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RECHERCHES HISTORIQUES

SUR LES ÉVÉNEMENTS QUI ONT PHidùi ET PRÉPARi

DE LMNDÉPENDANCE AHÉRIGAINB;

Par m. FÉVRIKR,

MoBbre (fmlafre.

Le plus grand événeroenl du XVHI*. siècle a été , si Ton excepte la Révolution française, 1* Insurrection des colons de l'Amérique du Nord contre l'Angleterre, leur métropole, et la fondation de la République des États-Unis. L'avènement de ce peuple nouveau , qui , du premier élan , a pris fièrement sa place entre les nations qui portent le sceptre et qui se partagent l'empire du monde, n'a pas seulement, si on l'envisage en lui-môme , une grande importance absolue » il a , surtout pour nous Français, une importance relative considérable. Il a été l'événement précurseur de la Révolution française. A ce titre, il mérite d'être étudié dans tous ses détails, dans toutes ses origines ; il sollicite l'investigation des penseurs, il appelle surtout cette seconde vue de l'histoire , qui étudie le côté moral des faits, le travail de l'esprit humain, et cherche quel progrès chaque événement a fait faire à l'éternelle

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recherche de l'idéal politique. Quant à l'histoire générale, elle croit avoir assez à faire, que de racooter avec complaisance les décisions des gouvernements , la marche des armées , le mouvement des escadres , les grands conflits de nation à nation qui s'appellent des batailles rangées , l'insolence des vainqueurs , les territoires arrachés aux mains défaillantes des vaincus. Tout cela, sans doute, est grand et beau. Mais lorsqu'un fait d'une gravité supérieure doit bientôt se produire dans l'histoire du monde , connaître le travail des esprits qui l'a précédé, les aspirations populaires qu'il a suscitées, la prévoyance secrète des hommes d'État qui devinent l'avenir , les combats diplomatiques, les préparatifs faits en silence , le recueillement solennel des peuples attendant chaque jour la première voix du canon : tout cela aussi a bien sa valeur historique et son intérêt C'est ce travail de seconde vue que, dans la mesure de nos forces, et sous une forme rapide, nous allons essayer, Messieurs, de vous pré. senter , quant aux événements qui ont précédé et préparé la guerre de l'Indépendance américaine.

Pour bien comprendre les causes de l'ardeur extraordinaire avec laquelle la France Intervint dans cette guerre , il faut jeter un rapide coup-d'œil sur la situation politique de notre pays à Tépoque où les premiers conflits éclatèrent entre les colonies anglaises et la mère-patrie. Quelques années à peine s'étaient écoulées depuis le traité de Paris, qui avait mis fm à la guerre de Sept- Ans. Rappeler la guerre de Sept- Ans , c'est évoquer le souvenir de la période la plus désastreuse et la plus affligeante de notre histoire nationale.

DR l/lND^PKNI)ANCE AMÉiUCAINË. 23

Jamais, dans aucun temps, la fortune de la France n'était tombée si bas. Faut-il, dans un résumé de quelques lignes, énumérer tous nos malheurs : nos armées de terre battues à Greveid et à Rosbach ; Tempire français fondé dans Tlndoustan par l'héroïque Dupleix, anéanti, perdu sans retour; nos côtes saccagées et insultées; Clierbourg pris et dévasté par une division anglaise ; l'importante forteresse de Belle-Isle-en-Mer emportée d'assaut et conservée par nos ennemis jusqu'à la un de la guerre; deux grandes batailles navales perdues. Tune à l'embouchure de la Vilaine, l'autre en face de Lagos , sur les côtes d'Espagne ; notre marine militaire complètement détruite; notre commerce anéanti, le Sénégal, les Antilles occupés par les Anglais; le Canada, abandonné sans secours, conquis par une armée anglaise malgré la résistance héroïque des colons, et lâchement cédé à l'Angleterre sans qu'aucun effort sérieux de délivrance eût été tenté ? La liste est-elle assez longue ? Mais si longue qu'elle soit, elle n'est pas complète. Ce qu'on avait perdu , ce n'était pas seulement des batailles et des territoires ; on avait perdu ce qui restait au vaincu de Pavie , ce qui le consolait de sa défaite , l'honneur français , tradition sacrée de quatorze siècles. Ce n'est pas, sans doute, qu'à des époques antérieures, l'histoire de notre pays ne nous présente le tableau de malheurs plus grands encore. Mais toujours, dans les siècles précédents, après un grand désastre, un effort suprême avait été tenté , une période de relèvement avait succédé aux défaites. Après Crécy et Poitiers , était venu Duguesclin; après Azincourt, Jeanne d'Arc;

