CHAPITRE V
Deux ans à peine s'étaient écoulés depuis la disparition dos petits gouvernements vermoulus, derniers vestiges du passé, lorsque Tltalie renaissante se vit obligée d'accomplir une mission bien autrement difficile que les épreuves sanglantes qu'elle venait de traverser. Et cependant, tandis que les armées étrangères campées sur son sol pouvaient à tout instant franchir ses frontières encore ouvertes, tandis qu'au cœur même du pays un autre ennemi, bien autrement dangereux que les ennemis du dehors, cherchait à ébranler les assises du nouvel état de choses, pendant que l'inévitable confusion, conséquence forcée de toutes les révolutions, contraignait dans maintes occasions le gouvernement à des choix regrettables, à des mesures malencontreuses, l'Italie, préparant sans trêve ni répit le travail de sa reconstitution, cherchait par tous les moyens en son pouvoir à faire disparaître les tristes traces du passé et à payer la dette d'honneur qu'elle avait contractée envers ceux de ses fils qui n'avaient pas hésité à lui faire le sacrifice de leur propre autonomie. En réalité, lorsqu'on déplore, lorsqu'on critique les abus qu'on n'a pas encore pu déraciner, on ne tient pas suffisamment compte de l'énorme effort d'énergie et de patriotisme que s'est imposée cette génération, quand il s'est agi pour elle d'élever sur des bases aussi peu solides l'édi-
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fice de son unité naisssante et d'engager tous les organes de la vie civile dans la voie du progrès. Comme ce fut à Tarmée qu'on demanda les plus grands efforts, c*est à elle aussi qu'il convient de rendre la justice à laquelle lui donnent droit son dévouement et son abnégation. La forte, mais petite, armée sarde, ce noyau robuste et sain, dut se fondre dans les organes d'une armée plus nombreuse, mais composée d'éléments essentiellement hétérogènes et par leur origine, et par leur caractère, et par leur éducation. C'est elle qui dut modeler l'armée nouvelle, la façonner à son image, lui donner son empreinte. Ce rude travail que l'Allemagne, plus heureuse que nous, n'eut pas à accomplir, ce travail qui chez elle fut réduit à ses plus simples proportions et ne rencontra que des obstacles relativement insignifiants, il fallut en Italie l'exécuter sur l'heure, sans pouvoir procéder à cette préparation longue et méthodique qui est en général la seule garantie du succès final, sans trouver dans la masse d'une nation, qui avait depuis longtemps perdu le goût et l'amour de la carrière des armes, le moindre vestige de l'esprit militaire ; il fallut improviser des officiers, des cadres, des soldats sous la menace continuelle de l'intervention du dehors et de la révolution à l'intérieur.
On venait à peine de mettre la main aux premiers accroissements de Tancien organisme piémontais, lorsque l'annexion de nouvelles provinces obligea le gouvernement à donner encore plus d'extension h l'organisation des forces qu'on venait, pour ainsi dire, d'improviser, à disséminer, à fractionner sur une vaste étendue de pays des régiments encore en voie de formation, qu'il eût été déjà peu aisé d'organiser et d'instruire si on avait pu les tenir réunis et groupés.
Au même moment, sans interrompre l'œuvre si ardue, si délicate de l'organisation et de l'instruction des troupes, on se vit forcé de faire appel à leur abnégation, à leur sentiment du devoirpourles employer, malgré leur petit nombre et leur constitution encore sommaire, à la longue, rude et
(énervante campagne qu'il fallut entreprendre pour mettre fin au brigandage dans les provinces napolitaines, pour anéantir les bandes de malfaiteurs et de réfractaires qui désolaient la Sicile.
Quant aux généraux et aux commandants auxquels incombait déjà la lourde tâche de créer de toute pièce l'instrument nécessaire à l'existence de TEtat, ce fut encore à eux qu'on confia la mission de soutenir l'action des autorités civiles, plus souvent même de l'exercer euxmêmes.
Ce furent ces chefs militaires qui, dans ce pays où Tiniquité du gouvernement avait depuis longtemps étouffé la notion de la justice, où la probité de l'administration était depuis longtemps inconnue, où les administrés ne pouvaient plus compter sur la protection du pouvoir civil, firent les premiers pénétrer dans l'esprit des populations Tidéede justice et d'humanité et surent à nouveau leur inspirer confiance dans l'autorité.
On lira à l'appendice le mémoire que le général Govone envoya à la commission parlementaire chargée d'étudier les causes du brigandage, mémoire que le général rédigea à Palerme, mais auquel il avait songé depuis longtemps et qui n'est que le résumé des observations et des informations qu'il avait recueillies lorsqu'il commandait la subdivision de (laëte, au milieu des fatigues et des responsabilités continuelles de la guerre de guerrilla, au milieu des mesures indispensables de rigueur et de répression auxquelles il ne pouvait s'empêcher de recourir. Sous le style froid et calme de cette pièce officielle, on peut apercevoir le reflet des sentiments auxquels le général donne libre cours dans ses lettres particulières et dans ses notes, la préoccupation douloureuse qui tourmentait son esprit en présence de cette masse énorme de turpitudes et de maux et qui l'incitait à découvrir, au-delà des effets visibles pour tous, les causes réelles et profondes du brigandage, à chercher les remèdes, à étudier, avec son cœur anxieux de patriote, avec la sympathie qu'il
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éprouvait pour ces frères à peine entrés dans la grande famille commune, les conditions spéciales de celte partie de ritalie.
