CHAPITRE ir
LE SÉJOUR DE POUSSIN AUX ANDBff.YS.
Après la reddition de Yemon (ce fut une des premières conséquences de la victoire d'f vry : 1 7 mars 1590) 9 un gentilhomme du régiment de Tavannes« qui avait fidèlement servi Henri IV dans les campagnes précédentes ^ s'arrêta dans la ville nouvellement reconquise 9 probablement pour s'y reposer de ses fatigues. Il était né en Picardie, à Soissons ou dans les environs de cette ville (1] ^ d'une bonne famille, originaire peut-être du Maine (2). Ce Manceau , né en Picardie , que les vicissitudes de sa fortune amenaient daas le Vexin , s'y fixa par un mariage* Marie Délaisèment , veuve du procureur Lemoine , n'était pas de Vernon ; elle emmena son second mari» qui n'avait pas de bien (3), vivre sur la terre et dans la maison qu'elle tenait de son père, aux Andclys, c'est-k-dire au hameau de Villcrs , qui en est une dépendance. C'est là que naquit, en 1596, s'il faut en croire ses biographes du XVIP. siècle , et au mois de juhi , selon l'iadication
(1) Bellori et Félibien.
(2) Borel d^Hauterive, Annuaire de ta noblesse de France, flSSÎ, p. 230.
(3) • Ceux qui Toiil connu assurent qu*il était de noMe faniille, mais qu'il avait peu de bien. » ( Félibion. )
plus précise de Félibién , un enfant qui devait être le grand Poussin.
Il est à regretter que l'acte de naissance de Nicolas Poussin ait disparu dans les registres de l'État civil du grand Andely. Peut-être M. de La Rochefoucauld Tat-il tenu entre ses mains, lorsqu'il écrivit, en 181 3, sa Naiice historique sur l'arrondissement des Andelys, M. de La Rochefoucauld fait naître Poussin en 1593 et le 15 joln. L^ndication du jour ne se trouvait nulle part L'indication de Tannée est en contradiction avec tous les témoignages antérieurs (1). Il est difficile de supposer que M. de La Rochefoucauld ait imaginé ces deux ctaiillres, et assez naturel d'admettre qu'il les avait Iroiifés dans les registres authentiques , plus complets apparemment qu'aujourd'hui , et qu'il était à même de
coDsaller, puisqu'il habitait alors, comme sous-préfet, les bâtiments de l'Hôtel de-Yille.
Il peut rester des doutes sur la date, mais non sur le liea de naissance de Poussin. Quelle que soit la part du hasard dans le mariage d'un soldat soissonnais avec b veuve d'on procureur de Vernon , et dans la venue a« monde de cet enfant qui vit le jour en Normandie, mais qui porta un nom Picard ou Manceau , l'affirmatioii de Bellori et de Sandrart (2) qui ont connu
(4) Bile »*aceorde au contraire tr^-bien avec Tactc de déct's : « Mort Id età di 72 aoiii. > En signant ses deux portraits, Poussin se ikNiiie 55 ans en 16&9, 56 ans en 4650. Or, sa correspondance ■MBire qa*ils ont été faits Tun et Tautre avant le mois de juin. Mai» de tels calculs sont trop spécieux, et la question demeure, à mes jeux , indécise. Le seul acte de naissance aurait pu la trancher.
(2; L*ouvrage de Bellori (/^ vite de Pit i or i ,c\c. ) parut ù Rome
Poussin h Rome; celle de Félibien qui contrôle les renseignements écrits de Bellori par les souvenirs personnels de M. de Gbantelou , protecteur de Poussin , et les notes de Jean Dughet, son beau-frère (1) ; celle de Thomas Corneille (2), qui vint écrire au grand Andely ses derniers ouvrages ; enfin l'affirmation de Poussin lui-même , qui est le principe de toutes les autres et qui les rend toutes inutiles» ne laissent aucune incertitude sur ce point.
Le grand Andely est le pays de sa mère; il y est né, il y a passé toute son enfance et les premières aonéei de sa jeunesse. J'ai parlé de la tradition, confirmée par des actes de vente , qui désigne encore au bameaa 4e Villers le clos des Poussin et l'emplacement de leçr juaison. Des actes de baptême attestent que Nîcolaa Hooft^ sin fut parrain à Andely, dans sa parolsse^le 6 aoAMiiiM^ le 13 février 1610 (3). On a su de lui-même qu'il diait âgé de dix- huit ans lorsqu'il abandonna pour la ^mn mière fois sa famille et son pays natal; et qo^^Wbri ment décisif de sa carrière , il avait déjà netteHMttei conscience de sa vocation , puisque c'est Je besoip ii«ir< périeux de consacrer sa vie tout entière à la P6ilM.iiQa
en i672, et celui de Pallemand Sandrart ( UAcpémiv Tlairtm / etc.) à Nuremberg en 1675, l*uii et Pautre très^pcu , d*<iin<ai , après la mort de Poussin. Les Entretien» de Félibien panir^ p^,
(1) «Il est vrai que, dans un mémoire qoe j*ai eu du sièur Jean Dughct, louchant quelques particularités de la ?ie et dcsoof rages du. Poussin , son beau-frère... • ( 8'. Entretien ).
(2) Dictionn, universel géographique et historiijuem
(3) Archivée de Vart français , U I.
qiii lui imposa, pour ainsi dire, la résolution de fuir la maison palemelle.
