‹ Mémoires. 2Chapitre 12 sur 99 · CONSIDÉRATIONS SUR L'ESCLAVAGE · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS SUR L'ESCLAVAGE

t parties Tenant h manquer, la famille ne peut plus • subsister. Tel homme sera libre partout , et tel « autre partout esclave. L'un par nature est fait pour t obéir, l'autre par nature est fait pour commander. « L'âme est supérieure au corps : or , chez certains « hommes , il semble que l'âme domine , et le corps K chez certains antres. Le corps , qui est apte aux trait vaux grossiers > est fait pour la servitude. Il est donc « évident que, parmi les hommes, les uns sont naturel- « lement libres et les autres naturellement esclaves, et « que, pour ces derniers , l'état de servitude est aussi « utile qu'il est juste. »

Ces aberrations^ qui nous paraissent si monstrueuses , s'expliquent par les nécessités de l'organisation sociale, telle qu'elle existait alors. La société païenne était essentiellement oligarchique; le patriciat en était l'âme. Au sommet de l'édifice social se trouvait la famille sénatoriale « prédestinée par droit de naissance à tous les avantages, à toutes les Jouissances matérielles ou morales que comporte l'état de civilisation ; aux secondes assises, le plébéien libre, voué à une vie laborieuse, mais assez fièrement partagé, par cela seul qu'il est libre, pour n'avoir point à se plaindre de son sort; puis au bas le troupeau humain, humanum pecus, travaillant sans relâche et sans trêve, à cette seule fin de procurer aux races oisives la subsistance et le divertissement Ce système social , poussé ]usqu*à ses dernières conséquences, devait aboutir à la création d'une cité patricienne, reine oisive du genre humain , foulant aux pieds les nations vaincues, réduites au rôle de pourvoyeuses de sa faim

Insatiable et de ses sanguinaires délassements. Dans un monde ainsi organisé , l'esclavage était une institution fatale. Dès que Ton admets en principe , qu'un certain nombre d'hommes ont droit , par privilège de naissance , non pas seulement à la subsistance gratuite , mais à tous les raffinements , à toutes les jouissances que peut rêver, jusqu'aux limites du possible» le délire de la volonté sans frein» il faut bien en conclure comme conséquence, qu'une autre fraction d'êtres humains a le devoir de procurer , par son travail > à la fraction privilégiée les jouissances et les raffinements. La nécessité logique de l'esclavage » c'est-à-dire du travail forcé , accompli pour autrui , dérive naturellement de cette monstrueuse organisation.

Aujourd'hui que le problême posé par la civilisation moderne ne consiste plus, comme au temps du patriciat païen, à procurer à un petit nombre d'hommes la plus grande somme de jouissances possibles, mais à procurer au plus grand nombre possible une existence tolérable, il semble que l'esclavage n'ait plus de raison d'être. Nous disons cependant que l'école américaine a rajeuni l'argument de légitimation de l'esclavage antique. Cet argument était emprunté à une sorte de fatalisme providentiel. C'est , en effet, au fatalisme providentiel qpe les patrons de l'institution domestique empruntent les spécieuses raisons à l'aide desquelles ils rassurent leur conscience complaisante et leur christianisme accommodant. La mise en culture et la colonisation de la terre entière sont des faits de destination providentielle. On ne peut arriver à réaliser ces faits qu'au moyen du travail forcé et de l'insti-

MO COSSIDÉKATIONS SIR L'EMILAVAGE

tution domestique. Dodc rînstîtiiUon domestique est légitime et de droit naturel

L'école américaine confond à plaisir deux choses fort distinctes : l'esclavage et le travail forcé. Il y a , entre ces deux choses , des points de ressemblance qui permettent à certains égards l'assimilation ; mais il y a aussi des différences qui les isolent « qui les séparent » et qui conservent à chacune d'elles son caractère particulier et original. L'esclavage a pour but le travail forcé y et pour résultat le travail forcé; mais le travail forcé n'est pas nécessairement l'esclavage. S'il en était autrement, tout labeur humain aurait un caractère servile; car il n'est guère de travail qui ne soit le résultat d'une contrainte quelconque. Combien d'hommes en ce monde, surtout dans les grandes villes, ne travaillent que contraints par le besoin de chaque jour et dans la mesure du besoin de chaque jour? Dira-t-on, de ces hommes, qu'ils sont esclaves? On dira métaphoriquement qu'ils sont les esclaves de la misère et les serviteurs de la faim. Rien n'est plus vrai, sans doute. Mais il faut ajouter qu'ib sont à la fois esclaves et maîtres; car , chaque jour, en gagnant l'obole nécessaire nu pain quotidien, ils s'octroient à eux-mêmes un affranchissement solennel, et deviennent rois, au soleil de la plate publique. Laissons aux poètes de la démocratie socialiste ces fastueuses et vaines métaphores. Ce qu'il faut reconnaître , c'est que la paresse est chez l'homme un instinct très-puissant, trèsdominateur et très-difficile à vaincre. Dans l'état de nature qui n'est, à proprement parler, que l'état sauvage, l'homme vit sans travail, ou plutôt, comme il est

physiquement le plus fort , rhomnie sauvage contraint la femme à travailler. Voilà bien l'esclavage à l'état de nature , à Tétat rudimentaire. Que l'école américaine veuille bien remonter aux sources, aux véritables origines , elle y trouvera l'institution domestique » à son premier jour d'existence, dans toute sa nudité et toute sa laideur.

Nous disions tout à l'heure que l'on peut soutenir métaphoriquement que le prolétaire, l'ouvrier qui n'a pour ressource que le travail de ses mains , est l'esclave de la misère; que 9 pour lui , la liberté est un vain nom , et qu'il a pour maître le plus impitoyable de tous les maîtres, le besoin de chaque jour. L'école américaine n'a eu garde de manquer une si belle occasion de rétorquer un argument à rencontre des abolitionnistes européens. Elle a pris au sérieux ^ ce qui n'est au fond qu'une Ûgure de rhétorique, et la misère profonde dans laquelle sont plongées certaines classes de travailleurs libres , en Irlande , en Flandre , en Silésie , lui a servi de terme de comparaison pour mettre en relief le bien-être et la quiétude relative dans laquelle vivent les travailleurs esclaves de la Louisiane et des Florides. Elle reproche en outre à la République de ^8 d'avoir méconnu les véritables principes de l'économie politique , en essayant de supprimer le travail forcé sous sa double forme à la fois : l'esclavage et la misère. Ce fut , en eiTct , une des prétentions du socialisme , d'avoir à sa disposition certaines recettes infaillibles pour faire disparaître la misère , et établir entre tous les hommes une égale répartition des produits de l'activité sociale.

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A en croire ces nouveaux prophètes, le malaise des classes laborieuses est un crime volontaire de la société actuelle , et ce sont les gouvernements qui, par calcul machiavélique, maintiennent les populations inférieures dans Tétai misérable où nous les voyons végéter. A Tavènement de la République de février, il ne manqaa pas d'empiriques qui apparurent , les mains pleines de projets et de systèmes, promettant au monde de supprimer pour toujours la faim et la pauvreté , à cette seule condition toutefois qu'on voulût bien les charger d'être les entrepreneurs de la féliciié publique. L'Invasion de cette armée de charlatans , qui avait des adhérents et des chefs dans les plus hautes régions officielles de ce temps-là . n*a pas été, pour les hommes sérieux du Gouvernement provisoire, un de leurs moindres embarras.

Quoi qu'il en soit, confondant dans une même réprobation les chefs du parti socialiste et la dictature républicaine sortie des barricades de février, la presse d'outre-mer reproche au Gouvernement provisoire d'avoir décrété en quelque sorte . dans d'imprudentes proclamations , la destruction de la misère : o Non « contents d'avoir méconnu la loi providentielle du

• travail forcé, en abolissant l'esclavage, sans pré- « paration , sans transition , vous avez voulu , disent « les docteurs américains, atteindre et tarir le travail •( à sa source la plus féconde, la misère. Insensés! « ne voyez-vous pas que la misère joue, dans un état « de civilisation aussi compliqué que le nôtre , le rôle

• d'une grande institution sociale ; qu'elle a été de « tous temps la puissante et infatigable institutrice du

BT LE TRAVAIL FORGÉ. il S

« genre humain ? Sans la misère ^ sans la pression do « besoin de chaque jour, trouverait-on des hommes

• qui se condamnassent volontairement aux labeurs

• rebutants et insalubres, aux occupations Ignobles, « aux professions sans nom , nécessaires pourtant , « qui impliquent une sorte de dégradation corporelle? t Queb sont les hommes qui, par amour de Tart, se t feraient cureurs d'égouts , puisatiers, extracteurs de

• marne, équarrisseurs? Est-ce par dévouement pour c le prochain que l'on entreprend sur soi-même le t suicide industriel qui consiste à se faire fabricant « de blanc de ling, verrier, étameur de glaces, « chauffeuT de machine?... La France veut supprimer « à la fois Fesclavage et la misère ! C'est qu'alors nous « apprendrons sans doute, par le premier paquebot , « que, dans ce bienheureux pays , la terre Intelligente « se couvre spontanément de riches moissons, qui

• vont d'elles-mêmes , sans qu'ilsoit besoin de fau- « cheurs, s'engranger dans les greniers d'abondance; « que les maisons surgissent toutes bftties au son de t la lyre de quelque nouvel Amphion ; que la houille « et le minerai de fer , s'arrachent d'eux-mêmes aux « profondes entrailles de la terre pour venir afiOeurer c le sol, et que tout récemment on vient d'établir, à t Paris , un haras de locomotives ! »

Il faut bien en convenir, il y a dans ces invectives satyriques quelque chose de fondé. 11 est incontestable qu'en France , une certaine école a dépassé la mesure du vrai et du raisonnable en méconnaissant d'une manière absolue la loi du travail forcé. Dans l'état de civilisation oà nous sommes arrivés, l'extrême division

iU CONSIDÉRATIONS SUR L*ESCLAVAGE

du travail et Texistence de besoins nouveaux , cornpliquéSt inconnus aux peuples agriculteurs, ont donné naissance à certaines industries souterraines, répugnantes, presque infâmes , auxquelles les hommes ne se prêtent que sous la pression de l'inflexible nécessité. On peut même, sans exagération, ajouter que, parmi les professions nécessaires , quelques-unes astreignent le travailleur à des manipulations tellement ignobles, que la raison tirée de la pression de la misère ne suffit plus pour expliquer comment de tels labeurs trouvent des ouvriers; il faut en outre admettre que les malheureux qui les exécutent sont vis-à-vis de leurs semblables dans un état d'infériorité hatellecluelle et de dégradation relatives. A Rome» le travail des mines et le travail de la meule étaient regardés comme trop pénibles pour être l'objet d*un choix libre et volontaire ; on condamnait à exécuter ces travaux les malfaiteurs et les esclaves fugitifs. Avons-nous besoin de rappeler , que le Colysée , dont rédification gigantesque a dû coûter la vie à tant de malheureux , fut bâli par les captifs juifs amenés à Rome par Titus ? Le curage du grand égout de Tarquin et des Gémonies urbaines était imposé , à titre de punition, à des Gaulois ou à des Germains, prisonniers de guerre et rebelles à la servitude ; à Paris , et de nos jours , les ouvriers des Gémonies seront de pauvres gens abrutis par le vice , dégradés par une longue misère, véritables esclaves de la faim quotidienne. La misère joue donc son rôle nécessaire dans le mécanisme social. La misère, nous nous trompons, c'est la pauvreté qu'il faut dire. Car la misère est un

état moral bien plus qu'un état physique; un état de décadence et d'atonie , qui anéantit chez l'homme toute réaction de l'âme , toute énergie , toute dignité, toute révolte de Gerté virile. La misère conduit à la mendicité , au vol honteux accompli dans la limite des petits châtiments, la misère n'est pas le fait de l'individu qui y dénué de tout , a préféré à la mendicité le travail le plus ignoble et le plus rebutant Non, si dégradé qu'il soit« cet homme n'est point esclave; car il a fait spontanément un choix honorable , et le signe de la liberté rayonne encore sur son front déchu. Quelques écrivains de l'école socialiste ont reconnu l'importance dii rôle que joue la contrainte morale , résultat de la pauvreté» dans Texercice de quelques professions nécessaires, et ont compris qu'un tel agent ne saurait être facilement remplacé. Comment d'ailleurs le remplacer , ou mieux encore comment organiser la famille humaine de façon à pouvoir s'en passer? Deux expédients , deux moyens bien différents, ont été proposés. Un chef d'école a prétendu que la civilisation moderne avait fait fausse route, en imposant aux hommes un nombre infini de besoins nouveaux , d'habitudes incommodes; en créant, en un mot, l'industrialisme, monstre insatiable, auquel se sacrifient^ sous la pression de la faim , d'innombrables victimes humaines. Pour détruire cet état de choses, et remédier à l'abus du travail forcé, il faut mettre le feu aux villes, dissoudre les grandes agglomérations , revenir .à la vie pastorale, et recommencer la jeunesse du genre humain. Le travail agricole n'a rien en soi de pénible ni de rebutant; l'existence rurale est simple ,

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facile > sans complication. La domesticité champêtre n'impose aucun service ignoble ou dégradant ; c'est une sorte d'association dnns laquelle le maître et le serviteur sont à peine diflérents Tun de l'autre^ portant les mêmes habits, couchant sous le même toit, mangeant à la même table. — Tel est l'expédient proposé ; il est héroïque et radical ; tout en lui reconnaissant cette double qualité, nous l'exposons pour mémoire , et sans prendre la peine de le discuter.

