SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU
essaya plusieurs sans succès. Enfin, retiré avec sa bienfaitrice aux Charmettes ^ campagne voisine de Ciiambéry , il se mit <1 cultiver sérieusement son intelligence. A quelque temps de là^ le prévôt de Lyon, Mably , le donna pour précepteur à ses fils. Son peu de vocation pour cet emploi le Ini fit bientôt abandonner. En aux, il vint chercher fortune à Paris , où il connut quelques gens de lettres. 11 y soumit à l'Académie des sciences un nouveau système de notation musicale , qui lui valut des éloges , et rien que des éloges. Alors il dut accepter l'emploi de secrétaire près de l'ambassadeur de France ^ Venise, le comte de Montaigu. Rousseau se fit honneur dans ce poste, que les procédés de l'ambassadeur l'obligèrent pourtant d'abandonner. De retour à Paris , il composa le poème et la musique d'un opéra qu'il ne put faire jouer , Les Muses galantes. Il exécuta , sans profit , quelques travaux littéraires, notamment pour l'Encyclopédie , dont il rédigea la partie musicale. Pressé par le besoin, il venait d'entrer comme secrétaire chez M°". Dupin , femme riche et lettrée , fille du fameux financier Samuel Bernard , lorsque l'Académie de Dyon mit au concours cette question : U rétablis^ sèment des sciences et des arts a-t-il contribué à corrompre ou à épurer les mœurs? Question bizarre et busarrement posée. Rousseau prit parti contre les arts et les sciences » et remporta le prix. C'était en 1750; Fauteur avait alors 38 ans (1).
(1) On a dit que Rousseau avait d^abord eu Tidée d^écrire en TaTeur des sciences, et que Diderot lui suggéra de prendre le parti conlraire; Diderot Ini-infinc a démenti celte (bble.
fut quelque temps en effet. Mais des tracasseries troublèrent ses rapports avec M"'. d'Epinay: une rupture s'ensuivit. Jean-Jacques quitta l'Ermitage , et Yint liabiter Montlouis, non loin de Montmorency. Ce fut là qu'il écrivit ses plus importants et ses plas Jbeaux ouvrages, la Lettre sur tes spectacles , la NauveUe Hèlaise , Y Emile et le Contrat social.
Quel qu'eût été , en effet , Téclat de ses débuU littéraires, nous ne pouvons voir dans ces premiers écrits que de brillanls essais dans lesquels l'auteur , préludant h des travaux plus médités, s'exerçait à l'art de penser en même tems qu'à l'art d'écrire. Ce n'est ni dans le discours sur les sciences , ni même dans le discours sur l'inégalité qu'il faut chercher Iaphilosop)iie de Rousseau. I^ , rien de pratique , rien même de démontré ; toujours des hypothèses, et des hypothèses poussées à l'extrême dans leurs conséquences. Poar nous l'œuvre philosophique de Rousseau date seulement du jour où , refroidi sur ses premières idées ~« devenu riche de calme et de loisir , il a modéré ses théories pour les rendre applicables , et travaillé pour la société au lieu de déclamer contre elle. Dès ce moment l'influence de sa parole s'exerce chaque Jour plus puissante. Elle balance l'influence de Voltaire, la complète sur quelques points , la corrige sur qfuelques autres. Sous Voltaire et pendant la première moitié du XVIir. siècle , la réforme politique avait éveillé peu d'attention et fait peu de progrès: la réforme religieuse, au contraire, avait marché si rapidement qu'elle avait franchi le but ; Voltaire s* était va dépassé par ses disciples. Rousseau se constitua le promoteur
StR JEAN-JACQUES ROUSSEAt). 269
C'est ici que l'existence de Rousseau cotiiinetice à prendre oo du moins à manifester ce caractère de singularité qui a marqué tout le reste de sa carrière. Après le succès de son premier discours , sûr désormab d'être écouté des hommes , il se crut appelé à devenir auprès d'eux l'organe incorruptible de la vérité. De là cette devise qu'il adopta dès-lors, Vùam impendere vero. Dans sa ferveur, il voulut rompre avec tout ce qui pouvait faire obstacle à la haute mission qu'il s'était donnée , s'affranchir à la fois du joug de l'opinion et de celui de la fortune, et puis aussi , disons-le franchement , se faire une manière d'être qui favorisât sa paresse et sa timidité naturelles ; car Rousseau , jeté dans le grand monde par circonstance « non par goût, n'y vivait qu'avec répugnance. 11 en ignorait la langue et les usages, s'en exagérait les exlgesiceft , en détestait l'apprêt et la contrainte. Il vewNt sa montre , réforma sa toilette , refusa un poste lucratif , et se mit à copier de la musique à six sous le rAle pour gagner sa vie. Quand son Derin du Village fut applaudi à la cour . on voulut le présenter au \\o\ ; une pension Tattendait : il s'y déroba. I.e séjour de Paris lui pesait : il ne s'y trouvait pas assez libre : il résolut de le quitter. Dans ce dessein, il commença par faire un voyage dans sa patrie. L'accueil qu'il y reçut l'invita d'abord à s'y fixer. 11 y reprit le culte de son enfance , rentra dans son titre et dans ses d«'oits de citoyen. Mais de retour en France , l'amitié de M""*. d'Bpinay l'y retint. 11 accepta d'elle un asyie modeste , à l'Ermitage , dans la vallée de Montmorency , s'y établit avec son petit ménage et se crut heureux. II le
252 MOiiCE
Saint-Freux , Julie , railord Edouard , c'est toujours Rousseau qui nous parle , qui nous révèle toute son âme 9 qui nous entretient de mille sujets ou riants ou gracieux , ou graves on toucliants, et toujours avec une onction pénétrante et dans un langage enchanteur. L'ouvrage eut un succès immense • près des femmes surtout Beaucoup d'entre elles se plaisaient à supposer que Tauteur était lui-môme le iiéros de son livre , et cette illusion ne nuisait pas au livre. Aujourd'hui qu'elle est dissipée , la Julie reste encore » des œuvres de Rousseau^ la plus populaire.
