‹ Mémoires. 2Chapitre 27 sur 99 · S •"• LE SOUVENIR DB NICOLAS POUSSIN AUX ANDBLTS · texte numérisé non relu

S •"• LE SOUVENIR DB NICOLAS POUSSIN AUX ANDBLTS

Si la chronique est digoe de foi , un Anglais serait venu nagttères aux Andelys pour voir la maison de Poussin ; et, comme il priait un habitant de la lui montrer, celui-ci , après réflexion , aurait dit à l'étranger : i La maison de Poussin 7 Nicolas Poussin ? Il y a quarante ans que je suis établi dans le pays , et je n'y connais personne de ce nom-là. •

L'anecdote n'est-elle pas controuvée ? Fût-elle exacte , je me demande si c'est bien à la ville des Andelys qu'elle ferait tort. Quel est donc cet habitant qu'on interroge? Le premier venu? Peut-être un ar-

366 tES ANDKtYS

tisan qui ne sait pas lire? Et on lui reproche de ne point connaître un personnage qui appartient à rhistoire, et une maison qui n'existe pas ! Mais le plaisant voyageur, qui s'aventure àdemander aux échos de la route ce qu'il n'a point songé à demander aux livres avant de partir, et compte sur la véracité, que dis-je? sur l'érudition des passants, pour lui apprendre ce qui pourrait encore, après de longues recherches , mettre en peine les savants de profession !

Aujourd'iiui , l'admirateur de Poussin le plus mal informé peut descendre sans crainte aux Andelys : les enfants qui jouent sur le quai le renverront du petit Andely au grand , si c'est la statue de Poussin qu'il veut voir; du grand Andely au hameau de Villers, s'il cherche , non pas la maison où Poussin naquit , mais le clos où la maison s'élevait jadis ; et ce serait grand hasard , si on le laissait repartir sans avoir visité le salon de l'Hôtel-de-VilIe et le précieux cabinet de M. Mesteil. Il n'aurait donc point perdu sa journée.

La statue de Poussin , statue de bronze , élevée sur un socle de pierre h l'angle de la place du Marché , est le premier objet qui fixe les regards lorsqu'on arrive au grand Andely. Erigée par le déparlement de l'Eure , au moyen d'une souscription nationale » cette statue a été inaugurée le 16 juin 1851. Ce fntpoar les Andelys une belle et mémorable journée. On était accouru en foule, non-seulement d'Évreux et des viUcs voisines , mais de tous les points de la Normandie ;

ET MCOLAS POl SSIN. 3^7

Paris avait eovoyé îi cette fôtc, qui était une fête véritablemont nationale , des écrivains , des artistes , quelques-uns des membres les plus illustres de T Institut de France. Je n'ai rien à dire des discours et des poèmes récités i\ cette occasion. Il est facile de les retrouver dans ?es journaux de Fépoque et dans quelques publications spéciales.

L'emplacement choisi pour la statue a ^té critiqué; la critique ne parait Juste qu'en partie. Où le monuroeot pouvait-il être mieux placé qu*au milieu de ce marché qui est -le centre de l'agglomération des Andelys ; à quelques pas des vieux bâtiments qui servent d'asile aux principales institutions publiques, et du salon de la Mairie qui est le musée de la ville ; au pied des collines qui dominent l'étroite vallée et dont on aperçoit les cimes verdoyantes par-dessus les toits des plus hautes maisons ? De là , Poussin reconnaîtrait les horizons familiers à ses jeunes anné. s. Seulement le grand homme parait relégué dans un coin de cette place irrégulière» qui ne se prêtait à aucune disposition symétrique. Les malsons voisines , la halle qui semble à regret partager la place avec cette Inutile construction , et surtout les hauteurs qui bornent la vue , écrasent la statue que les convenances de la perspective exigeaient plus grande et montée sur une base monumentale.