Cette focation si décidée , qui l'emporf a dès le premier joor sur les aflections les plus chères et qui devait triompher ensuite de tous les obstacles, d'où lui venait-elle? Ah! tenons-nous en garde contre la tenta- Iton des hypothèses subtiles, et ne prétendons pas eipllquer trop des faits dont la nature échappe en partie à toute explication purement humaine. Qui donne an génie le sentiment de sa force , et cette force eUe^inême? Qui les lui peut donner, si ce n'est Dieu? Mm sôoie ses grâces où il lui plall. L'enfant qu'il destinait 4 tant de gloire eût pu ne pas nallrie; il eût pu naRie -aillenrs qu'au hameau de Villers , et pour l'bonneifr d^nne autre province que la Normandie. Mais, s'il fanC^lMrcber dans les desseins cachés d'une volonté sot eniine» s'il faut demander au caractère propre et a» gttiie* personnel d'un homme tel que Poussin le secret de sa destinée , il serait injuste aussi de contester rhilhience décisive que les circonstances extérieures ont etercée sur le libre développement de ses facultés naturelles, et de ne tenir aucun compte de tout ce qu'il doit aux impressions des jeunes années, à l'horl- 2on -fiiUDilier du pays natal , aux traditions du foyer domestique, aux premiers exemples, aux premiers conseils qui l'ont guidé et affermi dans sa voie.
les premiers conseils qui aient été donnés fi Poussin sur son art lui furent donnés, aux Andelys même, par Quintin Yarin. Un peu plus tard, lors de son arrivée h Paris, il traversa Vatelier du flamand Ferdinand Elle; celui d'un peintre Lorrain « nommé Lallemand : mais sans avoir pu gagner rien à Técole de ces deoi artistes, tous deux célèbres en leur temps, tous deux médiocres. Plus tard encore , il trouva h Rome des modèles et quelques émules; mais il n*avait plus de leçons à prendre de personne. Yarin est le seul mcittre qu'il ait jamais voulu reconnaître.
Ce Yarin , dont il fut Télève sans être sorti des Andelys , n'était pas du pays. Ainsi que Jean Poussin , il était Picard , et , comme lui , voué aux aventurer. L'on portait ses pinceaux, comme l'autre avait porté son épée, au hasard par toute la France. Il traversa les Andelys en 1612. Cette date, qui est importante dans la vie de Poussin , n'a été indiquée que vaguement par ses biographes. Elle est certaine. On la Ht au bas des deux tableaux de Yarin que TégUse du grand Andeiy a eu l'heureuse fortune de conserver. Sur Tun des deux, la date est Oxée d'une manière plus précise encore : il a été peint au mois de juillet (1), Le jeune Poussin connut bien vite l'étranger. Il était du même pays que son père , et sans doute à peu près du même âge. Qui sait si le peintre et le soldat ne s'étaient pas connus autre-
Ci j (Juiittinus Vtirinus iiucu. cl phigeh, meuaejttl, 1612.
£T NICOLAS POtSSlN. 379
fois, et si ce n'était- pas Jean Poussin qui avait désigné Varin à la Confrérie ou anx âmes pieuses qui voulaient faire l'offrande d'un tableau h Notre-Dame et à saint Vincent? D'ailleurs, l'anisle célèbre, venu du dehors, devait être attendu à Villers avec impatience. C'était un arbitre auquel on avait hAte de soumettre la grave question qui divisait la famille. On montrerait à Varin les dessins du jeune homme; il jugerait son aptitude; il entendrait toutes les raisons dont s'armait la prudence du père , l'ambition du fils. Poussin saurait s'il ne se trompait point sur lui-même, si la voix intérieure ne régarait pas. Il allait apprendre les moyens d'exprimer plus nettement toutes les idées qui assiégeaient déjà sa pensée.
Un des derniers tableaux de Léon Benouville représente Poussin sur les bords du Tibre. Ses crayons à la main , comme dans la statue de Brian , il étudie . aux portes de Rome , un des sites familiers qu'il est facile de retrouver dans ses paysages. Je voudrais qu'un artiste de ce talent représentât Poussin au sortir de l'adolescence, plus jeune encore que dans le joli portrait gravé par Ferdinand. L'imagination se figure aisément ce jeune homme de dix-huit ans , dont le front pensif, le regard profond révélaient la nature contenue , mais passionnée. 11 vient de quitter avec son nouveau maître l'atelier où il passe ses journées, le regardant faire , Viilterrogeant quelquefois , travaillant à ses côtés , travaillant pour lui, comme l'indique une plirase équivoque et controversée de Florent Lecomte. Le maître et l'élève s'égarent dans la campagne , par une de ces belles et longues soirées de nos étés du Nord. Des co-
teaux qui dominent la ville , ils aperçoivent, à demi cachée par les arbres, Féglise gothique pour laquelle Yarin travaille. Tous deux contemplent en silence l'aimable vallée 9 doucement éclairée parles rayons du soleil. Ou bien , s'ils reprennent l'entretien commencé» Poussin, qui se tait volontiers, prête aux paroles du maître étranger une attention respectueuse ; en l'écoutant, il s'interroge : les dernières irrésolutions s'effacent ; il voit clairement où son génie le pousse , à quelle tâche Dieu a mesuré ses forces. Lorsque le départ du mattre que le hasard lui a envoyé l'aura replongé dans sa solitude , il fuira , s'il est condamné à fuir, ces lieux charmants et les douceurs de la maison paternelle, pour aller trouver à Paris* a Rome, des maîtres qui lui apprendront ce que Varin lui-même n'a jamais su.
Les biographes disent que Varin apprit à Poussin comment on peint à la détrempe ; il lui enseigna certainement aussi les procédés de la pefnture à Thulle , car ce sont deux tableaux à l'huile qu'il peignit sous ses yeux pour l'église du Grand-Andely. L'un de ces tableaux , suspendu à un pilier de la nef principale , représente une Vierge glorieuse, La Reine du ciel, adorée par deux anges , s'élève dans les airs , où le Père et le Fils, tenant encore à la main la croix sur laquelle s'accomplit la Rédemption , s'apprêtent à poser la couronne sur sa lêtc. La colombe mystique plane au-dcs'»
SOS de la couronne. On voit la Vierge de face ; elle a les mains Jointes; ses regards expriment l'extase de la béatitude. Le dessin de la figure manque de caractère. ÏA tunique rose et le manteau bleu s*enlèvent sur un fond lumineux dont les tons m'ont semblé fades et vulgaires. Les anges qui adorent la Vierge sont d'un meilleur style et d'un sentiment plus délicat ; vus tous deux de profil, l'un semble balbutier une prière; l'autre tient les yeux baissés et ramène ses mains sur sa poitrine. La partie inférieure du tableau est occupée par on concert céleste où dix petits anges souriants marient leurs voix aux sons des instruments. Sur le livre ouvert , on lit les notes et les paroles de l'hymne : Regina cœli, latare. Alléluia. Les groupes sont bien ordonnés 9 et ces figures d'enfants sont vivantes et gracieuses, non sans quelque afféterie.
