‹ Mémoires. 2Chapitre 28 sur 99 · S 2. QUESTION DB DROIT SOULBYÊB A L* EXPOSITION DB · texte numérisé non relu

S 2. QUESTION DB DROIT SOULBYÊB A L* EXPOSITION DB

MaMCHBSTBR.

Tons ces hommages rendus sans ostentation par une petite ville à la renommée d'un artiste qu'elle se glorifie d'avoir vu naître il y a plus de deux siècles^ suffiraient, à ce qu'il semble^ pour établir ses droits, d'ailleurs certains, à l'honneur qu'elle revendique. Ils lui ont été contestés de deux manières.

Croirait-on qu'en Normandie même, de mesquines rivalités de clocher, ou plutôt une fureur de paradoxe, trop commune parmi tes érudits , ont essayé de renverser, malgré l'autorité des plus graves témoignages, une tradition séculaire , en insinuant , par exemple , sans alléguer aucune preuve , que le Yillers où naquit Poussin n'est pas le Yillers des Andelys; ou bien en réclamant la statue qu'on lui élevait, pour Vernon, qui

S6ft LES ANDELYS

dat être son berceau (la belle raison ! ), [Kirce qne c'est à Yernon que ses parents célébrèrent leur mariage?

Dieo noas garde d'entrer dans tons les détails de ces querelles obscures* qui ne piquent même pas notre curiosité. 11 en est une autre plus sérieuse, qui appartient pour ainsi dire à l'histoire , et qui^ Tannée dernière encore , a fait assez de bruit en Angleterre et en Allemagne, non pas pent'-étre pour que le sommeil profond des Andelys en fût troublé ; mais pour qne l'on s'en émût à Paris, dans les Journaux et dans les livres.

L'Exposition de Manchester, dont le programme était de réunir pendant quelques mois dans un lieu public tous les chefs-d'œuvre de l'art, disséminés, enfouis souvent dans les galeries particulières, avait éveillé de grandes espérances chez tous les amis de la peinture , et en particulier chez les admirateurs de Podlsin. On sait, en effet, quelle estime nos voisins professent de«puis long-temps pour Icsmoindresouvrages de ce grand peintre, et comment, à force d'argent et de patience, ils ont acquis peu à peu la moitié peut-être de ses compositions les plus célèbres.

Pour ma part, j'allais à Manchester, impatient de tout voir sans doute, d'admirer, sans me préoccuper de leur date ou de leur origine , les objets qui me sembleraient dignes d'admiration. Mais je confesserai volontiers que f y portais spécialement le désir d'étudier tout ce qui touchait h l'histoire des arts dans notre pays. Et, si pressé que je fusse de courir où m'atti-

ET NICOUi» POUSSIN. 365

raient les ctaefS'd'œafre des écoles étrangères , je cherchai d'abord au catalogue le nom de Poossio • celui de Glande Lorrain, et sur Jes murailles la place assignée à l'École française.

La déception des voyageurs français fut grande. Par nne rencontre singulière de circonstances inexpliquées, tandis qœ les toiles des Écoles flamande » hollandaise , espagnole , affluaient de toutes parts , que chacun s'empressait de montrer ses moindres Yan-Dyck, ses Rembrandt les plus douteux , ses Bf nriUo , à peine arrivés d'Andaloasie, il semblait qu'on se fût donné le mol pour tenir cachés ses Claude , et ses Poussin davantage encore.

Pour Claude , cette rencontre n*avait rien de Cl* cbeniL Seize tableaux dlmportance inégale , et une très-prédeuse collection de dessins suffisaient pour qn'll tint sa belle place parmi les plus habiles paysagistes de tons les pays. Claude n'est pas un peintre aoBOtone. Mais le genre où il s'est renfermé fait qu'oc n'a pas besoin de voir la moitié de son œuvre pour le bien connaître. Tournez seulement les regards vers cette paroi où l'on a réuni quelques-uns de ses taMeani , des plus petits, mais des meilleurs. Ces arbres élégants, ces plaines qui semblent fuir, baignées, Josqa'à l'horizon lointain, dans une atmosphère transparente et vaporeuse ; ces ports splendides où la brise esfle la voile, tandis que les flots doucement émus étincellent; ce soleil splendide qui égaie , anime , échaaflEé le paysage , sans que l'ardeur de ses rayons Messe les yeux éblouis ; œs lieux enchantés dont la poétique sérénité appelle ies personnages de la pas-

366 LHS ANDELYS

torale sicilienue ou de Téglogue biblique : vous savez aussitôt quelle est l'heureuse imaginatioD qui les a rêvés , la main délicate et sûre qui a donné au rêve une forme sensible et durable. Claude a fait cent autres tableaux. 11 en a peint sur des toiles plus hautes et plus larges de plus complets. Mais il n'importe : les chefs-d'œuvre qu'on verrait ailleurs ne manquent point ici. Claude était à Manchester tout entier.

