CHAPITRE IV
POUSSIN RBVENDIQUÉ POUR LA FRAKCB, l/^OLB FRANÇAISE ET LA NORMANDIE.
Fénelon conduit l'ombre de Poussin dans son Elysée poétique. Les rangs sont gardés avec plus de soin dans l'Elysée de Fénelon qu'à l'exposition de Manchester. Parrhasius dit au nouveau-venu : v On vous a marqué
ET MIC0LA5 P0US8IN. UUl
une place assez honorable, à la télé des peintres français ; si vous aviez été parmi les Italiens, vous seriez en meilleare compagnie... » A la bonne heure : il serait en meilleure compagnie parmi les Italiens; mais ilest à sa place parmi les Français , à leur tête.
Les Italiens, du reste, loin d'accueillir Poussin comme un des leurs, traitent fort ma! « ce petit peintre français » y dont la réputation nouvelle les inquiète. Léonard de Vinci, qui parle en leur nom, est si dédaigneux, si injuste, que Poussin finit par perdre patience. • Je vois, disait Léonard (et, dans sa pensée, la concession est grande), que vous avez assez étudié les bons BMidèles du siècle passé et mes livres. » — « Sachez, répond sans détours Tartiste outragé , que ce n'est ni dans vos livres , ni dans les tableaux du siècle passé que je me suis instruit : c'est dans les bas-reliefs antiques, où vous avez étudié aussi bien que moi. »
Je regrette que Fénelon prête à un homme tel que Léonard un rôle si peu digne de son génie et de son caractère. La répartie qui lui ferme la bouche semble méritée ; elle est pourtant d'une vivacité qui va jusqu'à l'eicès. Poussin ne doit pas tout aux Italiens, mais Fénelon pouvait en convenir : il leur doit bien quelque
chose.
Une scène un peu dilTérente aurait été plus conforme à la vraisemblance. Pour en régler les détails et pour les peindre, il faudrait dérober à l'auteur des Diaiogues des Morts son imagination et ses pinceaux. Je n'en voudrais hasarder qu'un premier crayon.
Poussin était attendu dans l'Elysée avec impalience. Il arrive , et, de toutes paris, on accourt sur son pas-
lihS LES ANDLLYS
sage. Mais les Ilaiieus devancenl les autres. Autour du 4iyiD 8anzio marchent à Teuvi Jules Romain et Marcr Antoine , et le Tasse à c6tc de Titien. Ils saluent Poui sin, mettent dans sa main la palme , et sur son front le laurier (I). Poussin s'bumiiie devant ce Raphaël dont il admirak tant les tableaux, qu*à peine trouvait-U sod Ravissement de saint Paul digne de servir de ooovertare à la Vision iVÉzéchieL Du reste, il ne cherche point à se défendre des hommages qu'on lui prodigue ; ces grandes ombres ne connnaissent plus ni la modestie ni Torgueil. § Ils me font tionneur, dit Virgile à Dante^ et ils font bien, e di cio fanno bene. » Mais lorsque U troupe glorieuse veut lui faire place dans 8e3 rapgs (2), Poussin ne veut pas ks suivre^ sa destinée ne 1^ permet pas ; il le sait, et se soumet sans regrets à sa destinée. Tandis que les maîtres de Florence , de Rone el de Venise regagnent la colline , d'où ils étaient descendis, çolUne aimable qui domine la plaine pbsciipe et doBt on croirait que les dernières lueurs 4u jour éçlai« rent les cimes, le peintre des Andelys dirige seslims» solitaires vers une vallée silencieuse « à demUper^W^ dans les ténèbres. ly autres ombres venaient k sa t%tk^ contre; elles étaient peu nombreuses, marchçdentSM» bruit, n'élevaient la voii que par intervalles (3)^ SUe^ aperçoivent enfla celui q|ui leur avait été promis.' AassU6t de pâles rayop^ dissipent les vapeurs de cr^fioi^
(1) TuUi rammiran, tuui onor li Tanno.
(2) E più d*onore anoora assai mi fenne, Cb^cssi ni fccer délia loro sdiiera.
(3) Parlavan rado cou foci soavi. In{. , c. iV»
Cille «et une lumière pareille à cclie de l'anbe perce les ombrages de la prairie bienheureuse. A la vue de celui qui fit un (éternel houueur «'i ses leçons» Yarin ne peut contenir sa joie. Lesueur contemple en silence le mallre dont il vénérait le nom et les ouvrages. Cousin l'a? anee et lui cède le sceptre qu'il a tenu pendant près d'un aiècley d*unc main ferme, et non sans gloire. Vonet seul ne peut supporter un tel affront , et court chercher «ne nuit assez épaisse pour dérober à tous les regards les farouches transports de sa jalousie.
n est dangereux , quand on n'a pas cueilli le rameau d'or , de s'aventurer dans le monde des fictions. Rêve- BOBS de ce côté du fleuve sombre. Au lieu de mettre en scène l'ombre de Poussin, que n'est-il permis d'en appeler à Poussin lui-même, de l'instituer juge en sa propre cause, et de lui demander quelle est sa patrie , k quelle école il appartient , s'il s'est vraiment donné à fltaKe tout entier, s'il a prétendu lui léguer sa gloire ivec ses cendres. Autant du moins que ses lettres permettent encore de lire au fond de sa pensée, j'aflBrme qpe des prétentions pareilles à celles de l'École ro* «alee Tsuraicnt profondément surpris , qu'elles Taufêtent profondément blessé, qu'il n'y aurait vu, sous le torme perfide d'un hommage, qu'un soupçon injufieni pour son honneur , une grave atteinte portée à riadépendance et à l'originalité de son talent Faire de loi un citoyen de la ville éternelle ^ n'eût-ce pas été lui dire qu'il avait rompu lui-même les liens qui l'attaeb^ent à son pays? Le ranger parmi les peintres de l'École romaine , n'était-ce pas le rejeter dans le servile troupeau des imitateurs? Je ne saurais dire, en vé-
iil50 IJîS ANDELYS
rite à laquelle de ces deui injures soo âme ûère eût été le plus seostbie.
An mois de janvier 1669 , peu de jours après la mort tragique de Charles P'. , dont la nouvelle retentissait par toute l'Europe comme un coup de foudre. Poussin jette un coup-d'œil rapide sur les événements étranges qui s'accomplissent de toutes parts, même à Home : c Nous sommes ici* Dieu sait comment Cependant, reprend-il, c'est un grand plaisir de vivre en un siècle où il se passe de si grandes choses, pourvu que l'on puisse se mettre à couvert dans quelque petit coin pour voir la comédie à son aise. »
Ne croyez pas que ce philosophe demeure impassible dans son petit coin , ni qu'il assiste à la grande comédie humaine avec la liberté d'esprit qu'il affecte. En vain cherche-t-il à se retrancher derrière les maximes banales d'une résignation qui ressemble fort à l'indifférence : « Pour ce qui est des affaires de pardelà^ je ne sais que vous en dire, sinon qu'il faut se conformer à la volonté de Dieu qui ordonne ainsi les choses, et à la nécessité qui veut qu'elles se passent ainsi. • 11 ne peut, malgré ses efforts, oublier que la comédie que l'on joue sous ses yeui se joue sur notre théâtre et à nos dépens. Les affaires de par-delà lui sont si peu indifférentes, qu'à tout moment il s'alarme des dangers qui menacent la France, donne des soupirs et des larmes à ses malheurs, prie Dieu de tout son cosur qu'il répargne et la protège. Ce cœur sloique est si peu
fermé aux émoiioDs vives el sondaines, que» s'il apprend la mort du Uoi» la pensée d'une mort si imprévue et des trisles suites qu'elle aura pour le royaume « chasse de son esprit toute autre pensée et de ses yeux le sommelL II fait des vœux ardents pour que les belles résolutions de la Régente puissent être suivies de bons eflètSi n encourage les vertueux qui travaillent à réprimer les brigandages: f Que Dieu leur donne ^ à ces nouveau Hercules « la grâce d'en venir à bout! •
Son anxiété redouble pendant la Fronde. 11 voudrait bien sans doute que les affaires fussent mieux conduites f et y 51 ce grand désordre pouvait (comme il arrive soMtent) être came de quelques bonnes réformes » Il en sendt exirémement joyeux , comme tout homme de bien. Mais il se défle de la malignité du siècle , de la béUse et de rinconstance du peuple ^ à ce point qu'il désespère de tout. Révoque-t-on le surintendant d'Émery? t La cbôte de ce vilain que vous savez , ne me réjouit point « et j'attends avec impatience ce qui en devra saine. • La Cour fait-elle avec le Parlement la paix de Ruel? c Ce qui a supris tout le monde et ce qui fait augurer notre totale ruine, c'est l'accord que l'on a fait quand il fallait plutôt mourir. On était les plus forts; chacmi était disposé à bien faire ^ et l'on s'est laissé piper; aussi sommes-nous la moquerie de tout le monde, et nous met-on en parallèle avec les Napolitains^ dont nous éprouvons le sort »
Personne en France n'est plus jaloux de l'autorité du Roi , de la gloire et de la prospérité du royaume. L'absence^ loin d'affaiblir ses sentiments , leur a donné plus de force. Entouré d'étrangers et d'ennemis^ qui
652 LES AMDELYS
font de9 vœux contre la France, qui épient la nouvelle de ses revers et préparent des feux de joie , il sent redoubler Tardenr de son patriotisme. Les bravades de Messieurs les Castillans l'irritent Pins qu'à personne » il lui tarde que l'éclat de nos succès fasse c ouvrir les yeux aux Italiens, et aux Espagnols fermer la bouche. » On peut observer que les Italiens sont des étrangers h ses yeux» tout aussi bien que les CasUllans. lise défie des particuliers : i Quelque diligence que l'on fasse y il y a toujours danger d'être trompé par ce peuple^ei. • Aussi parle-t-il du peu d'amis qu'il a t^', et ses lettres n'en désignent guère que deux: le commandeur del Pozzo, et • un bon joueur d'instrument •• Il n'estime pas la nation: les Français comparés aux Napolitains , quel abaissement I Les Romains ne sont pas plus épargnés. Mais les pires sont ceux qui gtmvernent : « Vous ne croiriez jamais par quelle 90l!*le de gens nous sommes gouvernés; » et ailleurs: c Nous avons affaire à des tyrans qui sont nos 'ennemis. > Quant au Pape, il ne sait rien et ne veut rien savoir. Son nom est compromis par ceux qui vivent des superstitions populaires. Voici, par exemple, l'annéef dfa jubilé , et les processions qui de tous côtés s*SJcbeiAt^ nent vers la ville sainte. L'âme sincère et ebréttemié de Poussin se recueille ; cette grande année du pardoti universel est une époque dans sa vie ; il l'indique nn bas de son portrait Mais sa foi , aussi éclairée ifée solide» est révoltée des folies et des meosotigti qui se mêlent à de pieuses pratiques : « Nous n*avoiB ici rien de plus remarquable que des miracles qui se font si fréquemment que c'est merveille. Lapro*
ET NICOLAS POISSIN. 453
cession de Florence y a apporté un crucifix de bois à qui la barbe est venue et dont les cheveux croissent chaque jour de plus de quatre doigts ; on dit que le Pape le tondra incessamment en grande pompe. » On ToU s'il est devenu Italien , d'esprit, de cœur, s'il a jamais songé à désavouer son origine pour devenir bonryeois de Rome » sujet d'Urbain VIII , ou d'Innocent X.
C'est plaû&ir de l'écouter parler , comme il le fait , de nos ennemis, de notre armée , de la grandeur de notre nallon, des malheurs de « notre pauvre France • , de f la plus grande gloire » et du repos de « notre pauvre patrie ». Lorsqu'on entend ces paroles qui ont 00 accent particulier dans sa bouche , et qu'on le voit prendre si vivement parti, pour le Roi contre les factieux, pour le pays contre l'étranger, peut-on bien lui contester les deux noms qu'il se donnait de sujet obéissant et de ban Français ?
Poussin tenait donc à son pays. Mais il tenait davantage fk la peinture. En s'y vouant tout entier, il n'avait pas songé seulement ti satisfaire un goût : il y avait engagé sa conscience. C'était une destination qu'il vonlail remplir. Dieu ne l'avait mis au monde que pour cela.