Le second expédient, que nous allons maintenant exposer appartient à un chef d'école fameux, nous dirions volontiers à un prophète, à. un révélateur; car nous avons à nommer le célèbre Fourrier. L'expédient est moins héroïque , mais il est plus sérieux , ou au moins plus spécieux. Il faut reconnaître, en effet, qu'au milieu d'un fatras de rêveries incohérentes et du plus grand dévergondage d'imagination dont jamais cerveau humain ait été en travail , Fourrier a parfois des éclairs de divination , et des aperçus empreints d'une originalité magistrale. Mieux inspiré que les écrivains de l'école républicaine, Fourrier reconnaît la nécessité logique du travail forcé. H ne veut pas de l'esclavage , il le proscrit hautement II ne veut pas davantage de la misère , qu'il reconnaît être , dans l'état actuel de la société , un instrument nécessaire du travail social. Il n'entend pas briser brutalement l'instrument ; car l'instrument une fois brisé, la machine s'arrête, la vie collective est suspendue, l'humanité est en péril. Il ne consent donc pas à briser l'instrument , il veut seulement le remplacer. A l'agent social connu sous le nom de travail

forcé , U substitue un agent nouveau qu'il intitule le travail attrayant

Le Jour où Fourrier a imaginé sa théorie du travail attrayant, il a, suivant nous, conquis sa place au nombre des grands penseurs : non pas que l'idée du travail attrayant ne soit en elle-même quelque chose de déraisonnable et de chimérique; mais c'est la constatation philosophique d'un grand fait , à savoir : qu'on ne peut faire disparaître le travail forcé, sous ses deux formes à la fois , l'esclavage et la misère , sans le remplacer immédiatement par un nouvel instrument, par un nouvel agent d'activité sociale.

La théorie du travail attrayant une fois imaginée , le philosophe explique comment il en comprend la réalisation pratique. U affirme que tous les hommes reçoivent en naissant, de la nature, à titre de don gratuit, une aplitude spéciale qui les prédispose à exercer un art, une profession quelconque, profession qu'ils doivent embrasser, non pas seulement sans contrainte, mais avec passion, dès que cette aptitude originelle leur sera suffisamment révélée. Tel individu sera ainsi, de naissance, géomètre ou mécanicien ; tel autre, charpentier; tel autre, constructeur de navires; tel antre, cuisinier; car la cuisine joue un grand rôle dans les institutions fourriéristes. La société n'a d'autre peine à prendre et autre chose à faire , pour avoir ainsi à sa disposition des ouvriers et des artistes, qu'à surveiller attentivement chez les jeunes gens l'apparition de ces aptitudes natives, et à diriger l'éducation de chaque enfant dans le sens de la vocation qui se révèle en lui. Les professions ignobles.

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repoussantes, donnent bien quelque peine au prophète : il éprouve quelque difficulté h pourvoir à la composition de leur personnel Mais , quand il s'agit d'un système qui doit sauver le genre humain , on peut bien brusquer quelques détails , et Ton finit toujours par trouver des expédients. Le philosophe socialiste se tire de ce mauvais pas d'une façon tout ingéniense. Il a remarqué que les enfants ont une singulière propension à se vautrer dans les ruisseaux et à édifier, au grand dommage de la propreté de leurs vêtements* de petites maisons de boue. < Utilisons, dit-il, cette « aptitude enfantine au profit de l'assainissement de < la cité harmonique. Enrégimentons les enfants, ils X seront les égoutiers du Phalanstère , et composeront

• le personnel de la brigade de salubrité. Dans cette 1 partie si malencontreuse des nécessités de la vie « publique, nous aurons encore remplacé le travail

• forcé par le travail attrayant. »

Revenons bien vite , il en est temps , après cette excursion dans le pays des chimères , aux méditations sérieuses , aux vérités positives. Fourrier est dans le vrai, quand il constate l'impossibilité de supprimer à la fois, dans l'organisation sociale, l'esclavage et le travail forcé. Il s'égare , quand il prétend donner au labeur de l'homme le caractère exclusif d'un plaisir (le plaisir n'étant autre chose que la satisfaction d'un appétit ou d'une passion]. £t c'est ainsi, ce nous semble, que l'on s'égarera toujours , quand on voudra chercher bien loin » dans les subtilités de l'imagination , la solution si simple que nous en donne ia loi biblique. La Bible n'est pas seulement le livre qui parle le mieux

de Dieu aux hommes. Elle est aussi le livre , le seul livre qui donne une réponse au mystère de l'existence humaine. La Bible nous apprend que, depuis sa chute , le passage de Thomme sur la terre a le caractère d'une expiation et d'un combat. La condition de la vie, c'est le labeur, le labeur âpre et pénible, qui fait que l'homme arrose de ses sueurs le sillon qui doit le nourrir ; le salaire et le repos de la vie , c'est . pour l'homme , le retour suprême à cette terre d'où il a été tiré. Le travail est donc, dans la solution biblique , le résultat d'une condamnation. La nouvelle alliance consentie par Dieu a racheté , il est vrai , la condamnation; mais elle n'a pas effacé la loi du travail. £n relevant la dignité humaine , le pacte de la Rédemption a modiûé seulement le caractère de l'obligation imposée. Le travail n'est plus une condamnation, mais un devoir. Et cela est si vrai que , même en se plaçant en-dehors de l'orthodoxie biblique, acceptée par toutes les communions chrétiennes, il n'est personne qui ne convienne que le travail est une condition essentielle de conservation morale. La prescription religieuse et la philosophie purement humaine se rencontrent sur ce terrain. C'est donc avec raison que TÉglise a placé l'oubli de la loi du travail au nombre des transgressions capitales. La philosophie stoïcienne avait posé la même règle lorsque , par la bouche de Septime- Sévère mourant, elle avait légué au monde romain ce mot d'ordre sublime : lAiboreinus !

Si la sainteté de la loi du travail était comprise par tous les hommes , ta misère hideuse et l'esclavage plus

120 CONSIDÉRATIONS SDR L'ESCLAYAGB.

hideux encore , disparallraient en même temps. Émettre le vœu qu'une telle amélioration s'accomplisse, c'est attendre» c'est demander que la moralité générale du genre humain grandisse d'un degré de plus ; en d'autres termes, c'est souiiaiter le développement progressif des grands principes du christianisme, et l'appel de toutes les nations à la connaissance des vérités qu'il proclame. Pour faire disparaître le fléau de l'esclavage y nou^ comptons bien plus , nous en faisons l'aveu^ sur l'action incessante du prosélytisme cfaré* tien que sur les efforts de la politique ou de la persuasion philosophique. Est-ce un rêve insensé, est-ce une décevante utopie, que la perspective espérée du règne de la justice et de la charité ? Non , ce n'est point un rêve. Non, ce n'est pas inutilement que le divin Régénérateur des hommes nous a appris à demander, dans notre prière quotidienne , à l'auteur de toute justice que son règne arrive sur la terre. Advienne donc le règne de Dieu , et lorsque s'accomplira ce suprême période des dispensations divines , l'esclavage ne sera plus qu'un souvenir honteux , qu*un remords de l'bomanité et qu'une souillure de l'histoire.

LE

Par M. lollen TRAVERS,

Secréfaire de rAcadénie.

Pierre-Daniel Haet fut l'un des premiers membres de notre Académie; il en fut aussi Tun des plus illti^tres, et tout ce qui se rattache à sa personne ou à ses œuvres y trouve une faveur sans laquelle je ne viendrais pas lui parler d'un livre à peu près iuconnuy quoique édité par rÉvéque d'Àvranches.

En arrivant dans son diocèse , Huet y trouva un Bréviaire , littérairement , informe ; on y lisait des hymnes barbares contre lesquelles son goût se révolta, des prières placées confusément et qui appelaient un nouvel ordre , une meilleure disposition. Il n'eut rien plus à cœur que de reconnaître le mal et d-y apporter un remède. Voici comment il s'en explique daus le préambule qu'il adresse aux ecclésiastiques de son diocèse (clero Abrincensi) , en tête de chaque volume du nouveau Bréviaire: < Postquam... divino nutu, Ecclesiae hujus suscepimus curam, nihil nobis fuit antiquius quam ut recognosceremus libros omnes, quibus preces publiée decantari , privatimque recitari solitae , ac precum ritus continenlur. Alque eos sane tam in-

122 LE BRÉVIAIRE DE P.-l). HUET.

condilos^ tani parum iractationi et recilationi accommodos reperinius, ut non utile modo, sed omnino qnoque necessariuni visum sit in reparandis iis studiam ponere. »

Tous les livres d'Office étaient à revoir et à réimprimer; mais la misère générale permettait à peine d'espérer une édition du Bréviaire , du Bréviaire tout seul: tt Mulla profecto nos deterrebant ab incepto; prscipue vero temporum diffîcultas» et angusiiae rerum, quae erant ejusmodi, vix ut solius Breviarii, nedum caeterorum Ëcclesiastici Officii librorum nova sperari posset editio. •

Il se trouva par bonheur un bomme pieux et liliéraly qui donna la somme nécessaire aux réimpressions, homme modeste que le prélat ne peut nommer, parce que ce bienfaiteur n'attend que de Dieu sa récompense: a Quem honoris caussa nominare partes nostrae essent, nisi tantam ejus benignitatcm modestia etiam superaret ; certaque duceretur spe» futurum sibi Deum mercedem totam ac praemium. s

Dans la réforme qu'il fit du Bréviaire d'Avranches Huet mit de la réserve , et se garda bien d'abolir, sons prétexte d'élégance , de vieux usages établis depuis des siècles , de vieilles Rubriques consacrées par l'habitude et l'antiquité : « Gasterum ita instaurata est hsc Breviarii nostri forma, ut in ea adornanda caverimus imprimis, ne a priscis Abrincensis Ëcclesiae et Breviarii legibus, quas Rubricas vocant, discederemus, rati scilicet tenendas tradùiones quas didicimus, nec trans^ grediendos terminas anliquos quos posuerunt patres nostri; et sànctos sacrosque habendos esse unicuique

Rcclesi» suos rilus, quos multorum annorum consueludo et perpetuus luajorum consensus consecravit. »

Voici comment le prudent Évéqne procéda à sa ré^ forme : il rechercha les vieux Bréviaires du diocèse d'Avranches et ceux des autres diocèses, qui avaient le plus de réputation , et ne se fit pas scrupule d'emprunter à ces derniers ce qui lui parut le plus propre à exciter une grande piété dans les âmes: « Vetusta conquisivimus exemplaria, simulque in consilinm adhibuirous aliarum quarumdam Ecclesiarum Breviaria^ qus majori cura atque arte ferebantur esse lucubrata. Nec religioni nobis fuit inde hinc excerpere in nostros usus, si quid ad roajorem Dei laudem , aut ad pietatem in animis vehementer excitandam visum est conducere. »

Il se préoccupa surtout des Leçons des Nocturnes , et ne voulut point qu'on y rencontrât des fragments d'auteurs supposés , ou des faits peu appuyés sur les monuments de l'histoire ancienne : < Attendimus prœsertim ne quid in Lectiones Nocturnorum admitteremus, vei ex subdititiis depromptum auctoribus , vel non satis certis veteris histori» monumentis snbnixum. »

Il était difficile qu'un prélat aussi versé dans la littérature n'apportât point une attention particulière aux hymnes qu'il admettrait dans son recueil Aussi s'en est-il occupé tout spécialement II remit sur l'enclume (c'est son expression) celles qui se ressentaient de la barbarie du temps où elles furent composées , ainsi que celles que défiguraient des taches grossières; il en refit un grand nombre , sinon entièrement , du moins en grande partie; seulement il n'osa toucher à celles

126 LE RRÉVIAIRr DK P.-D. HIET.

OÙ les cliangcinents eussent dérouté les liabitodes populaires: les habitudes populaires ont leurs exigences qu'il est convenable de respecter: « llymnos prisci £vi barbarie déformes na^visque foedatos revocavimus ad incudem ; et . si non totos , at magnam certe partem uieliori reddidimus forroae; ab lis soluin abstinuimus, quibus insuefactx piœ plebis aures mutationcni aegre tulissent. »

Huet déclare que le Chapitre de TÉglise d*Avranches lui a fort aidé dans sa tâche générale de récension , et il date son préambule des ides d'octobre 1697.