Il est malheureusement difficile d'étudier dans tous ses détails l'autre tableau de Varin , emprisonné , au nord de la nef. dans une chapelle étroite et obscure. Celui-d représente toute la légende de saint Vincent, le célèbre martyr espagnol Par une disposition ingéolense, Varin a su représenter sur une toile de dimensiODS médiocres sept épisodes successifs de la légende* Par le haut et par le bas, quatre petites compositions servent d'encadrement à la composition principale. On y voit le pieux diacre et son vénérable évéque, saint Valère, traînés devant le tribunal de Dacien : saint Vincent Jeté dans une prison ténébreuse, attaché à un poteau, et torturé ; puis , arraché au supplice, parce que Dacien lui envie une mort qui terminerait ses maux. Varin, dans un espace aussi restreint, a tiré le plus
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heureux parti iVun motif pittoresque indiqué par la légende : une lumière céleste pénètre dans Tobscurilé du hideux cachot; les anges viennent consoler le prisonnier, et les gardes se troublent comme si leur proie leur eût échappé. Le Saint voit leur trouble et les rassure. Tandis qu'il les envoie dire à Dacien d'inventer pour lui de nouveaux supplices, les anges soutiennent son courage en chantant : « Sus, invincible martyr; ne craignes point, car les tourments vous craignent maintenant , et ont perdu contre vous toute leur force. J. -C a vu vos glorieux combats; il vous veut déjà couronner comme victorieux. Laissez donc la dépouille de cette faible chair , et venez avec nous jouir de la gloire du Paradis (1). »
Aux derniers plans du tableau même et dans le paysage qui fait le fond de la scène, la rage des per<> sécuteurs s'acharne sur le cadavre. On Ta jeté au bord du chemin , pour servir de pâture aux bétes fauves ; là , on va le livrer aux poissons de la mer , comme le corps d'un parricide. Fureurs impuissantes ! Un 'r^rand corbeau veille et chasse les loups épouvantés. Les flots pousseront les précieux restes au rivage , où le Saint lui-même demandera la sépulture. La légende ajoutait qu'il avertit d'abord un homme et que l'homine eut peur. Ce fut une femme, une bonne veuve , qui lui rendit sans crainte les derniers devoirs.
Revenons au supplice qui est le sujet du tableau proprement dit Yarin a disposé la scène d'une manière véritablement saisissante et pathétique. Le Saint
(1) Ribadeneira , Vie des Sainte, trad. par Tabbé Daras. I, !•
est élendusur les flammes; les bourreaux rentourent : l'iin déchire a?ec un ongle de fer le sein de la victime immobile; un autre, qui tourne le dos aux spectateurs, lève le harpon pour l'enfoncer à son tour dans la chair palpitante; un troisième tient les fers rougis; le dernier souffle sur le brasier enflammé. Le centurion préside au supplice. 11 est à cheval ; deux licteurs pa« raiasent derrière le cheval, à mi-corps, impassibles comme leur ched Deux soldats occupent le bord du tableau; l'un, accoudé négligemment, parait regarder sans rien voir , ou voir sans rien sentir ; l'autre se retourne et semble interroger son compagnon ; celui-là sans doute a un cœur accessible à la compassion.
On volt avec quel soin , quelle intelligence des convenances du sujet et des ressources de la peinture , l'artiste a varié le rôle , Tatlilude , la physionomie des hommes sans nom qui sont les acteurs et les témoins de cette horrible scène. Toutes ces nuances si Uoi comprises, si librement exprimées, TindilTérence des soldats, la férocité des bourreaux, ces corps d'athlètes, ces visages durs et grossiers , font ressortir la nature plus délicate et plus noble , la grandear d'âme , l'héroïque sérénité du Saint , livré en proie à ces aveugles fureurs. Sa jeunesse ne laisse pas échapper une plainte. Il triomphe de la souffrance : les membres sont vaincus , les bras enchaînés , les yeux sont encore tournés , comme la pensée , vers le cieL Dieu n'a pas trompé son espérance. A ses regards, le ciel s'ouvre, Fange descend des nuages et montre au mourant la palme de l'éternité. Le paysage se déploie aussi dans le fond de la scène : on aperçoit
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une veKe campagne » des rochers , des arbres , un fleuve. Celte perspective ouverte d'un côté sur la campagne » de l'autre sur les Joies du del , complète la scène et la relève. Rien ne manque à cette belle composition. Celui qui l'a conçue n'était point un esprit vulgaire. L'exécution • plus franche et meilleure que celle de la Vierge glorieuse , dénote un talent souple et sûr de lui-même. On y reconnaît bien cette étude du raccourci et cette connaissance de ta perspective par où les témoignages les plus anciens caractérisent le talent de Varin (1). Pour le modelé même et la couleur » il y a telle partie que les meilleurs peintres flamands de cette époque , ceux qui furent les maîtres de Rubens, n'auraient pas désavouée. La Picardie touche à la Flandre , et il est probable que la peinture flamande n'était pas inconnue à Yarin. Auileas et Beauvais , où il avait étudié , étaient la route naturelle qui menait d* Anvers et de Bruges dans la vallée de la Seine. Les traditions de l'École passaient par là comme les marchands et leurs marchandises. De tome manière, ce Martyre de saint Vincent^ quoique moins considérable que la Prèsematiam au Temple de SL- Germain-des-Prés^ œuvre postérieure où l'on reconnaît que le talent de l'artiste avait encore grandi , mériterait d'être étudié par tous ceux qui s'occupent de débrouiller les origines si confuses de l'École française du XVII*. siècle. Je souhaiterais qu'il fût nettoyé,
(i) V. un extrait doiiué par M. de ClM>nuevières, p. 235, de son intéressante Notice sur Quintin Vartu ( Peintres proviiurmau: de ^ancienne France, L I ).
reDtoilé* iransporlé au I^uvre. IndépendaimnenC de toute autre circonstance , c'est un tableau qui a son prix ; mais combien il devient plus précieux , lorsqu'on songe qu'il est d'un maître tombé dans un ingrat oubli» et qu'il a été peint en 1612 ^ aux Andelys, sous les yeux de Nicolas Poussin !
