L'ennemi quoique trois fois plus nombreux îie bougera pas.

Les dames de Brescia perdent la tête de joie. Le roi, en visitant les camps, en rencontre souvent qui vieiuient à sa rencontre se jettent devant lui, l'arrêtent, veulent lui baiser la main, et lui disent les choses les plus extraordinaires.

On connaît assez la galanterie du roi pour comprendre qu il s'arrête toujours lorsque les dames sont bien jolies. Si j'avais mieux dormi cette nuit passée, j'aurais sans doute une foule d'anecdotes à vous raconter. Je les oublie...

Brascia, 17 juin... Ce matin, nous avons fait notre entrée à Brescia. Vous dire la joie ettentrain enthousiaste de cette population généreuse me serait impossible. Nous avons été ensevelis sous les fleurs. Me voilà maintenant installé dans un des plus beaux palais d'une ville très jolie...

Je vous écris quand je le puis. Je passe cependant des journées entières sans avoir un instant et j'arrive au soir et quelquefois assez tard dans la nuit harassé de fatigue. Enfin nous voici bien près du Mincio. Je prévois que nous

m LE GENERAL GOVON'E

n'irons plus dé sonnais aussi viie et çtie /es longues marcher que nous avons faites deviendront plus calmes et raisonnables.

Nos divisions ont dépassé Brescia ce matin. Klles ont toujours marche à cillé des colonnes de l'ennemi sur des chemins parallèles. L'ennemi qui s'était concentré à Montichiari n a pa^ attendu les alliés et s'est mis en retraite sur le }finr.io,dès que nos avant-postes se sont trouvés en présence des siem. Avant-hier, et hier, il a disparu. Son arrièregarde, attaquée avaut-hierparundétachement de Garihaldi, l'a mitraillé et les volontaires ont souffert un peu : ils avaient été trop téméraires ; mais Cialdini est arrivé à temps pour les dégager sans combattre.

C'est du Mincio que voui entendrez de nouveau les grandes nouvelles...

BreBCÎft, 19 juin... Nous voici encore à Brescia. f ignore quand nous quitterons la ville et quand j'échangerai ma chambre délicieuse d'nujourtfhtti contre un bivouac peulétre. De ma fenêtre j'aperçois un jardin, un jet d'eau, des /leurs. Si j'en sors, les rues sont pavoisées et un drapeau aux couleurs italiennes /lotte à chaque fenêtre. Tout le moiide est empressé pour nous être agréable et les dames nous /ont, de leurs balcons, un sourire et une légère rêvé-

Brescia, 21 juin... Nous quittons Brescia pour avancer sur le Mincio, l'ennemi agant hier abandonné ses fortes positions de Monlichiari, Castiglione, Lonalo et Volta. Je gagne un pari contre mes collègues, qui presque tous soutenaient que nous aurions une bataille de Castiglione. Ma stratégie ne t'admettait pas, et elle ne s'est point trompée.

L'Empereur <f Autriche est avec son armée. On dit qu'il en a pris le commandement...

Il est cinq heures du malin. .\'os chevaux sont prêts dans la cour du palais Navotti, que nous habitons. Nous attendons le roi pour monter à cheval et je sors à chaque ins-

tant de la porte de ma chambre pourvoir si ron se met en route, pour ne pas rester en arrière.

En attendant^ la garde impériale défile devant notre maison, musique en tête. Nous allons franchir le Chiese et atteindre le lac de Garda. Le général Cialdini, avec quelques coups de canon heureux, a coule avant-hier à Salo un bateau de guerre à vapeur de Peschiera, On croit que personne de féqtiipage n'a pu être sauvé.