Peut-être la nudité du socle réclamait-elle des basreliefii » mais la simplicité de rinscription est de bon goût: tout est dit par ce grand nom de Nicolas Poussin. Quanta la statue elle-même, N. Louis Brian, qui en est rauteur> a représenté le peintre assis dans la cani-

Zl^S LKS ANDEI.YS

pagoe sur un débris d'architecture; il ol>serve et s'apprête à dessiner. L'attitude serait complèteroent heu* reuse, si le sculpteur n'en avait pas calculé l'effet d'après les règles de la perspective pittoresque, plutôt que d'après les conditions rigoureuses de cet art sévère auquel on ne permet pas de sacrifice. Vu de la droite, le mouvement de la jambe est aussi disgradeux que tourmenté. Les traits et la physionomie sont étudiés avec soin ; chacun reconnaît aisément» dans la statue de M. Brian, Poussin , tel qu'il s'est peint lui-même et vit dans toutes les mémoires, un peu eOéminé pourtant : cette douce rêverie n'est pas précisément l'expression de son austère et puissant regard. La statue de Julien , moins simplement conçue et traitée dans le style théâtral des premières années de ce siède, indiquait d'une manière plus sensible la vigueur du génie et le vif transport d'une inspiration soudaine

Cette statue de Julien , ou du moins le modèle en plâtre de la statue exécutée en marbre pour l'Inslitvt, avait été promis aux Andelys par le sculpteur luimême; les AjinaUs du Musée publièrent, eii l'aa X, le projet d'un sacellum que l'arcbitecle Harou vpiilait construire au pied du château Gaillard, non loin de la Seine, sous les ombrages mystérieux d'un bois sacré, et où Poussin aurait été adoré comme les héros, comme les demi-dieux de l'antiquité profane (1).

(i) Particularités relatives à la première souscription pour ua monument en l^lionneur de Nicolas Poussin et au Ubieui de Coriolan , recueillies par M. Sainte-Beuve, secrétaire de la Sodélé libre de TEure, dans le Hecueil de» travaux deceUe Société, 48iiS.

ET NICOLAS POUSSIN. Zt^9

Pour ooavrir les frais » ooe souscriptioD fut ouverte en 1803 ; le premier Goosul y prit part , ainsi que David, Grétry et Méhul, Legouvé, Talroa, les écrivains et les artistes les plus illustres de cette époque. En f 807« on fit un nouvel appel à tous les amû des ans et de ia fUire nationale, et on anàonça que les travaux allalenC être commencés. Mais ils ne le furent point, et les Andelys durent attendre jusqu'en 1851 le monument de la place du Marché, qui vaut mieux, malgré toutes nos réserves , que le plâtre de Julien, enfermé dans le aaeeibtm romain et païen de Tan X 1

Tout ne fbt point perdu pour la patrie de Poussin. Les fonds de la souscription disparurent ; il ne resta qu'une offrande, celle du Musée de la Nation; mais c'était la plus précieuse. Harou ayant réclamé, pour son monument, une œuvre originale de Poussin, le Ministre de l'Intérieur, qui était alors François de Neufcbâteau, promit au département de TEure de prendre cette demande en considération ; Quinette, qui lui succéda, tint la promesse, et, le 15 thermidor de l'an Vif, U annonça lui-même d l'Administration du département qu'on allait lui remettre un tableau ^ choisi parmi les pins belles productions du mattre (1). » Le tableau qui passa ainsi de Paris à Évreux, et, vers 1831, de la préfecture de l'Eure à l'HOtei-de-Yille des Andelys, est la célèbre composition, souvent reproduite par la gra vare , du Coriolan fléchi par sa mère.

(i) Ardiives du (lé|Yurlcmcnt de TËure.