Le Bréviaire parut Tannée suivante avec ce titre : Hreviarium Abn'ncense, illusirissimi et reverendissimi in Chrùto Patris DD, Pétri Danielis Httetii Abrinrensis Episcopi authoritate , ne venerabilis ejusdem EccUsim Capituli cofisensu editum, Parisiis, Goignard, 1698.

Il serait impossible aujourd'hui de dire positivement ce que fit Pierre-Daniel Huet, ce que firent ses collaborateurs dans Tœuvrc collective. Une seule partie est évidemment du savant évéque, connu par sa passion pour la poésie latine, dette partie, c'est la révision des hymnes et la composition de quelques-unes que d'Olivct n'a point éditées dans son recueil : Pœtarum ex Academia Gallica , qui latine ant grctce scripserunt , Carmina, Personne n'a pensé à recueillir dans le Bréviaire de Iluct ce complément de ses œuvres littéraires: on nous pardonnera d'avoir interrogé d'un œil profane ce répertoire de prières ecclésiastiques, et fait quelques emprunts ^ un ouvrage dont il n'existe aujourd'hui que de très-rares exemplaires.

Cotte humble ébauche mettra sur la voie ceux qui

LE BRÉYIAlRIi DE P.-D. H13ET.

voudront comparer le Bréviaire de rÉvêqued*Avranches avec les Bréviaires de son temps ou des temps antérieurs. Nous ne sentons pas la nécessité et nous n'aurions pas le courage de passer beaucoup d'heures à ce minutieux examen.

Notre attention ne s'est portée que sur les hymnes qui doivent appartenir à Huet, et sur les variantes qu'il a faites à celles qu'il a empruntées au poète Santeul. Commençons par ces dernières.

L'hymne pour la Conversion de saint Paul est fort retouchée par l'Évéque d'Âvranches; mais les changements qu'il a faits sont-ils heureux ? On en jugera en lisant, en regard Tune de l'autre , ces deux hymnes :

SANTF.UL

Saule, tendis quos in bosles, Quo furore percilus ?

Immolare quid tôt ardes Innocentes victimas?

Insequendo quem lacessis, Senties mox vindicera.

Chrislus inslat ; impolenlem Cxcat, urgel, dejicit.

nie cedit imperanli, Seque totum subjicit :

Insecutor an te Cbristi,

Prxco Christum pei-sonat.

Ante plenus qui minaruni

Praei>arabat vincula , Nuuc tremens, nec jam rebellis,

Per mauus deducitur.

Qui lupus rapax Turebat,

Nunc in ugnum vertitur.

HUBT.

Saule, quid gregis lenelli Vis cruorem fundere?

Immolare quid lot ardes Immerenles viclimas ?

Insequendo quem lacessis.

Hune Deura jam senties.

Chrislus occupai furenlem , Caecat, urget, dejicit.

nie cedit imperanti , Seque totum subjicit :

Perseculor ante Christi ,

Prxco nuuc Christum souaU

Ante qui plenus minarum,

Ibat uplans vincula, Nunc tremens stupensque Saulus

Per manus deducitur.

Qui lupus Turebat ante,

Nunc in agnuni vertilur.

SANTBUL.

Dura, Cbriste^ quam polenti Corda ?eias dextera I

Qui tuum delere nomeu Vulttuorum sanguine,

Universum niox per orl)eni Ipse ciarabit suo.

Sil suprema vox Pareiili, Qui créa vit omnia ;

Filioqiie, qui rcdemit Morte nos volens suu ;

Paret ilU, cujus almo Recreamur halitu.

HUBT.

Dura, Cliristi (4), quam putenti Corda mutas dextera I

Qui tuum delere nomen Vult tuorum sanguine ,

Ipse totum roox [ter orbem Scribet illud et suo.

Summa laus Deo Parenti,

Qui crcavit omnia ; Kitioque, qui redemit

Morte nos volens sua ; Par el illi , cujus almo

Conrovemur halilu.

N'y a-t-il pas quelque témérité à refaire aiusi l'œuvre d'un poète? Et qu'eût dit le bouillant Santeul, s'il eût vu ses hymnes traitées avec si peu de façon par uo rivai qui lui était bien inférieur? Mais il ne put le voir: il mourut quelques mois avant l'impression.

Le morceau vraiment lyrique composé par Santeul pour roblation de Jésus-Clirist dans le temple et la Purification de la Sainte- Vierge, cette ode inspirée :

Stupete , gentes : fit Deus hostia , etc. ,

n'a pu échapper aux retouches. Au 15^ vers, Huet substitue a^uentam k in ulnisy c'est-à-dire une épithète inutile à une image heureuse et pittoresque. Au 18*. vers, une autre image disparait; tnfans fait

(I) Chriili est sans doute une faute d'imprestion ; mais il y eu a de bien plus graves, qui prouvent combien Touvrage a été peu soigné sous ce rapport. La ponctuation est, d*aineurs, extrêmement négligée.

place à insons , au détriment de la poésie et sans profit pour la vérité.

La dernière strophe est , dans la plupart des hymnes d*Église , une glorification des trois Personnes divines. Santeul a varié avec beaucoup d'art cette sorte de refrain final; TÉvêque d'Avranches Ta souvent réduit à une formule prosaïque. Dans Thymne Stupete, gentes, il a été plus heureux , et cependant nous ne pouvons approuver sa hardiesse , qui efface des vers élégants pour leur en substituer de graves et lourds. Voici la dernière strophe dans le poète original et dans son malencontreux correcteur :

SaNTBOL. hubt.

Sit summa Palri, summaque Filio, Sit summa Palri, summaquc Filio, Sit summa sauclo gloria Flamiiii : Sancloque compar gloria Flamini : Magistra quem trinum docendo, Sanctx lilemus Trinitati Vera Fides veneratar unum. Perpeluo pia corda cullu.

Une seconde hymne pour cette même fête du 2 février est empruntée par FÉvéque d'Avranches au moine de St. -Victor. Au vers 11*., Gestabat ulnis est remplacé par Hune gestai ulnis; au i5^ , Christum par Omnes ; au 18*. , fida par firma. Le 1 6% est complètement refait. Au lieu de cet élan :

Quanta animo relicebat altol

Huct écrit ^ comme le pourrait faire un chroniqueur :

Cuncla animo penilus preroebat.

Santeul a fait trois hymnes pour la Purification. La

troisième a eu le sort des deux autres; elle a été empruntée et modifiée. La V\ strophe a de légères variantes, mais qui ne fout pas honneur au goût du prélat :

SANTBUL. HUBT.

Fumant Sabaeis lempla vapoiibus; Fumant Sabxis templa vaporibas;

Nos sacra poscuut ; jam prxit lioslia; Nos sacra poscunt ; jam prcithottia,

Sequamur omnes , et lubente Sequamur omnes , et vicissim

Puri animo simul iromolemur. Puro animo memores litcoMis.

Dans la seconde strophe , Tune des Vertus théologales est effacée par le correcteur» qui refait mal les deux derniers vers , sans que rien justifie la mohodre velléité de changement :

SANTBUL. HUBT.

Lumen ministretsplendidior Fides ; Lumen miuistret splendidior Fidet Mioistret ignés flammea Cbaritas; Miuistret ignés flaminca Chantas; Spes Ibura, nec desiot odores Fuudatque dlvinos odores Quosoperum bonafaroa fuudaU Innocus booa fama vils.

La 3*. Strophe n'offre qu'une légère variante au 3*. vers : Cum Sene, au lieu de Sub Sene.

L'altération est beaucoup plus considérable dans l'hymne pour le jour de l'Incarnation. Arrivé à moitié» le prélat oublie le poète ^ et continue pour son compte jusqu'à la fin :

iiANTBUL. HUBT.

Mortale corpus induit , Mortale corpus induit ,

Orbi piaudo viclimam, Orbi piando victimam,

Ut innocenti sanguine Sibiquc format sanguioeoi,

Scelus noceutum diluai. Quo diluantur crimina.

LE BRÉVIAIRK D£ P.-D. HURT.

SANTBUL.

Qui cuDcla complet numine, Nosiros se in arlus colligit :

Ut nos reducat ad Deuro, Est ipse nobitcum Deus.

Mundo Rederoplor qui venis, Fili, tibi laus maxima, Cum Pâtre; nec tibi minor Laus, utriusque Sptritus.

HDBT.

Deus, suprema veritas, Absconsa vélo corporis , Puris videnda mentibus.

Lustra tuo nos lumine.

Et tu, luorum sis memor, O Virgo, quae te sobditani Dum dicis nncillam Dei , Regina mundi diceris.

Jesu , tibi sit gloria , Qui natus es de Virginc, Cun Pâtre et almo Spirilu In sempilema serula.

On se demande pourquoi le début a été respecté , pourquoi le reste a été refait si complètement, et Ton ne s'explique cette hardiesse de Huet que par Texcellente opinion qu'il avait de son génie poétique et de son goût, goût et génie poétique assez peu remarquables : une vaste érudition était sa qualité dominante.

Veut-on de nouvelles preuves de ce goût parfois en défaut , dont il a donné plus d'un exemple dans ses Mémoires (Pet, Dan, Huetii^ episcapi Abrincensis^ Comfnentarius de rébus ad eum pertineniibus) (1) ? qu'on examine ses variantes de l'hymne sur le Martyre de saint Laurent Santeul fait voler les chairs déchirées par le fouet des bourreaux :

(i) S*il nous plaisait d*attaquer le goût du prélat érudit, nous rappellerions ses jugements sur Corneille , Racine et Boileau ; son admiration pour Scudery , Desmarets cl Chapelain. Voyez le Com- MENTARius passim.

Scissae flagris carnes volant

Huet substitue sicca à scissa.

Plus loio , le poète se sert élégamment de l'infinitif pour rindicatif :

Sed ille fracto corpore Servare peclus integrum.

Le savant préfère la forme positive de la prose :

Sed ille fracto corpore Cor utque senrat integrum.

Le poète termine en s'adressant à la Trinité :

i£lerne cunctorum Pater :

iEteme Fili, par Patri; Et par utrique, Spiritus; Uni Deo sit gloria.

Il y a trop de souffle dans ce quatrain ; le savant imprime à la place le quatrain banal :

Deo Patri sit gloriâ, Ejusqae soli Filio, Cum Spiritu Paracleto , Nunc et per omne seculum.

Nous trouvons dans Thymne sur la Décollation de saint Jean-Baptiste des variantes dont une peut-être aurait été adoptée par Santeul ; les autres restent à la ctiarge de Uuet 11 n'y eu a point dans la V. strophe; voici les autres dans les deux auteurs :

SANTBUL. HUBT.

Que rudes syl?is populos docelNit , Qux rudes sylvis populos docebal , Qom 8M reges tremerecit aola • Qu» Deum Iota resonaliat aula , nia voz , eheu 1 gladio resecla« Illa voz, irbti gladio resecta, Muia silebit 1 Muta silebil ?

Occidit Vatet , et adhuc timelur ; Ocddit Vates , et adhuc limetur ; Vox silet Verbi, croor ille clamai, Voz sîlet Verbi, cruor ille clamât : Alque fratemi temerata damnât Sancta fralemi temerala carpit Foedera lecU. Fœdera lecli.

Nocte sub densa jubar involutum Nube sub densa jubar involulum Veoerat caîcis aperire terris; Venerat caDcis aperire seclis;

Sole jam pleno, velut umbra » cessit Sole roaturo, velut umbra , cessit Lucifer orbe. Lucifer orbe.

Une autre hymne pour la môme fête a des variantes plus considérables dans les quatre dernières strophes :

SANTBUL. HUBl'.

Ut caput vidit dapibus sob ipsb Ut caput vidit dapibus paratis , Triste fumanti fluitare labo , Triste rumanU ualltare tabo,

Uaesit» impastis fremuitque mensis Haesit, impastis fremuilque mcnsis Funeris auctor. Funeris auctor.