U ne balançait donc pas h sacrifier les intérêts , les "aflRBcilODS, et jusqu'aux devoirs qui ne pouvaient être conciliés avec ce devoir suprême; on dirait même qa'll le faisait sans qu'il lui en coulât , ainsi qu'il arrive
à ceux qui Dieltenl une volonté ferme aa service d'une coDviclion ardente. Il avait quitté brusquement sa famille. Il s'était échappé en courant de son pays. On peut être bon Français partout ; mais bon peintre , grand peintre , il sentait qu'il ne pouvait l'être qu'à la condition de sortir de France.
Étrange nécessité ! est-il bien vrai que sa destinée ne pût s'accomplir qu'au deh des Alpes ? Pour quelle raison, tandis que, vers la même époque, Rubensa si bien fait de vivre à Anvers; Rembrandt, à Amsterdam; iMurillo, à Séville ; un peintre né au bord de la Seine» était-il persuadé que son talent ne se développerait pas à Paris, et se développerait à Rome?
Nous avons suivi Poussin , de Paris en Poitou vers 16 13 , de Rome à Paris en 164 1 , et celle double expérience nous a laissé entrevoir combien la condition d'un peintre était précaire en France durant 1^. première moitié du \ Vf P. siècle. A la cour même, m pf emier peintre ordinaire était un serviteur comme les autres , plus exposé que le dernier des autres à des exigences déraisonnables , parce que les services qu'il devait rendre n'étalent pas aussi bien réglés. Poussin était revenu de Rome avec tout le prestige que doottent une réputation consacrée au loin , la faveur du prince, et la dignité du caractère jointe à l'éclat du talent. Cependant , chacun se flattait de savoir mieux que lui ce qu'il devait faire II obéissait à des caprices , sans obtenir jamais ou qu'on lui traçât un plan suivi,; ou qu'on lui laissât la liberté de sa pensée : double supplice pour un esprit jaloux de son indépendance et amoureux de la discipline. Lorsqu'il s'était plaint de
ET NK'.OLAS POLSSIN. ^r>J
ces tracasseries, on avait paru étonné* La dignité de l'art, le mérite et les droits d'un artiste tel qne Poussin, ne fonnaient pas une idée bien claire , même dans l'esprit de M. de Chantelou , qui promettait beaucoup et faisait peu; de M. de Noyers, qui se lassait de donner raison à Poussin contre Tinjustice de ses ennemis, et contre sa propre faiblesse. A quels égards , à quelle indépendance pouvait donc prétendre un peintre encore obscur, vers 162&, à Tépoque où un Poussin et un Philippe de Champagne travaillaient à la Joumée , pour le compte et sous les yeux de Duchesne?
Le goût se formait lentement en France ; il avait commencé à se pervertir en Italie. Les peintres n'y faisalent plus guère de chefs-d'œuvre , et les chefsd'oravre n'attiraient pas toujours les yeux du plus grand nombre. On y pouvait, comme à Paris, bien faire et déplaire , ou rester dans l'ombre. Mais il ne Tenait à l'esprit de personne la fantaisie de demander fc un peintre si la peinture était bonne h quelque chose» ou d'exiger de lui qu*il préférât à son inspiration personnelle les impertinentes visions du premier fem. Dès que Poussin fut rentré à Rome , il y reiraava l'indépendance : avec quelle joie! Le souvenir récent de la servitude lui en avait doublé le prix. Dans la loiitade où il lui était enfin permis de se recueillir, il ne se devait plus ni au surintendant, ni au cardinalniiflistre» ni au roi lui-même. Il acceptait ou déclinait les commandes qui lui étaient faites, peignait à ses licores , à son idée , sans autre obligation que celle de bien faire ; et il y réussissait. • Je me sens bien dhu-
/i56 LES ANDELYS
mear^ disait-il simplement, h faire quelque chose de boD. » Et, en effet , la moitié de ses pins belles œuvres datent des huit années qui ont suivi son dernier séjour en France.
L'inspiration , qui languissait dans sa petite maisoft des Tuileries et son atelier du Louvre , s'était ranimée, plus féconde qve jamais , depuis qu'il avait ressaisi là liberté , depuis quMl s'était rapproché du soleil Non ptas le soleil qui dissipe les nuages au-dessus des coU Unes du Tibre : un génie tel que le sieti pouvait se passer des vives couleurs du midi et de l'éclat de là lumière. Non pas le soleil qui tempère la rigaeur des saisons, et rend la vie plus facile: il est remarquable que Poussin ne s'est pas fait au climat de Rome ; il se plaignait des chaleurs du midi autant que des frimas fin nord ; ces étés brûlants le tuaient; à chaque instant, les pinceaux échappaient ù sa main languIssanCe; des semaines se passaient avant qu'il eût la forée ée les reprendre. Ce n^étaient pas les yeux du corps, c'étaient les yeux de l'esprit qui avaient cessé de voir le soleil , qui le retrouvaient et ne se lassaient pluà ' de le contempler.
La route qui mène à la perfection est une ^irte*' pleine de ténèbres, môme pour la vertu et pour 'lé'' génie. Les grands exemples sont les rayons qui Tédàf^ rent. A ceux mêmes qui seront à leur tour des ttal^ très, le souvenir des maîtres qui ne sont plus, la réé ' fréquente de leurs œuvres, un commerce intime 9!fét leur pensée , sont nécessaires pour les défendre contre les tristesses et les dangers de l'isolement Or, de it\i h 1 62A , Poussin avait cherché des modèles Inccssailî*
ment A cette époqae, l'idée d'en demander au moyenâge ne pooralt venir à personne. La nouvelle École fjrançalse naissait à peine. Le goût des Flamands était si peu le nôtre» que Rubens put venir à Paris et y kteer les splendides allégories de la galerie de Médkis, sans que ce fût un événement; i*lnfluence de finbeof ne se fit sentir que plus tard : Poussin aurait. comoie Philippe de Champagne, détourné les yeui. n y avait dans les palais, et particulièrement à Fontainebleau 9 un certain nombre de belles peintures ita* UeaoeSf quelques sculptures antiques, le commencement de ces trésors qu'on devait par la suite amasser an. lionvre, ftlais ces chefs-d'œuvre, destinés surtout à ewif»ti!fik rhabitation du Souverain, n'étaient pas livrés aupiloaoïplalsamment qu'aujourd'hui à la curiosité pubUgpiael.itradmiralion des artistes. Des estampes, qui étjilftpil ; elles-niéroes des raretés et une richesse, pouvahipitfi'esque seules donner une idée de toutes les merv41i^ 4u'avait produites le siècle de Léon X. Et comnyifll^vciir à Fontainebleau la Joconde et la Belle Jardinière, ou, dans les cartons du mathématicien CourtQ)%()f8.grtvures de Marc-Antoine , sans désirer vivre d%BS-,pii..pays où les maîtres du siècle passé avaient UifRé/k'prpfMsion des œuvres, dont le seul reflet éblouis- 8ai),;rfdieir regards accoutumés au demi-jour d'une égjyi^jgotliiqaey à la fausse lumière des ateliers où rq^^^ailrait les portraits de Ferdinand £lle, les tapiss^eide JLallemant ?
<7eat aUisi que Poussin avait dû partir pour Rome. Lonqu'U y fut arrivé , sa juste sévérité ne mit pas d'abord un grand intervalle entre « nos peintres de
/i58 LES ANDELYS
.France 9, elles peintres qae Ton vaulait dans cette métropole des arts. Ils n'avaient pas loul-à-fait perds les pratiques anciennes , et un Italien réussissait mieux qu'un autre h imiler une Madone de Raphaël. Mais, du reste, Poussin hésitait à faire co\ncr ses Sacrements, et il n'a pu se décider à commander son portrait. Il ne faisait pas grand cas de Mignard, dont les têtes (étaient c froides, fardées, sans vigueur •. El pourtant, Mignard était, s'il faut Ten croire, le peintre de Rome qui les faisait les mieux.
De tous les artistes contemporains qu'il put connaître , un seul à ses yeux n'avait pas perdu les traditions de la vraie peinture ; aussi vivait-il obscur et persécuté : c'était le Dominiquin. Il est facile de voir que Poussin étudia ses ouvrages, et Ton sait qu'il prit ouvertement sa défense contre les ignorants et les envieux. Mais lorsque le Dominiquin eut quitté Rome, pour aller mourir à Naples, victime peut-être de la criminelle jalousie de Lanfranc (16^1), Poussin n'eut même plus un émule à Rome. Il n'en prenait aucun souci. Pour échapper à la contagion d'un goût corrompu , il s'était isolé de son siècle comme il «était sorti de son pays. Il vivait à Rome avec les morts.
Poussin professait une estime particulière |>onr Jules Romain , pour Daniel de Yolterre , pour Titien. Mais il admirait surtout Raphaël. C'était le maître qu'il était venu chercher à Rome. Combien son admiration devint plus vive lorsqu'il vit enûn de ses yeux les ouvrages incomparables dont la gravure ne lui avait donné que l'idée ! Rome n'eût-elle possédé que la TràHsfiguration et les chambres du Vatican, c'était assex
pour qae Poossio préférât le séjour de Rome à tout autre séjour. Il s*étail attaché à Raphaël^ comme Dante à Virgile , ou Virgile à Homère :
Tu duca , ta fignorc e tu maestro.
Mais peu à peu^ et eu-dehors même de son attente, l'habitude de vivre à Rome lui avait fait faire un pas de plus. La Transfiguration^ la Descente de Croix de Daniel de Volterre,le5aim J^'/^me du Dominiquiu demeurèrent à ses yeux les miracles de l'art moderne. Mais l*art moderne y même celui du XVP. siècle, cessa d*étre l'unique objet d'une admiration exclusive, l'oussin avait TU les statues, les bas-reliefs , les mosaïques , les peintures, tous ces vénérables débrln de Tantiquité grecque et romaine , long-temps enfouis sous des ruines , et que« depuis deux siècles, on s'empressait de rendre à la lumière, les apportant à i'envi de tous les quartiers de Rome au Vatican, à Rome de toutes les parties de l'Italie. Poussin avait bientôt reconnu dans ce qui restait de tant de chefs-d'œuvre, un idéal qid répondait aux besoins les plus intimes de son esprit Dèslors , partageant son culte entre les peintures de Raphaël et les sculptures antiques, il les chercliait dans les musées 5 dans les villas, au pied du Gapitole, sur les bords du Tibre ; il les dessinait , il les apprenait par cœur , il les faisait revivre dans ses tableaux. Le marbre avait pour lui une pensée et un langage. Il s'entretenait avec les Dieux d'Homère et les héros de Plntarqne , avec les artistes qui, les premiers , avaient donné une forme aux fictions do poète et aux récils
U60 LES ÂNDELYS
de rbistorien. Lorsqu'il foulait aux pieds celte poas-sière sacrée qui fut Rome , son imagination s'exaltait, il retrouvait le génie de l'antiquité : ce qu'on raconte de Timantlie, il le faisait; il peignait comme a peint Tacite ; les Muses de Sicile lui inspiraient des pastorales qui ne le cèdent point aux plus belles églogues de Virgile.
Par cet amour même pour l'antiquité classique» Poussin avait gardé en quelque sorte le signe de son origine. Il cédait à une tendance qui était celle de tous les grands esprits, en France, et seulement en France, au XVn* siècle. Mais, tandis que les poètes trouvaient et portaient sans cesse avec eux les modèles qu'ils s'étaient choisis. Poussin ne retrouvait plus les siens à Paris. Sa pensée y languissait, parce qu'il retombait abandonné à ses propres forces ; elle avait perdu son aliment: Rome seule pouvait le lui rendre. Ne soyons pas surpris s*il y est retourné. C'est là que l'attendaient les jours les plus heureux et les plus belles inspirations de sa vie.