350 LBS AMDELYS

Les Andelys n'ont pas à se plaindre , et les instructions du ministre Quinette ont été saivies loyalement Le Coriolan est un ouvrage considérable et qu'on a dû regretter au Louvre. On connaît généralement la composition du tableau : un paysage très- simple, quelques nuages qui se détachent sur un ciel bleuâtre, un horizon qui s'éclaire et où l'on croit distinguer la vallée du Tibre et les murs de Rome , tel est le fond de la scène. Toute Taltention se porte sur les premiers plans, qu'occupent trois groupes : au centre, les suppliantes, la mère de Coriolan, sa femme avec ses deux fiLs, quatre Romaines qui les ont suivies ; à droite, Coriolan au pied de son tribunal et deux guerriers; à gauche, un adolescent debout, armé, et, derrière lui, une femme à demi renversée , appuyée sur une roue.

Une discussion assez singulière s'est élevée au sujet de ces deux figures, qui sont évidemment allégoriques. Au bas de la gravure de Gérard Audran, on lit que ce sont le Génie de Rome et sa Fortune renversée. Bellori s'exprimait, avant le graveur, de la même manière : c Rome est debout , dit-il , abandonnée , sans autre compagne que la Fortune, couchée à terre, en ce temps oh elle était près de déchoir et de périr (1). » Un membre de l'Institut , consulté par l'École centrale de l'Eure, sur l'origine, la valeur, le sens de la compost-^ tion de Poussin, veut que cette figure renversée soit la

(1) « Machi non lodcrà Tingegno di queslo piUore? Nell* ullimo angolo delquadro, figurô Roroa in piedi, abbandooala, se nou quaitio Taccompugnu la Forluna giacentc in terra, iiel tempo cbe sUva per cadere e venir mcuo. »

Vme romaine » et il s'appuie sur l'analogie de cette flgare avec une Voie Appienne représentée sur les médailles de Trajan et dans un bas-relief de Tare de ConstantlB.

Malgré les aiiguments invoqués h Tappui de cette conclosioii, qui parait décisive à l'académicien Vincent et plausible à M. Sainte-Beuve, on s'en tiendra, si l'oa m'es croit, à Texplication très-autorisée de Bellori et d'Audrao » qui ne soulève aucune difficulté sérieuse. Qu'on approuve ou non l'allégorie, du moins il est facile d'en rendre compte. La trahison de Coriolan a ébranlé la fortune de Bome ; mais les dangers et les revers d'un jou* n'abattent pas son génie: il est jeune, il est étemel; la Fortune va se relever avec lui, il ne tombera pas avec la Fortune. Le sens de cette allégorie , douteux pour nous» n'échappe pas au regard inquiet de Coriolan : k la vue du génie de Rome, son génie s'étonne et Cremble; il sent sa faiblesse «t remet son glaive dans le fourreau.

Je ne suis guère plus touché d'une autre discussion qui s'est élevée^ non pas sur l'aulhenlicilé, évidemment iucontestable, mais sur l'identité du tableau des Andet]rs. Il n'est question dans Ha vie de Poussin que d'un CarMan^ destiné au marquis d'Hauterivc (1 ). Est-ce le CarioUm du marquis d'Hauterive qui est passé dans le cabinet d'un intendant des finances, nommé Boulin , de là an Muséum, puis à Évreux et aux Andelys (2) ?

(1) • Dans lu cabinet de M. (i*Haulerive est uu Coriolan > ( Fîumbm).

(2) Note de Vincent « citée in cxtento par M. Sainte-Beuve.

351 US8 ANOELYS

Cela parait fort yralsemblable. Oo en a dooté^ et ▼oid pourquoi. Les amateurs coooabsaient deux gravures anciennes du Canotan : Tune faite par Etienne Baudet, à Rome, du vivant et sous les yeux de Poussin; l'autre , un peu plus tard, par Audran. Or, ces gravures ne sont pas de tout point semblables. Celle de Baudet reproduit exactement le tableau des Andelys, à l'exception d'une planchette placée dans le tableau aux pieds du bérosy et sur laquelle est écrit en lettres italiques son nom : Coriolanus. Celle d'Audran reproduit la planchette , mais sans rinscription. En revanche , dans la gravure d'Audran , la figure de la Fortune » que le tableau nous montre entre le Génie de Rome et la laece que cette figure tient dans sa main droite, est reculée à gauche de la lance, à l'extrémité du tableau; et Gorlolan , de sa main gauche , tient le iourreau de son glaive 9 tandis que dans le tableau cette main ne lient que les plis de sa tunique.