Nous aurons à franchir sous peu le Mincio de vive force. Les Autrichiens font descendre en Italie des armées innombrables; je pense qu'elles seront dispersées à l'exemp/e de celles de Xerxès. Nous smnmes pleins de confiance et croyons que rien ne nous résistera. L'Empereur d'Autriche, en quittant Castiglione, a pris congé de la population en disant au revoir, à bientôt, quand je rentrerai à Brescia. Voilà de la présomption digne cTun roi de Perse,

Le roi monte à cheval

Cascinato, 22 juin... L'ennemi a repassé le Mincio tout à fait. Nous avançons lentement pour de bonnes raisons. On ne peut pas prévoir quand nous aurons un combat sérieux,

Lnndi 24 juin... Ma très chère amie, c'est trois heures du matin. Je vais monter à cheval, et comme un de mes officiers me fait attendre quelques moments j'en profite pour vous dire que ma première pensée est pour vous. Je vais reconnaître sous la protection de forts détachements de troupes leseyivirons de Peschiera, tme partie de nos forces devant au jourd hui avancer contre la place pour la cerner de ce côté-ci du Mincio..,

Lundi soir, 24 jain... Ce inatin à trois heures, en vous envoyant le bonjour, j'avais bien le pressentiment dim engagement avec fennemi, mais j'étais loin d'attendre une aussi grande victoire, telle que celle que nous avons eue,

A huit heures du matin, tme faible reconnaissance avec laquelle j'ai eu la chance de me trouver, engagea le com-

i26 LE GENERAL GOVONE

bat avec V ennemi dans les environs de Pozzolengo, Bientôt rengagement devint sérieux et nous appelâmes sur le champ de bataille toutes les forces qtion put réunir.

J'étais avec le général Mollard qui commande la troisième division. Cette division et la cinquième [Cucchiari) et plus tard une brigade de la deuxième (Fanti) arrivèrent. En avant de Pozzolengo se trouve ?ine forte position. Elle fut occupée d abord par nous le matin e/, nous chassés^ C ennemi roccupa avec 40 à 50.000 hommes. Nous l'attaquâmes avec 25.000 au plus^. Nos troupes furent engagées au fur et à mesure qii elles arrivaient. Ainsi jusqu'au soir il fut impossible de faire tme attaque combinée.

Vers huit heures du soir nous primes la position.

Nos pertes sont considérables. Deux généraux blessés y deux ou trois colonels tués, plusieurs officiers supérieurs tués ou blessés. Votre fia?icé a toujours la même chance.

Le feu durait encore à neuf heures et je rentrai au quartier général faire rapport au roi du combat à onze heures^ après vingt heures passées en selle.

En même temps les Français livraient une grande bataille sur notre droite contre 150.000 hommes peut-être. Ce fut une grande victoire aussi. La division Durando et moitié de la division Fanti y ont pris part.

L'ennemi est battu sur toute la ligne.

1. Ces chiffres sont, comme on te voit, en contradiction avec ceux donnés par Benedeck. Ceux que nous donnons ici sont absolument exacts en tant qu'ils se réfèrent aux Piémontais, qui n'eurent que 23 à 24.000 hommes engagés à San Martino. — Mais les effectifs attribués aux Autrichiens sont exagérés, parce qu'on les a évalués en prenant, pour base, le nombre de bouches à feu qu'ils mirent en batterie (80). En réalité, les Autrichiens n'étaient pas plus nombreux que les Piémontais. Mais ils avaient pour eux le triple avantage de la supériorité numérique de leur artillerie, 80 canons contre 36, de la position formidable qu'ils avaient eu le temps de retrancher, et enfin du fait qu'ils étaient concentrés depuis le matin, tandis que les Piémontais arrivèrent successivement et furent engagés au fur et à mesure. Sans la solidité des Piémontais, qui perdirent le quart de lear effectif (5.500 hommes), Benedeck aurait été victorieux k San Martino et aurait pu, à l'aide d'une conversion qui l'aurait amené sur le flanc gauche de l'armée française, compromettre et rendre douteux le succès de la journée. La retraite de Benedeck n'a pas été volontaire^ comme il s^st plu à le dire, puisqu'il laissa plusieurs de ses canons entre les mains des Piémontais.