Pour qu'un commerce aussi étroit avec les maîtres n'ait point compromis son originalité, il a fallu que l'indépendance de son génie fût égale à la vivacité de son patriotisme. Poussin respectait l'autorité des exemples , il n'en subissait pas le joug. Il suivait avec une vénération profonde la trace des anciens , « nos braves anciens Grecs, inventeurs de toutes belles choses, » mais il ne s'y traînait pas. On sait qu'il éprou-
ET NICOLAS POLSSIxN. /i6i
Tait une répognance très-vive à se copier lui-même ; il n'aimait à copier personne. Peu de peintres ont exprimé un plus grand nombre d'idées personnelles tout-à-fait neuves. Lorsqu'il traitait les sujets les plus rebattus » il les Interprétait à sa manière, et substituait à ses souvenirs un libre effort de son esprit Voyez Jésus donnant les clefs à saint Pierre , c'est le plus beau carton de Baphaei; c'est le plus beau des Sacrements de Poussin. Lequel vaut le mieux? En vérité, je l'ignore; mais Poussin n'a pas imité le maître dont il s'inspire , et il ne lui ressemble pas. Lisez les curieux débats de l'Aca* demie de peinture sur la Rébecca. A peine trouverait-on dans ce tableau une tête , une altitude, ou même un pli de draperie, qui ne rappelle une statue grecque ; Poussin aprisson bien où il le trouvait ; mais la composition, pour laquelle il a fait aux autres des emprunts sans nombre , n'appartient cependant qu'à lui. La science a donné un essor plus hardi à sa pensée , elle ne l'a pas asservi. Sur les traces de Raphaël et des anciens , il est resté aussi original que Racine , lorsqu'il refaisait l*Hippolyte d'Euripide ; que Fénelon , lorsqu'il ajoutait une suite au IV* livre de Y Odyssée; que Dante lui-même , lorsqu'il descendait aux Enfers conduit par l'auteur de
BeUori a dit d*une manière charmante que Poussin parait avoir été élevé dans l'école de Raphaël , qu'il y a certainement sucé le lait et la vie. J'y consens , et Poussin lui-même eût souscrit à cette remarque; mais à la condition qu'on n'abuserait pas contre lui d'un tel ateu 9 et qu'on reconnaîtrait formellement, avec Lanzi, que ce disciple du maître est un mailre à son tour et
662 LES ANDELTS
qu'il a frayé des voies nouvelles. Il faisait lui-même cette réserve avec autant de simplicité que de bon sens dans une lettre adressée à M. de Chantelou. Précisément, il lui envoyait une Madone, très -inférieure sans doute aux Madones de Raphaël, mais tout-à-fait différente. Il va au-devant de la comparaison: • Je vous prie, devant toute chose, de considérer que tout n'est pas donné à un homme seul , et qu*il ne faut point chercher dans mes ouvrages ce qui n'est point de mon talent • Parole excellente , à la fois judicieuse , modeste et fière : Poussin est là tout entier. A l'appui de cette observation , il cite les peintres les plus célèbres de l'antiquité, dont chacun a possédé c à un haut degré, une vertu qui le distingue, • celui-ci la facilité, un autre l'imagination ; Pamphile et Mélanthe , la raison ; Apelle, le naturel et la grâce, c La même chose, ajontet-il, se rencontre dans ceux qui ont été en réputation depuis trois-cent-cinquante ans , et je crois que qui l'examinera bien , trouvera que j'y ai aussi ma part. § Sa part , il est facile de la lui faire , assez semblable à celle de Pamphile et de Mélanthe, un peu moindre que celle d' Apelle, ce Raphaël des anciens âges. Poussin a, comme eux, son talent, des vertus qu'il possède à un haut degré et qui le distinguent , une place à part et une belle place parmi les peintres les plus originaux de toutes les écoles.
Je n'insisterai pas sur un point que les défenseurs de l'École romaine seraient les derniers à mettre en
ET MGOLAS POUSSIN. 663
discussion. Ils ne soutiendraient pas leur prétention avec tant de vivacité , s'il s'agissait de nous disputer un talent dont l'originalité fût moins manifeste.
Ce que Ton ne voit pas, ou ne veut pas voir, c'est que les œuvres toutes personnelles de Poussin sont aussi des ceuvres toutes françaises : Rome lui fournit tes modèles dont il s'inspire ; il traite à Rome des sn^ jets que Rome lui a donnés ; mais , par la façon dont U les conçoit et les traite, ils lui appartiennent; par la pensée et par le style, ils appartiennent à notre nation.
Qu'importe en effet le lieu où les artistes sont nés, celui où ils ont vécu , l'analogie des sujets qu'ils ont traités, ou même la tradition des leçons communes , si cette tradition n'a pas été suivie par eux avec une égale fidélité , s'ils ne pensent pas, s'ils n'expriment pas leur pensée de la même manière ? Ce qui fait les écoles, c'est la maxime : une maxime plus ou moins étroite , souvent élargie ou modifiée , mais facile à définir dans ce qu'elle a d'essentiel, et dont la formule snflftse à la critique pour rattacher étroitement les uns aux autres tous ceux qui l'ont suivie, pour exclure, isoler, ranger dans d'autres écoles, ceux qui l'ont répudiée pour des maximes différentes.
Il serait aisé de retrouver dans les ouvrages de Poussin la maxime qu'il a préférée; mais il nous a lui-même épargné cette peine; et cela devait être. La nature de Poussin n'est pas une de ces natures irréfléchies qui sMgnorent elles-mêmes, et font naïvement de grandes choses, dont elles seraient inhabiles à rendre compte. Il raisonne trop pour ne pas savoir
presque toojoars toat ce qu'il fait Aussi a?ait-U songé à écrire sur son art lorsqu'il ne pourrait plus peindre» à composer un Traité de Ut Peinture , comme GomeiUe avait fait suivre ses cliefs-d'œuvre d'un Examen eri' 11911e, et de trois Discours sur la Tragédie. Il a continué trop tard à peindre ou trop tôt cessé de vivre pour remplir ce projet Heureusement, ses lettres nous font assez connaître la plupart de ses idées et les principes d'après lesquels II se dirigeait lui-même (I).
Il déflnit la peinture c une imitation faite avec lignes et couleurs, en quelque superficie, de tout ce qui se voit sous le soleil. Elle a pour fin la délectatiott* § Ces termes généraux conviennent à toute imitation d'un objet quelconque. La définition de la vraie peln« ture, celle qne Poussin cultive et recommande, serait moins étendue. Il n'entend nullement , pour sa part, peindre tout ce qui se voit sous le soleil, sans autre dessein que celui de plaire. Toute matière ne lui est pas bonne. 11 la veut < noble , capable de recevoir la plus excellente forme, • capable d'être anobUt encore par le travail de la pensée. Le laid, le vulgaire^ ne sont pas du doroalae de l'art Le noble même elle beau, tels que la nature les olTre au goût éclairé iiol sait choisir , demandent autre chose qu'une imitation littérale.
Ce qui fait un tableau pour lui , ce n'est pas It motif que la réalité a fourni , c'est l'idée du peintre.' Jamais aucun artiste n'a senti plus vivement Timpor'*
(t) et Bellori, Sandmrt, Félibien, les ouvrages d^ diés ée MM. Cousin, Vitet» DoucbiUô, et surtout les lettres de Pontiiii.
ET NICOLAS poossm. A65
tasce de Fidée , ni été plus occupé de ce qu'il voulait dire. Il se propose sans doute de faire illusion par la misemblaoce de l'image et de plaire ; mais, dans le sens où l'entendaient aussi Corneille et Molière , plaire anx délicats» plaire k ceux qui réfléciiissent en laissant une impression dans l'esprit L'esprit et « le Jugement parlOQt •• Et cette règle est si bien pour lui la règle par excellence , qu'il ne comprend pas sans une idée , ■liBie le paysage. Le ciel , les eaux, les arbres, et la forme , et la couleur , tout doit avoir un langage qui it fasse entendre à la raison.
Son imagination rivalise avec les plus brillantes pour la fécondité et la souplesse. Depuis la Bacchanale de Chivemy jusqu'au Déluge y pendant Tespace d'un deml-fiiècley elle n'a pas connu de lassitude. Au terme de cette longue carrière, ce sont les yeux qui se fatiguent» c'est la main qui s'affaiblit: la tête a senti la dernière les atteintes de l'âge : elle savait encore commander» lorsque la servante n'avait plus la force d'obéir. On peut néanmoins compter chez d'autres un plus grand nombre de ces motifs pittoresques qui saisissent les regards , de ces vives saillies qui sont les éclairs de rinspiration. Mais il reste à Poussin l'éternel honoeor d'être cçlui de tous les peintres qui fut le plus maître de sa pensée» et qui pénètre le plus avant dans la nôtre.
Les idées qu'il exprime sont de toute sorte. On dirait même parfois qu'il s*oublie et prend trop de plaisir à représenter le transport des sens , les désordres de la joie et de l'ivresse. Mais, jusque dans ses BacchanaUê les plus librement inspirées des souvenirs d'un art
profane > il ne compromet pas son art, et sa gravité naturelle ne Ta pas abandonné. L'impression qu'il communique est exempte de trouble. Jamais Poussin ne porte , parce que jamais il ne cède aux entraînements grossiers. Au contraire, comme il avertit les âimes ! Comme il les dérobe aux vulgaires défaillances par la réflexion , par Fenthousiasme ! Que d'exhortations salutaires empruntées k l'Écriture et à l'histoire! Que de pensées fortes et profondes, trouvées par lui en lui-même, et proposées, sous une forme vivante, aux méditations de ceux qui savent descendre en eux-mêmes à la voix des autres ! Quel idéal de toutes les vertus qui font que la dignité humaine se laisse entrevoir dans ces poèmes, à la fois touchants et austères , dont le nom est sur toutes les lèvres , et qui sont l'œuvre de la sagesse encore plus que celle du génie !
Ne nous étonnons pas si c'est par là surtout que les tableaux de Poussin s'emparent de nous; c'était l'objet où il appliquait lui-même la plus grande partie de ses soins. La pensée de chacun de ses tableaux a été lentement mûrie; le matin dans son atelier, le jour avec ses amis, ou dans la campagne, à toute heure, en tout lieu, il la portait avec lui , il la ruminait , il cherchait dans les livres , dans les tableaux et les sculptures , dans la nature animée , tous les éléments de sa composition ^ les notant ou les dessinant, à mesure qu'il les rencontrait^ sur le petit album qui ne le quittait jamais. Chaque flgure était faite et refaite dans son esprit avec des scrupules infinis ; car il était préoccupé des traits du visage^ des formes du corps^ du costume, mais surtout
desmoQyeinentsetdela physionomie qui doivent exprimer clairement le caractère des personnages^ la nature do sentiment qu'ils éprouvent. Aucun labeur ne lui coûtait, jusqu'à ce qu'il fût satisfait ou désespérât de trouTer mieux. Il a tant cherché et changé la pensée d'une Madone 9 qu'il n'a pas eu trop de cinq années pour tenir une promesse qu'il n'avait point perdue de me. Quelquefois, on a pu sentir qu'il avait mis c sa cervelle sens dessus dessous • ; la subtilité est le fruit des enfantemenls trop laborieux de la pensée , et Poossln n*a pas toujours su se défendre contre les séductions de l'allégorie. Nais souvent le bon sens, qui préside h tous ses efiTorls, n'a tenu l'imagination en suspens que pour la ramener au naturel , dont elle s'était éloignée, et la contraindre h joindre dans ses conceptions la simplicité à la profondeur.
La profondeur oii il atteint sans y prétendre, par le penchant naturel de sa vigoureuse intelligence et l'habitude de la réflexion , ne va point chez lui sans la cbrté. S'il creuse jusqu'aux replis les plus cachés de sa pensée, ce n'est point pour s'y égarer dans les ténèbres, où d'autres mettent leur orgueil à s'envelopper; c'est pour y faire pénétrer la lumière ; c'est pour y voir si l'idée qui lui échappe comme une ombre vaine , a les formes réelles d'un corps vivant 11 ne fait compte que de celle qu'il a saisie lui-même et se flatte de faire saisir aux autres , j'entends aux esprits bien faits, et, comme il le dit lui-même, à ceux qui le sauront bien lire et le goûteront comme il faut.