On a peine à comprendre que la même plume ait écrit VHéloise et le Contrat social , tant ces deux créations offrent peu de rapport entre elles , soit pour le fond 9 soit pour la forme. Ici les vives effusions du sentiment et de rimagination, là d'austères méditations sur l'origine du pouvoir et le fondement des institutions politiques ; ici la facile expansion d'un langage abondant et passionné , là toute la sévérité d'un style grave, nerveux, sévère, admirable de concision et de propriété. Même à côté du chef-d'œuvre de Montesquieu , le Contrat social reste le plus parfait modèle de la manière d'écrire sur la philosophie des lois. Quant à la doctrine professée dans Touvrage, ses fortunes ont été diverses. A l'apparition du livre , les gouvernements l'ont trouvé séditieux et ont sévi contre l'auteur. Au temps de la Révolution française, il est devenu le manuel desréformaleurs:il a défrayé de formules nos premières assemblées législatives. La Restauration, et l'Empire avant elle, l'ont frappé de réprobation. Aujourd'hui l'on semble s'accorder à n'y voir qu'une
St» JBAN-JACQUKS ROUSSEAU. 253
Utopie géoéreusc , mais sans application possible. Peat-êlre y a-t-il dans ce jugement un excès de sévérité. Sans tout adopter , à beaucoup près , dans le Contrai social , nous sommes porté à croire qu'on s'exagère les objections , et que souvent il suffirait de changer ou de définir quelques mots , de restreindre la généralité trop illimitée de quelques propositions, pour mettre d'accord l'auteur et ses critiques. Quoi qu'on en veaille penser , on ne peut lui reruser cette gloire, d'avoir été le premier cri de liberté et le plus énergique qui se soit fait entendre dans les années qui ont préparé notre régénération sociale. C'est à ce titre qu'il partage avec VEmtle le fatal honneur d'avoir attiré sur son auteur la colère du pouvoir absolu.
Emile ou de V Education parut la même année (1) et presque en même temps que le Contrat social. Nommer VEmùle, c'est nommer le chef-d'œuvre de Rousseau, qui l'appelle son meilleur et son plus digne ouvrage. Non que YEmile doive être pris à la lettre et renferme une méthode d'éducation directement applicable : Rousseau loi-méme ne l'a pas entendu ainsi. L'ouvrage entier n'est qu'un développement dramatique de cette pensée que l'éducation doit tendre à former l'homme , et non le personnage de tel ou tel rôle, le prédestiné de telle ou telle condition. A côté de cette idée fondamentale, vient s'en placer une autre , dont il ne faut point sans doute outrer l'application , mais qu'on doit reconnaître vraie dans une certaine mesure : c'est que les meilleurs enseignements sont ceux qui découlent
'i5/i NOTICIi
des choses et nou ceux que nous recevous des hommes. De belles vérités de détail vieuoeut. mêlées de quelques exagérations, parfois même de quelques erreurs , se grouper autour de ces vérités générales. Elles ont amené dans Féducation plus d'une réforme salutaire. Les mères ont appris de llousseau à nourrir leurs enfants; Tusage stupide et meurtrier du maillot a disparu ; plus de liberté, plus d'activité corporelle ont été accordées au jeune âge. VEmile est peut-être le livre le mieux écrit de la langue française. A part les premières pages , où s'aperçoit encore un peu d'effort et de roideur , c'est une perfection continuelle. L'intérêt de style s'y soutient toujours, relevé par un choix exquis des plus belles formes du langage. C'est surtout dans la Profession de foi du Vicaire Savoyard, que la parole de Fécrivain s'élève à la plus haute éloquence, pour éclairer les dogmes consolants de la religion naturelle , et pour enseigner la tolérance aux opinions trop exclusives.
La publication de VEmile et du Contrat social marque une époque tristement solennelle dans la vie de Rousseau : c'est celle d'une révolution déplorable qui va s'accomplir à la fois dans sa destinée et dans son intelligence.