Bivoltella, 27 juin, midi... Je votts ai écrit la même nuit de la grande bataille de Solferino et S. Martino, Le lendemain^ à trois heures J'étais à cheval et je passais encore toute la journée jusqu à îninuit dans les camps pour des renseignements. Hier matin, à cinq heures, j'étais debout et jy restais jusqu'à trois heures de F après-mbiuit pour compléter mes renseignements et écrire le rapport de nos cornbats à nous. Vous voyez, chère Laura, que je ne perds pas mon temps et vou^s me pardonnerez si après les premières nouvelles du 24 au soir je ne vous ai pas écrit...

Le rapport' que j'ai écrit et qui a été publié pour satisfaire Fimpatience du public est fait à la hdte; il est peutêtre long et mal écrit. Mais ce qui convient à r amourpropre des corps ne corivient peut-être pas au public et là est la difficulté. Je ne figure pas dans le rapport, car la modestie ni imposait de la réserve. Cependant, je vous dirai, chère fiancée, à vous pour qui je nai point de secret, qu'on m'a fait les plus flatteurs éloges et quon veut me faire colonel. J'ai quelque peine à accepter, car ie voudrais que d'autres, qui ont fait mieux que moi,

1. Le rapport dont il est question ici est celui qui fut imprimé le 28 juin et qui portait la signature du chef d'état-major, le général Délia Rocca. Afin de bien montrer de quelle façon il a été rédigé, nous reproduisons ici les passages suivants d'une lettre adressée de Mariana, le 8 juin 1866, au général Petit ti, par le général Govone qui trouvait qu*on mettait trop de temps à fournir le rapport sur la bataille de Custozza :

« ...On se rappeUera que le rapport sur la bataille de San Martino a été rédigé en vingt-quatre heures, et que les relations fournies ultérieurement par les divisions n'y ont guère apporté de corrections. V^oici comment fai procédé. D*abord, f avais Vordre de mouvement : c'était là mon premier élément de travail. Puis fai examiné les différentes phases du combat ; voici le second élément. Mais ce qui a le plus contribué et servi à fixer mes idées, ce fut une course faite dans toutes les divisions, où f interrogeai les généraux, chefs cTélat-major, colonels d'infanterie, majors de bersagliers, commandants de batterie. A mesure que les choses s'élucidaient pour moi, fen prenais note. S'il me restait des doutes, s'il y avait encore quelque point obscur, je prenais des informations nouvelles et f arrivai ainsi assez rapiment à faire jaillir la vérité du choc des idées et des allégations.

Je crois que, si Cofficier chargé du rapport du 24 avait procédé de la iorle, les choses auraient marché très vite. En toutes choses, le meilleur système consiste à se rendre sur les lieux, à parler et à voir, 9

fussent aussi largement récompensés. Enfin nous t:erro9Ks^.

Je ne vous donnerai point de détails sur le combat. Vous les veinez sur les journaux. Je regrette quun croquis n'a pas pu être terminé pour être joint au rapport qui sera pour vous très obscur y aussi obscur que les manœuvres que nous avons faites et dont nous ne comprenions rien nousmêmes. Nous avons attaqué Pennemi au hasarda tandis quil se préparait à nous attaquer quelques heures plus tard, vers huit heures, à notre insu,

La bataille a été rude. Vous verrez que nous avons perdu 5.000 hommes. Il y a des régiments qui sur 2.000 hommes en ont perdu 500 et plus, et un bataillon de bersaglleri sur treize officiers en a perdu sept. Vers le soir, Tenue mi se croyait victorieux, aussi bien qu'un convoi de vin arrivait de Peschiera vers S, Martin, par chemin de fer, pour être distribué aux troupes victorieuses. Un de nos escadrons a surpris le convoi, sabré ttn officier eféiafmajor qui a été fait prisonnier. Le convoi a réussi à se remettre en marche et à se sauver.