Palluit coduni, trepidavit aula. Non tamen frontis gravitas serenc

Ipsa sese horret feritas Tyranni ; Cessit immiti violata ferro;

Sola Saltatriz ovat , eiecrandi Dura mitescit placido sub ore Conscia facti. Mortis imago.

Non tamen frontis gravitas verendae Sic suo rursum Deus buuc praeire Cessit immiti violata ferro, Nuntium Christo jubet , inferisque

Dura mitescit placido sub ore Ferre praeconem nova liberandi Mortis imago. Gaudiu mundi.

Qui suo nascens Domino praibat, Qui, [)eopIenus, rigidis fulurum Blorti crudeli prior immolatus, MoribusChristumrudisexprimebat, lUe mox diro notât immolandnm Debuit dira quoque morte lotum Funere Christum. Redderc Cbrislum.

C'est , OU le voit y une seconde composition ou peu s'en faut , et cette refonte nous parait inférieure à la pièce originale. Il n'y a pas à s'en étonner, puisse Santeul est un des poètes latins modernes qui ont été le plus goûtés, et que ses hymnes lui ont fait une réputation à l'épreuve aujourd'hui et du temps et des critiques.

Inférieur au moine de St. -Victor pour la chaleur et Télégance, l'Évéque d'Âvranches n'était pas un poète méprisable. Pour n'avoir pas toute la valeur qu'il leur assignait dans sou estime , ses vers n'étaient pas sans mérite , et furent prisés de ses contemporains. Il en fit jeune j il en fit vieux, il en fit au milieu de sa carrière. On sait que quiconque a goûté au breuvage que verse la Muse, revient souvent, revient toujours à la coupe enchanteresse.

Le nouvel Évéque d'Avranches avait fort à faire en 1697; mais, du moment qu'il touchait au Bréviaire pour le rajeunir^ les hymnes étaient une tentation trop forte pour qu'il résistât au désir d'en remplacer de vieilles par d'autres de sa façon. S'il porta une main trop hardie sur celles de Santeul > s'il remit à l'enclume , comme il en avertit dans sa Préface , des morceaux qui attestaient la rouille du moyen -âge et des altérations grossières et barbares, il dut se plaire à chanter les Saints principaux de son diocèse. Rien n'atteste ce qui est de lui dans son Bréviaire; mais il nous semble évident, par le choix des rhythmes , par le style , et par d'autres raisons aussi concluantes à nos yeux , que les hymnes eu l'honneur de saint Paterne et de saint Auberl oui pour auteur le savant prélat ,

LE RRÊVIAlRi: DE P.-D. HUET. 133

(lu moins celles qui sont du même mètre que Thymne gravée sur le marbre , en lettres d'or , dans la célèbre chapelle de Notre-Dame-de-la-Délivrande. On sait que c'est la strophe saphique , composée de trois vers saphiques et d'un adonique. Nous allons extraire du Bréviaire de Huet les hymnes qu*il a composées en Thonneur de saint Paterne, de saint Aubert, et de saint Joseph. Les trois qui sont consacrées à l'époux de la Sainte-Vierge , sont attribuées à notre auteur par un des chanoines les plus lettrés du Chapitre de Coutances et d'Avr<inches , et nous partageons son avis sans balancer. Peut-être y a-t-il d'autres morceaux du Prélat érudit à découvrir dans son Bréviaire ; nous n'avons pu que parcourir l'exemplaire qu'on avait eu l'obligeance de nous prêter. A d'autres d'explorer ce recueil ; l'éveil est donné par les hymnes que nous offrons ici , hymnes qui ne sont pas indignes des autres œuvres poétiques de l'illustre évêque.

m FESTO s. PATERNl, EPISCOPI ABRINCENSIS.

liymnus I.

Sol diem festum populis redaiit , Morte qiio tandem domita , PaterntiA Nobilem felix superas triumphum Egit in arces.

Ille majorum lilulos et anri Copiam dtilcem generosiore Ambilu fugit , tua , ChristCt postliac Signa seculus.

Su nt dorons rupcs, lapides cubile; Lympha dal potum , cibus est légume n ;

TtgiDcn hlnuiam li(«r«l caducoi .

Non roTFtarlus.

SIe Ml fortls domitor pbalai^n Pellil iDlïrDB*, ■bi|[itque mortiM:

Hint opem Mipplex nwdkaDi Pilcmî Neoitria poKiL

Toque, qu*m cure propiora sénat, CiriUl rdii, quoUn, Abrinoe, Illh» Bdens meriii», probaiti NunMD ■mlcam I

F.rto putori meriium repeiidit Gret memor cullum , duce quo beiloa Spenl l'iornum clonilnaiift Agoi Ceruere tuIIui.

Si! decut Pilri , gcoileqae Proti ,

Et tilri compar utrimque virlus

Spirilu» Mmper, Deus nnus omni

Tempori* Eto.

Hymnus U

Frustra laiebre) eip«t>s.

Paterne, niI nodl trgi :

Naïui Mluti pluriDin ?

ConTecta luctu , itoblll* Ad te reciirrit cirltts ; Paitoris amiwi vices Ut impleas, lupplei rogil.

Krgo pedum manu cape.

Lupus Aferni diuipi , Tibique proinîssai oves Secura duc iii piMua.

Audimur. iCquis cifium Volis Pateraus annuit, Et Palris cxtincti locum Alter subit praestantîor.

Pro credito sibî grege Quid non laboris snscipit , yCgros leTans, rudes docens, Cunctisque factus omnia ?

Exempla ferbis praefia Hortantur effltacius :

Quo sanctas autistes praeit, Plebem puderet non sequi.

Fac , o Pater , Deum prece Nobis tua placabilem , Qui sanctitatis te dédit Suis minislrum senrulis.

IN FESTO S. AUBERTI, ABRINCENSIS EPISCOPI.

Hymnus l .

Auberti meriiis plaudite, virgines; Votivum , pueri , dicite canticum ; Aubertum célèbrent tinnula prsesuipm Festis sra canoribus.

Hic turmts Superum jam cornes additus, Et promptam miseris ferre potens opéra , Exaudil facilis vota precantium, Et spes non sinit irritas.

Hinc, Auberte, novisconcitagaudiis, Gens dcvota libi servit, et in luum Cantus assiduos ingeminans decus, Totam se tibi dedicat.

Moi el clara lux signa polenlix Plebs Abrinca rerert, ul prece sfdula Siccia eiluderia fluminB oulibu), Mosi consimilii pio.

.Cternus Bit lionos ingenilo Patrî i Sit par unigenic gloris Fillo ; Snnclc cor Triadis peraonrt nmnibus

TipU rp^a «ecullt.

Hynv

Gniilum Régi aoliua, aab alla

Uum precea lupplei humiiiiqiie node

Ut sibi lemplum alriiat, i Atitum luriDia jubet ii Rupe, qaam Tumbam populu» tMumo NoroiDe diiit.

IllecuncU

Eiaequii vernni Micbael

Increpana rurtus redit, oe

Vocibu* uTiKt.

Prxaul accingena operj, Hontia eiarindil, apaiiumqae Uial, Qlio superatrucli preticKa aurganl Mœnîft lempli.

iCdla ut primum aietii alla mole».

Del^t iecto» roora nulla mjstiii , Qui Deo curent, Siiperiaquc dignsa Diccre laudea.

Al B«atorum cineres el oaaa Martjrum lancli* TCnerala boiitia,

Coliigeiis, lemplo ilecus in recenti Dulce reponii.

Hinc uppm rcbus dubiis vocare, Francus, hue voli reus advoiare Gaiidel, ac suromo meriias Tonanti Solvere grate^.

Laus, Palri rerum, Domino perennis; Par decusNato, Patri non minori; iEqiius ambonim sit bonos Amori Omne per x?um.

IN FESTO S. JOSEPH, SPONSI BEATiE MARliE.

Hymnus L

Virginis sponsos, paritcrque virgo, Numinis rector pueri , sequester («randis arcani, Mariaque custos , Maxime Joseph ;

Tu vices ftummi Patris unus impies ; ParDeonalus, tua, Dive, cura, Te patrem, blando veneransamore, ' Dicere gestit.

Quem colil supplex polus imperantero , Quem nigri princeps Erebi pavescit, lile Josephom, paliens vocari Subdilus, audit.

Sxvit Herodes, meluensquesceptris, Viclimam caeco puerum furori Destinât ; sed te monet aies alto Missas Olympo.

Nocle coosuix^ns fugb, ac Tjranni Snbtrahis dulcem foriis alomnum :

Nosira sic por te recipit salutem Vita sainsque.

Hune alîs multo profugum labore, Sudor in f enas tuiis ire sacras Gaudei : hinc sanguis fluet expiando Plurimus orbi.

Dive, Tac nobis vilii libido Nullius Cbristum rapial, sed inio Serre! hune virtus pielasque vera Pectore lutum.

Hymnus IL

Purae marilus Virgini Josephus ecce traditur; Gaudetpolus, noTas hymen Faces pudicus praedicaL

O conjugum par nobile I O Virgo, sponsi gloria !

O sponse, cusios Virginis, Et Matris intacts decus !

Cum Spirilus, lapsus polo, Fccundat almam Virginein , Te, mi&sus ustris nuntius Ccples(is,arcanum docel.

C4uai, Virginis fusum sinu, Mortale Numen emicat.

Tu primus aiïusns solo , Supplex, adorans, procidis.

Templo puer magnus latef , llium requiris perditum :

lf: dréviairë de p.-

FaCfDiTe, nos per Virginem Ubique lesum qoxrerc, Ut hors pos a niio, A Maire nul la «cpiir»!.

Nam qui* le pavtdum motlii in uliima Pugoa lerriv babel, Diveîquid, asperam Leii diSkilii dum jacis aleam, Inccrlaï mêlais vices?

En blandus latcri CbrisiusadcsIluD, Judei ilie lux sorlis, el arbiler, Qui patrem loties diiii, et oKuIa Infusus nreniio deilit,

Teduici lacrjmans lumine respicii, VirgD, spes bomiDimi, Virgo, tuuin dpcus, Juniil iegtlimo quam libi tedere SpODum pranuba CaMilas.

Ouro) ilta mctuj eue procul jubet ,

SupreiDoi aaimx jam legetbaJiliu,

Quam nato placidas ilicet ia manu*

Felii depoaitum dablL

pcrBf, *i>«anl |>ii Mann , die propcretil vincula rumperp :

EiiptcUlui adeil ultor, ul horrido VIncros cnrcere liberet.

Ite BMt Cbrjile , tilii ^ic modo t i

IX BhËTIAIRE ne P.-D. Ht'ET.

De telles hymnes ne sauraient sans doute rien fouler il la gloire littéraire de l'Éveque d'Avranches. Il suffit qu'elles ne soient pas indignes de son talent. Elles étaient inconnues de M, Huet de Guerville , qui a?ait projeté, il y a peu d'années, une édition des Œuvres eomplèies de son grand-oncle. Ceux qui l'entreprendront désormais feront bien de les recueillir.

SUR

voltaire;

Par m. BERVJLLE,

Président de chambre à la Cour impériale de Paris , membre

correspondant.

Depuis la première publication de cette notice, composée en 1825 pour la Galei'ie Française, Tauteur s'est livré à de nouvelles études sur la vie de Voltaire, qu'il espère donner uu jour plus complète et plus exacte que n'ont pu le faire les biographes qui l'ont précédé. Conduit à Toffrir en hommage à l'Académie de Caen . dont il a reçu de-sensibles marques de bonté, il a dû la retoucher avec soin, rectifier plusieurs détails, en ajouter quelques autres, en revoir attentivement les jugements et le style. C'est donc un travail presque nouveau qu'il est venu soumettre à l'Académie, et qui, dans sa dernière forme, peut être considéré comme uu spécimen de l'œuvre plus considérable dont il est maintenant occupé.

VoUaire représente à lui seul le 18^ siècle. 11 Ta traversé presque tout entier : il Ta rempli de ses travaux et de son influence : plus qu'aucun autre il en a reçu l'empreinte, exprimé les mœurs et les opinions, secondé les tendances. 11 s'est trouvé en rapport avec les personnages les plus remarquables de cette longue

1/!l2 N011CE

époque ; il a décidé ou précipité les mémorables changements qui Tont signalée. Écrite à ce point de vue , l'bistoire de Voltaire pourrait être en môme temps l'histoire de son siècle. Notre plan n'est pas aussi vaste. Toutefois, avant de raconter la vie d'un tel homme , nous ne croyons pas inutile de jeter un rapide coup-irœil sur Tétat de la société française au moment où il apparut sur la scène du monde, et sur les rapports qui naturellement ont dû s'établir entre cette société et son génie.