En composant ces deux ouvrages , écrits avec une Hberté qui pouvait n'être pas sans périls, l'auteur n'avait pas compté les faire imprimer en France. Plus jalouse que lui-même de ses intérêts pécuniaires , la maréchale de Luxembourg , dont le mari s'intéressait vivement à Rousseau, insista pour qu'une édition s'en fit à Paris. Le directeur même de la librairie.
StR JEAN-JÂCQUES ROrjSSEAU. 255
Malesberbes , leva toutes les objections et se chargea de la transmission des épreuves. Après quelque résistance , Rousseau céda : que pouvait craindre un livre poblié sous les auspices réunis d'un maréchal, pair de France • et du magistrat chargé de surveiller la presse ? Emile parut. Peu de jours après , Fouvrage était proscrit et l'auteur <lécrété de prise de corps.
C'était le temps de la destruction des Jésuites, i.e Parlement qui venait de les condamner , le ministère qui venait de les dissoudre craignirent les récriminations d'un parti puissant encore si, frappant des religieux » ils épargnaient un philosophe. Rousseau se trouva là tout à point pour être atteint par ce jeu de bascule peu digue d'un pouvoir équitable. Ici même , le Parlement mit dans sa procédure une promptitude et une violence qui ne lui étaient pas ordinaires : il débuta par décréter Tauteur au lieu de rappeler pour être interrogé. Rousseau pouvait se mettre à couvert en déclarant la vérité. Mais la vérité compromettait ses imprudents amis: il aima mieux se sacrifier. Il remit à M. de .Malesherbos, à M'"*, de Luxembourg les écrits qui les exposaient en le jusliliant, et, victime volontaire , il prit le chemin de Texil.
Genève , qu'il avait comblée d'honneur, lui devait an moins un asyie. Mais (icnève était sous l'influence du ministère français ; mais le parti de Taristocratie y dominait, et ce parti n'était pas favorable ii Rousseau. Le conseil de Genève (procédé incroyable!) condamna V Emile sans le connaître encore et sur la foi du réquisitoire accusateur. Berne, placée sous la même influence, en lit de même. Repoussé de tous cétés, Rousseau vint
2fi6 NOTICE
sur le territoire de Neufchâtel, pelit état indépendant sous la protection du roi de Prusse , et dont le gouverneur , lord Maréchal (i) , le défendit contre l'intolérance qui se disposait à Ty poursuivre encore.
On comprend jusqu*à certain point la susceptibilité des tribunaux français. 11 est moins aisé de s'expliquer celle des gouvernements républicains et protestants auxquels Rousseau était venu demander un refuge ; encore moins le scandale inoui de leurs jugements précipités. Avouons-le : si le procédé du Parlement de Paris fut insolite et rigoureux , celui des autorités suisses fut une indignité. Qu'on se représente l'impression que dut produire sur une imagination déjà troublée ce concert d'Inexplicables persécutions.
Parmi les maladies de l'esprit humain, il en est une, peu comprise alors, aujourd'hui mieux observée et mieux définie, qui, respectant toutes les facultés de l'intelligence , hors un seul point, nous porte à la défiance sans raison de nous défier , nous montre partout des ennemis, nous fait voir dans l'événe* ment le plus simple l'effet de la malveillance. Soil que Rousseau eût apporté en naissant le germe de cette triste affection , soit que des causes ultérieures la lui eussent inoculée (2) , il en avait déjà ressenti
(1) Lord Keilb, maréchal d*Ecosse, Pun des plut noblei caraclèrcs de iielie époque.
(2) J*ai vu le ducle Ësquirol frappé de raccident qu*éprouTa Rousseau arrivant aux Charmeties, et qu*il raconte en commençanl le 6*. livre des Confessiouê. 11 lui semblait y reconnatlre quelques-uns des symptômes indicateurs de la maladie qui se déclara plus lard cliex ce malheureux grand buuime.
SLR JËAM-JACQIE.S ROL'SSEAU. 257
les aUeinies à i'époque où nous sommes arrivés. Elle avait pu n'être pas étrangère aux brouilleries qui lui firent quitter VErmùage : elle se manifesta , pendant l'impression de V Emile , par d'extravagantes alarmes : la persécution la développa : peut-ôlre une autre cause encore concourut-elle à l'accroître.
A son retour de Venise , ilousseau avait connu , dans l'hôtel qu'il habitait , une jeune ouvrière en linge. Son oœor et ses sens avaient besoin d'une compagne : il se prit pour cette fille d'un attachement qu'il crut payé de retour. Ses Taciles faveurs lui parurent les gages d'une affection sincère : dans la simplicité d*un esprit sans culture il crut voir la naïveté d'un cœur sans art Devenue la gouvernante et l'amie de Rousseau, Thérèse Levasseur acquit insensiblement sur lui cet ascendant que les êtres bornés exercent presque toujours , dans la vie privée 9 sur les esprits supérieurs. Les amis de Rousseau gémirent de cette union peu digne de lui ; ils tentèrent de la rompre. Thérèse s'en aperçut , s'appliqua elle-même à les brouiller avec son maître et n'y réussit que trop bien. Ses insinuations y ses rapports, dont la trace apparaît en vingt endroits des Confessions^ obtinrent aisément crédit sur cette âme impressible et plus tard sur cette imagination malade : de là ces bizarreries, ces défiances qui s'emparèrent par degrés de l'esprit de Rousseau , et qui troublèrent si cruellement la fin de sa carrière.