La disposition est pour lui le premier moyen de se faire entendre ; il y rapporte tout à l'expression. On
/l68 LES ÂNDELYS
ne saurait lui reprocher de manquer d'abondance. Formé par les exemples de Raphaël , il ne compte pas les figures de ses tableaux avec la timidité d'un poète dramatique asservi à la règle antique: Neu quana loqui persona laboret. Mais il ne les prodigue pas. Une demifigure de trop 9 disait-il, peut gâter un tableau. Elle y peut mettre la confusion, dont il a horreur, et qui c lui est contraire et ennemie, comme les ténèbres et la lumière du Jour ». Est-elle inutile, n' est-elle utile qu'à mieux établir l'équilibre et l'harmonie des lignes? il vaut mieux changer l'ordonnance que de l'admettre. Il ne suffit pas qu'une figure ait une place , comme ces fausses fenêtres ouvertes pour déguiser l'irrégularllé d'un édifice : il faut qu'elle ait un sens , qu'elle mérite la part d'intérêt qu'on lui accorde ; qu'en attirant l'attention, loin de la distraire, elle contribue à la fixer sur son véritable objet , qui est l'idée du tableau. Ainsi , la variété ne sert qu'à rendre l'unité plus aai*sissante. Elle n'est pas moins sévèrement subordonnée au sentiment des convenances. Poussin n'est point 4e ceux qui, c en chantant, prennent toujours le même ton >; il sait marier le sien t quand il veut »; il le veut toutes les fois que la nature du sujet le réclame. A la manière des Grecs, nos maîtres, il observe le mode , c'est-à-dire c la raison ou la mesure et la forme dont nous nous servons pour faire quelque chose a. Chaque mode a « son caractère particulier, c'est-à-dire sa puissance d'induire l'âme à certaines passions ». Or, l'artiste doit savobr également quelle idée il veut exprimer , quelle passion 11 veut faire naître. En déterminant le mode, il achève c le travail
de la pensée. > Alors c le principal » est fait , il peut mettre la main à Tœuvre.
Tout était réglé d^avance : « TeDscmble de la composition par une esquisse dessinée à grands traits; le mouvement des figures et leur ordonnance , par des ébauches en cire , nues ou drapées , qu'il groupait sur une planche , pour éludier les proportions , l'agencement, le Jeu de la lumière et des couleurs , les elTets de la perspective. Il ne lui restait donc qu'à tracer sur la loUe une image fidèle d'une scène qui vivait dans son esprit 9 et que ses yeux mêmes avaient déjà, pour ainsi dire, entrevue. S'il ébauche son tiibleau c fort nettemeiit I , cela est tout simple; la pensée n'a plus aucune indécision , et la main docile obéit sans retard à des ordres précis. Cependant Poussin ne se liâtc pas. Le prix qu'il attadie à l'idée , loin de diminuer à ses yeux l'importance de la forme y ne la lui a fait que mieux comprendre. Poussin savait parfaitement que le peintre est celai qui est assez habile pour faire d'une idée heureuse un bon tableau. Il avait appris en même temps à ne pas Improviser un sujet, à ne plus peindre c à tire-d'aile » . Quatre mois, six mois« lui élaieut nécessaires pour exécuter l'œuvre qu'il avait lentement conçue. « Ce ne sont pas des choses que Ton peut faire en sifflant, connue vos peintres de Paris qui, en se jouant, font des tableaux en vingt-quatre heures. • Il en pouvait parler par expérience, lui qui avait fait autrefois six grands tableaux en autant de jours. Mais, depuis qu'il avait pris « une manière qui ne permet pas d'iiller vite •, Il lui semblait qu'il avait fait beaucoup lorsqu'il avait terminé une tète par jour, « pourvu qu'elle fît son effet, •
UIO LES ANOELYS
et deux tableaux par au , pourvu qu'il y eût mis tout 80D talent. Ces lenteurs d'un travail réglé ne refroidissaient pas son ardeur. Le désir de bien faire était chez lui le même jusqu'à la fin. Il se passionnait pour son ouvrage , et ne pouvait se résoudre à le quitter qu'après lui avoir prodigué tendrement les dernières caresses.
Lorsqu'on lui demandait par quelle voie 11 était arrivé à une telle perfection : • Je n'ai rien négligé • , répondait-il. Tel était en effet le grand secret de Poussin. Par des efforts opiniâtres , il était parvenu à n'être médiocre dans aucune partie de son art , à posséder 9 sinon également, du moins autant qu'il avait été donné à sa nature , tous les moyens d'exprimer sa pensée. On sait jusqu'où il a porté la science du dessin. Je me Jlendrai en garde , quoi qu'il m'en coûte, contre les comparaisons indiscrètes où l'admiration se laisse trop facilement entraîner. Ne demandons pas à Poussin , ne demandons à personne cette facilité prodigieuse , cette élégance des formes , cette souplesse des mouvements , ce sentiment ineffable de la beauté qui met Raphaël au-dessus de tous les peintres. Ne sacrifions même pas trop légèrem^t au peintre dont nous voulons servir la gloire, ce Rubens, dont il est si facile de compter les n<^li* gences et de réprouver les écarts , mais qui sait répandre à profusion sur une toile l'air et la vie. Raphaël aurait donné sans doute je ne sais quelle grâce divine aux compagnes de Rébecca , et à cette Jeune fille pensive qu'une voix sortie de la tombe avertit de la durée éphémère de la jeunesse et de l'amour.
KT NICOLAS POISSIN. 671
Rnbens aorait plus fait sentir que le sang coule dans lears veines. Mais ne permettons pas non plus qae, par un Injuste retour , on accuse Poussin de ne savoir pas animer les figures qui gardent, dans ses tableani, la rigidité du marbre. Elles respirent et elles se meu- ▼COL II est impossible de ne pas reconnaître à l'exac- Utode des proportions , à la justesse des attitudes , que Poussin a étudié Tanatomie ailleurs que dans les livres, ou dans les tableaux ^ ou dans les statues; qu'il imite la vie d'après la vie elle-même, et aTfnspire d'un amour sincère pour la nature. Il l'a si souvent observée que la précision et la fermeté de son dessin ne viennent pas moins de la sûreté de ses connaissances que de la netteté de ses pensées. S'il n'atteint pas toujours à la beauté , à la grâce , jamais il ne manque de vérité ni de noblesse. On ne peut prendre ses personnages ni pour des fantômes sans iréalilé , ni pour les premiers venus travestis en héros , sabs que l'artiste ait pris solo d'elTacer sur leurs visages les traces d'une individualité grossière. Poussin prétend bien leur donner la vraisemblance , mais surtout < des expressions conformes à ce qu'ils doivent représenter >. C'est par l'expression qu'il ne le cède à personne ; mieux que Rubens, avec plus de soin que Raph<'i61 lui-même. Il sait donner ù ses personnages le sentiment; on voit ce qu'ils éprouvent et ce qu'ils Yéulent; les traits et la physionomie du visage^ le mouvement du corps laissent pénétrer jusqu'au fond de Tâme. On y pénètre et oublie volontiers le reste. Hais Poussin n'a rien oublié; et la perfection du dessin frappera toujours ceux qui prendront le loisir d'y arrêter leur attention.
Le même principe réglait la distributioii de la lainière et rbcirmonie des couleurs. La perspective était à ses yeux une des parties les plus difficiles de l'art de peindre, et il l'a si bien mise en praliquet que Félibien ne craint pas de dire que t c'est en cela qu*il a excellé *. Peut-être Félibien ne faisait-il que confirmer une opinion de Poussin lui-même , qui a voulu dans son propre portrait tenir à la main un cabier portant ce titre : De Lumine et umbra. On n'a jamais pu dire qu'il excellât dans le coloris: c'est la partie laplifs faible de ses ouvrages. Et pourtant , il n'en méconr naissait pas rimporlance , professait au contraire une vive admiration pour Titien , qu'il a copié 9 qu'il a même imité plus d'une fois y non sans quelque succès , mais par raison, plutôt que par goût, à ce qu'il semble. Car il n'a point persévéré dans cette voie» et, chose remarquable! on ne retrouve le souvenir du maître de Venise que dans les tableaux les plus frivoles de Poussin : les Amours de Vénus et le Triomphe de Flore réclamaient la délicatesse et les raflincments du coloris; la dignité d'un sujet plus grave ne les comporte pas. Poussin craindrait de flatter les sens. Il ne veut pas que la couleur soit quelque chose par elle-même , qu'elle puisse devenir le principal atlrait et l'idée même du tableau.
La lumière et la couleur ont la même fin que le dessin : la lumière, qui donne aux corps un bon relief, en marquant la place des figures, Timportance des groupes , détermine plus nettement l'unité de la composition ; la couleur a son langage propre, qui s'adresse aux yeux, qui peut s'adresser au cccur, et faire naître
ET NICOLAS POLSSIN. UlZ
un seDtimeot aassi bien qu'une sensation , Poussin ne rignorait pas. Dans ie Diogène, dans ie Ravissement de «oiiM Paul 9 la couleur vaut le dessin ; elle vaut mieux dans le Déluge. Là , c'est elle qui inspire le dês!r de la solUade, le renoncement, de secrètes aspirations vers la simplicité de la vie primitive ou les joies inconnues do divin séjour. Ici, quelle tristesse profonde s'empare de Pâme, avant même que les yeux aient distingué ces désespérés qui s'épuisent en efforts inutiles et cette mère sublime qui, dans le naufrage universel, ne songe qu'au salut de son enfant ! L'eiTel du tableau était déjà tout entier dans ces tons uniformes et désolés , ce ciel Q& le soleil a cessé de luire et qui s'efface, et la sinistre Doit qui s'étend sur la morne surface des eaux.
Dans les sujets austères , Poussin rencontre la couleur expressive , peut-être sans l'avoir cherchée : il ne la cherchait ordinairement que suflisante , propre à compléter la vraisemblance et l'illusion , sans captiver Itt yeax , sans les blesser. C'est ainsi que ses instincts fiofssafent toujours par remporter sur son admiration réflddie pour Titien ; il revenait à son goût véritable , ne prenant pas plus à Rome la façon de peindre de Tilien qoMI n*eût pris à Paris celle de Rubens. Il n'empnmla pas même au Dominiquin, qu'il estimait, les procédés en honneur dans les écoles de Rome ou de Bologne. Il continua à peindre comme on peignait en France, avant lui et après lui. du temps de Varin,du temps de Lebrun , posant , pour ainsi dire , ses tons gradnés les uns à côté des autres , sans trop les mêler et tes fondre , ménageant assez les transitions pour éviter les désaccords , mais cherchant sur toute chose
^76 LES ANDILYS
à revenir de la pratique lourde et fondue des successeurs de Jules Romain ou des disciples des ^arraches , à ce modelé ferme, serré, précis, qui avait plus de prix à ses yeux que l'éclat ou les harmonies les plus étudiées de la couleur. En peignant, il achevait de dessiner , comme en dessinant il ne songeait qu'à donner une forme exacte et claire à sa pensée.
Il est trop facile d'exagérer les conséquences d'un tel principe. Sans doute , c'est h l'esprit qu'il faut chercher à plaire. Mais si Ton pousse trop loin ce sage désir de ne se servir de la parole, des lignes , de la couleur , que pour la pensée , est-il bien certain que l'on pourra garder une juste mesure , et subordonner si étroitement la forme au fond , sans sacrifier la forme et sans compromettre avec elle le fond môme , comme ces mystiques trop détachés de la chair , qui oublient par quels liens intimes la destinée de l'âme est associée à celle du corps ? La pensée est commune à tons les arts ; ce qui les distingue entr'eax , ce sont les moyens d'expression dont chacun dispose ; il y tient aussi étroitement que l'âme au corps ; son existence propre lui échapperait avec eux ; le peintre ne serait pas un peintre , s'il s'éprenait de sa pensée de ki même manière que le poète, et ne se sentait pas une inclination passionnée pour la beauté des lignes et pour l'harmonie des couleurs.
Poussin lui-même n'est pas seulement un penseur: c'est un dessinateur acconupli , parce qu'il a un sentiment profond du rhythme et qu'il aime la beauté des lignes pour elle-même. C'est un peintre imparfait» parce qu'il a été trop peu sensible à ce charme de la
Et NlcoLàs POUSSIN. 675
lumière et de la couleur, auquel il ne faut ni se trop livrer 9 ni chercher trop à se soustraire > puisqu'il peut joindre au plaisir des yeux je ne sais quel palhéti^ que y autrefois trop négligé par nos peintres , et qui remue Fâme comme l'accent d'une voix éloquente.
A la vue des peintures les plus parfaites qui appartiennent à la maturité de Poussin, on a besoin de bien relire 9 pour y ajouter foi » tout ce que les biographes contemporains s'accordent à dire de la fougue de sa jeunesse. Qu* est-elle devenue cette furie dont Marino parlait encore en 1626 ? Rien ne fait mieux voir Ténergie du caractère de Poussin que la rigueur du joug auquel Il l'a soumise, sans lui plus permetlre aucun écart. Peut-être n'a-t-il que trop réussi à se dompter. La passion était chez lui irop sincère et trop ardente pour qu'il s'exposât à l'éteindre , en voulant Irop la contenir; mais une volonté impérieuse^ qui se fait sentir dans l'ordonnance des moindres détails y laisse quelquefois regretlcr les heureux élans d'un génie qui s'abandonne. Si Poussin eut un défaut , ce fut celui de pousser trop loin l'obéissance à une règle acceptée par un libre choix : défaut rare , et que l'on pourrait sans danger proposer encore comme un exemple.