C'est en raison môme de l'intérêt majeur que peut avoir ce mémoire qui prouve quelles étaient les pensées, les préoccupations du général Govone, que nous n'avons pas hésité à le reproduire à Tappendice.
Nous nous bornerons en revanche à indiquer ici à grands traits le rôle purement militaire, du général pendant cette période de sa vie, la patience et la persévérance qu'il déploya pour donner de la cohésion et de la solidité à sa jeune brigade, ses combats incessants et pénibles contre les bandes qui renaissaient sans cesse du sol de la Campanie ou des Abruzzes ou qui se formaient en territoire pontifical, ses discussions irritantes avec les autorités de l'autre côté du Liri, sous Tœil bienveillant desquelles se réunissaient les bandes qui allaient venir l'attaquer, avec ces autorités qui leur donnaient asile lorsqu'il les avait repoussées, enfin ses négociations avec les généraux français qui, loin d'être assurément les amis des brigands, ne pouvaient cependant renoncera prendre, en leur qualité de protecteurs, même lorsqu'il était dans son tort, le parti du gouvernement dont ils étaient les seuls soutiens.
Bien que la petite guerre, plus difficile à conduire dans ces parages à cause de la proximité de la frontière, ait offert aux officiers et soldats de nombreuses occasions de se distinguer, bien que la brigade Forli ait enrichi son histoire de plus d'une belle page, nous n'avons pas cru devoir la suivre pas à pas au cours de ces opérations, et nous nous bornerons à dire que l'exercice de ce commandement permit surtout au général Govone d'acquérir une connaissance si complète des hommes et des choses, dans les nouvelles provinces, que la confiance du Gouvernement ne tarda pas h lui confier une mission plus délicate et plus difficile encore.
Lorsque Govone fut envoyé pour la première fois à Palerme et y prit le commandement de la 9* division, i*état de siège provoqué par l'affaire d'Aspromonte existait encore dans Tile. L'esprit public continuait h. être violemment secoué par Tinfluence qu'exerçait en Sicile Garibaldi. On persistait à croire que ses vues et ses projets étaient secrètement approuvés par le gouvernement. Aspromonte avait détruit les illusions, mais le ferment que cette entreprise avait jeté dans les esprits, ce ferment, soigneusement recueilli par tous les mécontents, devait mettre plus de temps à disparaître et continuer à entretenir la crainte, exagérée à dessein par bien des gens, d'un mouvement exclusivement politique. Cette crainte finit toutefois par s'évanouir à son tour, mais il n'en restait pas moins un péril réel, sérieux et déjà ancien : la situation désastreuse de la Sicile.
L expérience que,quoiquedansde tout autres conditions, ii avait acquise dans le Napolitain, avait fait pénétrer dans Tesprit du général Govone la conviction intime et profonde que la crise dans laquelle se débattait l'ordre public dans toute l'Italie méridionale était en partie la conséquence certaine delà misère, mais bien plus encore d'une administration détestable, d'une oppression presque féodale, des injustices continuelles et exaspérantes qui démoralisaient les faibles et armaient les forts pour la révolte. Il était convaincu que, sans renoncer à la répression énergique dont il reconnaissait à la fois l'utilité et l'insuffisance, sans négliger les moyens propres à améliorer la situation économique du pays, moyens assurément utiles mais dont l'effet ne pouvait se produire que lentement, il importait également de réagir vigoureusement, sans hésitation, sans trêve, contre des abus criants, de procéder courageusement à Tépuration, à la réforme des pouvoirs publics et de la justice, d'amener ainsi la population à
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toucher, pour ainsi dire, du doigt les bienfaits de la liberté et d'accomplir cette œuvre sans faire le moindre cas des différents partis, sans se préoccuper, sans tenir compte du vain fantôme du régionalisme. Il était persuadé que pour produire son effet en Sicile Taction réformatrice du gouvernement central devait être non seulement prompte et immédiate, mais encore affranchie des ignorances, des faiblesses, des lluctuations du gouvernement central et de ringérence inadmissible du parlement, qu'elle devait s'exercer sur les lieux mômes afin d'être exécutée avec résolution, avec méthode et d'après des principes nettement déterminés et suivis sans recul.
Sous la direction aussi active qu'intelligente du comte A. di Monale qui, après la levée de Tétat de siège, resta en Sicile en qualité de commissaire du Roi, on parut un moment vouloir s'engager dans cette voie. Mais ce ne fut qu'une lueur d'espoir bientôt déçu. Un nouveau changement de régime vînt presque aussitôt interrompre l'œuvre à peine commencée et prolonger la durée de cet état d'anarchie morale qui, s'aggravant pendant les quelques mois qui suivirent, loin de permettre d'arriver à la réorganisation lente, mais progressive et constante, du pays à l'aide des moyens normaux, obligea le gouvernement à recourir à l'exécution d'opérations énergiques, quelque peu théâtrales, mais indispensables désormais pour rétablir le respect des lois.
« La Sicile \ écrivait, le 28 décembre 1861, le générât Govone au général Délia Roverc, ministre de la Guerre, est actuellement dans un état de tranquillité parfaite. Les crimes ont diminué, les partis ne donnent plus signe de vie. Im ville de Palerme présente à peu de chose près le même aspect que Turin, T attribue en grande partie^ ou mfime en totalité^ ce beau résultat à F administration du commissaire royale et je crois fermement que les effets