Ces effets pourtant se firent peu sentir dans les premiers temps de son séjour à Neufchfttel. Tranquille au village de Motiers , dans un site écarté et sauvage , vêtu d'un habit arménien commode à ses infirmités ,
Rousseau passa doucement quelques mois et parut n'aspirer qu'à vivre paisiJ)ie et oublié. On ne le lui permit pas. La Sorbonne censura son livre. L*arclievêque de Paris, oubliant une fois la générosité de son caractère, fulmina contre un protestant dont il n'était pas le pasteur^ et contre un proscrit que sa charité devait plaindre, un mandement injurieux. On répandit partout , dans les gorges de la Suisse, le réquisitoire lancé contre VEmile. Troncliin le Procureur-général publia une apologie du décret qui condamnait Rousseau (i). Celui-ci se crut forcé de reprendre la plnme, qu'il avait compté poser pour toujours. Il dédaigna de répondre à la Sorbonne , mais il répondit à l'arcbevéque , et sa réponse fut un chef-d'ceuvre d'éloquence. C'était un fait grave alors que cette censure prononcée contre un particulier par une autorité vénérée et puissante. Ce fut un fait plus grave encore de voir un particulier se défendre contre un prince de l'Eglise, et
humilier devant la dignité du génie et de l'innocence le triple orgueil du rang , de la fortune et du pouvoir. Les Lettres de la montagne furent encore un acte de légitime défense. Près d'un an s'était écoulé depuis le décret de Genève , et nulle voix dans Genève n'avait encore protesté. Justement blessé de cet abandon, Rousseau abdiqua son titre de citoyen. A ce témoignage d'une noble indignation, la bourgeoisie se réveilla : ou rédigea des représentations. Tronchin les combattit dans ses Lettres écrites de la eatnpagne. Sollicité par ses amis , Rousseau répondit à Tronchin
(1) Le^ Lettre» écrite» de la campagne.
SCa JEAN- JACQUES ROUSSEAU. 259
par les Leurts écrùes de ia montagne^ ouvrage remarquable encore par la vigueur de la discussion , mais bien inférieur aui précédents pour l'intérêt et pour le coloris. Cette défense, où sa plume reprit souvent l'offensive , provoqua une vive irritation. On ameuta le peuple contre lui y on Tassaillit à coups de pierres dans sa demeure (1). 11 dut quitter Neufchâtel où Keitb n'était plus pour le protéger. Retiré dans une Ile du lac de Bienne (l'Ile St. -Pierre), 11 fut bientôt expulsé de ce nouvel asyie. Il allait rejoindre à Berlin lord Maré^ ckaL, lorsque Hume, le célèbre historien , le fit consentir à passer en Angleterre. Jean-Jacques s'y rendit en traversant Paris, où le prince de Contl lui offrit une bonorable hospitalité. L'illuslre banni fut accueilli en Angleterre avec la bienveillance la plus empressée. L'héritier du trône vint le visiter. Hume obtint pour lui une pension du gouvernement , lui procura une retraite isolée à Wootton, dans le pays de Galles. Là, tout semble désormais lui promettre une existence à l'abri des orages. Tout-à-coup, Paris apprend qu'une rupture complète a éclaté entre Hume et Rousseau.... Sous le climat sombre de l'Angleterre et dans Tisoiement de son ermitage , l'imagination de ce dernier, déjà trop émue par tant de malheurs » avait continué de fermenter. Rapprochant dans sa mémoire toutes les Inimitiés dont il était ou croyait être l'objet , il
(t) Qudqiies-uus pensent que la lapidation de Moliers fut un coup nonlé par Thérèse, qui, s'ennuyant dans cette solitude, aurait fOula contraindre Rousseau à la quitter. L*éclaircissement de c<i bit parait de peu d^imporlance. Réalité ou simulation , Teflet dut être le aiéine Mir Tesprii du patieoL
voyait dans toutes ses disgrâces l'eiïet d*uiie volonté constante à le persécuter. Rousseau avait à se plaindre de Grimm ; il pensait avoir à se plaindre de Diderot ; Voltaire , qu'il avait eu le tort de blesser par une lettre gratuitement liostile, se vengeait incessamment par des insultes ou des sarcasmes ; Ghoiseul était le chef du ministère qui avait fait condamner VEmiU ; Tronchin était le promoteur de l'arrêt porté à Genève contre ce livre. Dès-lors, point de doute : un complot Infernal s*est formé pour abreuver l'auteur d'amertumes durant sa vie et pour le dénoncer comme un monstre aux yeux de la postérité. Grimm en est l'inventeur ; Ghoiseul , Diderot , Tronchin , Voltaire en sont les complices ; Hume en est l'instrument : il ne l'a conduit en Angleterre que pour le séquestrer du monde et le déshonorer sans obstacle. Mille circonstances fugitives, interprétées par une imagination eflarouchée» un regard de Hume, un mot dit en rêvant, ont bientôt changé ce soupçon en certitude. Hume, étonné du silence de celui qu il croit toujours son ami, en demande l'explication : il reçoit en réponse un acte d'accusation de quarante pages. La démence était écrite à chaque ligue de cette étrange pièce : Hume n'y lut que la plus noire ingratitude, et donnant cours à son irritation, il fit imprimer un Exposé succinct qui fut répandu dans Paris par ses amis Suard et D'Alem berL Si Rousseau fut insensé de soupçonner Hume , honoré de tous et qui s'était montré si généreux envers lui. Hume fut peu sage de se fâcher contre un malade et peu charitable d'initier le public h ce débat privé. L'accès passé , Rousseau reprit sa tranquillité : il ne
SUR JKAW-JACQrES ROUSSEAl'. 261
répondit point ù V Expose succinct , continua de cultiver à Wootton la botanique, et commença d'y rédiger les Mémoires de sa vie.