Par ses qualités, par les défauts qui en sont Texcès , par la maxime qu'il a suivie jusqu'au bout avec une fidélité si exacte et recommandée par tant de chefsd'œuvre , est-il encore besoin de dire à quelle école Pous^n doit être conservé ou rendu ? Dans la longue histoire de l'humanité, où la retrouverait-on, celte maxime étroite , mais excellente , si ce n'est en France au XVII*. siècle ? Ah ! Poussin n'est pas français seule-
ment par le hasard de la naissance , les souvenirs de Tenfance et de la jeunesse , la sincérité d*un patriotisme que Téloignement n*a jamais affaibli. 11 Test surtout par les inclinations naturelles et les tendances raisonnées de son génie. C'est la France du XVIP. siècle qui, portant dans les arts , comme en toutes choses , ce besoin et cet esprit de discipline, a voulu que l'imagination fût sévèrement contenue ; que la raison, toujours souveraine, fit très- petite la part du caprice et n'en laissât aucune au hasard. C'est la France duXVfi% siècle qui a professé ce respect profond pour l'idée , pour le jugement , pour la mesure et ta convenance ; exalté l'accord du bon sens et du génie; préféré à la couleur le dessin , et au dessin l'expression.
Jamais on n'avait porté plus loin le culte et tout à la fois le dédain de la forme. Avec quels scrupules ou la cultive I A quels patients efforts u'a-t-on pas vu se soumettre ceux môme à qui leurs dons naturels semblaient rendre le travail inutile, un Poussin, un Pascal, un Racine ! Que de soins pour unir Félégance à la simplicité, le naturel à la fmesse, la sobriété h la grâce, et surtout pour atteindre h la justesse, â la précision , t1 la clarté ! Mais (a forme n'est rien par ellemême ; on ne doit pas faire honneur à la parole , dit Fénelon ; la couleur n'est qu'une servante , au témoignage de Poussin ; la rime, une esclave, selon le précepte de fioileau; et elle suffirait à définir une époque, cette parole échappée à l'auteur de VArt poétique , où ies commentateurs qui ne l'ont pas comprise ont pu voir une négligence , et où le siècle tout entier reconnut sa pensée :
ET NICOLAS POrSMN. A77
Aimez donc la raison , que toujours vos écrits Eniprnntpnt A*elle seule et leur lustre et leur prix.
Une telle règle, appliquée môme aux arls, caractérise bien un pays el une époque où la prose s'élève plus haut que la poésie, où Ton est plus volontiers moraliste que poète, poète et penseur que peintre. Poussin Ta formulée presque dans les mêmes termes que Boileau ; Il a voulu être et il a été le peintre de la pensée , le philosophe de la peinture ; il suivait en cela son génie et le génie de la France ; et lorsque Seroux d*Agincourt se demandait î} lui-même s'il mettrait sur le monument élevé à la mémoire de Poussin celte inscription : Pictori pliilosapho , ou celle-ci : Piciari Gallo ^ les deux mots entre lesquels il hésitait signifiaient , à le bien prendre , la même chose. Les idées que Poussin mettait en pratique étaient des idées tellement françaises qu'on en vient à se demander si l'on a bien pu le considérer comme un transfuge de la tradition nationale : peut-être serait-il plus juste d'affirmer qu*il en fut, au milieu même du siècle de Louis XIV , la personnification la plus complète et la plus exclusive.
wi.
Les faits viennent en aide au raisonnement de la façon la plus péremptoire. Il suffira de les rappeler. On verra comment l'Italie et la France , livrées l'une et l'autre à leurs instincts, ont justifié d'avance leurs prétentions. La vraie mère sera facilement reconnue d'après ses actes.
Poussin aimait, nous le savons, à vivre isolé partout; mais son isolement à Rome, et parmi les Italiens , présente des circonstances remarquables. 11 y arrive h trente ans , avec on talent déjà formé , prôné , ce qui était une grande affaire , par un Italien que toute ritalie admirait Ce ne fut point assez pour le défendre contre l'obscurité. Son arrivée ne fit aucun bruiL Avait-il quelque mérite ? plusieurs années s^écoulèrent avant qu'on s'en aperçût Evidemment , l'étranger n'avait pas l'accent du pays , ni le goût du jour. Elève de |e ne sais quel Varin -, admirateur décidé de Raphaël , il tombait mal dans une ville où Ton s'était passionné pour le Carnvage , où les juges les plus autorisés prenaient ouvertement parti pour le Guide contre le Dominiquin.
I^ premier qui rendit Justice à son talent et daigna lui venir en aide, fut un antiquaire, trop occupé de vieilles statues et de vieilles médailles pour prendre, une part très-vive à la querelle du moment Le commandeur del Pozzo ne se piquait pas d'être à la mode. Il tenait franchement pour le passé contre le présent. Sur ce terrain , Térudit, né en Italie, mais à Turio^ loin du soleil, et l'artiste né plus loin du soleil encore, devaient naturellement se rencontrer ; il se connurent et s'aimèrent pendant trente ans. Le 26 décembre 1657, Poussin écrit ces paroles: ■ Notre bon ami, H. le chevalier del Po^o , est décédé , et nous travaillons à son tombeau, i C'est pour lui qu'il avait peint le plus de tableaux, et les meilleurs, avant son retour en France. Durant son exil ù la cour de Louis XIII, c'est dans le sein de cet ami fidèle qu'il s'était plu. à verser toutes ses peines.
Uarini, et après lui , le Commandeur, avaient appelé sur Poussin rallention d'un homme qui pouvait faire plus qu*eux pour sa gloire et pour sa fortune. Il dut à la puissante recommandation du cardinal Barberini , pour lequel II avait peint la Mort de Germanicus , le plus grand lionncur qui lui ait été fait de l'autre côté des Alpes. On le chargea de peindre un Saint Erasme pour St. -Pierre. Mais la faveur dont il jouit fut courte, car le Saint Erasme est la seule peinture qu'il ait faite poar les églises de Rome. Les papes, qui l'ont employé par accident , n'avaient pas songé à se rattacher, lorsqu'en 1639, Louis Xfll le rappela auprès de sa personne ; après quinze ans de séjour à Rome , ce prétendu romain n'y était retenu par aucune obliga lion ; on lui offrait et il était libre d'accepter la charge de premier peintre ordinaire du roi de France.
I^uis Xin, dans celte occasion, ne donnait pas Texemple à ses sujets ; on pourrait dire que Poussin , avant d'être le peintre du Roi, était déjà celui du royaume. A une époque où il n'était pas encore question de son retour en France , Beilori avoue que les commandes les plus nombreuses lui venaient de Paris. 11 suffit de lire Félibien , et d'énumérer les personnes auxquelles ses tableaux étaient destinés. On voit figurer dans cette liste, à côté d'un cardinal-ministre et des plus grands seigneurs de la cour , de simples gentilshommes, des banquiers, des marchands ^ des artistes. Nous ne le dirons pas sans quelque regret, mais il est certain que ce n'est pas en Italie , c'est en France que l'Angleterre est venue chercher les trois quarts des chefs-d'œuvre de Poussin qu'elle est parvenue à réunir.
Le premier départ de Poussin était une fuite ; le second ressemblait à une rupture ; et cependant jamais les liens qui Tunissaient à la France ne se sont mieux fait sentir qu'à partir de 1662 (1). Il ne peint plus que pour des Français. Il travaille pour le seul M. de Chcintelou plus que pour le Roi , plus qu1l n'a jamais fait pour personne. M. de Cliantelou n'avait pourtant ni un goût aussi sûr , ni un regard aussi pénétrant que le commandeur del Pozzo. 11 jugeait un peu trop d'après les autres , et n'écoutait pas toujours les plus habiles. Poussin ne lui a pas épargné sur ce sujet des vérités assez dures : ■ Pardonnez ma liberté , si je dis que vous vous êtes montré précipité dans le jugement que vous avez fait de mes ouvrages. Le bien juger est trèsdifficile, si l'on n'a, en cet art, grande théorie et pratique jointes ensemble ; nos appétits n'en doivent pas juger seulement, mais aussi la raison... t Et plus bas : ■ Bien que vous soyez très-intelligent en toutes choses, je crains que la contagion de tant d'ignorants et d'insensés qui vous environnent ne parvienne à vous corrompre le jugement. « Hélas ! oui , on pouvait se tromper en France et préférer la Rébecca aux Sacrements; on ne comprenait pas toujours très-bien ce que Poussin avait voulu dire , ni comment il l'avait dit : mais on préférait Poussin à tous les autres peintres ; par une tendance naturelle à laquelle on s'abandonnait
(1) Le titre même de premier peintre ordinaire lui fut conservé, malgré son absence: et il aurait manqué quelque chose à la f^'oire de Louis XIV s'il n*a?ait pas confirmé le choix de son pire par un nouveau brevet, en date du 28 décembre 4655 (Bel'ori).
saDS chercher encore à l'expliquer, on était piqs vivement touché de sa façon de concevoir et de son style , qoe da style d'aucun rtalien ou d'aucun Flamand. Sur ce point, M. de Cbantelou représentait fidèlement la France, fi n'était pas celui qui aurait le mieux fait la critique ou Téioge des tableaux de Poussin , mais il était celui qui en faisait le plus de cas. De bonne foi , Il les préférait aux plus belles œuvres des plus grands peintres ; il exigeait que Poussin lui fit , malgré ses répugnances, des pendants aux tableaux de Raphaël.
Presque tout le monde en France partageait ce sentiment ; chaque année , il arrivait des tableaux à Lyon et à Paris ; sans cesse on les admirait et on en voulait de nouveaux. Ce fut au point que Poussin demanda grâce ; sa vie n'y pouvait suflire. Alais la gravure lui vint en aide. On commença, sous ses yeux, à reproduire ses tableaux ; en 1699, on publiait déjà ■ le catalogue de ce qui a ét(^ gravé d'après iM. Poussin, fameux peintre de ce siècle (1). > La liste des graveurs était longue ; leurs noms étaient presque tous des noms français. Attribuera-t-on celte rencontre au hasard? ou ne prouve-t-elle pas , une fois de plus et d'une manière évidente , que Poussin était aimé surtout en France ? Nos graveurs , en reproduisant si constamment ses œuvres , cédaient fi leurs préférences personnelles. Mais le public, par son empressement, avait prévenu ou justifiait leur choix.
Les critiques étaient les interprètes naturels d'un sen-
(1) Florent Le Comte.
/l82 LES AKDELYS
tiinenl presque unanime. L'Italie fut , dès le principe , et elle a continué à être plus équitable que la tYance, parce qu'il lui en coûtait moins d'être impartiale. Elle a toujours compté Poussin au nombre des peintres les plus illustres 9 sans ravaler son mérite, sans le grandir. La France n'a pas su garder cette juste mesure. Poussin a eu dans notre pays le sort de ces idoles que l'on brise aujourd'hui, parce qu'on les encensait hier. Tandis qu'on l'admirait à Rome , à Paris on l'adorait ; et le culte se répandit dans les provinces. Au Mans, on l'appelait « l'honneur des Français en sa profession, et le Raphaël de notre siècle > (1); à Caen,on le proclamait « un Timanthe et le peintre le plus accompli de tous les modernes r (2). Félibien écrivait : « Je ne crois pas qu'il y ait eu de peintre qui ait mieux su que lui tout ce qui peut rendre un ouvrage accompli. " Un peu plus tard , nous avons vu Fénelon lui donner le beau rôle dans un entretien avec Léonard ; il l'égalait aux anciens : Boileau le placerait au-dessus d'eux (3). Pour ces juges prévenus , il n'est pas seulement le premier des peintres : il représente à leurs yeux la peinture elle-même. Ils liraient de ses ouvrages Vidée
(4) Roland Fréart de Cliambray, Parallèle de C architecture antique avec la moderne,
(2j J. R. (Jacques Restout). Réforme de la peinture: ù Caen, diex Jean Briard, imprimci)r et libraire ù Froiderûe, 4681. J*emprunie celte citation, et la restitution du nom de l'auteur du livre singulier auquel elle est empruntée, à Tune des plus ingénieuses notices de M. de Chennevières ( Peintre» provinciaux ^ t. III ).
(d) Lettre à Cli. Perrault. Il ne faut pas en vouloir à Boileau , >*il met, en 1700, Poussin et Lebrun sur la môme ligne.