Ces circonstances autorisent-relles à supposer l*<iil»tence d'un second tableau de CorioUm t dont les biographes de Poussin ne parlent pas, et qu'on ne signale dans aucune galerie publique ni particulière PO'aillears, lequel des deux tableaux serait le tableau des Anddys : celui que Baudet a reproduit? Mais dans la gravure de Baudet la planchette et rinscription manquent. Qékaï qu' Audran avait sons les yeux ? Voici la plancbetle, mais sans rinscription ; la Fortune est reculée vers la gauche» Corlolan n'a plus le même geste. Que conclure de ces différences? Que nous avons bien sous les yeux le tableau gravé par Baudet , mais que la planchette et l'inscription sont des additions postérieures : ce qui est

ET ffICOLAS POUSSIN. 353

d'autant plus probable, qu'assarément Poussin aurait cm faire loi-même la critique de son tableau, s'il avait eu l>esoln d'indiquer par une légende un sujet que tout le monde devait reconnaître au premier aspect Au contraire, un amateur peu éclairé n'aura vu aucune diilcaité à faire igouter cette légende, détail vulgaire et maladroit , comme on ajoute à l'angle d'une toile une ^[nature et une date oubliées. La supposition est d'antant plus légitime que la toile de Corioian a été visiblement agrandie après coup (i) : on a voulu lui donner les dimensions exactes d'un pendant Je ne craindrais pas de dire que c'est à la même époque , poar des motifs analogues et par la même main , que le possesseur du tableau y a fait ajouter quelques ponces de fond et un titre.

L'addition est donc faite après la gravure de Baudet, amnt celle d'Audran. Celui-ci y est trompé; il reproduit la planchette comme si c'était l'indication d'une Hmile, par exemple, la limite que Corioian ne doit pas franchir. Pourquoi ne reproduit-il pas le nom qu'elle porte? Peut-être parce que le nom ne fut écrit que plus tard; plus vraisemblablement parce que , ayant à in- •crfre le nom au bas de la planclie et sur la marge, il évitait rinconvenance d'un double emploi. Mais la place occupée par la Fortune? le geste de Corioian? Évidemment ce sont là deux corrections , et deux corvections heureuses. Ain^, de toutes les suppositions que f on peut faire en comparant la gravure d'Audran à la

(t) De 10 Cffiliroèlres dans un Mns et 15 dans Paulre, ce qui e à la toile une liaulcur de i". ai sur une largeur de 2". 06.

354 LES ANDCLTS

gravure de Baudet et au tableau des Andelys , la plus simple est eu même temps la plus satisfaisante : c'est qu'un artiste aussi habile qu'Audran n'a dû se faire aucun scrupule d'effacer, même dans une composition de Poussin , ce que je ne craindrais point non plus d'appeler deux négligences. Il a sagement usé d'un droit que les peintres ne s'avisent pas de contester aux graveurs.

Quel que soit le mérite d'un tableau qui renferme des beautés de premier ordre , il faut avoir le courage-y même aux Andelys, d'y signaler des défauts graves. Le plus grave , et il a déjà été relevé avec beaucoup de justesse, c'est l'abus de l'allégorie. Comment la rainûn peut-elle admettre ces figures peintes comme les figures réelles, et qui, dans la pensée du peintre, n'ont qu'une existence abstraite, et, dans la scène présente, ne sont visibles que pour un seul personnage? Et surtout a>o^ ment Poussin, qui a lu Tite-Live et Plutarque, n'a*4-ii pas senti que le pathétique du drame est détruit si ee ne sont plus les paroles de la mère de Goriolan , les larmes de sa femme et de ses enfants, le deuil de toutes ces affligées, mais une réflexion tardive, provoquée par une apparition fantastique , qui triomphe de sa colère et de son orgueil? Il devait résulter de cette obscurité de la pensée que l'expression du visage de Goriolan Ktt indécise. Cette figure, qui était la figure principale, n'est heureuse d'aucune façon; elle est courte de formes, gauche et raide de mouvement. Il faul cberdier la beauté, la vérité, comme le pathétique , dans le groupe des femmes, daus le fier profil et la noble atti* tude de cette mère qui veut sauver son fils et Rome,