Ce calme ne devait pas être de longue durée. Bientôt, saisi d'un nouvel accès, Rousseau quitte l'Angleterre en fugitif» repasse en France , erre de retraite en retraite^ donne çà et là des scènes bizarres , écrit des lettres éloquentes et des lettres insensées. Fixé quelque temps en Daupbiné , il y termine la rédaction de ses Mémoires. Cette tâche accomplie, Il s'inspire d'une pensée nouvelle : il part, il arrive à Paris dans l'été de
Toujours poursuivi par le fantôme d'un complot ourdi contre son bonneur , Rousseau venait tenter un dernier effort pour en triompher. Ses persécuteurs avaient forgé un Rousseau imaginaire ; il venait y opposer le Rousseau véritable, tel qu'il l'avait peint dans la sincérité de son cœur. Une génération conjurée s*obsUnait à lui cacher les crimes dont on l'accusait; il voulait arracher ce secret et contraindre l'accusation à s'expliquer. Il irait lisant partout ses Confessions ^ interpellant quiconque saurait ou croirait savoir quelque chose contre lui. C'est à ce calcul d'une tête égarée que nous devons un des plus délicieux ouvrages dont s'honore notre langue.
N'eût-il fait que ce livre, Jean -Jacques serait encore un de nos premiers écrivains. H n'en est guères dont la lecture offre autant de charme. Grâces du langage , intérêt du récit , fraîcheur dans les descriptions, tendresse dans les sentiments, mélancolie des souvenirs, tout s'y réunit pour plaire et pour attacher.
Les premiers livres surtout offrent ces caractères: écrits dans le calme de Tâme et dans la paix d'une afinréable solitude , ils nous paraissent bien supérieurs aux derniers, qu'attristent, qu'aigrissent même parfois de sombres hallucinations. Le titre de l'ouvrage n*est pas menteur : Jean-Jacques s'y confesse avec une sévère franchise. Pourtant, des fautes dont il s'accuse une seule est grave , mais elle est bien grave ! Nous aurons à l'apprécier.
La dernière attente de Roussean fut trompée, n fit, non sans retentissement, quelques lectures de ses Coitfessions. iMais bientôt , sur la demande de M""*. d'Epioay, la police les fit cesser. Il reprit alors sa vie solitaire. En 1772 Jl écrivit, à la demande du comte Wielborski, un morceau très-éminent encore par le style et par la pensée, les Considérations sur le gouvernement de Pologne. Trois ans plus tard, il permit à la Comédie française de représenter son mélodrame de Pygmalijn^ qui fut presque aussi applaudi que l'avait été le Devin du village. Peu à peu cependant sa mélancolie augmenta ; ses accès devinrent plus fréquents, son humeur plus sombre. C'est alors que , dans trois Dialogues , monuments du plus triste égarement, il constitue Rousseau juge de Jean-Jacques ; qu'il essaie en vain de déposer sur le mailre-autel de Notre-Dame cet étrange appel contre une oppression imaginaire ; que, sourd aux offres de ses nombreux admirateurs, qui se disputent l'honneur de lui donner asyle, il mendie la faveur d'être admis avec sa femme dans un hôpital ; que, dans les billets qu'il distribue lui-même sur la voie publique, 11 sollicite de la pitié des passants l'au-
SUR JEAN-JACQLES ROISSEAU. 263
mont tt un peu (t affection et de justice (i) ; qae,sur no papier devenu Tunique et dernier confident de ses pensées, il trace au jour le jour les plaintives Rêveries du promeneur solitaire.