ET NICOLAS POCSSm. %SZ
de ta perfection (1) , et des règles qui doivent y condirire, si od les suit les yeux fermés.
Les règles, dont on proclamait si hautement la vertu , élafeot déjà suivies avec un religieux respect, et Poussin, sans avoir enseigné personne , avait une école , la plus nombreuse peut-être que Ton ait vue au XVII*. siècle. Si le chef de cette école , formée à Rome , est un romain , dont le rôle se borne à remettre en iionneur la maxime de Raphaël ou celle des anciens, il est Impossible que les italiens, qui vivent auprès de sa personne , ne soient pas les premiers à l'entendre et les plus nombreux à le suivre. Voici un fait décisif: on ne compte pas un romain dans la nouvelle école romaine. Félibien dit qu'à son arrivée à Rome en 1667, trois peintres étaient placés par l'opinion publique au premier rang : Lanfranc, Pierre de Corlone « et le fameux M. Poussin », qu'il nomme le dernier « comme le plus Jeune des trois ». « Je pris grand soin, ajoute-t-il, de les connaître, et particulièrement M. Poussin, avec lequel je fis une amitié très-étroite. » Beaucoup d'autres avaient fait ainsi , mais ce n'étaient pas des Italiens. Par un secret accord , les artistes qui étudiaient à Rome , se divisaient en deux parts : les Italiens cherchaient I^nfranc ou le Cortone; l^oussin, sans y prétendre, attirait à lui tous les étrangers.
A l'origine , on le voit faire sa société liabituelle de trois personnes, également dignes d'une telle amitié, qui savaient le mérite de sa peinture et le prix de ses
(1) C>»t le tilre inêinc de Touvraiçi* publié par M. de Cliambra/, aa Mans, en 1663.
UStx LES ANDELYS
discours. Cotaient trois étrangers : Du Qwcsnoy, le sculpteur flamand , Sandrart, de Nuremberg, et Claude Gelée , le Lorrain (1).
A mesure que la réputation de Poussin se répandit au loin, le cortège ordinaire qui accompagnait le grand homme dans ses promenades se renouvela et grossit. Les amis cédèrent la place à des disciples. Ceux-ci n*étaient ni des Allemands, ni des Flamands, ni des Italiens : les seuls qui aient mérité d'être nommés sont des Français. Voici d*abord , avec les Dughety Stella, qui se refit une manière, la plus semblable qu*il put à celle du maître; puis, à côté de M. de Cbantelou, qui commande un premier tableau, celui de la Manne , M. de Charobray, son frère , qui ne perd pas une parole et se prépare à écrire ce qu'il entend. A son retour de France, Poussin ramène avec lui son 0 bon ami M. Lemaire, » et Lebrun ,qui va être le coryphée de l'école. Il fait travailler sous ses yeux , Le Rieux, Nocret, le sculpteur Thibaut, doublement ingrat, puisqu'il trompa son amitié et ses espérances ;
(1) Pourquoi M. fiouchiUé n'osc-t-il pas meUre le nom de Claude parmi les noms de ceux qui subirent direclement Tinnuence de Poussin (p. 355 et suiv. )? On est ré<luit à douter des relations de Poussin n?ec Lesuour. Mais il n*en est pas ainsi de ses relations avec Claude Lorrain , son ami et son voisin à Borne. Voici le passage décisif dcSandrart que je reproduis lextuellemenl : « In seiner ersten Zeit bielte er grosse Kundschafl mit uns Frcmdem , kame auch gar ofl wann er wuste dass Francesco Du Quesnoy Bild* hauer, Claudi Loraines ( sic ) und icli beysammen v^aren , als die wir im Gebrauch hatlen unser Vornehmen einander zu communiciren. Er war sonsten auch von gulem Diseurs... • (Partie II, livre III, cb. 26, p. 3G8 de Vétl de i675 ).
Mignard , déjà trop avancé dans la vie pour se corriger de tous ses défauts; Errard , qui poussa le respect de la règle jusqu'à la superstition. Citons encore , sans vouloir citer tout le inonde , un neveu de Champagne, un neveu de Stella , et deux Normands, Marc RestOQt et Pierre Letellicr de Vernon (i). Car il y eut une petite colonie normande au sein de la colonie française , qui s'était rangée autour de Poussin.
Les Français, qui ne sont pas sortis de France , subissent une influence à laquelle se dérobent les Italiens qui sont à Rome. Il suflit qu'ils aient vu les tableaux de Poussin . ou les gravures de ses tableaux, pour reconnaître en lui leur guide. I.esueur qui n'a pas voulu aller à Rome , suit plus rid(>lement que Lebrun la maxime de l'école dont il est l'honneur; Philippe de Champagne , né en Flandre , ne se défend pas d'y appartenir; Valentin avait été touché, quoique à demi perdu par les dangereux exemples du Caravage; Jouvenet le sera, malgré son admiration pour Rubens.
Le lendemain même de la mort de Poussin , Colbert établissait à Rome , pour ainsi dire en son honneur et 50US ses auspices, l'Académie de France, où le respect de sa mémoire ne devait jamais périr. Il choisit pour la diriger Errard qui , par la solidité du jugement , la sévérité du goût, et son culte pour l'art antique, sinon le talent et le génie , pouvait passer pour le plus digne continuateur de Poussin. Avec Errard, l'école se perpétue à Rome ; avec Lebrun , elle règne «i Versailles et dans tout le royaume; et ce règne> comme celui de
(I) Peintres prvi'iitcutux, T. 1 cl III.
2l8C LES AiNDELYS
fx)uisXIV,csteii môme temps absolu cl populaire , tant la maxime observée par Poussin et par ses disciples convenait au génie de la France.
L'un et l'autre règne ont duré long-temps, malgré les excès qui les compromirent , et qui préparaient les excès de la licence. En 1677, il suffisait de préférer Rubens à Poussin , pour se donner en France le mérite de la singularité. Insinuer que celui-ci n'était pas un peintre accompli, c'était une profanation ; prêter à Rubens précisément les qualités par lesquelles Poussin l'emporte sur lui, et dire qu'il exprime les passions merveilleusement ou qu'il se montre g» and philosophe par ses oppositions de couleurs (1), c'était le songe creux d'un cerveau malade. Quarante acsplus tard, le grand peintre avait passé avec le grand Roi : c'était le temps delà Régence; le sceptre allait tomber des mains de Watteau dans celles de Boucher. Notre histoire ne nous a que trop accoutumés à ces scandaleuses vicis* situdes; et la mémoire de Poussin y semblait exposée plus qu'une autre. Il n'avait pas fait lui-même une place assez grande ù la liberté de l'inspiration, ni assez d'honneur à la forme. Après lui, un zèle in« discret avait trop prétendu imposer de haute main des règles souvent arbitraires , qu'on prétendait couvrir de l'autorité de son nom , lorsque son génie ne les recommandait plus. L'adoration de la forme au préjudice de la pensée , et de chacun des éléments de la forme au détriment des autres , la fantaisie érigée en souveraine à la place de la raison , ont eu leur
(1) Roger de Piles, cité par M. de Chcnnevières. T. III.
ET NICOLAS POISSFN. 687
toor^ et nous avons eu plus d'une fois le spectacle de ces excès. Quand Tivresse est passée , la France ouvre les yeux, s'étonne et rougit de ses profanations. En revenant à Descartes , à Poussin , à Corneille , elle se retrouve et rentre en possession d'elle-niénie. Il faut laisser au passé ce que la maxime suivie par ces grands hommes avait de trop rigoureux et d'exclusif. Mais gardons ce qu'elle avait d'essentiel. Que ce soit la règle de notre génie et la sauve-garde de notre gloire. 11 en' est de Poussin comme de Boileau : l'expérience ne nous apprend que trop vile ce qn'il en coûte de « dire du mal de Nicolas > !
A ce titre, on peut pardonner à la France de n'avoir pas su retenir Poussin ; elle peut se consoler ellemême de n'avoir pas possédé ses cendres. Il n'a pas cessé de lui appartenir par la nature de son génie. Elle Ta revendiqué , de son vivant , par le prix qu'elle attachait à ses ouvrages ; après sa mort , par le fruit qu'elle a tiré de ses exemples. Rome avait ses cendres: sait-elle ce qu'elle en a fait (1)? Les Grecs auraient vu dans ce tombeau vide un symbole; en effet, n'est-ce pas l'image des trente-neuf années que ce grand artiste a passées à Rome, sans que son passage y ait laissé plus de traces?
vu.
Toutes les fois que l'occasion s'en présente. Poussin fait ses réserves contre l'impatience , la versatilité, la
(J) Baoul-Rochcite. Dhcoura sur Nirotas Pousaîu,
488 LES ANDKLYS
forfanlerie françaises. ■ Je vous supplie, (lit-il, de mettre rimpatience frauçoise à part, car si j'avais autant de bâte que ceux qui me pressent , je ne ferois rien de bien. » Ou encore : « Il tombe , à la manière françoise, d'une extrémité dans une autre» sans s'arrêter an milieu. ^ — • C'est une folie de craindre Jes nouveautés et les brouilleries en France, puisqu'on ne peut les y éviter , et que jamais on n'y a été sans cela. » Et ailleurs: t Nous savions... que Gravcliucs était assiégée par notre armée surnommée la dorée: et ^iût «1 Dieu qu'elle fût de fer seulement et qu'elle emportât promptement la place ! >
Est-ce un Romain qui parle ainsi? Non, c*est un Normand. Poussin a si peu changé de nation qu'il est resté de sa province. Les Andclys avaient décidé de la tournure de son caractère plus nettement que de la vocation de son génie.
Nous ne connaissons encore que l'énergie de sa volonté. Elle a triomphé des plus grands obstacles. Quelquefois elle les a brisés. Mais sa principale force venait de sa constance: s'était-ii par aventure laissé amollir , il était prompt à se remettre <• en sa ferme et constante assietlo»; mieux que personne, il savait que 0 avec de la patience, on vient à bout de toutes choses*. 11 était fidèle à ses altachemenis comme â ses desseins: « Je ne suis point homme léger, ni changeant d'affections; quand je les ai mises en un sujet, c'est pour toujours. * S'agissait-il de défendre sa dignité personnelle « ses droits , mais surtout sa 11berté« nous avons vu cet homme sage sortir de luimême, et, dans sa conduite comme dans son lan-
gage, s'emporter, à ce qu'il semblait, aux dernières témérités. Et cependant, cette nature opiniâtre n'est pas tellement entière qu'elle ignore ou qu'elle repousse les ménagements. Elle va plus loin qu'on ne l'aurait attendu d'elle, sans aller plus loin qu'il ne le faut. Elle sait garder une juste mesure, faire, dans ce qu'elle veut, la part de ce qui convient et de ce qui est possible , unir au sens droit le sens pratique , et montrer dans toute sa conduite cet heureux accord de vivacité et de réflexion, de fermeté et de souplesse, qui est un des plus grands secrets de la vie et la vertu normande par excellence.
De toutes ses qualités, celle qu'il estimait le plus luimême, c'était • l'art de bien vivre avec tout le monde >; art difficile, mais où excellent ceux qui ont appris à ne pas trop compter sur les autres, et ne sentent le besoin , ni de se mettre à leur place pour être heureux , ni de les humilier pour se grandir , ni d'obtenir leur admiration, souvent aveugle, pour s'estimer davantage eux-mêmes. Poussin ne se faisait pas facilement illusion sur les hommes; il n'affectait pas non plus de les mépriser , et il en attendait si peu de chose qu'il leur permettait volontiers d'être ce qu'ils étaient
Portaient-ils sur ses tableaux des jugements peu éclairés ou malveillants? Quoiqu'il y fût accoutumé, il le prenait d'abord assez vivement Mais il rentrait vite en lui-même. Tantôt il se retranchait dans le dédain : f II me suffirait de me pouvoir contenter moi-même , sans prétendre à la louange de ceux qui ne furent jamais loués. » Tantôt , par un sentiment plus digne de lui , il allait jusqu'à se féliciter de n'avoir pas été épar-
/i90 LES ANDELYS
gné. « Car, en empêchant que la présomption ne m*aveaglât • cela m'a fait cheminer cauiement en mes ceuvres. • Ceux qui le reprennent ne peuvent pas lui enseigner les moyens de mieux faire; ils seront cause , néanmoins, « qu1i en trouvera les moyens de luimôme ». Et celte pensée le réconcilie môme avec ses détracteurs. Son désir de bien faire est trop vif pour qu'il n'aime pas mieux ôtre repris et critiqué , le plus souvent hors de saison , que d'être abusé sur ses défauts par la flatterie.