dans la muette et toocbaote douleur de Tépouse, qui soaIè?e entre ses bras l'enfant nouveau-né, pour attendrir le cœur de son père. Vérité et poésie , énergie et grâce , le maître a déployé là toutes les ressources de son talent

Les qualités éminentes de Poussin se retrouvent , à un degré supérieur encore, dans la composition originale et Téritablement irréprochable de V Adoration des Bergers, dont la ville des Andelys possède un très-beau dessin. Ce n'est pas une des œuvres les plus célèbres du maître ; mais j'imagine qu'il y attachait lui-même un prix particulier , car il en a reproduit l'idée et les parties principales avec une certaine complaisance. L'étable est représentée simplement : au fond, la dalre- ▼ole eotr'oaverte qui vient de livrer passage , et une brâcbe dans la muraille , par où pénètre une lumière pies vive; sur la litière , un sac , un baril , l'âne qui mange en paix, le bœuf qui tourne sa tête baissée vers le nouveau-né; un jeune bouvier, la main appuyée sur le dos de sa bête» s'émeut aussi et jette un regard sur la soèoe. L'Bnfant divin est posé sur un lange devant la crèche ; la Vierge, agenouillée, de profil, semble offrir son Fils, qu'elle soutient de la main gauche, aux pieu hommages des bergers; Joseph est debout derrière elle, humble et grave, dans rattitude de l'adoratloiL Le groupe des bergers est composé de cinq personnes; ce qui distingue la variante qui nous occupe , c'est l'heureuse hardiesse d'une figure de jeune homme prosterné devant l'Knfaut Jésus de toute la longueur

de soD corps, la face tournée à terre, les mains Jointes par-dessos la tête; elle forme le centre d'un demicercle. Trois antres figures, disposées sans aucune recherche , expriment admirablement , selon l'habitude de Poussin, les nuances diverses d'un sentiment oommim éprouvé par des hommes d'âge et de caractère différents : les mains jointes du vieillard agenouillé, son regard paisiblement fixé sur le Sauveur des hommes , n'expriment qu'une sérénité confiante. L'homme mâr contemple l'Enfant et la crèche avec une attention profonde ; on sent qu'il n'est pas encore revenu du premier mouvement de surprise et de curiosité. Le jeune homme a vu, lisait, il croit; les mains ramenées sur sa poitrine, les yeux baissés, il se recueille et adore en silence. G*est la jeunesse qui croit sans voir, et, n'osant fixer les yeux sur l'objet divin de son culte, n'a plus qu'un besoin : celui de rentrer en elle-même pour écouter la voix de son cœur. Derrière les autres, le dernier vem, le plus Tulgaire , agenouillé , mais droit , regarde comme re* garde la foule, sans bien comprendre ; sa vue, qui n*esl pas aiguisée par la foi intérieure , est fadlanent troublée, obscurcie par la lumière même; il porte sa nain, comme un voile, entre les rayons de l'auréole et ses regards éblouis.