Il n'en est pas ainsi d'un peintre d'histoire. Celui qui a vu la Madone de Dresde 9 ne connaît pas la Dis^ pute du Sl 'Sacrement. Le Jugement de Salomon et VArcadie de Poussin ne font pas deviner ses Baecka^ notes» sa Mort de Germanicus ou son Extrême-Onction. Pour mesurer l'étendue , la fécondité de son génie , ou a besoin de compter , de comparer ses œuvres. I^e Louvre a trente ouvrages signés de lui et la plupart considérables. Néanmoins le Louvre est loin de montrer toutes les ressources de son imagination , tous les aspects de son talent En réunissant ce que possèdent les collections privées et publiques de l'Angleterre , l'Exposition de Manchester eût pu montrer Poussin plus grand que ne fait même notre galerie nationale.

Mais il faut croire que personne n'avait eu à cœur de défendre la renommée de Poussin, compromise par l'insouciance de la Commission ou la mauvaise grâce de quelques grands seigneurs, dans cette périlleuse arène où les maîtres les plus admirés couraient le risque d'être placés au-dessous du premier rang. L'Exposition n'avait de lui que quatorze tableaux : à peine le quart , si je ne me trompe, de ce que possède l'Angleterre. Encore en était-il sur le nombre de con-

ET NlCOÎJkS POISSIN. 367

leslables» et je ne crains pas de dire des autres qu'ils étaient tous secondaires ; excepté peut-être la célèbre composition souvent reproduite par la gravure et qui représente la Pauvreté et la Richesse » le Plaisir et le Travail dansant aux accords du Temps : tableau où le charme de la peinture fait volontiers oublier l'obscurité de Tallégorie. Ce n'est pas sans doute que le Triomphe de BaechuSf Renaud et Annide, et plusieurs paysages remarquables , ne fussent dignes de figurer dans les plus riches galeries de l'Europe. Mais, quel que soit le mérite de ces tableaux , aucun d'eux n'est le meilleur que Poussin ait fait dans le genre auquel il appartient. Ce qui manquait là, chacun le devine. On sent qu'après avcrfr journellement vu au Louvre le Salamon , la Rébeccaj le Ravissement de saint Paul^ VArcadie , le Déimge, autant de fortes pensées si clairement exprimées, 11 importe peu de voir en Angleterre des bacchanales, de vagues allégories, de faibles inspirations d'Ovide ou duTasse^ou même des paysages très-beaux sans doute, mais moins beaux que le Polyphème et le Diogène. Toutes ces œuvres pâlissent à côté de celles que l'on sait par cœur. Ce qui ne pâlirait pas, ce qu'on a besoin de voir, même en sortant du Louvre, pour savoir ce que vaut Poussin , ce qui maintiendrait dignement partout la gloire du peintre, c'est ce qui reste des deux célèbres séries de Sacrements composées pour le commandeur Cassiano del Pozzo et pour M. de Chaotelou , toutes deux si belles qu'on hésite encore à choisir entre elles , et qu'on les considère volontiers l'une et l'autre comme les œuvres les plus puissantes et les plus complètes que Poussin nous ait laissées.

Toutes deux auraient dû être à Manchester puisqu'elles sont h Londres, et toutes deux avaient fait défaut N'était-il pas triste de reconnaître qu'en l'absence de ces chefs-d'ceuvre » une simple copie d'un chefd'oeuvre perdu, le Tesiameni d'Eudamidas^msûrqusAi seule» pour ainsi dire» la place d'un maître» inférieur à d'autres par tout le reste, mais égal aux plus grands par l'originalllé et la profondeur de ses conceptions?