Du reste, il ne donnait que cette seule prise à la malig^nité humaine. Lorsqu'il s'était enfermé étroitement dans sa petite maison aHn de n'ôlre pas interrompu dans son travail , il oubliait facilement les bruits du dehors et n'avait plus souci que de ses pensées. Il voyait les importuns avec moins de déplaisir, parce qu'il ne les voyait qu'à ses heures. Voulaient-ils troubler la paix de sa retraite et porter encore une fois atteinte à sa liberté : il ne sentait d'autre besoin que celui de se dégager, ettrouvait une double joie à sortir d'afiaire et à « se débrouiller poliment » , sans se créer d'embarras , sans se donner de tort avec personne.
L'histoire de chacun de ses tableaux, suivie, autant que cela est possible , depuis le moment où il l'a promis jusqu'au moment où il l'a livré, offre, quoique très-simple, un double intérêt. J'y ai déjà suivi le travail de la pensée , cherchant à rendre compte du talent du peintre. J'y reviens encore une fois , pour relever quelques-unes des circonstances où se fait sentir le caractère de l'homme , et montrer jusqu'où il portait , dans le travail surtout, qui était la grande affaire de sa
KT NICOLAS POrSSIN. Û9i
vie» la réflexion , le scrupule des convenances, l'esprit d'ordre et l'esprit de suite.
Parmi les commamies nombreuses et de toute sorte qui venaient le surprendre dans sa retraite , il commençait par faire un choix sévère : il en eût trop coûté à sa conscience de promettre s'il n'espérait pas tenir, et il eût encore moins voulu , pour tenir une promesse légèrement donnée , se hAtcr plus qu'il ne fallait , ni surtout forcer son génie > dont il n'aimait pas qu'on méconnût l'étendue , et dont lui-môme n'oubliait pas les bornes.
11 trouvait peu de plaisir à faire un portrait : peutêtre craignait-il d'engager trop vis-à-vis des grands (car c'étaient les grands qui se faisaient peindre) la liberté de ses instants, au lieu de s'astreindre àTexaclitude d'une ressemblance, au lieu de continuer à poursuivre Tidéal plus noble de sa pensée. Quel que fût le motif de ses répugnances, Poussin n'essayait pas de les combattre, et son portrait^ lorsqu'il se décida, non sans peine, à l'entreprendre » était le premier qu'il fit depuis vingthuit ans.
C'était assez de lui imposer le ctioix du sujet; on était assuré de lui plaire en le laissant régler le nombre , l'ordonnance et les dimensions des figures. Sur ce point , en particulier, Poussin ne variait pas beaucoup. Il savait que les choses, o représentées de grandeur naturelle, saisissent davantage la vue », et il avait étudié trop profondément les formes humaines pour n'être pas en mesure de les représenter de quelque manière qu'on le voulût. Il a peint des figures très-grandes ; il en a peint aussi de très-pelilcs. Mais celles-ci ruinaient ses yeux ;
Z|92 LRS ANDELYS
les autres ne convenaient qu'à des tableaux peints pour des églises, pour des palais, et tes tableaux de Poussin étaient destinés à faire l'honneur d'un salon, d'un cabinet > d'un oratoire. Le sens pratique du peintre loi indiqua la mesure habituelle de ses figures: réduites aux deux cinquièmes de la taille humaine ordinaire , elles étaient encore assez grandes pour que l'œil, sans aucun effort , distinguât à quelque distance tous les mouvements du corps et toutes les nuances de l'expression; elles ne l'étaient pas assez pour qu'il fût impossible de faire tenir sans confusion sur une toile de médiocre étendue , tous les acteurs des plus grands drames, sans compter Tarchitecture et le paysage destinés à servir de fonds de scène. En s'arrêtant h ces dimensions que son exemple a consacrées, Poussin tenait également compte des besoins de son temps, des conditions nouvelles faites à la peinture par une société qui se transformait (1), et des convenances de son talent, qui n'aimait pas à se jouer avec les difficultés matérielles de l'exécution plus qu'il ne le fallait pour produire l'elTet qu'il se proposait de produire sur la pensée. Il avait consulté ses forces en môme temps que le désir des personnes auxquelles il cherchait h plaire. Plus tard, lorsque ses forces diminuèrent avec l'âge, Poussin n'essaya point de se tirompcr lui-même. En vieillissant y il se sentait, ■ au contraire des autres, enfiammé d'un plus grand désir de bien faire, » et cherchait à se surpasser : « On dit que le cygne chante plus doucement lorsqu'il est voisin de sa mort; je
(I) Ce point a été développé lrî*s-jadicieiiseincnt par M. Dclécluze, p. Sel IS de sa Nolke sur Poussin, publiée dans le Plut arque français.
ICT NICOLAS POUSSIN. 493
tâcherai, à son imitation, de faire mieux que jamais. » Malueureusement, les yeux affaiblis, la main qui tremulalt depuis long-temps , ne suivaient plus que de loin rintelligence ; et il répétait en soupirant cette parole de Tbéfflistocle t que l'homme décline et s'en va lorsqu'il est prêt à bien faire. » Alors il fallut insensiblement restreindre l'importance des figures dans ses tableaux ; désespérant de les peindre comme il l'aurait voulu , quelle qu'en fût la dimension , il n'osait plus en faire que l'accessoire de ses compositions « et se bornait au paysage , comme pour se préparer par degrés à cesser de peindre.
Le 20 novembre 1662, il écrivait à M. de Chantelou , à propos de sa Conversion de saint Paul , cette lettrç qui rappelle le Suninia dicende Camena d'Horace : « Monsieur, après vous avoir écrit plusieurs fois depuis le mois de mai passé , sans avoir de vous un mot de réponse, je viens encore vous supplier de me faire savoir de vos nouvelles. Je suis assuré que vous avez reçu le dernier ouvrage que je vous ai fait, lequel est peut-être aussi le dernier que je feraL Je sais bien que vous n'avez pas grand sujet d'en être satisfait ; mais vous devez penser que j'y ai employé, avec tout ce qui me reste de forces, la même volonté que j'ai toujours eue de vous bien servir. Souvenez-vous des témoignages d'amitié que vous m'avez donnés pendant si long-temps et dans tant d'occasions, et veuillez me les continuer jusqu'à ma (in , à laquelle je touche du bout du doigt : je n'en peux plus. » Il reprit courage et fit encore des tableaux; ce fut vraiment, comme il l'avait souhaité, l'adieu du cygne. Mais lorsqu'on regarde de près les
49f/| LES ANDELTS
figures placées daus les Quatre Saisons et parliciriièrement dans le Déluge y il est facile de reconnaître que Poussin n'aurait pu finir sans tomber au-dessous de lui-même, s'il s'était obstiné ù redevenir ce qu'il ne pouvait plus ê(Fe , et si , au lieu de se renfermer dans le seul genre où il pât encore exceller , H avait essayé de refaire les Sacrements. Plus heureux que Corneille, parce qu'il fut plus sage , il ne descendit pas du Cid ^ Pertharite et à Suréna, Son ferme bon sens Savait averti d'aspirer moins haut pour ne pas^ tomber. A ce prix, il put. Jusqu'au bord de la tombe, demeurer digne de luimême.
Toute sa vie, il avait en cette raison de n'exiger rien de trop de sa nature , et de ne faire qu'en leur temps les choses mêmes qu'il était le plus capable de faire. Toujours impatient de finir l'ouvrage qu'il venait d'entreprendre, il n'aimait pas à s'arrêter au milieu de son travail. Et cependant il n'hésitait pas à l'interrompre toutes les fois qu'il ne se sentait plus • en bonne veine « . Il n'y voulait pas employer, même par intervalles, • les forces épuisées d'un esprit languide r. Il se bornait s^ors à ourdir, travaillant • quelque peu », mais ne peignant • qu'à ses heures d'élection ». C'est ainsi qu'il pouvait mettre dans chacun de ses ouvrages tout son talent
Les biographes nous ont appris avec quel soin il réglait sa vie , faisant la part de la promenade et celle du travail , celle des entretiens familiers et celle de la solitude , de manière à maintenir l'heureux équilibre de ses facultés. Ils nous ont fait pénétrer dans so» atelier , et n'ont pas craint d'entrer dans les moindres-
détails, pour nous donner une idée de sa façon de peindre; la propreté et Tordre qui régnaient sur sa palette étaient une des choses qui les avait frappés : « Il peignait , dit Félibien , avec une propreté et d'une manière toute particulière. 11 arrangeait sur sa palette toutes ses teintes si justes , qu'il ne donnait pas un coup de pinceau iuulilement et jamais ne tourmentait ses couleurs. •
II songeait à tout, et s'occupait de son tableau avec la plus vive sollicitude long-temps encore après qu'il y avait donné le dernier coup de pinceau. Il ne s'en remettait qu'à lui-même du soin de l'enfermer dans une bonne caisse, scellée de son • cachet de la confiance ■, et de le faire partir par la voie la plus courte et la plus sire. 11 s'alarmait de tous les accidents du voyage , et la nouvelle que la caisse était arrivée à Paris lui c ravissait le cœur de contentement •. On croirait qu'il la voit ouvrir et préside à tous les soins qu'il en faut prendre encore, tant il multiplie les recommandations sur la toilette que Ton va faire à sa peinture : « Il faudra premièrement la laver d'eau claire avec une éponge..., puis l'essuyer avec un linge blanc sans poils, et la laisser sécher, enfin la vernir d'un vernis léger; • puis, lui donner un cadre qui aide à la mieux voir ; le point est essentiel, et Poussin y insiste à plusieurs reprises: tt Vous savez les caresses qu'il lui faudra faire avant de le laisser voir à personne... Je vous supplie , avant qu'on le voie , de le faire orner d'une bordure d'or mat, d'un travail délicat. • Aussi long-temps que le tableau n'est pas à sa place et n'a pas produit l'impression qu'il doit produire. Poussin- n'estime pas qu'il
Ii96 LES ANDKLT8
ait dégagé enlièrement sa promesse, et son esprit n^esf pas en repos.
Il ne lui restait plus qu'à recevoir le prix de son travail. Sa délicatesse à ce sujet était célèbre. Il n'y avait rien à débattre ; c'était lui-même qui, d'après le» dimensions du tableau et le temps qu'il avait mis à le faire , écrivait un prix sur le revers de la toile (1). Jamais il ne demandait ni autant que demandaient les autres y ni autant qu'on aurait trouvé juste de lui donner. Chacun des sept tableaux de la seconde série des Sacrements lui fut payé deux cent cinquante écus: encore prenait-il soin de s*en remettre à la volonté de M. de Cbantelou ; et cependant, tel de ces tableaux contenait vingt ou vingt-quatre figures, et Poussin n'en avait pu livrer deux dans la même année. Il avait commencé le premier le 16 avril 1666, en priant Dieu qu'il lui donnât la vie assez longue pour les finir tous» Il expédiait le dernier le 23 mars 1668. c SI la caisse arrive à bon port, )e pourrai dire avoir mis fin à l'œuvre de vos Sept Sacrements, s Cette grande enivre, à laquelle il avait consacré le meilleur de son temps et de ses forces pendant quatre ans, ne lui avait pas valu deux mille écns. Il ne l'en avait pas moins prise à cœur tellement que, pour mieux satisfaire à M. de Chantelou, à son art et à lui-même , il refusait des commandes auxquelles c cent bras n'auraient pas suffi » , et pour des gens qui lui offraient de « puiser dans leur bourse » et de couvrir d'or ses tableaux.
Est-ce à dire qu'il négligeât ses intérêts, lui qui ne
(1) Non Irallô mai il premio de*suol qiiadri, ma quando li bave\a Torniti, raniiota^a dictfo la Ida (Bellori;.