Je ne résiste point au désir de rappeler , de Cadre entrevoir toutes les beautés de cette admirable composition, aussi parfaite et plus touchante peut-être que les •Sacremeiti5 eux-mêmes. Nous ne sommes cependant pas en face d'un dessin original de Pouf«fai. Il serait temps de corriger une Indication qui peut tromper à la première vue les voyageurs. Jamais Poussin n'a dessillé

KT NICOLAS PODSSIN. 357

ainsi. Ce n'esl pas là une esquisse crayonnée avant le tableau ; c*csl une copie faite avec le scrupule d*e\acti- Iode et le soin minutieux ^u'un graveur apporte h son œuvre. Grâce à M. Mesteil , on peut dire maintenant d'une manière certaine d*où vient ce dessin : c'est celui qœLombart avait fait pour sa gravure. M. Passy, qui Ta paye et donné de bonne foi comme un original , n'a donc été trompé qu'à demi ; le dessin est excellent, et, s*il n'a pas le mérite d'une esquisse autiientique, il vaut mieiu que la plus belle épreuve avant la lettre.

Vers le même temps 9 M. Passy a fait une autre emplette dont le souvenir doit trouver sa place dans cette notice. Le 6 novembre 18/!i1 , on mit aux enchères 9 en l'étude de iM". Piquercl, notaire ^ un bout de terre dont le nom seul devait iixer l'attention, l/afflche ne négligeait point l'avantage de cette circonsUiice. tf Un clos , disait-elle , appelé le Clos Poussin , slloé à Viilers > , ou par variante, « Un terrain actuellenent en nature de verger, appelé le Clos Poussin , et da98 lequel se trouvent encore les fondations de la maison où est né , le 15 juin i59/!i , le célèbre peintre Nicolas Poussin. > L'afGche ne fait pas foi pour la date, 11 n'est pas bien avéré non plus que les fondations de la maison existassent encore. Mais ce qui était authentique, c'était la désignation de l'immeuble. Le nom du Clo$ Poussin ou Pouchin, très-souvent cité dans les titres» était attesté aussi par la tradition ; l'acte de notoriété dont la. lecture a précédé la vente fixe donc, selon nous , d'une manière incontestable , le lieu où

POMMD lu^îL L'aftcto cooixBuit : « •> clo^. d*iBe ccNHemiMre de 26 ar«9 52 cealnro. est sitaé lodit haoieao de Villers . sur U comDmie de» iadelnL • De U, le droil de dire d*» enfant né ^ nUcrs qvH était né aox Andelrs ; c'était sa cooininne et sa parotee , délia dioceii d'ÂndeUj coflinie dit Pacte niortnaire de POttSSio; del bargo d'Amdeii , diocai Aoronflynur, dK plus exactement le notaire Rondino. qni écrit le testament de Poos&in M) sons sa dictée : pietcr AmâMemm, comme écrit Poussin Ini-méme an bas de son portniL Je transcris encore ce paysage eu bcmme fonme r t il est fermé sur ia rue de Vlllers par un mnr en bange, dans lequel se trouve la porte d'entrée • et il est entouré des autres parts de haies vires mîtoyennesL • \jà rue de ViUers est un chemin qni conduit au champs; le mur en bauge et les haies mes mitoyennes disent ce qu'il faut penser des dessins publiés en 18&3 par le Journal des Artistes [2) et en 1851 par VIUêutratian (5). Le correspondant de Ylllustr^iam parait être allé à Villers, mais il n'aura pu sans doute se résigner à la vulgarité du site, il eût dû se résigner à ne pas mettre un nom historique au bas d'un croqois de fantaisie. 1^ faute du Journal des Artistes est antre: c'est un anaclironisme et, qui pis est , un plagiat On

(1) M. de Cheiinefières doit joindn* ocUe pièce ialérfiiiiHe à l'édilion qu*il a promiie des Lettre» de Pouuin» Il a bieo foulo ne coDiiiiiiniquer la copie qu*il po9<iède et dont M. BonchiUè avtit déjà publié une analyse.