J'ai voulu rendre justice entière à Quintin Varin ; je craindrais cependant d'exagérer son mérite, ainsi que H. de Cbennevières incline à le faire , et surtout, rinflaence qu'il a exercée sur Poussin. Ses entretiens ont pu mettre plus vite un terme aux dernières irrésolutiODS do Jeune peintre. Ses exemples lui ont épargné , eu ee qui touche la pratique matérielle de Fart de la peinture, des tâtonnements qui auralenl retardé le dévetoppement de son talent. Mais les Andelys auraient eoieor peintre, alors même que Yarin n'eût point dirigé de œ côté sa course aventureuse. Poussin était , pour ainsi dire, né peintre. Tout jeune enfant, d^s l'école oà renvoyait son père , il étudiait les lettres ^ la seule cbose qui lui fût enseignée , avec succès; mais un secret lostinct l'entraînait vers une autre voie; de luioiéme , sans aucun maître , il dessinait déjà des figures de toutes sortes , non pas comme tant d'autres enfants , sans réflexion . au hasard ; mais avec une certciinc suite f et tant d'ardeur , qu'il couvrait de ses dessins tons ses livres et les murailles mêmes de la classe. De bonne b^tire il avait alarmé son maître et son
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père, en perdant ainsi sans profllun temps dool il leur semblait qu'il eût pu faire un si bon emploi (1).
Le séjour des Aodelys était particulièrement propre à développer ce penchant irrésistible que Poussin te* nait de sa nature. Il est remarquable qu'on avait toujours aimé les arts dans cette petite ville , et la peinture plus que les autres arts. Au sein même de cette partie de la Normandie , où les maîtres verriers de la Renaissance ont semé à profusion leurs meilleurs ouvrages , la vieille église du grand Andely se distingue par le nombre et par le mérite de ceux dont ils l'ont dotée. Dans le courant du XVI*. siècle , à des intervalles Irès-rapprocbés , on a peint le clMBur , le transseply la nef, toutes les cliapelles tournées au midi. Le chœur présente des figures d'évangélistes et de saints ; la nef , au midi , une Genèse très-curieuse et une Bible presque complète ; les bas-c6tés du chceur, toute l'histoire de saint Pierre. Dans les chapelles , on reconnaît les traits principaux de la vie de la Vieiige, les légendes de sainte Clotilde et de saint Léger. Toutes ces verrières , très-mutilées et très-curieuses , réclament instamment deux choses: une restauration intelligente et une description exacte , accompagnée d*un commentaire. Il en est d'obscures; il eu est aussi de très-médiocres; mais quelques-unes sont remarquables et tout-à-fait dignes d'être conservées.
(1) Bellori et Félibicn. Félibien Iraduil Bellori presqu^àla lettre. Beilori, critique médiocre, mais biographe bien informé et exact {Verudiio Rellori , dit Baldiuucci , précisément dans sa Notice mr Poussin, 1681 ), rapporte ce qiril a entendu dire par Pouashi hiimême , ou autour de lui.
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Je n'en veux ciler qu'une parmi celles qui ni'out le plus frappé. Il faut se rappeler que sainte CloUlde est aux ABdelys Tobjel d'une vénération particulière. Elle aimait celte retraite , et y fonda, vers la fin de sa vie, un monastère qui fut célèbre au moyen-âge. Tandis* qu'on le fondait , la chaleur était grande , les ouvriers avaient soif ; la légende rapporte que Clotilde , saisie de pitié « pria Dieu d'accorder une grâce à ces fidèles serviteors^ et de dianger, pour eux, en vin Teau de la souroe prochaine. Cette tradition gracieuse s'est perpétuée depuis plus de treize siècles , et , chaque année, le 2 juin » les populations du voisinage accourent pour suivre la procession qui se rend à la source miraculeuse, où de pauvres infirmes se plongent à l'envi dans Teau glacée, t*imaginant , dans leur croyance naïve , que , depuis le miracle, cette eau a gardé la vertu de guérir.
La vie de Clotilde occupait toutes les croisées d'une chapelle. Un fragment d'une autre verrière détruite représente la procession qui se rend solennellement à la source. C'est une sorte de frise qui remplit les quatre meoeaui de la croisée. Au premier rang, marchent les enfants de chœur -, et, derrière eux, les chantres ; puis le prêtre et deux hommes portant la châsse ; puis, sept nobles personnages, formant la tôte du cortège; le premier » quoique Jeune , est vêtu d'une robe rouge comme les cardinaux; les autres ont l'élégant costume que portaient les gentilshommes du temps des Valois. La châsse se détache en jaune sur le fond bleu du ciel, et tranche nettement, sans désaccord, avec la tunique bleue et le manteau rouge de Tuu des porteurs , le manteau bleu de l'autre. L'officiant , les eu-
fants de chœur , les chantres sont revêtus de leurs ornements ordinaires , où les tons clairs dominent. La couleur est naturelle , éclatante , harmonieuse. La disposition générale des lignes est très-simple, comme dans un bas-relief. La vérité des attitudes et des physionomies fait illusion. Un petit nombre de détails , et surtout la grosse figure et les lunettes de l'un des chantres » accuseraient une certaine tendance à la reprodacUon littérale et même chargée de la réalité vulgaire. Prenons-le pour une fantaisie , et peut-être pour une malice de Tartiste. Tel n'est pas le caractère général de cette peinture, très-vraie, mais très-fine, trèsexpressive , et qui plait tout d'abord par l'heureux accord d*une élégance sans apprêt et d'une naïveté sans affectation. J'oserai dire que Varin et Poussin lui-même ne l'ont pas assez regardée, et qu'elle eût fixé davantage l'attention de Lesueur ; si le reste de la verrière valait ce fragment, malheur à ceux qui l'ont briséel
Selon la coutume, les verrières du Grand- Andely portent généralement des armes ou le nom des donataires; le plus souvent, le peintre a mis leurs portraits au bas de sa composition : d'un côté le mari , de Tautre la femme; quelquefois les fils, ageDonlIlés derrière le père, à la file; les sceurs, derrière la mère. 11 serait intéressant pour l'histoire de Téglise de déchiffrer les armes , et , pour celle des vieilles familles du pays, de restituer, autant que cela se pourrait , les noms et les dates consignés dans les inscriptions dédicatolres. Ce qui m*a frappé , c'est que , durant les soixante années qui ont précédé la naissance de Pous* sln , toutes les classes avaient fait à l'envi des sacri-
(ices pour orner de peintares la collégiale. Cenlilshommes du voisinage , riches bourgeois de la ville , corporations d'artisans , confréries religieuses, TémulaUon avait gagné tout le monde.