après Malplaquet et Ramillies, Villars et les glorieoses revanches de Denain. Far une cruelle exception , pendant cette guerre néfaste de Sept-Ans, les désastres avaient été sans grandeur, les défaillances sans relèvement, les jours de défaite sans lendemain. Esprit de conduite, persévérance, élan dans le succès, fermeté dans les mauvais jours, tout avait manqué à la fois. — On semblait avoir pris son parti d'être battu , partout et toujours , sur terre et sur mer. Les nations européennes, nos voisines, avaient cru reconnaître dans cet abaissement continu, dans celte désertion de toute vertu virile, les signes qui annoncent la sénilité des nations. On discutait journellement, dans les brochures écrites à Londres, à La Haye, les conséquences politiques de la décadence de la France. Notre patrie humiliée, réduite à douter de tout, du présent, de l'avenir et même de sa gloire passée , se cherchait elle-même dans cette triste histoire et ne se retrouvait plus.

Les étrangers se trompaient sur notre compte. Ils confondaient le gouvernement avec la nation ; la décadence n*était pas partout , et la France devait avoir de terribles réveils. Mais pour le spectateur placé à distance, riilusion était possible. Dans les hautes régions gouvernementales, tout souci d'Iionncur national avait disparu. Comment en eût-il été autrement? Un sentiment beaucoup moins noble, beaucoup plus vulgaire, le souci du lendemain , n'existait même pas. On vivait au jour le jour , sans s'inquiéter de ce que ferait la France au réveil de cette léthargie, et des dangers que le retour de l'esprit public pourrait amener pour le

règoe suivant. I/important était de ?ivre et de faire que i'orgie royale s'aclievât eu paix. Le traité de Paris avait dépouillé la France ^ Tavait réduite à la coDditioQ de puissance de second ordre. Qu'importait cela ? C'était toujours la paix , c'était la tranquillité du dernier festin. « La situation actuelle durera bien ■ autant que moi , disait l'insouciant monarque entre « les mains duquel étaient tombées les destinées de « notre malheureuse patrie; et après moi, mon « successeur s'arrangera comme il pourra. » Le mot est caractéristique , ii a un cachet très-marqué de Bas- Empire. Citons, pour le compléter» une autre phrase tombée de la même bouche royale et qui n'est pas moins significative. Un courtisan maladroit se plaignait, un jour, devant Louis XV, de ce que 9 depuis la paix de Paris , la France n'avait plus de marine. « Vous êtes bien difficile 9 Monsieur , « avait répondu le Roi: comptez-vous pour rien les « marines de Vcrnet? « Avons-nous besoin d'ajouter que la plaisanterie fut très-goûtée , fort applaudie, et qu'elle fît son chemin parmi les familiers de l'CEilde-Bœuf? Que répondre, en effet, à cette royale pasquinadc ? Nous avons les marines de Vernet : donc la France est sauvée , et les Anglais n'ont qu'à bien se tenir.

Ainsi , dans les hautes régions , on se résignait , disons plutôt on affectait de se résigner à l'abaissement de la France. Ce sentiment honteux trouvait malheureusement , il faut le dire , dans les tendances de la littérature contemporaine une fâcheuse conrplicité. Voltaire , le premier , avait donné un dange-

