‹ Mémoires. 2Chapitre 32 sur 99 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Nous avons mis, si je ne me trompe, les Andelys hors de cause. Paris et Rome avaient assurément plus d'une raison pour élever des statues à Poussin ; on voit sans surprise l'image du peintre des Andelys au Louvre, à l'Institut de France , dans l'église où il fut enseveli , et même sous les voûtes antiques du Panthéon d' Agrippa.

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Mais CD quel lieu, je le demaDde, poilvail-eHe être plus convenablement placée qu'aux Andelys?

A la vérllé. Poussin a vécu tout un demi-siècle après avoir fui volontairement sa ville natale : y est-il revenu ? l'a-t-il seulement regrettée? en trouve-t-on le souvenir dans les sujets, dans la composition , dans le style de ses tableaux ?

L'oubli a payé l'oubli : où voit-on que la ville natale se soit inquiétée du fugitif? Elle n'a rien fait pour venir en aide à sa misère aux jours les plus pénibles de sa jeunesse, ni, plus tard, pour montrer qu'elle eût souci de sa renommée ou de sa personne ; vivant » elle ne Ta pas rappelé; mort, elle n'a pas songé à réclamer ses cendres. Un siècle et demi après le départ de Poussin, les dernières pierres de la maison de son père avaient été dispersées ; à peine aurait-on trouvé dans le pays quelques gravures de ses chefs-d'œuvre.

Avocat tour à tour des deux parties, je n'ai pas dissimulé ces griefs, je ne les ai pas affaiblis; il seraient très-sérieux, je l'avoue, si l'on parvenait à démontrer qu'il était facile à Poussin et aux Andelys de faire ce qu'ils n'ont point fait Mais s'imagine- 1- on comment un peintre tel que Poussin aurait pu vivre et mourir aux Andelys , ù Villers ? La collégiale qui s'enricbissait en 1612 de deux tableaux d'un artiste errant et misérable, aurait-elle osé réclamer pour elle en 16/t8, les Sacrements destinés à M. de Chantelou , disputer, en 1661 , au Koi très-chrétien son premier peintre ordinaire ? Il e5t trop sensible qu'à partir de l'âge viril. Poussin n'appartenait plus à son pays nataL et que son pays natal ne pouvait plus rien pour lui.

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11 reste à la ville des Andelys Tlionneur d'avoir travaillé peodant des siècles à préparer sa venue. Poussin tenait d'elle le goût pour la peinture qui fut de si bonne heure la passion de son eofance; à dix-huit ans ^ il lui dut encore les leçons de Varin , son premier et son seul maître ; à vingt ans , lorsqu'il la quitta, sa vocation était décidée d'une manière irrévocable , et déjà il promettait d'être tout ce qu'il Tut par la suite.

Elle l'avait donc aidé, dans la mesure de ses forces , à remplir sa destinée , et Poussin lui-même n'a Jamais estimé qu'elle eût fait trop peu pour lui, puisque, éloigné d'elle sans retour, et libre depuis long-temps de ne suivre que le mouvement de son cœur , il a solennellement réclamé sa patrie trois fois : à Paris, en i6&i , lorsqu'il sollicitait du Roi une lettre de grAce pour les habitants de Villers; fi Rome, en 1665, lorsqu'il léguait la meilleure partie de sa fortune à ses pauvres parents des Andelys ; eu 1650 , devant la postérité, lorsqu'il unissait fi jamais le nom des Andelys à son propre nom dans la signature de son portrait

Il serait injuste de discuter plus long-temps un droit qu'un si puissant témoignage a confirmé. Laissons donc les Andelys en jouir et en tirer gloire paisiblement. Mais que l'exemple de la querelle séculaire qu'on leur a faite ne soit pas perdu, et qu'il nous invite i\ réfléchir sur la question de principe qui étàit le véritable fond de ce débat Lorsque les provinces , les villes, les moindres bourgades s'empressent à l'envi d'honorer la mémoire des hommes illustres qu'elles

ont vus natlrc, elles sinspirent du double sentiment de leur devoir et de leur droit. Quelle est donc la nature du devoir qu'elles se croient tenues de remplir? Sur quel fondement repose le droit qu'elles aiment à s'arroger? est-ce un droit absolu? suffit-il, pour le soustraire à la controverse, de produire sur parchemin un acte de naissance authentique ?