Louis XIV n'était plus. L'esprit de libre examen, né avec la Réforme , et dont sa main puissante avait suspendu l'essor, allait reprendre son cours sous une minorité que suivrait un règne sans force et sans gloire. Le progrès des arts de l'esprit , pendant les jours brillants de son règne > avait aidé lui-même à ce résultat en donnant l'éveil aux intelligences, en ébranlant les traditions du moyen-àge. La révolution de 1688 avait établi h côté de nous un foyer de lumières et d'indépendance. Partagée entre l'autorité des anciennes croyances et Tasceniiant, chaque jour plus prononcé, des opinions nouvelles, la nation Ûottait incertaine. Fatigué d'une longue contrainte, l'esprit humain était devenu impatient de l'autorité : longtemps courbe sous la parole du maître , il aspirait à juger et inclinait à blâmer. On ne voulait plus de ce qu'on connaissait , sans bien savoir encore ce qu'on mettrait à la place. On pouvait prévoir qu'à un siècle de créations allait succéder un siècle de critique.

Et , par malheur , la critique ne devait trouver que trop d'aliment. Le vire on l'absence des institutions ,

SUR VOLTAIRE. là 3

TiDégallté des charges publiques, l'esclavage de la presse , les entraves de rindustrie » les prodigalités du pouvoir absolu , les vexations du fisc , Tincohérence et les lacunes des lois civiles^ la férocité des lois criminelles, les aberrations de la philosophie scolastique, mille préjugés venus des temps barbares n'offraient pas une faible matière aux sévérités de l'opinion. Les mœurs publiques ne valaient pas mieux que les lois, et sans que la masse du pajs fût corrompue , la corruption régnait dans la société , car les hautes classes n'avaient plus de mœurs et les classes inférieures n'avaient pas encore d'influence. la religion elle-même, cette auguste émanation de la Divinité « s'était altérée dans la main des hommes : son nom était partout , son esprit nulle part , et chez les successeurs des Bossuet, des Bourdalouc, des Fénelon, on s'attristait de ne rencontrer qu'un fanatisme sans convictions ou du relâchement sans indulgence. Comme l'abus compromet les choses les plus saintes, beaucoup s'étaient éloignés de la religion en voyant h quels usages on l'employait, et si la liberté de penser avait fait des incrédules , les dragonnades et la bulle Unigenùus en avaient fait davantage.

Telle était la disposition des esprits « lorsqu'un brillant succès dramatique révéla Voltaire à la France.

Né dans les dernières années du 17*. siècle (1),

(1) François-Marie Arouet, si célèbre depuis sous le nom de Voltaire, naquit à Paris (d'aulres disent à Châtenay, près Paris), le 20 fôvrier iC9â. Son père, apr{-s avoir exercé avec lionneur Télat (le notaire , était devenu trésorier de la Chambre des comptes. Sa

itiU NOTJCE

Voltaire fut témoio des persécutions religieuses qui souillèrent la fin du règne de Louis XIV. Les massacres des Cévennes furent pour son enfance ce que furent pour la nôtre les échafauds de la Terreur , qui mâme ne les égalèrent pas en atrocité. Sa nature sensible et généreuse fut révollée à ce spectacle , et la vue du sang versé l'éloigna d'une religion qu'il voyait honorer par des sacrifices humains.

Ces premières impressions trouvèrent dans son éducation peu de contre-poids. Son parrain, Châteauneuf, homme de plaisir et ami de Ninon , lui apprit à lire dans la Moisade. Ses maîtres , les Jésuites , étaient des instituteurs plus élégants qu'ausières, surtout envers un élève dont les succès faisaient leur orgueil. Sorti du collège, où les couronnes ne lui avaient pas manqué, il fut accueilli dans la société sceptique et voluptueuse des Vendôme, des Sully, des Chanlieu. Ainsi, dès ses jeunes années , Voltaire se trouva jeté dans les rangs des libres penseurs: ainsi encore, dès ses jeunes annécsjil se trouva conduit fatalement à confondre dans sa juste haine pour les persécutions les croyances au nom desquelles sévissaient les persécuteurs. D'autre part, il apprit dans ces sociétés princières à joindre à la sagacité rapide , à l'active imagination , h la vive et mobile sensibilité dont l'avait doué la nature, i'ur-

mère, Marguerite Daumarl, élait (l*uue bonne famille du Poitou. Le jeune Arouet vint au monde presque mouranu II ne put recevoir le baptême que le 21 novembre d69Â. Cette circonstance a trompé quelques biographes sur Pépoque précise de sa naissance.

Il prit le nom de Voltaire après ses premiers ouvrages, pour se distinguer de son frère aîné.

banité , rélégance facile , les grâces légères que donne Tusagc (lu grand monde. D'abord contrarié par sa famille dans son goût pour la poésie, menacé d'une lettre de cachet, exilé en Hollande à la suite de Tarnbassadeur Châtcauneuf, relégué à St. -Ange auprès du vieux Caumartîny jeté à la Bastille pour une satire qu'il n'avait pas faite; accueilli enfm à la scène française y il débutait dans la carrière des lettres par un triomphe. A vingt-quatre ans, Tauteur iï Œdipe montrait déjà , non le génie créateur qui devait plus tard ouvrir de nouvelles routes à la tragédie, mais le plus brillant imitateur et presque l'héritier du style de Racine.

Un succès nouveau allait s'ajouter encore à ce premier succès. Conçue à St. -Ange, poursuivie jusque sous les verrous de la Bastille, la Uenriade allait enrichir la France , non d'une épopée, mais d'une œuvre où la poésie la plus brillante s'allierait à la raison la plus pure.

Couronné à vingt-huit ans d'une double palme littéraire , indépendant par sa fortune, recherché dans la société, fêté par les grands. Voltaire semblait voué pour toujours à la poésie. Un événement imprévu vint changer sa destinée, (cruellement insulté par le vil héritier d'un grand nom , il veut demander vengeance aux lois ; elles sont muettes : à ses nobles amis ; ce n'est qu'un plébéien outragé par un grand seigneur ; ils ne daignent pas s'en apercevoir : à son courage ; la Bastille et l'exil lui répondent. Impuissant à obtenir justice , il passe en Angleterre. Pendant trois ans il y respire l'air de la liberté : il y converse avec Pope et

BoliDgbrocke, il étudie Newton, Locke et Shakespeare, et , riche de connaissaDces et d'idées nouvelles , il rapporte dans sa patrie V Essai sur la poésie épique , Brutus , La Mort de César et les Lettres sur les Anglais.

Ici commence la carrière philosophique de Voltaire, et ce seront un déni de justice et un exil qui l'auront jeté dans cette voie. Ici encore son génie dramatique va trouver la sienne. Dans ses premiers ouvrages , il a suivi les traces de Racine : désormais il n'imitera plus; il sera lui-même. Sou style aura moins de perfection , mais plus d'abandon et d'éloquence. Ses drames, moins réguliers peut-être, offriront des tableaux plus imposants, remueront des passions plus vives, renfermeront des instructions plus profondes.

Zaïre . qui n'est point une copie ôH Othello, et qui, si elle l'était , serait infmiment supérieure à son modèle, fut écrite en quelques jours et fut couverte d'applaudissements. Si la couleur locale n'y est pas très-rigoureusement observée , défaut de peu d'importance dans un ouvrage dont l'intérêt repose sur les mouvements du cœur, le charme des sentiments les plus aimables exprimés en vers mélodieux , les combats de Tamour et de la religion , les tourments de la jalousie dans une ûme aussi confiante que tendre et généreuse remplirent les spectateurs de crainte et de pitié. Les noms français, prononcés pour la première fois sur notre scène , y furent entendus avec une sympathie à laquelle Voltaire Gt appel une seconde fois dans la tragédie défectueuse, mais touchante, d'^c/eïatde Du GuescUn.

Im Mort de César ne put être représentée que sur un

Ihéâtre de collège , et manqua faire une affaire à son auteur, auquel on fit un crime des sentiments républicains répandus dans sa pièce. La police ne trouva pas Brutus et Gassius assez royalistes.

Chaque jour, en effet, Fauteur de la Henriade était arraché à ses travaux par quelque persécution. A l'époque où nous arrivons , il n'avait donné prise sur lui dans aucun de ses ouvrages. La royauté et le gouvernement y étaient respectés; la religion y apparaissait auguste dans la Henriade, touchante dans Zaïre. Mais ses opinions étaient connues; mais sa haine pour Tintolérance était, publique et proclamée : c'était assez pour quMl n'eût point de repos. D'obscurs écrivains , que souvent il avait aidés de sa fortune et de son crédit, le harcelaient de leurs libelles. Des âmes charitables se faisaient un point de conscience de le dénoncer incessamment au pouvoir. Une administration tracassière accueillait sans examen ces délations journellement répétées. C'étaient à chaque instant de nouveaux dangers à craindre , de nouveaux orages à conjurer. Inquiété pour La Mort de César , inquiété pour l'élégie sur la mort d'Âdrienne Lecouvreur , pour Le Temple du goût , pour les Lettres philosophiques , pour Le Mondain , pour YÉpitre à Uranie , Voltaire semble un instant perdre courage. Il quitte la capitale , et renonçant aux lettres , dont la culture n'a été pour lui qu'une source de dégoûts et de périls , il va cacher sa vie , consacrée désormais à l'étude des sciences , au sein de la retraite et de l'amitié.

M"'^. du Châtelet, lille du baron de Brctcuil, possédait une terre à Cirey, sur les confins de la Lorraine. Élevée

avec soin, douée d'une force d'esprit rare» surtout alors, chez son sexe et dans sa condition , elle avait su allier à Taniour des plaisirs , au goût des frivolités , le goûl de l'instruction et Tauiour des études sérieuses. Le rapport des pencliants , i\iccord des opinions rapprochèrent bientôt Emilie et Voltaire : un lien peut-être plus tendre que l'amitié s'établit entre eux. Ce fut près d'Emilie que Voltaire alla chercher un asile contre les traits de Tenvic et les vexations du pouvoir.

Cet asile devint bientôt un temple consacré aux sciences. Clrcy vit se former dans son enceinte une bibliothèque , un laboratoire, un cabinet de physique. Des savants illustres vinrent le visiter. L'étude de la physique et de Tastronomie occupa quelque temps Voltaire. Il composa sur la nature des forces motrices un mémoire qu'approuva l'Académie des sciences. Il obtint, ainsi que M'"\ du Clultelet, une mention honorable à l'un des concours de cette Académie. Il composa les Eléments de la philosophie de Newton, exposition superficielle, sans doute, mais simple et lumineuse, de vérités encore peu connues en France. Ce livre, qui n'est rien pour la gloire de Voltaire , fut pourtant utile eu propageant des vérités importantes , en achevant de discréditer la physique des écoles. Le chancelier d'Aguesseau, élevé dans la philosophie cartésienne, ne voulut jamais accorder de privilège pour Timpresslon des Éléments de Newton,

Mais en vain Voltaire s'était promis de rompre avec les lettres. Ses amis et surtout son penchant le rappelaient incessamment dans la carrière d'où il avait cru sortir pour toujours. Il passait de la physique h la

SLR VOLTAIRK. U9

littérature, de la littérature à la physique. Ses jours étaient remplis de mille travaux divers : sa tête active suffisait à tout. Tandis qu1I écrivait sur la gravitation , qu'il répétait les expériences de Newton sur la lumière, il composait Âlzire, Mahomet, Mérope; il achevait les Discours sur l'homme ; il écrivait Y Histoire de Charles XII, esquissait la Philosophie de V histoire, commençait le Siècle de Louis XIV, préparait V Essai sur les mœurs.

Alzire est une des choses les plus touchantes qu'on ait pu écrire à Thonneur de la religion chrétienne. Des mœurs poétiquement contrastées , d'éloquentes scènes de passion , l'élégante onction du style , la beauté du dénouement, celle du caractère d'Alvarez, obtinrent grâce aisément pour quelques vers déclamatoires qu'il serait aisé de retrancher.

Mahomet , représenté à Lille en 17/»1 y ne put d'abord l'être à Paris. On voulut voir dans cette tragédie une satire indirecte contre la religion du Christ. Voltaire l'apprit et dédia sa pièce au pape Benoît XIV, qui lui répondit en termes flatteurs et lui envoya des médailles. Crébillon fut plus scrupuleux en fait de religion que le chef de l'Église. Censeur dramatique , il refusa d'approuver l'œuvre d'un rival dont la gloire effaçait trop la sienne. Voltaire conserva longtemps un souvenir amer de ce refus.