A côté des verrières, on pourrait trouver quelques peintures nnirales , effacées sous le badigeon , notamment dans une chapelle consacrée à la Vierge » qui sert au iiesoin de baptistère » et dont la restauration ne fait pas grand honneur à la Fabrique de 1 765. Les peintures murales sont probablement antérieures aox peintures sur verre. Celles-ci ont été suivies par les peintures sur toile. En 1612 « les Andelys appellent Qointin Varin. Plus tard , l'église s'enrichit d'un trèsbon tableau représentant Jésus retrouve par sa Mère et par saimi Joseph au milieu des Docteurs , que l'on a quelquefois attribué à Lesueur et qui est probablement de Stella : ainsi Poussin , dans l'église de sa ville natale, est au moins remplacé par le plus ancien de ses maîtres et le plus cher de ses disciples.
On voit 9 en résumé , que la petite ville des Andelys a beaucoup fait pendant plus d'un siècle pour la décoration intérieure de son église , et Ton comprend aisément qu'un enfant, à qui Dieu avait donné le génie, ait eu la pensée de consacrer son génie à la peinture, dans un pays où la peinture parait avoir été Tobjet des préoccupations constantes de toutes les ûmes pieuses et de tous les esprits délicats.
Dans la plupart des verrières comme daus le Saint Vincent de Quintiu Varin, la scène se passe au milieu du paysage. Les groupes oe s* enlèvent pas sur des fonds d'or ou d'azur, sans aucune apparence de réalité. Autour des personnages, la nature est animée comme eux; l'air qui les enveloppe est un air qu'on respire; la perspective laisse voir des édifices^ des arbres, un ciel vivant. Mais qu'est-il besoin de parler des paysages peints dans l'église? Fraochissez le seuil, quittez la ville et montez sur les coteaux qui la dominent Voici le chemin de Villers. Tous ces lieux sont bien cliangés. 11 ne reste, je Tai dit plus haut, ni une pierre de la maison de Jean Poussin, ni un arbre de son verger; entre le hameau et la ville, ces coteaux arides que tant de sueurs arrosent sans les féconder , étaient cou verts par une forêt séculaire. Poussin la traversait pour descendre de la maison fi Pécole, à l'église, chez Quintin Varin ; au détour du sentier, par des échappées fugitives, il apercevait à travers les arbres l'étroite vallée où le Cambon coule sans bruit dans Ta verdure, et, sur l'autre rive, des hauteurs couronnées de bois. L'horizon n'a rien de saisissant, de grandiose; II est d'une entière simplicité, mais plein de grâce; borné de toutes parts, mais par des collines aux ondulations harmonieuses; la paix y règne, une paix profonde. Bientôt la vue s'ouvrait sur la ville et le clocher qui dominait alors la tour gothique. Mais si l'adolescent préférait suivre le cours du ruisseau dans les prés hu-
ET NICOLAS POISSIN. 391
mides qui sc^paraient les deux Andelys, ou de Villers remoDler par le plateau vers le couchant , h quelques pas, riiorizon s*ouvre sur de vastes plaines. I.a Seine promène entre ses rives aimables des eaux indolentes. Elle coule vers des falaises escarpées , blanchâtres, semées de buissons, qui attirent de loin les regards. A TeDlrée de la vallée des Andelys • veille fièrement le château Gaillard • une des ruines tes plus pittoresques el les plus imposantes de la Normandie, fl ne faut pas l'âme d*UD peintre pour être ému par un tel spectacle. Poussin oubliera peut-être pour d'autres sites les sites familiers à son enfance, pour d'autres sujets ceux qu1l avait TUS traités dans les chapelles de Ste. • Clotilde et de SL -Léger. Il n'importe. Les Andelys nous ont expliqué sa vocation et les inclinations particulières de son génie. S'il doit exceller dans le paysage comme dans la peinture religieuse, si la place qu'il accorde à la nature vivante dans la plupart de ses compositions historiques lait mie partie de son originalité , nous n'en serons pas surpris : le point de départ de sa glorieuse carrière , c'est le sentier ombragé qui le conduisait de Villers .1 réglise du grand Andely. C'est là qu'un jour, avant de connaître Qoinlin Varin , sans êire jamais sorti du pays natal 9 l'enfant ému laissa échapper dans la solitude le cri do Corrége : Anch' io' son piitore. — Et moi aussi je sols peintre !