Pendant la bataille, j'ai lancé moi-même un escadron à la charge, pour dégager notre ligne de retraite. Mon frère était de T escadron. On a eu des pertes, V ennemi s' étant renfermé dans des maisons (toii il tira sur les nôtres. Mon frère s'est distingué-, me dit-on, et il fut heureux.

Nous avons donné une partie de la bataille. Les Fran-çais ont donné Cautre partie, à grande distance de nous. Ce fut aussi une grande victoire, mais ils n'ont pas eu en proportion des pertes aussi considérables, n'ayant devant eux que quelques villages très forts, mais le reste de l'armée autrichienne étant rangée dans la plaine,

1. Extrait de Tordre du jour numéro 42 du commandement général de l'armée sarde :

Promu au grade de colonel : lieulenant-colonel Oovone {chevalier Joseph). Pour le courage et Vintelligence dont il a fait preuve pendant l'action et le concours actif et efficace quil a prêté aux généraux de division sur les différents points du champ de bataille et pendant toutes les phases du combat. »

2. Il s'agit ici du chevalier Jean Govone, auquel sa belle conduite valut la médaille d'argent de la valeur militaire.

671 médecin autrichien déserteur nous dit que les blessés autrichiens^ se croyant victorieux de nous, parlaient le matin de marcher sur Desenzano et Brescia; que plus lard d'autres disaient : t< ce sont des Piémontais mais cette fois ils se battent comme des Français, »

J'ai toujours la chance de me trouver où il y a bataille au hasard. Le 24, je m'y trouvais, presque seul du quarlier général du roi, comme à Magenta, sans que nous passions nous attendre à une bataille.

f ignore pourquoi on n'a pas encore passé le Mincio. L'ennemi a en Italie des forces énormes. Tant pis pour lui, car il perdra plus de monde dans ses défaites... »

Unze ans plus tard, dans les champs mêmes où s'était livrée la bataille, s'élevait Tossuaire destiné à recevoir les ossements des adversaires réconciliés dans la mort et sanctifiés par la grandeur du devoir qu'ils avaient si courageusement accompli, et c'était le général Go vone, ministre <ie la Guerre, qui, quelques semaines avant de renoncer a son portefeuille, représentait le gouvernement et l'armée à l'inauguration solennelle de ce monument.

Sur les hauteurs mêmes, contre lesquelles, onze ans auparavant, il avait conduit en personne quelques-unes des colonnes d'attaque, il allait prononcer son dernier discours «t saluer au nom de l'Italie les morts des trois armées qui, «sous la sainte lumière des armes ^ », s'étaient rencontrées dans ces lieux désormais célèbres

« Compagnons et frères que recouvre un peu de terre, de cette terre que vous fouliez, il y a une dizaine d'années ^ <iux sons des trompes guerrières, des cris de rage sur les lèvres et t amour de l'Italie dans le cœur, dormez en paix I. . .

1. Extrait du discours prononcé par le général Go vone, le 24 juin 1870, lors de l'inauguration de Tossuaire.

130 LE GENERAL OOVONE

Vous avez utilement et héroïquement versé votre san^ pour la patrie^ et la patrie reconnaissante et pleine d espérance vous bénit. — L'armée vous admire — et voireroi vous salue.

Dormez en paix, alliés généreux qui nous avez tendu une main fraternelle. Le souvenir de votre œuvre se perpétuera dans l'histoire des générations, vivra dans nos cœurs reconnaissants et dans ceux de nos fils et marquera^ pour les nations du monde, le point de départ d'une ère nouvelle, d'une ère de liberté.

Ennemis cTun jour, valeureux adversaires, votre sacrifice a été glorieux pour votre pays. La victoire ne vous est pas restée parce que la main de Dieu et l'esprit des temps nouveaux étaient contre vous. Mais ne déplorez pas la perte de cette bataille, puisqu'elle a éteint dans les cœurs les haines de race. Réjouissez- vous, puisqu'aujourd'hui vos camarades nous serrent la main et marchent de concert avec nous dans la voie désormais commune de la civilisation et de la justice. »

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