Mérope éprouva moins d'obstacles , et valut à son auteur le plus brillant triomphe. Présent à la représentation , il fut demandé à grands cris par les spectateurs. Il parut dans la loge de la duchesse de Villars, et, sur l'invitation du parterre , il en fut traité comme Alain Chartier l'avait été d'une reine. C'était la pre-

luière fois que le public demandait un auleur pour lui décerner un liomma^e. Trop prodigue^ depuis, cet honneur a perdu de son prix.

La fortune alors sembla sourire un moment à Voltaire. M"*, de Pompadour venait de succéder à M"**, de Ciiâtcauroux dans un poste dilTicile à nommer, \oltaire l'avait connue avant sa faveur; il trouva en elle un appui. Le grand lionimc consentit h devenir le protégé et môme un peu le flatteur de la favorite. Vingt ouvrages pleins de génie et d'une philosophie bienfaisante n'avaient produit fi leur auteur que des persécutions et des outrages : il se vit recherché , comblé de dons et d'honneurs pour avoir su plaire à la matircsse d'un roi.

Pendant quelques mois Voltaire fut le poète lauréat de la cour. Il composa pour elle La Princesse de Navarre, Le Temple de la Gloire^ le poème iïtFomenoù Un ministre de ses amis, d'Argenson , eut recours à sa plume pour quelques rédactions diplomatiques. Pour prix de ces travaux , inutiles la sa renommée , on le fit historiographe de France et gentilhomme de la chambre. Il fut même question de l'admettre aux petits soupers^

Un autre succès dut le flatter davantage. Depuis longtemps Voltaire désirait entrer à l* Académie, soit que son amour-propre ne fût pas insensible à cet honneur, soit qu'il espérât y trouver une sauve- garde contre les persécutions à venir. Après le succès de Brutus^ il avait songé à solliciter le fauteuil ; de Boze, Tun des membres influents du sénat littéraire, avciit prononcé que Voltaire n'avait rien d'académique. Après Mcropc il s'était mis une seconde fois sur les rangs; le ministre Maurepas et

SLR VOLTAIRE. 151

le théatin Boyer Tavaient encore écarté , malgré la protection de M'"^ de Châteauroux. Soutenu par M°*^ de Ponipadour , il fut admis enfin à remplacer le président Bouhier. La haine se déchaîna contre lui plus furieuse que jamais; mais du moins il fut permis à Tauteur de la Henriade d'honorer l'Académie en siégeant parmi ses membres. Dans son discours de réception 9 le nouvel académicien substitua heureusement aux compliments y aux lieux communs en usage avant lui une élégante dissertation sur le génie des langues et sur Fart de traduire. Son exemple a eu des imitateurs , et les solennités académiques en ont acquis un intérêt qu'elles n'avaient pas eu jusqu'alors. Mais cette faveur passagère , qu'un souille lui avait apportée , un souille allait la lui ravir. L'envie ne sommeillait pas. Elle alla chercher pour l'opposer à Voltaire le vieux Crébillon , dès longtemps retiré de la scène. Elle sut intéresser la vanité de la favorite à protéger la vieillesse d'un homme de talent dont on voulut bien faire un homme de génie. CatUina fut représenté à la cour, applaudi , imprimé au Louvre avec une affectation d'enthousiasme offensante pour Voltaire, qu'on semblait rabaisser au-dessous de son rival. A ce désagrément se joignirent quelques tracasseries. Voltaire laissa percer son mécontentement. M"", de Pompadour se refroidit à son égard. Blessé d'une préférence qu'il avait droit de regarder comme un affront, il s'éloigna de la cour, où son triomphe d'un moment avait multiplié ses ennemis sans ajouter à son bonheur. Mais en se retirant , il voulut prendre une vengeance digne de son génie. Trois fois il s'empara des sujets

que Crébillon avait traités , et trois fois sa supériorité fut accablante. L'esprit de parti contesta un iDomeDt cette supériorité , qu*on ne conteste plus aujourd'boL Sèmiramis, OrestCj Rome sauvée furent les fruits de cette noble émulation.

Retiré une seconde fois à Girey, Voltaire , benreax près de son amie , se refusait encore aux instances du Roi de Prusse » qui cherchait à l'attirer dans sa cour. La liaison de ces deux hommes célèbres avait commencé depuis longtemps. Frédéric, n'étant encore que prince royal, avait recherché Voltaire. Une correspondance active s'était liée entre eux. Depuis l'avènement du prince au trône , la correspondance avait contbiué. Voltaire avait fait plusieurs voyages auprès de Frédéric, qui , pour le retenir, avait multiplié les instances et les caresses. Voltaire avait toujours refusé de se séparer d'Emilie.

Au mois de septembre 17^9, M°*^ du Cbâtelet meurt à Lunéville , où les deux amis étaient allés visiter la cour de Stanislas. Sa mort brise le lien qui enchaînait Voltaire à la France. Il se voit libre : ses ennemis continuaient de le fatiguer de leurs attaques; Frédéric redoublait ses instances; il cède enfin. Après quelques mois passés à Paris, il part et va porter encore à Potzdam la clef de chambeRan etia dangereuse faveur des rois. La cour de France , qui le négligeait présent, fut blessée de son départ.

Voltaire reçut de Frédéric l'accueil le plus enivrant Logé dans le palais du monarque, appelé tous les jours à sa table , libre de toute contrainte , traité moins en sujet qu'en ami , un moment il se crut arrivé au terme

de ses épreuves. Philosophe sur un irône despotique , exempt de préjugés chez un peuple encore sans lumières, Frédéric avait peuplé sa cour de savants et de lettrés étrangers , dont il avait formé une académie. Il aimait à faire au milieu d'eux l'homme de lettres , à laisser de côté le roi. L'abandon , la gntté , une liberté d'opinions qu'on eût peut-être appelée d'un autre nom ailleurs que chez un prince, régnaient dans ses soupers, dont il n'était pas le convive le moins brillant ni le moins aimable. Voltaire, à ses côtés, exerçait toutes tes séductions de l'esprit et l'empire du génie. Séduit lui-même, il croyait, après une vie orageuse , avoir enfin touché le port II parlait de sa situation avec ravissement et de Frédéric avec enthousiasme. Mais l'envie veillait à Pofzdam comme à Paris<,

La faveur dont jouissait Voltaire , sa supériorité reconnue, offusquaient plusieurs de ses nouveaux confrères. On lui suscita des dégoûts : on excita contre lui La Beaumelle , jeune écrivain qui cherchait à se faire un nom. Des rapports calomnieux ou envenimés répandirent de la froideur entre le Roi et Voltaire. Il était facile d'aigrir l'un contre l'autre deux hommes , l'un impérieux et absolu, Tautre indépendant et volontaire. La querelle de Voltaire avec Maupcrtuis, dans laquelle Frédéric eut le double tort d'intervenir et d'intervenir comme roi, amena une rupture suivie d'une réconciliation qui rassura médiocrement Voltaire. Après trois ans de séjour en Prusse , il en sortit presque furtivement, sous prétexte d'aller prendre les eaux de Plombières. En partant, il promit de revenir; m<iis avant son départ il avait retiré ses fonds» qu'il avait fait passer à l'étranger. 1 1

A peine a-t-il quitté Potzdam que les manœuvres ennemies recommencent On lui altribue des épigrammes contre le Roi. On fait craindre à celui-ci que Voltaire n'abuse du don qu'il lui a fait de ses poésies. Frédéric alarmé songe à rclirer le précieux volume. Il en écrit à Frey tag, son résident à Francfort, où Voltaire devait passer. Le servile et insolent sobalterne conclut que le poète est en disgrâce et s'arrange en conséquence. Après avoir visité plusieurs cours de l'Allemagne, trouvant partout l'accueil le plus flatteur, Voltaire arrive à Francfort. Il y est arrêté avec éclat , traité avec outrage , et retenu pendant trois semaines prisonnier dans une mauvaise auberge. Sa nièce, l\l"% Denis , venue pour lui donner des soins, partage sa captivité.

Voltaire conserva toute sa vie le ressentiment de cette injure. Frédéric eut le bon esprit de rougir d'dn acte si peu digne de lui. Peut-être n'eût-il pas dû se borner à désavouer sans le punir le misérable qui avait abusé de son nom. Du moins revint-il le premier, et chercha-t-il à réparer par des prévenances nouvelles l'infamie de son agent

Rendu à la liberté, désabusé un peu tard de la faveur des grands, Voltaire s'arrêta quelques jours chez l'Électeur i>alalin pour sécher ses habits mouillés du naufrage. De là il se rendit à Colmar, où il prolongea son séjour. <:e fut dans cette ville qu'il acbeva et qu'il fit imprimer les Annales de l'Empire, commencées cbei la Duchesse de Saxe-Gotha et pour elle. Pendant deux années environ il hésita sur le choix d'un asyle. La malveillance du jésuite Croust et celle de l'évéque de

si;r voltaire. 155

Colmar, qui voulut, dit-on, r^comniuiiler , Tobligèrent de s'éloigner. La cour de France» pressentie sur son retour, répondit peu favorablemoit (i). En attendant qu'il eût trouvé une retraite , Voltaire passa quelques mois à Tabbaye de Senones , où il trouva des livres et l'instructive société du savant Dom Calmet, qui crut l'avoir converti II visita les eaux de Plombières; il se reposa quelques jours à Lyon , dont l'archevêque Tencin ne voulut ou n'osa point le recevoir, mais dont les habitants le comblèrent d'hommages auxquels son âme , encore blessée des scènes de Francfort, fut profondément sensible. Enfin , étant allé consulter à Genève le célèbre Tronchin , il sourit à l'idée de se fixer dans un pays libre. On lui proposa une habitation agréable sur les bords du lac. D'après les lois, un catholique ne pouvait s'établir à Genève ni dans le^ cantons protestants de la Suisse. Voltaire « trouva

• plaisant d'acquérir des domaines dans le seul pays

• de la terre où il ne lui fût pas permis d'en avoir. » En cherchant un abri contre l'intolérance du gouvernement et du clergé français , Voltaire ne voulut pas , toutefois , se mettre à la discrétion de ses nouveaux hôtes. Il voulut avoir un asyle à Genève contre les mauvais vouloirs de France et un asyle en France contre les mauvais vouloirs de Genève. Ainsi , après avoir occupé quelque temps le château de Tourney , il prit le parti d'habiter alternativement Fcrney sur les terres de France et les Délices sur les terres de Genève.

(I) II parait que des copies de La Pucelle, répandues et falsifiées par des mains étrangères, avaient indisposé le goufernement.

De ce moment date pour Voltaire une existence nouvelle. Cette indé[>endance tant souliaitée , qa'il a cru trouver à la cour d'un monarque absolu, il l'a conquise enfin et II ne la doit qu'à lui-même. Possesseur d'une grande fortune (1) , riche d'une gloire européenne y en correspondance avec plus d'une tète couronnée , il va se trouver investi de la dictature des lettres et de Topinion. Sa plume sera une puissance , ses jugements seront des oracles. D'innombrables clients viendront de toutes les parties de TEurope solliciter de lui la faveur d'une parole ou d'un regard. Des princes même tiendront à honneur de devenir ses hôtes. Ce n*est plus cet écrivain entouré d'ennemis , toujours sur le qui-vive , menacé dans son existence sur les plus frivoles prétextes , en butte à toutes les susceptibilités du pouvoir arbitraire. C'est un souverain glorieux et respecté qu'environnent l'amour et l'admiration des peuples. Voltaire alors entrait dans sa soixante et unième année.

Loin d'être affaibli par l'âge , son génie, que ravivait la liberté , semblait devenu plus fécond encore et plus

(1) Voltaire tenait de sa famille une houit^te aiunce, qn^amit ef!Core augmentée la mort d*un frère afnédont il recueillit Hiérilagf. Une souscription ouverte en Angleterre pour la publication de la Ihnriade produisît des sommes considérables, anxqueiles une spècnlation heureuse sur Temprunl-loterie du ministre Desforts njoula det bénéfices nouvcaui. Ses fonds, avantageusement placés dam le commerce, avaient beaucoup fructifié sons la direction de PansDuvemey. Les libéralités de Frédéric et des princes d*Allemagne accrurent encore sa fortune. Au temps de son établissement aux Délicet, elle s^élevait environ à bO.OOO livres de rente. Klle était plus que doublée à sa mort.

original Pendant les vingt-trois ans que dura cette singulière existence , il produisit plus d'ouvrages qu'il n^avalt fait dans les quarante années de son séjour dans le monde. V Orphelin de la Chine, TancrètU. un poème fameux que le moraliste et le patriote condamnent » mais que l'artiste est contraint d'admirer; la Philosophie de l* histoire, Y Essai sur les mœurs et fespt*it fies naiioni, le Dictionnaire philosophique , le Commentaire sur Corneille, des satyres remplies de «el, des épîtres où brillent l'enjouement et la facilité d'Horace avec une pbilosopbie plus élevée, des contes où respire la grâce de La Fontaine avec plus d'élégance, des romans d'une forme aussi neuve que piquante et que nul n'a pu imiter, une foule innombrable de légers pamphlets, de lettres, de pièces fugitives : tels furent à Ferney les fruits de sa retraite et les œuvres de sa vieillesse.