Il est vraisemblable que la date mise , par Varin lal-méme , au bas de sa Vierge glorieuse marque à peu-près Tépoque de son départ des Andelys : il se
serait éloigné vers la fin de Tété de 1612. Or, les biographes rapportent à cette année le premier séjour de Poussin à Paris (1). On voit que sa résolution de quitter les Andelys fut prompte , et on sent par quels motifs elle devait l'être. L'exemple de Quintin Varin n'était pas de nature à vaincre les répugnances d'un père , aussi prudent que tendre , pour une profession qui ne semblait promettre aux mieux doués , aux plus habiles , que les incertitudes d'une vie errante. Toute illusion devenait impossible de part et d'autre. Poussin devait espérer que sa famille se résignerait un jour à le voir consacrer sa vie à la peinture; mais U.ue se flattait plus qu'elle donnât jamais expressément, {bpn aveu à une résolution qui la remplissait d'alarmes. X^. parents à leur tour ne se berçaient plus de ][a.pçn^^ que leur fils , éclairé par leurs représentatip^.^gn^ vaincu par leurs instances » pût leur faire l^,yicjij|to d'une résolution long-temps mûrie et dé$QC0Q(|9|g|ir5h révocable. J'aime à penser , je crois fermemep^tiiu'/^^ était d'accord, sans se le dire, pour reconnaître j^fj^y, cessilé d'une séparation prochaine. De ^J^oiiyç^u]^^ retards , des explications superflues , des s^iie^;f,p|ji|{^^^ traints , ne pouvaient que rendre plus amer le ^f^^ venir d'un dissentiment qu'on avait hâte d'oublier, lorsque Poussin s'enfuit de la maison paternelle^» ce brusque départ , qu'il était facile de prévoir el^ rj;^- ^
{\) « Aile parolp di coslui Mimolato Nicolo, non gli parendo ^ù di aspeUare, g[ià fieivenulo aU* età di anni diciotto { âgé de éii^' huit anSf répiHc Félibicn ), fuggi di casa occultamenle, spnta saputa del padre, e Irasterissi u Parigi, ad apprender Tarie • (Bellori).
ET NICOLAS POLSSIN. 393
sonnable de désirer, ne flt qae loeltre un terme à ane épreuve qu'il était inutile et dangereux de prolonger (1 }• Ces dernières journées passées à Villers» aux Andelys , n'étaient pas seulement pénibles , elles étaient vides. Depuis le départ de son maître , Poussin était retombé dans une solitude complète : à qui demander les encouragements , les conseils » dont il sentait plus que Jamab le besoin ? Le talent d'un peintre ne pouvait se développer, ni sa carrière s'accomplir dans une pe ttte viUe , qui n'avait à lui offrir , comme à Varin , que le pain d'une saison et quelques éloges sans retentissemeol. Poussin connaissait déjà le prix du temps ; l'iieure de voir* d'apprendre, de mesurer ses forces aux difflcoltés de l'art et aux nécessités de la vie, cette heure solennelle était venue. Il partit seul et pauvre , sails autre ressource que son courage , et cette heu* reosé confiance de la première jeunesse dans ses fMfitéB forces , dans la volonté de Dieu et la charité dès hbttifies. Trois journées de marche le conduisaient sà&^htîgM au sein de Paris, la grande ville, qui ne podrall lui refuser ce qu'il y cherchait : des leçons , dés modèles , du travail , et , pour prix d'un travail opibtitre» d'abord l'indépendance , et plus tard la ghiiré.
(t) Tlk Corneille dénature le souvenir d*uDe situation très^imple à camprendrc , lorsquMI écrit an peu légèrement ces deux lignes, dont U oe faut pas exagérer Timportance : • Une affaire qui lui sorflnl, lui ayant fait craindre quelques pounuites qui Pauraient embarrassé , il abandonna son pays. > L*affaire qui Tembarrassait , c*était la triste nécessité de quitter, sans leur aveu , son père et ta mère.
394 LES ANDELTS
Parti ainsi , Poussin devait revenir. Rien ne noaf^ est pins pénible» dans les récits de l'Iiistoire, qae de rencontrer la supériorité de Tesprlt séparée de la délicatesse du coeur , et il nous en aurait coûté de croire que Poussin, désormais libte d'obéir à son génie et maître de sa destinée , n'est pas retourné chercher à Villers un pardon accordé d'avance et la bénédiction d'un père. Il revint, en eflèt, plus \ùi q€ï\ n'était attendu peut-être , après une absence qui avait duré quelques mois à peine. La joie eût été vive dans la famille, si les récits de Poussin avaient pu donner tort aux vives appréhensions qu'il avait tant de fois combattues en vain. Mais cette première expérience de la vie n'avait été pour lui que trop amère. Les reproches qu'il devait craindre furent prévenus, sans doute, par la pitié qu'il inspira.
Aucune déception ne lui avait été épargnée. A Paris, il n'avait trouvé , dans les ateliers à la mode , ni un exemple , ni un conseil , dont il pût profiter. Ces artistes que l'on vantait , n'étalent même pas les égaux de Varin. Poussin découragé les avait quittés l'un après l'autre » persuadé que leur manière facile et banale ne valait pas son ignorance. Réduit à ne compter que sur lui-même pour vivre, comme pour apprendre .^ peindre, il s'était facilement décidé à quitter Paris et ^suivre au fond du Poitou, un jeune gentilhomme, dont il avait reçu les bienfaits , et qui aimait assez l'artiste et son art, pour l'emmener vivre avec lui dans ufi château dont il parlait de livrer à ses pinceaux les murailles nues. Ce goût des arts n'était pas chose commune en France , au commencement du règne de
r.T NICOLAS POLSSIN. 395
l^uis XflL L'ami de Poussin avait nne môrc, trop positive pour entrer dans ses vues , et trop accoutumée à commander pour laisser faire , dans sa maison , une cliose qu'elle n'approuvait pas. Du reste , elle se connaissait en liommes. Poussin lui plut. Avec ce sens droit 9 cette gravité précoce , il pouvait rendre d'utiles servicesb L'iiabile femme fit au peintre, que son llls . loi avait amené sans réflexion » l'Iionneur de découvrir en lui l'étoffe d'un intendant. Poussin comprit trop tard rimpmdence qu'il avait faite; il prit congé de set bôCes, et résolut de regagner Paris à petites Journées. 11 voyageait à pied, pauvrement vêtu, sans antre ressource qu'un talent obscur; heureux lorsqa*on daignait lui commander un travail ^ quel qu'il fût» dans une église, dans yn château. Pour les seigneurs de Chiverny , il peignait des Bacchanales ; pour les Gapvcios de Mois , quelque sujet de sainteté. Au terme de cette pénible épreuve il sentit , malgré tout son courage, que la force l'abandonnait. C'est alors qQ*il s*effraya des misères de l'isolement , et se souvial du seul asile où il fût certain de trouver le repos, la sécurité , les soins d'une mère. De Paris il te iralsa jusqu'à Villers , où il arriva enfin , malade , épuisé par les privations et la fatigue.