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reux exemple en sacrifiant , dans un poème infâme , la gloire de Jeanne d'Arc, la plus pure et la plus sainte de toutes nos gloires nationales. Après lui, rhistorien Mably avait traité de fable le récit du dévouement d'Eustacbe de Saint-Pierre et des six bourgeois de Calais. Les maîtres avaient parlé , Fimpulsion était donnée à la foule» toujours docile, des disciples et des sectateurs. La répudiation de toutes les traditions héroïques était à Tordre du jour. La philosophie française du XYIII*. siècle était essentiellement cosmopolite. Elle n'avait pas de préjugés : prussienne à la table du grand Frédéric ; anglaise , quand elle recevait Thospitalité britannique ; moscovite h la cour de Fimpératrice Catherine, elle avait secoué, entr'autres erreurs gothiques des siècles passés , le préjugé de Tamour de la patrie. Elle le remplaçait par Tamour de Thumanité. Il est remarquable que les revers de nos armées , que la destruction de nos flottes , n'ont pas inspiré aux poètes de ce temps une seule plainte partie du cœur, un seul cri d'angoisse et de désespoir. On ne trouve pas , dans les écrits contemporains , une seule trace de souffrance patriotique. Voltaire parle bien , dans son Siècle de Louis XV y de la cession du Canada; mais il en parle avec une extrême légèreté : < Les quinze cents lieues cédées aux Anglais , écrit-il , ces quinze cents lieues dont les trois quarts ne sont que déserts glacés , n'étaient peut-être pas une perte réelle. Le Canada coûtait beaucoup et rapportait peu. » C'est avec cette dédaigneuse indifférence que le grand écrivain parle de la perte du Canada , de ce deuil national dont

la France du XIX^ siècle n'est pas encore consolée. Plus dédaigneux encore, un autre écrivain contemporain n'a pas craint d'écrire cette phrase odieuse : • Qu'était-ce donc que ce Canada^ que les Anglais ont eu tant de mal à nous prendre et dont ils font tant de bruit ? Quelques arpents de neige , qui coûtaient k la France plus de souci et d'argent qu'ils ne valaient » Si l'auteur bel-esprit qui a laissé tomber de sa plume cette malencontreuse plaisanterie revenait au monde aujourd'hui , il reconnaîtrait que les quelques arpents de neige qu'il méprisait tant ont fait un assez beau chemin dans le monde. Ils ont aujourd'hui une population de deux millions d'habitants, et sont en possession d'un mouvement commercial qui occupe huit miMc navires et soixante mille matelots. Entre les mains de rinlclligente Angleterre, notre vieille colonie , que nous avons , nous Normands , le droit de regretter en quelque sorte d'un regret plus amer, car elle était peuplée de Normands, notre vieux Canada est devenu un puissant empire colonial.

Mais si, descendant des hauteurs qu'habite le monde officiel , et la philosophie bien pourvue et bien rentée^ nous interrogeons les sentiments des classes moyennes et la partie inférieure de la population qui va bientôt s'appeler le peuple , les aspects changent , la France se retrouve , la nation vit encore , et le réveil est prochain.

La mauvaise direction des affaires publiques est ie sujet de toutes les conversations; la dilapidation des finances , le luxe effréné de la cour , les fortunes scandaleuses des maîtresses royales , soulèvent d'éner-

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giqaes malédictions. L'abaissement politique de la patrie française , rtiumiliatlon de nos armées , notre gloire avilie , provoquent d'amères réflexions , de sourdes colères mal contenues. On maudit les mauvais ministres 9 on chansonne cruellement les chefs militaires qui se sont fait battre , le prince de Soubise . les amiraux d'Aché et de Conflans; on n'épargne pas M"*, de Pompadour, leur protectrice. Mais cela ne suffit plus. On commence à se demander si la cause do mal n'est pas dans les institutions elles-mêmes ; si la royauté , telle qu'elle est constituée , n'est pas investie d'une Irresponsabilité trop étendue ; si les hautes classes, qui fournissent exclusivement le personnel des grandes dignités et des fonctions magistrales , sont bleu y par leur éducation et les habitudes de leur vie, à la hauteur de la mission qu'elles se sont arrogée. Puis 9 à mesure que s'accroît le mépris des choses présentes et du milieu politique dans lequel on vit, une vague aspiration d'un ordre nouveau s'élève dans les âmes. On ne craint plus d'aborder dans les conversations journalières les plus redoutables problèmes de l'organisation sociale. On se demande si l'établissement d'un gouvernement n'a pas le caractère d'un contrat synallagmatique ; si, lorsque les gouvernants transgressent les conditions du contrat, et viennent à faillir aux devoirs de protection et de direction intelligente qui leur sont imposés, les gouvernés ne seraient pas , par une juste compensation, exonérés du devoir de subjection et d'obéissance. On se pose de toutes parts en France ces questions si délicates et si dangereuses , et voilà qu'au milieu des ardentes colères qu'excite le

souvenir des derniers oialheurs et des préoccupations causés par les Investigations pliilosopliiques , on apprend qu'un petit peuple de pionniers et de défricheurs au-delà de l'Atlantique, vient de poser les mêmes problèmes et de les résoudre audacieusement en déclarant , qu*en raison de la violation de leurs droits naturels commise par la métropole , les colons de l'Amérique du Nord déclarent brisé le lien qui les unissait à l'Angleterre , et qu'ils cessent d'être lès sujets du roi de la Grande-Bretagne.