Imaginez que Ton puisse rendre aux Andelys le précieux feuillet enlevé aux registres de l'état civil , qui fixait d'une manière précise et certaine la date et le lieu de la naissance de Nicolas Poussin ; mais qu'en revanche l'église collégiale soit dépouillée de ses peintures y sans que Ton puisse même savoir qu'elle a possédé autrefoib les verrières de la chapelle de Ste.- Clotilde et le Martyre de saint Vincent. Poussez la supposition jusqu'au bout , et faites des Andelys , comme de Rouen, leur proche voisine, la capitale d'une province , une des villes les plus populeuses et les plus florissantes du royaume.

Un enfant , qui sera compté un jour au nombre des plus grands artistes , vient au monde dans l'enceinte de ses murailles ; c'est le caprice du hasard qui en décide. Il grandit sans qu'on y prenne garde. L'adolescence surprend en lui des goûts que l'on n'avait pas autour de lui , qu'on remarque d peine, auxquels on le blâme ou le plaint de se livrer. Si le jeune homme prétend suivre avec honneur une vocation dont Dieu seul a le secret, la nécessité veut qu'il s'éloigne et cherche ailleurs les exemples qu'on ne lui a pas donnés , les encouragements qu'on lui refuse. Abandonné à lui-même, qu'il subisse donc

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Kl loi comiTiUDe ei aiTronlc les piTilleuses épreuves qui marquent rentrée de la carrière, môme pour les heureux. I^ ville natale n'aura pas eu la peine d^oublier son nom ; elle demeure étrangère à ses angoisses, h ses espérances, à la joie de ses premiers succès. IndiflTérentc , elle souflTre que des étrangers marchandent ses meilleurs ouvrages , long-temps oiïerts h vil prix . sans que personne lui ait sagement donné le conseil de les acquérir. La nouvelle d'une mort, peut-être prématurée, ne l'avertit pas encore ; elle laisse à des amitiés d'un Jour le soin de conduire les funérailles , et prèle une oreille distraite au bruit qui commence à se faire sur la tombe à peine fermée. C'est la voix retentissante tlu monde qui lui dira plus tard si elle peut, sans se compromettre, revendiquer une gloire consacrée enfln par les années. Alors , secouant sa torpeur , elle la revendiquera peut-être : ne lui suffit-il pas de se nommer? et rhéritagc laissé par le fils n'apparlient-il pas à la mère ? Parole imprudente. Ce fils qu'elle réclame, la postérité saura que la tendresse d'une mère lui a manqué. I..es titres qu'elle invoque rappellent des torts qu'il n*est plus temps de réparer. Son nom , qu*il eût fallu taire et qu'elle a proclamé elle-même , c'est le nom d'une marâtre qui s'accuse.

Heureux celui qui, dès les premiers jours de la vie, a pu s'attacher, sans le savoir, h une tradition obscure encore , mais déjà ancienne ; qui trouve autour de lui , dans la maison de son père , dans l'église la plus voisine, dans les édifices qu'il voit chaque jour depuis qu'il a commencé ù se connaître , des souvenirs qui enflamment son imagination , des exemples qui lui

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fraieut la voie où il se scnl né pour marcher , toutes les sources vives où Tinspiralion se puise et où le courage se retrempe ! Le séjour de la ville natale suffit aux progrès de son esprit comme aux satisfactions les plus intimes de son cœur. Il ne poursuivra pas au loin Tidéal confus de sa pensée , content de peindre ce qu'il voit , ce qu'il a rêvé , ce qu'avaient rêvé avant lui , sans réussir à l'exprimer comme il le fera, des maîtres que le monde ne connaît pas, mais qu'il rougirait de désavouer. S'il s'éloigne, entraîne par les circonstances ou par Timpérieuse curiosité y le besoin de revenir le suit et le tourmente durant l'absence. La ville où il aimait à vivre aura la plus belle part de ses œuvres, elle aura ses cendres, il lui confie le soin d'un nom , devenu pour elle l'objet d'un légitime orgueil

Ah ! cette fois, les droits de la mère ne seront pas contestés : qui songerait h la traîner devant un juge ? Et quels titres veut-on qu'elle produise pour reconnaître que c'était «^ elle de recueillir et d'honorer la mémoire de ce fils de ses entrailles que sa jalouse sollicitude a suivi depuis le berceau jusqu'à la tombe ? Dans la ville où il est né , entre la maison où il vécut et la demeure dernière où il repose, la place de la statue qu'on lui élève était marquée d'avance. A cette place 9 elle ne sera pas seulement un juste hommage rendu au passé ; elle est une exhortation et une espérance pour l'avenir. Les honneurs accordés au génie dans les lieux mêmes où il est si facile d'en retrouver la trace vivante , excitent dans les jeunes cœurs une émulation plus généreuse ; ils donnent aux exemples

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qa*il a laissés la vertu des exemples domestiques ; el c*esl ainsi que les écoles se fondent, s'il plait «'i Dieu.