La tradition rapporte que Poussin resta environ un an chez son père (1). Mais elle garde le plus profond
(I) « Lo spalio di un' anno inicro » (Rrllnri). — • Rnviron nn au • (Félibirn)*
silence sur les circonstances de celte année et remploi que fit Poussin des loisirs de sa convalescence. Il est impossible de supposer qu'il n'ait pas repris ses pinceaux dès qu'il en eut la force , et difficile d'admettre qu'il n'ait laissé dans sa ville natale aocan des ouvrages qu'il y dut faire. Quel prix n'aurait pas la moindre peinture dont on pourrait affirmer qu'elle appartient à ce dernier séjour aux Andelys, et à la vingtième année de Poussin ?
Peut-être ce trésor existe-t-il. Il a été signalé an public pour la première fois, en 185/i, par le Bulletin monumental de M. de Caumont (i), mais de manière à exciter chez les lecteurs autant de défiance que de curiosité. Dans une séance tenue aux Andelys même , par la Société française pour la conservation des monuments historiques , M. Poncet n'avait pas hésité à entretenir ses confrères ■ d'une fresque , que tout porte à croire émanée du pinceau de Poussin , quand 11 vint dans sa ville natale , après son premier voyage en Italie. C'est une ébauche , ajoutait-il , mais elle ra|>pelle un paysage d'Italie , et le sujet est une bacchanale d'un beau style. » Presque aussitôt M. Raymond Bordeaux , dont le témoignage en pareille matière fait autorité, reprenait : • Le style de ce décors permet de l'attribuer à quelque contemporain de Poussin. »
Fresque ou décors, il s'agissait d'une petite peinture de forme octogonale , à peu-près régulière (2) , qu'un
(i)T. XX, p. 153, 169.
(2) Hauteur : 0". 80.— Largeur : 0", 66, réduite en liaut et en
a?oaé des Andelys, Al. Hugonet, avait retrouvée, en i842, ao-dessus de la cheminée de son salon. Elle était alors cactiée par une glace dont l'encadrement acGose la fin du siècle dernier. M. Hugonet eul le bon goût de comprendre que la peinture valait mieux que la glace ; nettoyée avec soin , et entourée d'un cadre très-convenable dont le style rappelle le temps de Louis XIII » elle fera désormais l'honneur de sa maison.
Cette maison , toute voisine de l'église , était jadis la plus considérable de celles qu'habitaient les cha- Doines de la collégiale ; et il n'y a pas long-temps qu'on la désignait encore sous le titre de : Maison de M. U Doyen. Elle remonte certainement à la fm du XVP. siècle ou aux premières années du XVII*. Aucune ooBdition matérielle ne s'oppose donc à ce que la peintare elle-même remonte jusque-là.
Quelle en est la véritable date ? Que vaut-elle? A quel artiste est-il permis de l'attribuer par conjecture? Dc- Hcat problème» dont les plus compétents hésiteraient a donner la solution. On a vu le courage manquer mène à M. Raymond Bordeaux , et je tremblerais à mon tour de brûler mes vaisseaux avec l'intrépidité de M. PonceL Du moins , j'ai désiré donner au point en litige une publicité plus grande, et fournir à chacun les moyens de se prononcer lui-môme en connaissance de cause. A ma prière, un artiste qui a mieux à faire que des copies, mais dont le talent sérieux et populaire
bas à 0". 31 par les pans coupés. Ceux-ci ont eui-mémes 0"*. 27. 11 rote pour les côtés, en verticale, 0">. AO.
était uuc double jB^araolie daus la question qui no{k& occupe 9 n'a pas dédaigné de reproduire la peinture dont nous devons à M. Uugouet la conservation. Le nom seul de M. de Curzon ine dispensera de dire que sou excellent dessin est d'une parfaite exac- Utude (1).
On remarquera, tout d'abord , la grande place donnée au paysage dans la composition. La per^teclive oflre à la vue , pour premier plan » un cbemlo sablonneux qui tourne et monte daus des terrains incultes; puis une rivière qui se perd à droite « derrière les falaises. A Fautre bord , et vers le milieu de la hauteur 9 des arbres , une tour bastionuée , une autre route qui serpente et s'éloigne vers le fond » à peu près comme la première ; à l'horizon, une chaîne de hautes collines; toute la partie supérieure du tableau est occupée par un ciel nuageux. Ce ne sont , jusqu'à présent , que des fonds et des accessoires d'un intérêt médiocre , d'une importance disproportionnée avec le principal motif du tableau. Celui-ci, du moins, est conçu d'une manière piquante. Au centre du paysage s'élève, avec un buisson qui marque un des détours du cheinin, un vieil arbre mort, dont les rameaux dépouillés, auxquels s'enlacent quelques lianes fleuries , dessinenc sur le ciel leur silhouette bizarre. A droite , tout au bord du cadre , se détache en clair un groupe de cinq figurines : une Bacchante demi-nue , au torse souple, ai4x cheveux dénoués , à la robe flottante , aide sou
(i) Le dcssJu, mis sur bois pur M. Juliis Laurcub, a été grave par M. Sargent pour la Gazette des BcaiiX'-Arta,
robosle Gompagoon , sorte d'Hercule eu liesse qui étale comi^aisaiiiineQt ses flancs athlétiques et ses larges épaales , à porter comme en triomphe uoe amphore couronnée de guirlandes de fleurs. Trois enfants pré* cèdent la marche : l'un , petit Satyre aux pattes de bouc, à la llace mutine , tient le bout des guirlandes ; les deux autres mesurent la marche aux sons du triangle et de la flûte. Ces figurines sont dessinées fi^ oeiientyd'an mouvement gracieux, et beaucoup mieux peintes que le paysage. Dans ce coin de son ouvrage» l'artiste a été moins avare de son temps et de ses peines. Au bas d'une ébauche ^ c'est la signature d'un maître.