Dans un pays qui possède les Sacremems, le et la Reine de Saba, réduire à une trentaine d'ouvrages beaucoup moins importants que ceux-là» Poussin et Claude» dont les toiles» d'ailleurs» sont toujours de petites dimensions» c'était porter un coup sensible à l'École française , réduite elle-même à ces deux maîtres» puisque le catalogue de la grande Galerie ne de* vait pas dépasser la lin du XYII*. siècle » que l'œuvre de Lesueur est tout entière en France» et que Philippe de Champagne » né à Bruxelles , avait été restitué à l'École flamande. Aussi, la Commission n^avait-eiie pu songer à l'honorer d'une salle à part au milieu des as* très Écoles. Le petit nombre de peintures qui la représentaient d'une manière si insuffisante» étaient semées» sans beaucoup d'ordre» parmi l'arrière-gardc des Flamands et des Hollandais. Du moins» le catalogue désignait-il cette paroi par son vrai nom : École flamande et française. Pour la Commission de Manchester» l'École française est la dernière de toutes les Écoles » mais elle existe.

Est-il bien certain qu'elle existe» qu'il y ait ea une

École française au XVIP. siècle» avant Watteau et Greme , avant Prndhon? La question fut soulevée par la critique en Angleterre. Tandis qu*il nous semblait naturel d'accuser la Commission d'avoir peu fait pour rÉcole française , on lui reprocha d'avoir fait trop.

Tout le monde convenait que Poussin ^ Claude Lorrain, le Guaspre n'étaient plus à leur place mêlés aux Flamands et aux Hollandais. Il eût fallu, disait-on, les mettre «^ leur date dans l'École à laquelle ils appartenaient Mais quelle est cette École? Qu'on demande à leurs biographes où ils ont vécu , où ils sont morts ; qu'on demande «i leurs œuvres même de quels maîtres ils ont reçu des leçons, sur quels modèles ils ont formé leur goût , à quel pays appartiennent les personnages, les sites, le ciel qu'ils ont peints. Nés de parents français ou en FkTUice, ces peintres avaient oublié complètement, ibavaient répudié leur pays natal. L'Italie seule leur a révélé leur génie, tracé leur vole, ouvert toutes lesaouroes vives où ils ont puisé : la sculpture antique, les peintures de Aaphaêl , les poétiques beautés de la Datoreaux portes de Rome ou sur les rivages de Naples. ils oM eux-mêmes, par les sujets, par le style de leurs tableaux, marqué leur place à côté des Carraches et du Dondniqiiln , à la suite de la première École romaine.

Cette thèse, qui enlève à la France , avec Poussin , tous ceux qui peuvent être, à quelque titre, considérés comme ses disciples, et ne nous laisse pas plus Lesoear que Mignard ou que Lebrun , avait trouvé crédit à Mandiester et à Londres. ^ Paris même, les partisans

370 LES ANDECYS

ne lui ont p«is fait défaut Et on a va un critique» étranger d'origine à la vérité, mais qui connaît bien la France et qui n'a point d'injustes préventions contre elle, nous dire à nous-mêmes, dans notre langue et trèsnettement , que rÉcole française est la première des Écoles contemporaines; qu'elle compte, depuis Watteau jusqu'à Prudhon , depuis Géricault jusqu'à Delacroix , beaucoup d'artistes qui sont des maîtres; mais qu'elle n'a été originale et par conséquent qu'elle n'a commencé à exister que vers les premières années du XYIIf*. siècle (1). Pour M. Blirger , comme pour beaucoup d'Anglais» d'Allemands et d'Italiens, comme pour quelques Français aussi peut-être , tous les contemporains de Poussin sont romains aussi bien que Poussin lui-même.

La France a été long-temps très-indifiérente an mérite et à la renommée de ses artistes. Doublement exclosive, par une contradiction singulière, elle faisait profession de n'admirer pointd'autres poètes que les siens, ni d'autres artistes que les artistes étrangers; et il n'y a pas long-temps qu'on nous a fait comprendre enfin que c'est un honneur pour le siècle de Louis XIV d'avoir vu naître un Poussin, un Lesueur, un Puget, comme d'avoir vu naître Corneille et Racine (2). Nous sommes un peu revenus, à ce sujet, des préventions de nos pères; plus fiers et plus jaloux des droits de l'École française,

(1) Bûrger, Trésors tTart exposés d Manchester en i8ô7. Paris, V^ Jules Renouard , 1857.

(2) V. Cousin , Du Vrai, du Beau et du Bien, La belle leçon sar VArt français dalc des premières années de la Restauntioo. Il M. Jouffrov et Vite! Tonl entendue.