Arrêtons-nous un instant ici. Nous touchons à une des crises les plus solennelles de l'histoire moderne. L'ère de la Révolution vient de s'ouvrir. La France a entendu avec un tressaillement sympathique le cri d'indépendance poussé par les colons américains. L'émotion qu'elle éprouve a-t-elle sa source dans la sollicitude protectrice qu'elle accorde de tous temps aux opprimés ? ou bien est-ce chez elle pressentiment de ses propres destinées ? Les événements nous l'apprendront bientôt Quoi qu'il en soit, l'appel des Américains a été entendu , non-seulement de la nation française tout entière, mais aussi du gouvernement français. Pour la première fois depuis longues années, le gouvernement et la nation se sont trouvés réunis dans une même pensée, dans une émotion commune. Gouvernés et gouvernants, ont formé, du même élan, une résolution généreuse, celle de ne pas laisser l'Angleterre écraser ses colons insurgés. Riais si la nation et le gouvernement se proposent de poursuivre le même résultat , l'indépendance de l'Amérique , il s*en faut bien que, dans la poursuite d'un but commun, ils soient

détermiDés par les mêmes motifs , et qu'ils obéissent aux mêmes inspirations. C'est ce qu'il importe de bien expliquer.

Quand les premières collisions éclatèrent entre les troupes anglaises et les colons de l'Amérique du Nord, Louis XV ne régnait plus sur la France. Un nouveau règne venait de s'ouvrir sous les auspices les plus favorables. Par un heureux contraste avec les rois ses prédécesseurs immédiats» le jeune souverain qui venait de s'asseoir sur le trône de France donnait l'exemple de toutes les vertus privées. Son premier soin avait été d'éloigner les familiers infâmes, les proxénètes chamarrés qui encombraient sous le dernier règne les marches du trône , et d'appeler auprès de lui des hommes sérieux, des conseillers intègres, intelligents, sympathiques , comme il Tétait lui-même , aux souffrances populaires et disposés à les soulager. Il voulait, par l'exemple tout-puissant d'une existence royale sagement contenue, relever le niveau des mceurs publiques déplorablement affaissé. Mais ce n'était pas son seul but. Au premier jour de son règne , Louis XVI avait rêvé pour la France un autre relèvement , celui de sa puissance politique. Adonné par une aptitude naturelle à l'étude de la géographie et des arts nautiques, il avait été conduit, par la pente attractive de ces études, à jeter des regards de regret sur ces rivages lointains de i'Indoustan et de l'Amérique du Nord , où le drapeau de la France avait brillé naguères avec tant d'éclat, et à combiner les moyens de reconstituer la puissance coloniale de la France et sa marine militaire. Quelques témoignages contemporains, peu suspects de

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partialité» nous représentent le jenne monarque, se levant à quatre heures du matin, pour aller, dans un petit cabinet, sans feu, étudier ses cartes marines, et tracer de sa main royale remplacement de nouvelles stations « et les instructions que devaient suivre plus tard les Lapeyrouse etlesd'Ëntrecasteaux dans leurs voyages de découvertes. Pour arriver à ce résultat , le premier soin était de refaire un matériel naval. Mais l'Angleterre jalouse le souffrirait-elle ? Par le résultat des dernières guerres, Tœuvre de Richelieu et de Colbert était anéantie , la marine militaire française n'existait plus qu'à l'état de souvenir historique ; c'était un fait accompli , passé dans le droit public européen. Tout eiTort de restauration serait considéré par l'Angleterre comme une aggression, comme une sorte d'attentat au droit des gens. L'Angleterre étant, comme chacun sait , une nation d'une ordre supérieur , a créé pour son usage particulier, un code de Droit des gens, sut generis, en vertu duquel ce qui lui est permis à elle, est interdit aux autres peuples; de sorte que toute démonstration de puissance navale constitue un crime de lèse-majesté britannique, qui place, de plein droit, le gouvernement qui s'en rend coupable en dehors des lois divines et humaines. Sous les yeux de cette souveraine des mers, si hautaine et si jalouse, serait-il possible de tenter même quelques timides essais ?