Mais lui-même l'a dit, son meilleur ouvrage est le bien qu'il a fait (1). Qu'on Jette un regard sur cette dernière partie de sa carrière. Quelle vie plus ricbe en actions utiles et généreuses? Voyez-le conserver l'héritage à de jeunes orphelins » solliciter en faveur de Eing , victime innocente de l'orgueil britannique , protéger les Calas , dénoncer à l'Europe les assassinats Juridiques de Martin et du Jeune Labarre » sauver la famille des Sirven et la veuve de Montbailiy , venger la méiaoire de Lally-Tolendal. Il délivre le pays de Gex des vexations du fisc , plaide pour affranchir les serfs du Jura» fonde à Ferney une colonie d'exilés dont il devient la providence et pour laquelle il expose

(I) • J*ai fait un peu de bieu; c*est mon meilleur oufrage. •

des sommes considérables (1). Il adopte une nièce de Corneille , et , non moins délicat que généreux » sait lui faire une dot avec le prix des ceuvres de son oncle. Son infatigable activité ne laisse échapper aucune occasion de signaler des abus, d'appeler des réformes salutaires. Il flétrit les cruautés du fanatisme; il Invoque à grands cris la tolérance religieuse et politique; il implore avec Beccaria la réforme des lois crimineUes; il seconde , il défend la grande entreprise de VEne^dapédie; il encourage Tadministratlon libérale de Turgot Au debors même ses louanges vont cbercher les poavoirs qui ont fait quelque bien aux hommes, d'Aranda modérant l'Inquisition, Christiem décrétant la liberté de la presse , Catherine supprimant la torture et protégeant la liberté de conscience. Partout sa voix se fait entendre, partout elle protège le faible et ropprimé^ poursuit Terreur, démasque le mensonge et maudit la cruauté. C'est un fait unique dans les annales du monde que cette puissance morale exercée par le génie , que cette souveraineté d'un simple particulier» plusobéie que celle des rois. C'est là l'immortel honneur du 18^ siècle, et c'est une belle réponse que Voltaire a préparée dans l'avenir à ses détracteurs.

Nul homme n'est sans défauts , nulle vie n'est sans faiblesse. Au milieu des hommages qu'il a mérités • Voltaire a eu des torts que l'équitable histoire me peut ni dissimuler ni absoudre. Si, pendant soixante ans, il n'opposa aux attaques de ses ennemis que le silence ou qu'une défense modérée, devenu plus irritable

(1) 3 el 500,000 francs.

dans sa vieillesse, ses représailles manquèrent de modération, quelquefois de Justice, souvent de dignité. Nous disons ses représailles, car il est à noter que ce jouteur redoutable ne fut jamais agresseur. Un reproche plus grave pèse sur sa mémoire. Plusieurs écrits de sa vieillesse ont porté atteinte à des objets qu^on doit respecter, et les traits du ridicule, qui n'auraient dû frapper que des abus, se sont trop souvent égarés dans ses mains. Ce tort , il ne l'aurait plus aujourd'hui. Voltaire fit la guerre au christianisme, croyant la faire .'i l'intolérance ; et disons-le , ce qui se passait alors n'expliquait que trop cette méprise. De notre temps cette guerre n'aurait plus de raison d'être , et Voltaire revenant au monde ne serait pas chrétien , je le crois, mais serait sans hostilité contre la religion clirétienne , qui a cessé de persécuter. Au surplus , les âmes pieuses et seulement pieuses n'ont plus de raison pour maudire son influence, car Voltaire n'a gagné de son procès que ce qu'il devait en gagner. Le fanatisme est mort et la religion est vivante, plus pure et plus honorée certes qu'au temps du cardinal Dubois. Considérons aussi que Voltaire ne fut ni le promoteur ni le plus fervent apôtre de celle réaction anti-religieuse qui , provoquée par des abu» séculaires, éclata enfin dans le IÇ'. siècle : que^ s'il a porté une main trop libre sur des croyances révérées, il respecta toujours, il défendit plus d'une fois le principe essentiel de toutes les religions, celui qui les met en rapport avec la morale et la société civile, l'existence d'un Dieu de justice et de bont4 D'ailleurs n'oublions pas que jusqu'à près de soixante ans. Voltaire n'élait pas.

sorti des bornes de lamodératioD; que cette modération n'avait pu le préserver d'une persécution acharnée; que le pouvoir sembla prendre à tâche de pooaser k bout cette nature généreuse , mais fière et pasdonoée; qu'en le réduisant à chercher asyle dans la libre Adgleterre , dans la Prusse sceptique et railleuse , et dans la Suisse indépendante, 11 fit tout ce qu'il (allait pour l'irriter et pour l'émanciper à la fois. Songeons enfin qu'un grand homme n'est, après tout, qa^nn homme , et que la patience humaine a ses bornes.

Nous avons parlé de ses ennemis. Le temps, qui diminuait leur nombre et leur puissance, ne les afait pas entièrement désarmés , et dans cet asyle même , que la gloire semblait rendre inviolable, sa tranquillité fut plus d'une fois troublée. Tandis que les gens de lettres, et Frédéric à leur tête, s'associaient pour lui élever une statue, le Parlement brûlait ses livres; l'Évêque d'Annecy, l'Archevêque de Paris sollicitaient à la cour des ordres contre lui ; la Reine • dont oh irritait la piété , et qui n'avait peut-être pas pardonné h Voltaire ses liaisons avec M*"*, de Pompadour, de» mandait son exil à Louis XV. Ce prince , faible , mais modéré , eut le bon sens de répondre : Il faut bien que Voltaire soit quelque part ; et dans une autre occasion: Que voulez-vous que je fasse? y il était àParis^je l* exilerais à Ferney (1).

Cependant M*"*. Dtenis, sa nièce, qui s'ennuyait dans les montagnes, le pressait de revenir à Paris, dont l'accès nelui était plus fermé. Il résistait, mais peut-être

(1) Du Vernel.

au fond du cœur n'était-il pas sans quelque désir de reparaître sur l'ancien théâtre de sa gloire. Au cœur de rbiver, il quitte à quatre-vingt-quatre ans son château de Femey , arrive dans la capitale sans être attendu, et va se jeter dans les bras de son vieil ami d'Argental: «Tat» lui dit -il, interrompu mon agonie pour venir vous embrasser,

Paris était bien changé depuis le jour où Voltaire , pour se soustraire aux dégoûts dont on l'abreuvait, était allé demander à la Prusse un repos que la Prusse ne lui avait pas donné. Trente ans écoulés avaient imprimé aux esprits une direction nouvelle. Une génération avait disparu: une autre génération s'était élevée, nourrie des ouvrages de Voltaire, Imbue de ses idées , idolâtre de son génie. De ses andeus ennemis, le plus grand nombre était dans la tombe : d'autres avaient laissé refroidir leur inimitié pendant sa longue absence : le reste se taisait en présence de l'opinion publique. Les encyclopédistes , si longtemps opprimés, dirigeaient alors Topinion , et cette secte puissante se prosternait devant la gloire de Voltaire , qui, sans adopter toutes ses doctrines, s'était déclaré l'allié et le protecteur de sa cause. I^ patriarche de Ferney fut reçu en triomphe dans la capitale de la France. Tous les honneurs qu'un mortel peut attendre lui furent prodigués. Dans les rues , la multitude se pressait sur ses pas en faisant retentir l'air d'acclamations. Chez lui , les hommages se succédaient sans relâche: des grands, des ministres, des prélats même sollicitaient la faveur de lui être présentés. Le Théâtre- Français , l'Académie députèrent vers lui. On joua sa

tragédie û*Irène. Voltaire assistait aa spectacle : à sod entrée, l'assemblée entière se leva en poussant des cris d'enthousiasme. Une couronne fut placée sur sa tête octogénaire. Entre les deux pièces , sa statue fut chargée de lauriers par les acteurs » aux applaudissements d'un public enivré. Dans cette soirée , Voltaire reçut le prix de soixante ans de combats livrés pour la cause du genre humain.

Ce triomphe lui devint funeste. Tant de Jouissances, tant d'émotions achevaient d*user les ressorts de sa vie. 11 ne put supporter son bonheur» et bientôt, succombant sous des impressions trop vives, il mourut de gloire et de plaisir , peu de mois après son arrivée à Paris.

A sa mort, l'intolérance s'agita. On fit craindre un grand scandale, et l'homme à qui Paris venait de rendre des honneurs presque divins faillit manquer de sépulture. Sa famille le fit inhumer presque furtivement dans l'abbaye de Scellières , près de Troyes. Le gouvernement défendit aux journaux de parler de Voltaire ni en bien ni en mal. Peu d'années après, on décernait une apothéose à sa mémoire et l'on portait ses cendres au Panthéon.

Ce n'est pas dans le cadre étroit d'une simple notice qu'on peut essayer d'apprécier la plus vaste renommée littéraire des temps modernes. Bornons-nous h Jeter un coup-d*œil rapide sur le génie» sur l'influence et sur le caractère de l'homme dont nous venons d'esquisser la vie.

Deux qualités dominent chez Voltaire : la fécondité

SLR VOLTAIRE. 163

et la Qexibilité. Nul écrivain n'a produit davantage , nal n'a plus varié ses productions. Ses contemporains Pavaient nommé l'bomme universel, et il a semblé justifier ce titre par la multiplicité de ses connaissances, par la souplesse de son talent» par le nombre et souvent par l'importance de ses travaux. Il a essayé avec succès presque tous les genres de littérature; il a excellé dans plusieurs. Seul de nos écrivains, il s'est placé au premier rang parmi les poètes et au premier rang parmi les prosateurs. Un même homme a soutenu , après Corneille et Racine , l'honneur de la scène française , à le premier fait parler h l'épopée sérieuse un langage digne d'elle , a remporté le prix de l'épopée badine , au moins au point de vue littéraire , a , dans ses discours en vers, revêtu la raison d'une expression tour à tour enjouée, noble ou gracieuse, a, dans une foule d'oeuvres légères, pris tour à tour et marié tous les tons, caché l'Instruction sous les formes les plus piquantes et mêlé à la simplicité de la causerie familière des traits de la plus haute poésie. Ce même homme a écrit l'histoire en maître et fondé l'école où se sont formés les grands historiens de l'Angleterre^ s'est placé, dans le genre épistolaire , entre Cicéron et Sévigné , a répandu le sel à pleines mains dans ses innombrables pamphlets et composé en se jouant des romans de la plus saisissante originalité. Ce même homme a fait connaître à la France Locke et Newton, a dénoncé les abus de la législation civile et criminelle , a , dans son Dictionnaire philosophique et dans ses Mélanges , porté la clarté et l'agrément dans les questions les plus arides, et s'est montré dans le Commemaire sur Corneille gram-

mairien aussi exact que critique émiuent < Vous m'êtes, « écrivait Frédéric à Voltaire » un être iocompréheD- « sibie. Je doute s'il n'y a qu'un Voltaire dans le monde.

< J'ai fait un système pour nier son existence. •• la fiable « nous parle d'un géant qui avait cent bras ; vous avei

< mille génies. »

Il est de mode aujourd'hui de ravaler le théâtre de Voltaire. Rien n'est plus vain ni plus injuste. Voltaire a ses défauts, comme Racine et Corneille ont les leon; mais comme Racine et Corneille il étincelle de beautés du premier ordre. Ce qu'on peut reprendre en lui, c'est un style plus négligé que dans ses autres ouvrages ; ce sont quelques vers flasques ou déclamatoires; c'est une aifectation parfois trop marquée à introduire dans le drame la prédication philosophique (1); ce sont des ressorts dont l'agencement et le dessein se laissent trop apercevoir : ajoutons peu de sévérité dans la couleur locale 9 peu de profondeur dans le développement des passions et des caractères. Ce qu'on y doit à Jamais admirer 9 ce sont des situations éminemment pathétiques, des tableaux neufs et frappants, une vive sensibilité, une éloquence entraînante et souvent des morceaux de la plus belle poésie. N'est-ce pas asseï pour partager le premier rang avec les deux grands maîtres de la scène tragique?