KT NrCOLAS POUSSIN. 371

nous sentons très-vivement aujourd'hui que 9 lorsqu'on la ravale on lorsqu'on met en cause son existence , on porte atteinte à la gloire de notre pays. La thèse émise à Manchester blessait à la fois le sentiment national et le bon sens de la critique française. Elle s'est émue. Il n'appartenait à personne, mieux qu'à l'auteur de l'Histoire des peintres^ de relever l'étrange proposition de IL BQiger; et il l'a fait » en peu de mots 9 mais d'une manière très-vive, dans im passage où, s'attachant à Poussin surtout ( parce que , au fond , c'est lui seul qui est en cause), il établit avec une véritable éloquence le caractère profondément original et profondément national de son génie (1). Quel est donc le maître dont II a suivi timidement les traces? Et qui avait en Italie, avant lui^compris comme lui l'esprit des temps antlqaes et les sévères beautés de la campagne romaine?

Je suis fâché que M. Charles Blanc ait récriminé à ce snjet contre l'Angleterre. Il est certain que nous avions accueilli avec une grande courtoisie les peintures anglaises envoyées à l'Exposition universelle de 1855. il est également incontestable que nos voisins n'ont pas fait, à Manchester, tout ce qu'ils auraient pu faire pour mettre en relief la gloire artistique de la France. Fallait-il chercher là un trait de jalousie, d'hostilité? Je ne le pense pas. M. Blanc sait mieux

(1) Ch. Blanc, Us trésors de i'Art à Manchester, Paris, Pa- , 1857.

rlmprii

rÉeole

.^ et b aOlre à ptaCM

di de RoMe. ea regvd da BOBHBeHl âeté à BaphJH. le peintre HaSem par cxceBeace, Q f ail m 1 Poassn et t fiinit gnffr celle dédfcace : Pûiori fMUo, la peintre fraçùi: Cub de Snint-€ermaiii T faisak aUasîoB en 1806. ionqall dédUM an Françabsa liedeyicotasPOttgin^cimMilgriécwwniefiff' de l'É€oU framraûe; et en 1839. CkâleubrfaMi WiDéme en était préoccopé, lorsqu'il Toohit qne,d»s le cénotaphe construit à ses frais dans régfise oè Ponnin afait été enseveli, tout : rarchitecture, riascriplion, le buste et le has-relief ; tout, selon Texpression de Raonl Kochette, fût Vautre de taUuu et de €amrsf7Wtçmù[i), J'exprimerai un autre regret : c'est que M. Blanc, eolraUié par celte ardeur naturelle qui est un des caractères de son talent, et sans doute aussi par les exigences de son sujet, n'ait pas pris le temps de discuter le paradoxe qu'il écarte si vivement Une prétention soulevée tant de fois, à de pareils intervalles, à de pareilles distances, et qui a pu sembler légitime à des arbitres désintéressés , mérite peut-être qu'on l'examine. SI Ton

( 1 ) DUcourt sur Nicolaê Poussin , 18&3.

a surtout le désir et le ferme espoir d'en faire justice , il est sans doate nécessaire de la prendre pour ce qu'elle vaut, d'en rechercher l'ori^ne, de peser avec nne entière impartialité les titres sur lesquels elle se fonde. La boutade de H. Blanc a fait plaisir à tous ceui qui pensaient comme luL Elle n*a rien fait pour vider le procès. Je veux le reprendre; je veux plaider pour l'École française et pour les Andelys» en étudiant les bits de plus près, en ménageant davantage leurs adversaires, en cherchant à poser contre eux des conclusioiis moins a))solnes , mais moins contestables. Je ferai la cause moins belle peut-être ; mais je me flatte de la fiiire melllenre , et , en n'exigeant pas trop de nos juges , d'obtenir d'eux davantage.

La question est Intéressante par elle-même: elle touche à l'histoire de la vie de Poussin , au caractère de 80D génie et de ses enivres, aux influences qu'il a subies» à celles qu'il a exercées; elle touche & l'honneur de la tille normande qui l'a vu naître , de l'École française dont il est le chef. L'étude où elle nous conduit jettera quelque lumière sur le passé ; elle ne sera peutêtre pas indifférente à l'avenir. Qui sait si l'exemple des Andelys et de l'injuste procès dont ils ont tant de pelse à sortir, ne fera pas réfléchir sur la véritable nature du droit que le pays natal invoque pour revendiquer sa part dans la gloire de ses enfants, et ne nous aferllra pas des conditions qu'il faut remplir pour que ce droit, auquel chaque province, chaque ville attache tant de prix, soit réel à ses propres yeux et clans l'opinion du monde?

37/i LES ANDELYS

Page 1