Six semaines avant de mourir , Rousseau avait enfin accepté une retraite cliez le propriétaire du cliAteau d'Ermenonville, Girardin. Cesi là que, le 3 juillet 1778, ii succomba soudainement à une attaque d'apoplexie séreuse. On dit qu'il mourut en demandant à voir une dernière fois le soleil et la verdure des champs. L'auteur û' Emile avait vécu 66 ans. 3/k jours avant lui. Voltaire était descendu dans la tombe.
Plusieurs ont cru que sa mort avait été le résultat d'un suicide. Mais les actes officiels , le plâtre moulé sur sa fl^re, et Funanimité des témoignages compétents réfutent absolument cette supposition , qui ne s'appuie sur aucun fondement sérieux, et qui d'ailleurs est en opposition avec le cours qu'avaient pris à cette époque les sentiments de Rousseau.
Ermenonville recueillit sa dépouille mortelle. Un monument modeste y fut élevé à sa mémoire dans Vile des Peupliers. Aux jours de l'Assemblée constitoante* ses cendres furent portées au Panthéon, et, sur la proposition de Mirabeau, une pension fut accordée à sa veuve. Lorsqu*en 1815 la France eut à subir l'invasion de Tétranger, le souvenir de f^ousseau protégea encore les lieux qu'il avait un moment habités, et les réquisitions de l'ennemi épargnèrent le village
(1) AiaK
d'Ermenonville. Ainsi la victoire d'Alexandre avait respecté la maison de Plndare.
Considéré dans ses actes et dans son caractère , Jean -Jacques a eu d'ardents détracteurs ou d'ardents apologistes et peu de vrais appréciateurs. Je n'en suis pas surpris, indépendamment des passions qu'ont pn soulever ses ouvrages, il faut reconnaître que Rousseau n*est pas un de ces caractères simples dont un premier coup-d'œil embrasse et saisit l'ensemble. Il n'a pas eu seulement des bizarreries, il a eu des transformations. Si le Rousseau de la société u'est pas le Rousseau de la solitude, le Rousseau de vingt ans n'est pas non plus le Rousseau de cinquante. Dans l'adolescence et dans la première jeunesse , livré à lui-même , sans famille et sans moyens d'existence, pauvre jouet des évése* ments, Jean- Jacques n'est qu'un être vulgaire •plein de feu, mais faible et mobile, sans méchanceté dans le cœur, mais sans principes arrêtés, n'obéissant qu'à ses instincts, qui seuls le conduisent et qui parfois l'égarenl. Des Charmettes à V Ermitage^ une révolution morale s'opère en lui , non pas tout d'un coup , mais par degrés. C'est une époque de transition. Durant ces vingt années, l'âme, chez lui, tend à s'élever » mais elle a encore ses défaillances : la notion du devoir se révèle peu à peu, mais son empire est lent à s'affermir. Pourtant il y a déjà quelque chose de bien remarquable dans ce travail d'une âme sur elle-même, dans cette éducation qui vient de l'intérieur et qui s'accomplit par les seules forces de la réflexion et de la volonté. Au terme de cette lente métamorphose, Rous*
SUR JKAN-JACQl ES ROISSEAI'. 26
seaa revient à la vie des champs , mais ii y reviont régénéré : il connaît , il aime , il pratique le devoir ; ii sait se commander ; bien mieux , il sait se dévouer. 11 pourra bien se compromettre encore par quelque Improdence ou choquer par quelque défaut de caractère ; mais on le verra s'immoler pour ses amis et renoncer à sa patrie plutôt que d'y devenir un sujet de discorde. Arrivé au dernier période de sa vie, une affection mentale se déclare en lui ; mais elle trouble sa raison sans dépraver son cœur , il devient méfiant , ODbrageux , extravagant , non malveillant , dur ou vindicatif. 11 est m^me impossible de n'être pas touché en voyant avec quelle douceur d'âme cet homme . en batte à des persécutions réelles et torturé par le eaucliemar d'ane persécution imaginaire , supporte ces épreuves déchirantes. Cherchez dans ses DtVi/o^ne^, dans ses Rêveries j dans sa correspondance intime : pas un mot de dénigrement ou d'invecUve, pas un souhait hostile» pas an sentiment de haine. Il appelle de tous ses cfTorts la vérité , nulle part la vengeance ; il gémit , il ne mandit pas. Lui , dont la plume est une puissance , l'idée ne lui vient pas un instant d'user de représailles contre ceux qu'il croit ses oppresseurs. Brouillé avec Diderot , il réprime des critiques dirigées contre lui. Traité par Hume de scèblrai et de cile canaille . il se tait et le laisse faire du hruit tout seul (i). Insulté par Voltaire , il ne parie de lui qu'avec égard . vante ses ouvrages et souscrit pour sa statue....
Lancé, contre son goût , dans la société des grands ,
^l) (lorrespoiidauce.