S'il pouvait être démontré, d'une manière certaine» que cette peinture appartient à la première moitié du XVJI*. siècle, je ne craindrais pas d'aflirmer qu'elle est de noossin lni*méme. Autour de Varin , dans l'école de Vooet,on aurait peut-êlre dessiné cette Bacchanale ; im n'aurait pas imaginé ces terrains nus, cet arbre mort, les fonds monotones et solennels de ce paysage. dont le style a plus de noblesse que d'agrément. 11 fallait, pour dédaigner ainsi, même dans une pure décoration, toutes les séductions faciles d'une élégance ODOveDue, une façon de sentir la nature et de concevoir le paysage historique , qui n'appartenait encore i\ personne et qui caractérise le peintre des Andelys. Alors pourquoi chercher à mettre le nom d'un autre an bas d'une peinture faite aux Andelys, qui n'est pas indigne de Poussin, où l'on reconnail son style^ et qui serait de l'époque où il vécut?
Des artistes et des critiques auxquels j'ai montré
llQÙ LES ANDELYS
le dessin de Ai. de GurzoD, et M. de Gurzon lui-même, qui connaît si bien Tltalie , ont para frappés du caractère italien des fonds du paysage. Ils y retrouveraient volontiers le souvenir de la campagne romaine, et inclineraient à penser que ce paysage a été peint par Poussin, lors de son retour en France, de 1641 à 1662. La conjecture de M. Poucet, qui parut si téméraire en 18Ô6, aurait donc pour elle des suffrages qui ont à mes yeux un grand poids. Ils n'ont cependant point décidé ma conviction. Je ne sais si Poussin , durant le voyage qu'il fit en France entre ses deux séjours à Rome, revint aux Andelys. S'il y revint, il esC au moinsdouteux, d'après tout ce que l'on connaît deJa vie que les exigences de la Cour lui avaient faites qtf il ait eu on pu prendre, hors de Paris, le temps de peio-t dre. A celte époque, il avait un souci de la perfecUos, un scrupule des convenances, qui ne lui auraient guère permis de laisser aux Andelys, sur la cheminée de BL le Doyen, une ébauche, et l'ébauche d'une Bacchanale.
Est-il d'autre part vraiment nécessaire d'avoir vu de ses yeux l'horizon de Rome pour pehddre cette rivière et ces collines? Pas plus, à ce qu'il me semble « que d'avoir été au Vatican pour représenter ce groupe antique. Je verrais dans le style du paysage un presseiitimcnt tout aussi bien qu'un souvenir de la campagnie romaine ; et si Poussin n'a pas vu ces grandes lignes aux bords de la Seine ou de la Loire, est-Il difficile d'admettre qu'il les a vues à Paris, dans les tableaux, dans les gravures qui lui firent connaître d'avance le pays oh H était dès «a vingtième année décidé à vivre?
ET NICOLAS POISSIN. AOl
On sait d'aillears qa'il avait peiot des Bacclianales ao diâteaa de Cliiverny , et que c'était là (cliose remarquable) an des motifs qu*ll aimait à traiter avant d*être allé à Rome, avant de connaître Marino et son célèbre poème û* Adonis. Quant aux procédés et à la façon de peindre, il y a tonte vraisemblance de rapportera 1616 one Bacchanale peinte sur mur à la détrempe; les négligences dont tout le monde sera frappé, la précipitation s'expliquent d'elles-mêmes par l'âge du peintre, et cette ardeur fongueuse des jeunes années que Poussin portait à Rome, t Voilà , disait Marino an cardinal Barberinl, un jenne Français qui a le diable au corps, una fmia'di éùnoio. » Cette qualité ou ce défaut, Poussin ne les avait plus au retour. Cd ouvrage où on les retrouve ne saurait donc lui être attribué que si l'on remonte à ses jeunes années.
M Bonchitté(l) pense avec raison que Poussin dut, à celte époque, jouir avec enthousiasme du spectacle de la nature, il était à cet âge, dans cet état de santé , dans cette disposition d*esprit où l'on aime à fuir les bommes pour se recueillir, pour se perdre dans les profondeurs de sa pensée ou dans les mystérieuses voluptés de la contemplation. Il revit sous un autre aspect les horizons familiers à son enfance , et devina ce
(i) p. !7 du remarquable ouvrage cnurouiiC' par rAcadëinic française auquel j^aurai plus d*uiic fuis rocGiisioii de revenir ( Le Potutin, sa vie et ton œuvre. Paris, Didier, i85S ).
charme austère de la solitude qui fut plus tard la poésie de ses paysages.
SI celte année ne fut point perdue pour les progrès de son talent et de sa pensée, elle fut décisive pour le développement de son caractère. Aucun souvenir, dans cette vie si simple et si noble» n'est plus fait pour in* spirer Testime et le respect Les épreuves qu'il venait de traverser avaient dû laisser dans son âme une impression douloureuse ; en comparant aux dangers qu'il avait courus» aux privations et aux inquiétudes d'une vie précaire» la paix» la sécurité dont il jouissait soos le toit de son père» ne devait-il pas reconnaître enfln qu'il s'était abusé» et consentir à rentrer dans les voies de la prudence ordinaire» où» du moins» l'on n'a pas à craindre les humiliations et la misère? Non» l'épreuve» au lieu de briser son courage» l'avait retrempé; il mesura ses forces aux déceptions qui les avaient domptées à la première rencontre, et il osa se dire qu'elles oe le trahiraient plus. Celte fois il savait au juste les périls de la roule» retendue des sacrifices qui pouvaient lui être imposés : les périls ne l'effrayèrent pas; il accepta les sacrifices, et persévéra froidement dans la résolution qui n'avait d'abord rien coûté à l'inexpérience et à l'eoihousiasme de sa jeunesse. Au moment même où Ton pouvait penser qu'il craindrait de retourner à Paris » il déclara quil parlait pour ilome ; de ce jour, sa destinée était fixée irrévocablement; il ne rêvait plus seulement la gloire sans savoir à quel prix elle se donne: sûr de sa volonté comme de son génie , il pouvait se la promellrc » car il s'en montrait digne.
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