(3) T. I, 11*. 4. La lithographie, signée Gendre, porte ce litre : dos oA e»t né le Pnusain a Vmer»4e9~Anàely9, départewumt de CBurtm

(3) S", du 31 juin.

a copié sans le dire, en i8/!i3, une gravure publiée one quinzaine d'années auparavant (1) , et qui était peut-ôlre exacte à cette époque. Il est permis^ en la voyant 9 de regretter Tauvent de chaume qui couvrait la grande porte et les arbres du premier pian. Mais , puisqu'ils n'existent plus , force est bien de s'en tenir à la description très* nue, mais très-vraie, des vendeurs de 18^1.

Il ne restait au clos Poussin que deux clioses : son prix, terre pour terre, et son nom qui avait fait doubler l'estimation. Était-ce trop ? t On assure , disait un journal bien conseillé, que M. Ingros veut acheter ce petit domaine. » Ce mot de domaine , les noms réunis de Poussin et d'Ingres, en fallait-il davantage pour amener de Paris et de Londres la sunmchère ? L'enchère même ne vint pas, et l'on put écrire, il esl vrai que c'est à Évrcux (2) , cette malice : t Kn définitive y personne n'a dit mot, et il n'est pas bien avéré qu'aux Andelys le Clos Poussin vaille un centime de plus que le Clos Pierre ou le Clos Jean, »

La vérité esl qu'il y avait eu méprise ; le clos Poussin trouva un acquéreur quin*eùt rien donné du clos Pierre. Doc petite vignette, imprimée à l'occasion de l'inauguration de la statue, constate que le clos dont on donne, d'après le cadastre, le plan et le numéro (3), appartenait à M. Passy. 11 lui appartient encore. Le sol est

(1) EmptaeemcHl de ta maiion où est né le Pousiin , à VillerM' ieê-ÀnfielyM ( Eure ), Bavera del., Couche sculp.

(2) Journal de l'Eure ( 9 décembre 1861 )•

(S) N*. 215, seclion L , du plan cadastrai de 1H29.

360 LES AHMLTS

boo; j*j ai ¥0 un poirier vigovreox et des beltenfei superbes. J'aorais rooIOt fôtH» sur le mor en bauge, une ioscriplion commémoratife; et, pinsqu'il esl loo* jours permis de joindre la poésie du r^re à la poésie du soutenir, je rèrais la porte ouTerte, un préau, des arbres, et sous leur ombre... un temple antique? J'aimerais mieux la solitude ; un musée? Qui songerait à bâtir un musée dans un hameau? Non , mais me modeste maison on Ton élèverait , sous les auspiees de Poussin, les petits enfants de Yillers, comme on a reoris la maison de Jeanne d'Arc à la garde des Soeurs d'école de Domrémy.

Je relèrerai néanmoins cette acquisition du dos Poussin comme un fait qui honore à la fois M. Passy et la ville des Andelys. M. Passy était le député de fvroodissement ; sa conduite montre étidemment, à denreprises, qu'à ses yeux la manière la plus déHcale et la plus adroite de plaire aux électeurs qui Tenfoyiient à la Chambre, était de s'intéresser à la mémoire de Poottli ; et ce seul témoignage prouverait asseï comttien cedit mémoire leur était chère. En effet, les souvcnlraiie font pas défaut à ce coin de terre, des soufenks lOtt*très et de toute sorte : il a eu ses héros, ses saints^ sei trouvères au moyen âge, et, plus tard, ses poètes» duÉI quelques-uns étaient célèbres, du moinsen leur tettqis : les uns, comme Benserade et ChauUeu, sont nés dans les aimables vallons du voisinage ; d'autres, nésà Rooea, comme les deux Corneille, sont venus chercher aux Audelys leurs amours, de saintes amours qui devaient

ET MCOUR PO(SSIN. 361

durer tout une vie ; à ceux que la cour et la ville avafeot fatigués, la paisible pelite ville offrait, comme h la Calprenède et à Thomas Corneille , un asile pour leur vieillesse et la paix de la tombe. Les statues n'auraient point manqué à Turnèbe dans une autre ville. Mais des noms plus retentissants que le sien s'effaceraient à côté du nom de Poussin. L'honneur d'avoir vu naître ce grand homme suffit à la ville qui fut son ber* ceaa; les Andelys veulent être, aux yeux du monde, la patrie de Poussin, comme Poussin tenait à être, pour la postérité, le peintre des Andelys. C'est là leur légitime et, à ce qu'il m'a semblé, leur seul orgueil.