ET KICOLAS POUSSIN. 697
négligeait nen, et méprisai l'argent, comme on Fa trèssouvent écrit ? En parlant ainsi , on vent faire , on oe fait pas Téloge de Poussin ; car le mépris de l'argent n'est pas une vertu. L'iiistoire des arts et des lettres ne nous a que trop souvent appris à quelles misères , à quels scandales peuvent entraîner celte imprévoyance et ce désordre dont on a voulu faire le privilège et Tun des signes du génie. Poussin savait tout au Juste ce que vaut Fargent : l'argent • ne doit servir qu'à nous contenter... C'est folie, dira-t-il encore, de s'incommoder pour des biens dont on a si peu de temps à jouir * . Mais ce qui fait la tyrannie de Fargent, c'est que la liberté et l'honneur même , c'est que la sécurité de F esprit n'en dépendent pas moins que toutes les vaines jouissances de la vie. Poussin mettait son bonneur à n'être ni cupide , ni prodigue. Il n'aurait jamais voulu prétendre à une récompense que Fon eût pu trouver disproportionnée avec le travail ; il aimait à penser que , de part et d'autre , on était loyalement payé, qu'il ne redevait pas une obole, qu'il n'y aurait jamais • rien à redire à ses aifaires i. Mais il aimait aussi qu'on fût exact envers lui, que le Roi même lui payât ce qu'il lui devait. Nous n'avons pas de pire ennemi que le besoin. £n s' affranchissant du besoin , on assure son indépendance vis-à-vis des hommes. Poussin tenait à s'enrichir assez pour n'avoir plus de maître.
Jamais on n'a pu le taxer d'avarice, ni même de parcimonie. Il ne fermait pas la main à Faumûne, et ne refusait pas d'avancer, par exemple « à un pauvre artiste, l'argent nécessaire pour se faire soigner pen-
698 UCS ANDELYS
dant uoe maladie ou pour retourner en France. Une façon de vivre trop étroite lui aurait fait lionte. Dans son train de maison , dans son costume , il tenait à observer les bienséances et gardait sa dignité naturelle. Mais tous ses désirs étaient réglés avec une telle modération, et il mettait, sans aucune étude, tant d'ordre jusque dans les moindres choses , quil lui suOisait de gagner peu pour faire, à côté des dépenses de cliaque année, une large part à l'avenir. Il ne lui en coûtait nullement pour agir ainsi. Le désir de placer dans sa petite salle un buste antique, pour • jouir souvent du plaisir de le voir v, était le seul désir ruineux auquel il aurait pu se laisser entraîner. Du reste, il avait horreur du faste , et loin d'envier le luxe des riches , il les plaignait d'avoir tant de serviteurs, lui qui n'en a jamais eu un seul.
Quarante années se passèrent, et il se trouva que, sans avoir jamais gagné beaucoup , sans avoir pourtant mené une vie qui sentit trop « le pauvre homme » , celui que nous avons connu d'abord si misérable n'était pas seulement à l'abri du besoin, il possédait une fortune suffisante pour assurer la sécurité de sa vieillesse, faire vivre doucement sa femme après lui, et même pour exciter la convoitise d'un héritier. Dès qu'il eut perdu sa pauvre femme, il s'inquiéta de l'avenir, et sentit le besoin de pourvoir, jusqu'au-delà du tombeau, au règlement de toutes ses affaires. « Me voyant dans un pareil état, lequel ne peut long-temps durer, j'ai voulu, disait il , me disposer au départ., et fait un peu de testament. » Ce peu de testament était daté du 25 novembre 166'i, cinq semaines après la mort de sa
ET KfCOLAS POtJSSlN. /iôCT
femme. Il craignit de n'en avoir pas fait assez ; ennemf des procès pour son propre compte , il savait avec quelle facilité ils naissent aux Andelys et luôme à Rome; et par on redoublement de prévoyance , « accid doppo la sua morte,,, non liabbia da nascere lite alcuna^ » il recommença , deux mois avant de mourir lui-môme , le 21 septembre 1665. Il était alors sain d'esprit, mais malade de corps, et au lit • giacendo in letto • : Theure du départ approchait.
En ce temps-là, on n'écrivait pas ses dernières volontés sans se placer sons Tœil de Dieu, et penser à l'âme avant de s'occuper de la dépouille mortelle qui allait retourner à la terre , et des biens périssables qui allaient passer dans d'autres mains. Poussin commence par recommander son âme à Dieu et supplier, de tout son cœur et avec la plus profonde humilité , la Vierge Marie, les glorieux apôtres saint Pierre et saint Paul, son ange gardien et toute la Cour céleste, d'intercéder pour son salut éternel auprès du Dieu de miséricorde. Si ce n'est là qu'une formule consacrée par l'usage, elle fait honneur à un siècle ; mais ce n'étaient point des paroles indifférentes dans la bouche de celui qui avait fait de la dignité de l'âme et de la prééminence de la pensée la loi suprême de son art.
Il songeait ensuite à son corps , qui devait être porté à sa paroisse, vêtu d'un de ses habits ordinaires^ et sans aucune pompe ■ senza pompa veruna ». Il fixait, non sans prévoir toutes les éventualités , le jour où l'on chanterait une messe pour le repos de son âme, le nombre des torches et des cierges qui seraient allumés autour du poêle et sur l'autel , la somme d'argent qui
500 LES ANOrXYS
serait donnée à la paroisse : tutto quello che di raggione se gli dopera^ e non altro ; faire et donner ce que l'on doit, ni plus ni moins^ c'était sa règle.
Il entrait enfin dans le détail de ses dispositions par* ticulièresy fixant dans le même esprit le droit de chacun « sans oublier la famille d'adoption au milieu de laquelle il avait vécu et qui l'entourait à ses derniers instants. Son cœur leur eût peut-être tout donné. Mais il ne le pouvait qu'en dépouillant ses propres parents, des inconnus^ sans doute, mais qui n'en étaient pas moins, selon la nature et aux termes de la loi, ses héritiers légitimes. Il léguait donc à ses • pauvres parents qui habitaient aux Andelys » , des valeurs de toute sorte, que l'acte notarié énumère et qui s'élevaient, comme il l'a marqué luimême^ à plus de dix mille écus de monnaie romaine, c Ce sont gens grossiers et ignorants , disait*il à M. de Chantelou , qui , ayant , après ma mort , à recevoir cette somme, auront grand besoin des secours et de l'aide d'une personne honnête et charitable. Dans cette nécessité, je vous viens supplier de leur prêter la main , de les conseiller et de les prendre sous votre protection, afin qu'ils ne soient pas trompes ou volés. Ils vous en viendront humblement requérir, et je m'assure , d'après l'expérience que j'ai de votre bonté , que vous ferez volontiers pour eux ce que vous avez fait pour votre pauvre Poussin pendant l'espace de vingt-cinq ans. »
Jean Letellier faillit gâter ses affaires par un empressement indiscret II accourut à Rome. Poussin se plaint très*vivement de V impertinence de ce maUiettreuJB étourdi de neveu. « Ce rustique personnage, ignorant et sans cervelle, est venu troubler le repos où je vivais,
de sorte que je n'a! pn vous remercier plus tôt , me trouvant quasi hors de moi 9 par le déplaisir qu'il m'a causé. • Cet écervelé^ qui ne savait pas se taire 9 on le voit bien , et qui parlait , Dieu sait comment , de tout ce que l'illustre vieillard avait tant aimé , fut heureux d'avoir affaire à un homme qui ne se départait jamais d'une parole donnée. Tout en l'accusant ainsi , Poussin le recommande encore ; et le second testament 9 fait après cette malencontreuse visite y ne parait avoir eu pour objet que de mieux assurer les dispositions du premier.
Poussin ne faisait, en celle occasion, que ce qui lui paraissait juste. Au fait , il nous parait juste à nousméme que celle fortune lentement acquise et ménagée avec une prévoyance toute normande , soit retournée aux Andclys, suivant l'esprit et la lettre de la Coutume de Normandie.
viu.
Au terme d'une discussion dans laquelle j'ai si sou* vent invoqué le témoignage de Poussin , je ne puis mieux faire que de lui laisser encore la parole. C'est à lui qu*il appartenait de conclure , et il a conclu en effet, dans la cause que nous plaidons. Remontons de quinze ans, et des premières lignes de son testament h la signature de son portrait Je parle du plus connu , celui que possède le musée du Louvre.
On doit croire que ce beau portrait joint à toutes les qualités de l'cxéculion et du style le mérite de la ressemblance. Car Poussin en avait fait deux autres et
502 LES AîNDELYS
cdai-ci avait été choisi comme le plus ressemblant des trois : on en avait été « fort content autour de lui ».
Il n'avait pas seulement réussi à reproduire exactement les traits de son visage, tels que les contemporains nous les ont décrits : les yeux bien fendus et limpides, le nez grand et bien fait, le front spacieux, les cheveux noirs et un peu crépus , le teint olivâtre. Poussin , fidèle à son précepte y s'était surtout attaché à la justesse de l'expression ; et il semble , en effet , que cette physionomie résolue et sereine résume tout ce que nous avons essayé de dire de son caractère et de la nature de son génie. Dans cette peinture si sobre et si ferme, il a laissé à la postérité la mesure de son talent et un souvenir vivant de sa personne.
Les grands artistes du siècle de Léon X avaient été sollicités comme lui de se peindre eux-mêmes , et chacun sait quelle précieuse galerie de portraits de peintres les Médicis qui régnaient à Florence ont réunie, depuis la tête blanchie et vénérable de Léonard de Vinci jusqu'au masque tourmenté d'Ânnibal Carrache , relevé par un regard si perçant.
Mais le portrait de Poussin ne fut pas réclamé par un prince italien ; le musée de Florence n'était pas sa place ; il a été fait trois fois pour trois Français. Le meilleur appartenait de droit à M. de Chantclou , qui avait fait pour l'obtenir les instances les plus aficctueuses ; et , après M. de Chantelou , il ne pouvait appartenir qu'à la France. Poussin lui-même en avait le sentiment: ■ Je prétends, disaft-il à celui anquel il devait le plus, que ce portrait doit être une preuve du profond attachement que je vous ai voué . d'autant
Kl NICOLAS POLSSIN. 503
que pour aucune personne vivante , je ne ferais ce que j'ai fait pour vous en cette occasion. • Et , faisant luimême allusion à la célèbre galerie de Florence, il ajoute : « La place que vous voulez donner h mon portrait dans votre maison ajoute encore beaucoup h mes obligations... j'en serai aussi glorieux que s*il était chez les ducs de Toscane , avec ceux de Léonard de Vinci , de Michel-Ange et de Raphaifl. »
Au bas de ce portrait , Poussin, qui ne signait pas ses ouvrages, a écrit une douzaine de mots (1). Gomme il ne faii-ait rien sans réfléchir , ni sans tenir compte des convenances les plus rigoureuses, tous ces mots sont à leur place, et chacun d'eux a un sens précis. N'allons pas plus loin : i'arrôt que nous attendions était rendu depuis deux siècles. Nicolas Poussin avait , au moment où il signa son portrait , cinquante-six ans ; c'était eu l'an de grâce 1650. £n cette année même, Descartes^ plus jeune de quelques mois, mourait , avant le temps, victime des rigueurs d'un ciel qui n*était pas le ciel de sa patrie ; l'auteur du Cid se préparait à montrer dans Nicomède , que son génie , naguère si fécond , n'était pas encore épuisé ; Molière improvisait ses premières comédies; Bossuet prêchait à Metz ses premiers sermons; Boileau, Racine et Louis XIY touchaient à l'adolescence ; Fénelon allait naître. Ainsi la maturité du talent de l'oussin coïncidait exactement avec le milieu de ce XVIP. siècle , dont il devait être l'un des représentants les plus illustres et les plus fidèles. Le souvenir du jubilé joint à la date , confirme et achève de marquer
(1) Efligies Nicolai Poussin! , Aiulelycnsis Pictoris. Aniio arlalis 56. Romap, anno Jul)ileil650.
Poussin des signes d*une époqae dont il partageait les solides croyances religieuses aussi bien que les saines idées sur la perfection dans tous les arts.
Le nom de la ville natale suit immédiatement le nom glorieux de l'artiste. Il était né aux Andeiys, dans le Vexin, sur les confins de l'Ile-de-France et de la Normandie y au cœur du pays comme au milieu du siècle 9 huit lieues plus haut sur la Seine et douze ans plus tôt dans les fastes de la pensée , que le grand Corneille.
Il est vrai que le portrait est fait à Rome. Poussin peignait à Rome tandis que Descartes mourait en Suède. Il devait mourir fi son tour hors de France, Gdèle à un séjour qu'il avait librement choisi, non moins qu'à son admiration pour l'antique et pour Raphaël, un peu plus romain que Corneille , un peu moins grec que FéneloUy mais français comme eux et comme Descartes, bon français, bon normand, et l'homme du monde, k le bien prendre, qui fut le plus de son temps et de son pays.