266 NOÏICK
des riches , des gens de lettres , Jean-Jacques y fut toujours mal fi son aise. La vie des salons n'était pas faite pour lui. Nous Fy voyons inquiet , défiant , chagrin : il choque les convenances pour n'avoir pas à s'y soumettre ; il se fait brusque , de peur de manquer de politesse. Rentré dans la vie champêtre , dans le commerce des gens simples comme lui , il retrouve la confiance et la sérénité ; il redevient un autre homme ; il est gai , facile , cxpansif. Ce contraste est facile h comprendre chez un homme timide, sans usage du monde , impatient de la gêne et des conventions sociales. Avouons aussi que la société dans laquelle il se trouva d'abord introduit • celle de l'aristocratie financière, n'était peut-être pas, do toutes, la plus compatible avec ses goûts , avec ses sentiments , avec les habitudes de sou enfance et de sa jeunesse. Et puis , à tout prendre, la haute société française, telle que l'avaient faite la Régence et Louis XV , pouvait n'être pas un milieu bien convenable pour un enfant de Genève et un nourrisson de Plutarque.
Rousseau fut bienfaisant : c'est le témoignage que lui rendent ceux qui l'ont approché. Il ne fut pas moins désintéressé , et il en donna trois fois la preuve éclatante , en éludant la pension du roi de France , en déclinant celle du roi de Prusse, en abdiquant celle du roi d'Angleterre , lorsqu'il si» crut trahi par l'homme qui l'avait demandée pour lui. On peut même dire qu'il poussa cette dernière vertu jusqu'à l'exagération ; car il était dans cette nature extrême de tout exagérer, même le bien. Ses colères d'enfant à la réception des moindres cadeaux, ofl'erts dans les intentions les plus
SIR JK AN-JACQl KS HOrSSEAt. 267
ioDOcentesy étaient plutôt les traits d'un maniaque que les réserves d'un homme jaloux de son indépendance. Tomefois, écoutons parler sur ce sujet lord Maréchal , dont la philosophie indulgente avait su comprendre les délicatesses de son ami et condescendre à ses faiblesses. < Jean-Jacques, écrivait-'ii, est certainement trop « obstiné dans les petites choses et assez indifférentes; « mais 11 Test aussi dans le bon, dans la probité, dans « le désintéressement, ce qui fait bien plus que con- • trebalancer ses petites opiniâtretés, et le fait aimer
« et respecter. Le Roi (1) me dit, en parlant de
« lui : Ce grand désiniéressement est. sans contredit^ Le « fonds esseniiel de la vertu. •
Jean* Jacques a-t-il dû écrire les Confessions? A-t-ii dû y révéler les faiblesses de sa bienfaitrice? Les révélant, a-t-ll dû la nommer? Tontes questions qu'on aoralt droit de se poser si les Confessions étaient Tceuvre d'un esprit sain, d'une volonté lucide et libre. Mais comment demander compte au malheureux insensé qui rêve qu'on le déshonore du plaidoyer qu'il écrit pour soustraire sa mémoire à l'infamie? Ce qu'on sent malgré tout en lisant ces récits trop sincères, c'est que Boosseau a tendrement aimé M*"*, de Warens, et qu'en la peignant, il a cru la faire aimer. A défaut de la folie. rioDOcence (te l'intention serait encore une excuse.
Ce qui n'en saurait iRlmcttre, c*est une autre faute dont il a déposé l'aveu dans ce même livre. Rousseau fat père et ne remplit pas les devoirs que ce titre impose. Ce fait est triste à rappeler. Non que l'aban-
(i; FrtdiHric.
don du père ait dû nuire beaucoup aux enfants : pauvre et incapable de tout ce qui fait sortir de la pauvreté , Jean-Jacques n'avait h leur laisser ni éducation ni fortune : la famille de leur mère n'avait à leur apporter que de fâcheux enseignements et de plus fâcheux exemples : le préjugé régnant alors contre les bâtards leur fermait toute carrière. Mais Rousseau l'a dit lui-même : • Celui qui ne peut remplir les devoirs « de père n'a pas droit de le devenir (i). » Il y a là un sentiment qu'il n'est pas permis de méconnaître et une mission qu'il n'est pas permis de décliner.
Certes un tel tort est assez grave pour qu'il ne soit pas besoin de le surfaire. Quant à ceux qui se sont montrés impitoyables pour la faute de Rousseau, fautil leur rappeler que cette faute est aussi celle d'un trop grand nombre de mères , que la société n'absout pas, mais qu'elle couvre d'une indulgente pitié? Et pourtant , s1l est au monde quelque chose de plus natif encore et de plus saint que le sentiment paternel, c'est sans doute le sentiment maternel. N'y aurait-il pas pour les torts de Rousseau quelque circonstance aggravante aux yeux de certains juges, comme d'avoir écrit des pages libres et fières, comme d'avoir été l'apôtre trop écouté du droit des peuples, de l'égalité civile et de la tolérance religieuse?
Uï se résume en effet pour ftioi l'influence philosophique de J.-J. Rousseau. Je n'irai point la chercher dans lés amplifications déclamatoires de ses premiers discours, ni dans quelques propositions hasardées du
(!) Emile, livre I".