Plusieurs années auparavant, un homme de cœur, un ministre animé d'intentions patriotiques, M. de Choiseul, avait tenté de relever la marine. 11 avait, sans bruit, fait construire un assez grand nombre de bâtiments de guerre , et porté la liste de nos vaisseaux de ligne au

chiffre très-respectable de 6k. Mais , bien que , poar ménager l'ombrageuse jalousie de nos voisins , il eût conservé ces vaisseaux sous des cales couvertes, à* l'état de 23/24 d'achèvement, sans les faire lancer, l'Angleterre, nonobstant cette prudente réserve, s'était émue; elle avait fehit de croire à une invasion : comédie anglaise qui se joue périodiquement tous les vingt-dnq ans de l'autre côté du détroit, toujours avec les mêmes masques et le même succès. Il avait fallu, pour rassurer nos timides voisins, et surtout pour achever de vivre et de mourir en paix, sacrifier M. de Choiseul et laisser pourrir ses vaisseaux. Une seconde tentative serait-elle plus heureuse ? N'amènerait-elle pas les mêmes réclamations et les mêmes menaces ? Pour secouer le joug de la toute-puissante Angleterre , la France, livrée à ses seules forces, ne pouvait suffire à la tâche. Il fallait une occasion , un événement qui obli« geât l'Angleterre à diviser ses efforts; il fallait surtout l'appoint d'une alliance considérable. Or , cette diversion puissante, la Providence venait comme à point nommé nous l'offrir. L'insurrection américaine valait mieux pour nous que la plus puissante alliance. L'occasion était si belle que, du premier jour où la nouvelle du combat de Concord arriva à Versailles, M. de Vergennes , ministre d'État , confident intime des préoccupations royales, s'écria: « Nous les tenons enfin, ces Anglais! «L'heure de la vengeance, si lente à venir, sonnait enfin. La France allait reprendre sa vaillante épée , et combattre une fois encore pour la liberté des mers. L'humiliant traité de Paris allait être jeté aux vents. La France recouvrait sa place au soIeiL

C'était à TAngleterre que , par un juste retour , h Providence allait départir, à son tour , le supplice de rhumiliation nationale et la terreur des défaites. Tels étaient les sentiments qui , dans les conseils du roi Louis XVI, avaient décidé le gouvernement français à prendre parti dans la lutte qui se préparait

Le public s'associait à ces sentiments avec une ferveur toute patriotique. Mais dans le désir qu'il éprouvait de voir notre pays prendre part à la lutte , il y avait un mobile de plus, celui d'une ardente et inquiète curiosité. Le problème du contrat social, qui n'était discuté en Europe que sous une forme abstraite et purement spéculative, était posé, en Amérique, à Tétat de réalité vivante. Un peuple nouveau , inconnu la veille , se levait tout entier pour proclamer son indépendance. Qu'était-ce que ce peuple nouveau ? Que signifiait ce mot indépendance, emprunté à la langue héroïque des guerriers de Salamine et de Marathon, mais qu'aucune nation moderne n'avait inscrit dans ses annales depuis le jour où il avait servi de préambule glorieux à la loi salique? Qu'était-ce que cette agrégation de laboureurs et de marchands, prétendant se gouverner sans roi, sans ministres , sans force armée régulière et permanente , se traitant réciproquement de citoyens et ne connaissant parmi eux ni roturiers , ni vilains , ni gentilshommes ? Une entreprise si étrange, si audacieuse, si complètement en dehors des règles de l'organisation publique européenne, méritait d'autant plus d'être encouragée, que le mécanisme social, en vigueur dans l'ancien monde , présentait des symptômes menaçants de décrépitude et de ruine prochaines. Aussi y eut-il en France en