Faisons donc nos eflTorts pour resserrer les liens qui attachent les grands artistes au pays natal. L'expérience nous a montré jusqu'à quel point Tiionneur du pays natal en peut dépendre. L'honneur des artistes eux-mêmes y est intéressé certainement plus qu'on ne pense. Sous un autre ciel et parmi les étrangers, l'exil , fût-il volontaire , a ses tristesses ; il a ses périls, soit qu'un regret mal avoué de la patrie absente ne cesse pas de consumer lentement le cœur, soit qu'on ait trop réussi à l'oublier.

Poussin lui-même nous en a fourni le témoignage. Sa vie et ses œuvres ont assez justifié la résolution qu'il avait prise de quitter sa province et le royaume. Tandis que d'autres perdaient à Rome l'indépendance de leur pensée , celle de Poussin ne pouvait prendre que là son libre essor ; et il est heureux , sans aucun, doute , que l'on n'ait pas pu retenir en France celui qui devait , sous l'influence plus directe des anciens et de RaphalU , peindre des œuvres si supérieures , nonseulement à toutes celles qu1l voyait faire 5 mais à toutes celles qu'il faisait lui-môme, lorsqu'il n'était pas encore ou lorsqu'il avait cessé d'être près du soleil. L'auteur des Sacrements a donc gagné plus que n'a jamais fait personne à suivre cet irrésistible désir qui l'entraînait au-delà des Alpes. Comme il y a pris pleinement possession de son originalité ! Comme son imagination s'y est agrandie , en même temps qu'elle apprenait à se régler I Quelle pureté et quelle no-

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blesse un commerce de tous les jours avec les monuments de Fart classique avait données à son style I Peut-on bien dire en vérité qu'il ait manqué quelque chose aux plus parfaits de ses ouvrages ? Et cependant, ne sent-on pas , je ne dirai pas lorsqu'on admire isolément chacune de ses œuvres , mais lorsque la pensée les réunit pour les considérer dans leur ensemble , ne croit-on pas sentir qu'il s'était détaché trop complètement, trop facilement aussi peut-être, des souvenirs «le sa première jeunesse ?

Il me sera permis de dire que j'ai pour les ccuvres de Poussin une admiration sincère et profonde ; plus je les ai vues, et plus j'ai de plaisir à y revenir, à m'y arrêter ; c'est lorsqu'on en a bien pénétré le sens et que Ton en connaît tous les détails , qu'elles font insensiblement le plaisir des yeux et les délices de la raison. Le cceur même a une part dans ces joies pures et sereines de la contemplation , mais sans être vivement touclié. Pourquoi n'a-t-il jamais connu , devant le Ravissement de saint Paul ou le Dioyèiw, ces émotions pénétrantes dont nous ne saurions nous défendre aussitôt que notre regard s'arrête sur les moines de Lesueur, sur une vague ou sur un buisson de Ruys- <]ael?

La réflexion uous avertit sans peine de tout ce qui fait la supériorité de Poussin. Il l'emporte par la justesse et la solidité de ses maximes comme par la vigueur et l'élévation de son génie* Mais Lesueur, malgi*é tout le parti qu'il savait tirer des beaux dessins et des belles peintures qui venaient de llome, n'avait pas voulu quitter Paris : celui qui aimait tant à s'enfermer

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dans la pieuse retraite des Cliartreux, aurail pu borner son ambition h continuer dans la collégiale des Andelys l'cravre des maîtres verriers du XVP. siècle. Rnysdael, »f épris des simples horizons de sa Hollande, n'aurait pas senti le besoin de chercher, loin du Garoboa et de la Seine , la poésie de ses paysages. A défaut de meilleures raisons , ce fidèle attachement de Tun et de l'autre pour leur berceau, marque certaine d'un coeur ingénu , eût suffi pour nous expliquer comment ils eu^ rent au même degré , avec des talents si divers , une qualité qui fiiit le charme de leurs ouvrages , la seule dont on puisse quelquefois regretter Tabsence dans les tableaux que le peintre des Andelys peignait à Rome, je veux dire la naïveté.

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