StR JEAN-JACQUES ROL'SSEAr. 269
Contrat social. Je n'admets pas pour rhomme , pour Qo être esseDtiellement sociable, uo état de nature opposé à Tétat de société. Je n*admets pas que le défeloppement de rinteiligeoce ait été funeste à la race humaine, ni que l'homme qui pense soit un animal dépravé. Je ne crois pas que le premier qui s*avî$a d'enclore un champ ait rendu un si mauvais service à Thuinanité. Il ne m'est pas bien démontré que la volonté générale soit infaillible , ni que le contrat social implique, de la part des individus, l'aliénatioD absolue de leurs droits au profit de la communauté. Mais cette énergique revendication de l'indépendance et de la dignité de Thomme, cette incessante invocation à la justice, à la raison, à la nature, cette guerre sainte aux abus du vieil ordre social ; mais ces nobles et ferventes aspirations vers la grandeur et la beauté morales, cette glorification éloquente de la simplicité, des bonnes mœurs, 'de la vertu, de la vérité: voilà, pour moi, la philosophie de Rousseau, et voilà sous quels aspects je l'accepte et je Thonorc.
Par le caractère de son esprit, par ses convictions, par ses tendances, l'auteur & Emile n'appartient déjà plus au 18*. siècle. Avec lui semble poindre l'aurore d'un siècle nouveau. L'influence des écrivains du 18% siècle avait été toute négative : entourés d'abus, ils avaient détruit, ils n'avaient point édifié. Quand Rousseau parut au monde, la société se mourait de faiblesse : partout la corruption ou la frivolité; plus de mœurs publiques, plus d'esprit de famille, plus de foi politique. Rousseau vint et réchauffa du feu de sa parole ce corps glacé de vieillesse. Sous celte société
décrépite, il découvrit une autre société jeune, saiue, forte et ne demandant qu'à vivre. 11 revendiqua pour elle le droit à l'existence et décida son avènement au monde politique. En même temps sa voix mâle et pénétrante fit retentir au milieu d'une génération efféminée les solennels accents de la conscience et du devoir, et mêla des pensées plus sérieuses aux choses de la vie. 11 releva la noblesse de la condition humaine, remit en honneur les lois naturelles, resserra le lien des familles. Tout en combattant l'intolérance, il posa des bornes au scepticisme et s'inclina devant les vérités étemelles. D'autres avaient frondé des préjugés; Rousseau posa des doctrines.
L.a littérature française, plus riche qu'aucune autre en prosateurs de premier ordre, n'en compte pas un peutêtre qui soit supérieur à J.-J. Rousseau. Nul n'a réuni comme lui la grâce à la force, le charme du sentiment à l'austérité de la raison. Son éloquence prend tour à tour mille formes toujours diverses et toujours exquises. Le grave moraliste, l'écrivain politique est aussi le peintre le plus touchant de la nature et de l'amour. Moins nerveux que Pascal, il a plus d'aménité, de tendresse et de mélodie : moins sublime que Bossuet. 11 a plus d'onction , d'intérêt , de variété. Si Voltaire le surpasse en limpidité, il ne l'égale pas en émotion, en énergie, en profondeur; si Buffon est plus m<ijestueux, Rousseau a plus d'âme et plus de flexibilité.
Pourtant, il faut reconnaître un défaut dans ce beau génie, l'excès; l'excès dans l'expression, l'excès même dans la pensée. L'exagération est habituelle chez Rousseau : elle semble faire partie de sa nature. Dans ,
StR JEAN-JA(\)rKS ROlSSEAr. 271
soD langage» dans ses idées, dans ses règles de conduite , ce n'est pas assez pour lui d'atteindre le but ; il semble prendre à tâche de le dépasser. Vent-il assurer son indépendance ? il se sentira blessé par le frivole cadeau d'une tiouteille de vin ou d^une livre de café. Veut-il attribuer la souveraineté au peuple tout entier? il ne lui permettra pas même de s*exercer par délégation , et, à force de la vouloir absolue , il la rendra Impraticable. Veut-il signaler Tabus qui se mêle aux institutions humaines ? il posera eu principe que « tami est bien sortant des mains de Fauteur des « cboses V et que t tout dégénère entre les mains de « l'homme. • Sous ce rapport , ses écrits veulent être lus avec précaution : il faut y faire la part de Tbyperbole» dans le fond et dans la forme. Mais cette part une fois faite , il reste un ensemble de belles et frappantes vérités. Chez d'autres écrivains , le lecteur qui cherche le vrai , trouve fréquemment îx redresser : chez Rousseau « le plus souvent il lui suffit de réduire.
Les noms de Voltaire et de Rousseau sont devenus biséparables. Ces deux génies extraordinaires , divisés pendant leur vie, sont ii jamais unis dans la postérité > qui révère en eux les principaux agents d'une grande régénération sociale. Tousdeux, par des voies diverses, ont également avancé la civilisation et la raison humaine : tous deux , par des qualités contraires , ont atteint la même célébrité et mérité la même gloire. Voltaire fut éminemment l'homme de la société, Rousseau l'homme de la nature. Le premier charma les esprits par ses grâces légères et son élégante urbanité ;