La prose de Voltaire l'emporte peut-être en origi-

(1) Celte critique, pour demeurer juste, ne doit pas être trop généralisée. Fausse à Tégard de Zaïre , contestable à regard &Idamé , elle est plus vraie ft Tégard (VAltire et de Atakomst ; mais là même elle ne porte que sur un petit nombre de iwssagei.

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nalUé sur sa poésie : elle porte un cachet qui n'est qu'à luL Ce n'est pas cette grande et forte langue du 17*. siècle; ce n'est ni l'expression profonde de Pascal f ni l'expression haute et hardie de Bossuet , ni l'expression artistement travaillée de La Bruyère. C'est la langue française et l'esprit français dans leur essence la plus intime et la plus pure. C'est la simplicité jointe à l'élégance^ la facilité jointe à la précision, le naturel joint à la politesse. C'est une merveilleuse clarté , un tour libre ^ une allure dégagée , une constante justesse d'expression. Voltaire trouva la langue formée par une génération de grands écrivains; il ù'eut qu'à choisir entre les formes de leur style , et il choisit celles qui correspondaient le mieux avec le génie national et avec son propre génie. Ces qualités , qui sont celles d'un esprit essentiellement lucide et vrai . cultivé par l'usage du monde, rendent la lecture de ses ouvrages aussi coulante qu'agréable. Il n'est pas d'écrivain qui fatigue moins son lecteur. Peut-être aussi ce caractère tient-il pour quelque chose à l'emploi presque exclusif du style simple et du ton familier. Le caractère des langues 9 comme celui des indivi'dus, se révèle surtout dans la familiarité , et VoKaire est toujours à Taise avec son lecteur : il converse plutôt qu'il n'écrit. Comme toute qualité est voisine d'un défaut, il faut bien convenir que cette libre et facile allure n'a pas toujours , dans les sujets sérieux, la gravité convenable. Avouons aussi que cette manière, si bien assortie aux conditions de l'éloquence tempérée, est étrangère à la haute éloquence. Aussi ne trouve-t-on dans la prose de Voltaire, alors même que le sujet semblerait le comporter^

ni cet intérêt de style qui anime et qui colore les belles pages de Fénelon et de Rousseau , ni cette vaste iK>rtée des paroles de Tacite et de Montesquieu. Il est même assez remarquable que l'homme qui a répanda tant d'éloquence dans les rôles passionnés û*Orosmame^ de Vendàtne, û*Atnénaîde, qui, dans plusieurs morceaoi de la Henriade et dans TÉptlre sur la Philosophie de Newton^ a rencontré de si hautes inspirations poétiques» se soit, comme à plaisir» interdit dans ses écrits en prose Télévation et l'éloquence. On croirait qu'il a existé en lui deux hommes, et que, satisfait^ d'instruire et de plaire , le prosateur laissait au poète le don d'étonner ou d'émouvoir. Ainsi s'expliquerait ce mot de Voltaire à l'un de ses amis, qui , le voyant au travail, voulait se retirer, de peur de l'interrompre : « Entrez» f lui dit Voltaire, entrez; je nefaisque de la vile prose. • Et pourtant , sans parler du charme infini répandu dans sa correspondance et dans ses œuvres légères, c'est avec cette vile prose que Voltaire a élevé trois de ses plus glorieux monuments : V Histoire de CharlesXIl, V Essai sur les mœurs et le Siècle de Louis XIV. Le conteur plein de grâce , le malicieux pamphlétaire , le tragique éloquent fut aussi un historien de premier ordre. En ce genre comme en tout autre , Voltaire ne devait marcher sur les traces de personne. Avant lui on faisait Thistoire des rois : il a fait l'histoire des nations. On racontait des batailles : il a décrit les mœurs , les institutions , le progrès des sciences , du commerce et des arts. On a voulu l'accuser d'inexactitude: aujourd'hui on s'accorde à lui rendre sur ce point la justice que dès longtemps Robertson lui avait

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rendue. Dans le Siècle de Louis XIV , noUmmeni y ïï a été reconnu que le narrateur le plus élégant était aussi l'investigateur le mieux informé. Des critiques ont bl&mé dans ce chef-d'œuvre le fractionnement qui, substituant l'ordre des matières 5 Tordre des temps , semble dérober au lecteur Tenchatnement progressif des faits. Ils n'auraient pas tort si Voltaire eût promis une liistoire ; mais il n'avait annoncé qu'un tableau y et de ce tableau il a fait un monument qui durera autant que la langue française.

Un des traits les plus signalés chez Voltaire, c'est la tendance philosophique qui se fait sentir dans tous ses ouvrages: dans ses travaux historiques, où elle ajoute à l'instruction , mais peut-êlre un peu aux dépens de la chaleur et de l'intérêt ; dans sa Henriade , où elle a remplacé les fictions épiques auxquelles son siècle se serait difficilement prêté ; dans ses tragédies , où elle est devenue l'objet de censures quelquefois fondées , plus souvent injustes ; dans ses romans , qui ne sont guère pour la plupart que le développement animé de quelque idée morale ; souvent même dans ses contes les plus libres ou dans ses facéties les plus légères. Comme philosophe. Voltaire, sans avoir posé de doctrine ni fondé d'école, a exercé sur son époque une haute influence. Un mot peut l'expliquer. Le 18^ siècle, avons-nous dit tantôt, devait être le siècle de la critique : Voltaire , l'esprit critique par excellence, devait être l'homme du 18'. siècle.

Plus judicieux que profond , plus impatient du faux qu'avide du vrai» plus malin que grave , plus enclin à la raillerie qui sape les opinions qu'à l'enthousiasme

qui les foDde , Voltaire semblait moins fait poar cd* seigDer les hommes que pour les désabuser. Indépendant et souple à la fois, plus propre aux combats de la pensée qu'à la méditation intime et sérieuse , ennemi de Tailirmation et du dogmatisme , habile à saisir et à lancer le ridicule , sou génie servait singulièrement les dispositions d'une société sceptique et frondeuse. Unissant à la variété des connaissances la variété des talents, remplaçant la patience par une prompte sagacité, la profondeur par l'étendue, la vigueur des conceptions philosophiques par la finesse et la netteté des aperçus, il attaquait à la fois son ennemi sur tous les points, passant légèrement sur tous les objets, mais laissant partout de vives traces de lumière. Rarement allait-il au-delà d'une première vue, mais presque toujours cette vue était juste. Ainsi, la nature de son esprit rappelait entre tous à servir d'organe à cette philosophie négative et militante qui s'élevait au sein du 18*. siècle, et qui s'apprêtait à réagir contre les abus du vieil ordre social.

Maintenant, que penser de cette philosophie? Futelle un fléau? Fut-elle un bienfait? On proclamait il y a cinquante ans (1) qu'elle avait régénéré l'esprit humain: aujourd'hui on semble l'accuser de ravoir égaré. Entre ces contraires quel est le vrai ? Peut-être tout-à-fait ni l'un ni l'autre.

Si Taction de l'esprit humain devait s'arrêter où s'est arrêté le 1 8*. siècle , peut-être serait-on autorisé à trouver son œuvre incomplète et stérile, car il n'a

(i) Écrit en 1835.

SUR VOLTAIBE. 169

rien fondé. . Mais si , comme je le crois , les siècles ne sont que des étapes destinées à se succéder dans la marche incessamment progressive de la pensée humaine, ou comprendra qu'il a été ce qu'il devait être et qu'il a fait ce qu'il avait à faire ; car , en jetant bas tout ce qui avait fini son temps , il a déblayé le terrain et préparé l'œuvre des fondateurs à venir.

La société n'était plus alors à cette époque de muette soumission où les peuples, serviteurs dociles de l'autorité , reçoivent d'elle, comme un mot d'ordre, leurs opinions et leurs croyances ; elle n'avait pas non plus atteint ce terme où la raison , victorieuse des résistances, n'a plus qu'^ fonder tranquillement son empire. Elle arrivait à ce moment de crise et d'effort où la lutte s'engage entre les idées nouvelles , trop fortes désormais pour reculer , et les vieux préjugés, trop autorisés encore pour céder le terrain sans combat Combattre a donc été la mission du 18*. siècle. Il ne fut pas appelé à faire , mais à défaire : il n'eut point un code à élaborer, mais une bataille à gagner. Cette mission , il Ta remplie , et en l'accomplissant , il a servi la cause de la civilisation. Il n'a été qu'une transition, mais cette transition était un progrès.

Dans ce grand mouvement du 18'. siècle, trois tendances prédominent , et trois tendances salutaires : la haine des cruautés, de l'oppression , du sang répandu; la revendication du droit d'examen et de la liberté de penser; l'application à l'ordre phj'sique et à Tordre intellectuel de la méthode expérimentale en place de l'esprit de système ou de la tradition routinière. N'estce rien que d*avoir adouci la condition de l'humanité,

émancipé l'iotelUgcnce » introduit Tobservation dans ia reclierchtt de la vérité?

Qu'ensuite l*ardeur du combat l*ait entraîné trop loin f que des esprits ardents aient franchi toutes les bornes, que des freins salutaires aient été rompus ou relâchés» qui songe à le nier? En temps de lutte, c'est le contraire qui devrait étonner. Mais les écarts s'effacent 9 et le bien demeure. Qui lit aujourd'hui d'Holbach et I^ Mctrie? tandis que les grands principes d'humanité, de tolérance, de libre penser , d'investigation expérimentale ont partout gagné leur cause ou sont en voie de ia gagner.

Chef ou premier soldat d'une école militante , Voltaire a dû compter dé nombreux ennemis. De ]k bien des jugements passionnés sur sa personne et sur son caractère. Cherchons sans passion la vérité. Voltaire n'eut point un grand caractère. D'autres ont montré plus de tenue dans la conduite , plus d'austérité dans les principes, une dignité plus soutenue dans le langage. Mobile, irritable, téméraire et méticuleux tour à tour, plus d*une fois il s'emporta jusqu'à l'injure, il descendit jusqu'à la flatterie. Entraîné par la licence des mœurs contemporaines, il blessa la pudeur dans quelques ouvrages. On ne peut lui pardonner d'avoir, en outrageant la vierge qui sauva la France, commis une double profanation, l'une envers la pairie , Taulre envers le malheur. Les regrettables vivacités de sa polémique , son hostilité , plus regrettable encore, envers la religion de son pays, sont surtout les torts de ses vingt dernières

SDR VOLTAIRE, 1 71

années^ et peut-être s'atténuent-ils en présence des persécutions imméritées qui fatiguèrent les trois^ quarts de sa vie. Mais si son caractère ne fut pas exempt de défauts, si sa conduite ne fut pas exempte d'erreurs , quel autre racheta mieux quelques faiblesses ;\ force de qualités aimables et généreuses ? Quel ardent amour de Thumanité ! Quelle horreur sincère pour les cruautés et la violence ! Quelle foule d'actions bienfaisantes ! Quelle chaleur , quelle constance et souvent quelle indulgence en amilié ! Nul ne fit un plus digne usage de sa fortune et de sa renommée. Jamais il ne refusa un service qui fût en son pouvoir. Le mérite indigent n'eut point de protecteur plus zélé (1) , les opprimés de plus sûr appui (2) , la tolérance de plus ardent apôlre. Ses réclamations , écoutées de toute l'Europe • décidèrent ou préparèrent plus d'une heureuse réforme, la suppression de la servitude personnelle , la liberté religieuse , l'application plus rare de la peine de mort , Tabolition de la torture et des supplices barbares. L'histoire nous montre des hommes d'une vertu plus ferme et plus imposante : en offre-telle beaucoup qui aient mieux mérité du genre humain?

(!) Lefebfre, les deux Liiinnl, Lekain, Marmnntel, Laharpe,

etc.....

(2) Bing, Calas, Monthailly, Sinren, d'Êtallonde, Lally-Tolendal ,

les serf» de St.-Claiide, les exilés de Genève....

Nota* J*ai rappelé plus haut la date de ce petit écrit , 4825. Depuis cette époque, plusieurs de mes jugements et

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quelques- unes de mes expressions ont trouvé place dans des ouvrages qui valent mieux que le mien , mais qui n*ont pas été faits avant le mieu. Je crois qu*on me pardonnera de maintenir mon rang d'hjpothèque.

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