Être fiers de Pous^, ce serait déjà quelque chose au temps où nous sommes : l'admiration des Ândclys n'est pas stérile; on s'y occupe de l'œuvre du maître et de sa vie» U n'était plus question du projet d'Harou, on ne iiarUit pas encore de la statue de firian , lorsque M» Mesteil commença une collection où le souvenir de Po«$sin. tient une place si considérable qu'elle semble faite en. >on honneur. Poussùi est, pour M. Mesteil, l'objet d'un cDlte; il veut avoir toutes les gravures de ses taUeanx , tous les livres où l'on a parlé de lui , toutes le» pièces rares, curieuses et surtout inédites, quipourraieat le Cadre mieux connaître. Les années n'ont point refroidi nue passion entretenue avec une persévérance tQQlfli npmand& A quelques mois d'intervalle , on est cerlaln de trouver plusieurs lacunes comblées aux murs ou anr les rayons. M. Mesteil pourrait déjà, mieux que pecBOQoe au monde, classer les matériaux d'une biogra* phie de Poussin et entreprendre le catalogue de ses œu- Tre& Il ne lui manque plus gui^^re que des loisirs, qu'il

2ti

362 LES ANDiiLYS

prendra, je veux l'espérer, quoiqu'on désapprenne difficilement le chemin de l'audience^ lorsqu'on Ta fait depuis si long-temps tous les jours. Il est sans doute des cabinets plus riches que celui de M. Mesleil; je n'en connais pas qui soient plus libéralement ouverts aux gens d'étude sur leur bonne mine. M. Mesteil leur livre toul : les imprimés , les manuscrits , et jusqu'au fruit de ses labeurs personnels. Avec lui et chez lui, on apprend en une après-dlnée ce qu'on perdrait une semaine à chercher dans les bibliothèques publiques et au Cabinet des estampes.

La tradition ne sera point rompue : M. Ch. Legay marche sur les traces de M. Mesteil. Préparé par de solides éludes aux travaux d'érudition , M. Legay est trèssoigneux de tout ce qui peut jeter quelque lumière sur le passé de son pays; j'ai eu le plaisir d'aller, sous sa conduite, du clos Poussin au château Gaillard ; d'examiner avec lui les peintures de l'église du grand Andely , cherchant à l'envi le souvenir de Poussin dans les œuvres de Tart et dans la nature. On a la consolation de penser qu'il ne se perdra désormais dans le pays aucun bout de parchemin qui se rapporte de près ou de loin au grand artiste. Quelques pièces retrouvées dans les registres de l'état civil religieux, dans les ar* chives des établissements charitables, dans les minutes des notaires , ont été publiées déjà ou vont Pélre. J'ai fait ce que j'ai pu pour décider M. Mesteil et M. Legay à réunir toutes celles qu'ils connaissent, à en publier le texte plus exactement qu'on ne le fait quelquefois , à y joindre un commentaire qui aurait plus d'autorité sous leur plume que sous la plume d'un autre, et

quelqoes-ones de ces conjectures judicieuses qui deviendront des découvertes. M. Mesteil n'a jamais eu le souci de la publicité. M. Legay la redoute par un excès de modestie. Ils ferment la bouche à ceux qui les pressent , en livrant tout ce qu'ils possèdent et tout ce qu'ils savent. Pour moi , je n'irai pas plus loin sans dire bauteinent que je leur dois beaucoup et que je garde un souvenbr reconnaissant de la cordialité de leur accueil Il fallait venir dans la patrie de Poussin , pour trouver des admirateurs de Poussin aussi instruits et aussi désbitéressés.

Page 1