ZU SUn LA GLKRRE

faveur des insurgents américains ( c'est ainsi qa'on les appelait alors), une véritable explosion de sympathique enthousiasme, auquel se mêlait une curiosité intéressée. Il faut restituer à ce mouvement des esprits sa véritable importance. L'aspiration vers un nouveau régime était vague, confuse, indécise. On prononçait alors des mots dont on ne connaissait pas la portée. On parlait de droits dont on ignorait le véritable caractère et surtout l'exacte limite. Semblables à des navigateurs qui découvriraient un nouveau monde, les hommes de ce temps interrogeaient avec une fiévreuse impatience ces horizons nouveaux encore couverts du voile des brumes matinales. Nous parlons de toutes ces choses , liberté , égalité, droits politiques, avec plus de sagesse que la génération qui vivait en 1775. Hélas! nous avons acheté notre sagesse assez cher pour ne pas nous en glorifier avec excès. De quoi serviraient donc les flots de sang humain versés sur les places publiques, les générations fauchées tout entières , si elles n'enseignaient aux hommes la modération et la mesure ? Soyons justes envers nos arrière-grands-pères. Ce sont eux qui ont creusé le sillon où leurs fils, quinze ans plus tard, ont déposé la semence. Nous, leurs arrière-pelits-fils, nous récoltons la moisson joyeuse , Uttas segetes , les épis fécondés par les sueurs et le sang des martyrs. Saluons, en passant, les précurseurs de i 789 ; la société moderne date en réalité de 1775. Le mouvement suscité par la guerre de l'Indépendance américaine a été la glorieuse aurore de la Révolution française, moins l'horreur des massacres et des échafauds.

Nous venons de peindre h grands traits l'état de

Toplnion publique en France , quand on y apprit les premiers succès des insurgents» et qu'on sut que le gouvernement inclinait à leur accorder des secours. Quelques hommes, à Tesprit prophétique et clairvoyant, s'alarmèrent fi l'idée que la royauté française , la royauté par excellence, pût descendre à pactiser avec des sujets révoltés contre leur souverain , et prédirent qu'une telle tentative était grosse de périls et de catastrophes futures. Le roi de France, roi par la grâce de Dieu , prétendant ne tenir son droit que d'une délégation divine , allait donc aider des rebelles à secouer le joug de leur prince légitime, sous prétexte que ce prince avait violé la loi du contrat en vertu duquel il les gouvernait Étrange aberration , répudiation fatale du principe conservateur des vieilles tnonarchies, funeste erreur dont on reconnaîtrait trop tard les dangers ! On se disposait à envoyer en Amérique une armée de jeunes soldats qui , la guerre finie , rapporteraient en France ces idées étranges de liberté, d'égalité, de gouvernement autonomique, nouveautés périlleuses et menaçantes, dont l'application pratique, pourrait amener la destruction de l'édiflce monarchique qui abritait, depuis tant de siècles, les destinées de la patrie. N'était-ce pas là une œuvre insensée ? Et le désir de se venger des Anglais devait^il faire oublier que toutes les royautés sont solidaires, que les fondements sur lesquels elles reposent sont partout les mêmes, et qu'en détruisant ces bases fondamentales pour faire crouler un trône ennemi , on ébranle tous /es trônes à la fois.

Toutefois, les apologistes de l'intervention conles-

taient la valeur de ces objections. Entre deux périls à redouter, répondaient- ils avec assez de raison, l'un présent, flagrant, actuel; l'autre hypothétique, conjectural , et en tous cas lointain , celui qu'il convient tout d'abord d'écarter , c'est le péril présent. Or , quel est le péril présent ? De quel côté vient le danger ? Le danger présent résulte de l'abaissement politique de la France , abaissement dont h tort ou k raison on rend la royauté responsable. Il faut relever la puissance réelle de notre patrie et non-seulement sa puissance réelle, mais aussi sa puissance morale , l'honneur français. La royauté, dit-on, est menacée dans l'avenir. Il se trame contre l'établissement monarchique de sourdes attaques. Soit, nous le reconnaissons. Mais pense-t-on que la royauté pourra tenir tête à ces ennemis inconnus , parer à ces périls de Favenir, si elle reste oisive, indolente , si elle ne se s(^pare par un coup d'éclat , des traditions et des humiliations du dernier règne? Or, le seul moyen de sauver le roi , si tant est qu'il faille accepter celle éventualité menaçante , c'est d'en faire un capitaine; c'est de lui mettre entre les mains l'épée de la France. L'histoire de notre pays nous apprend qu'en France les royautés militaires n'ont jamais couru de dangers sérieux. Les rois qui portent l'épée finissent toujours par se faire suivre de la masse du peuple. Nous sommes, à cet égard, restés Gaulois. Que Louis XVI inaugure son règne par une guerre heureuse , et tous les dangers seront évités , ou du moins la royauté française, retrempée dans les batailles, sera plus forte pour en triompher.

Telle était la grave controverse qui s'agitait alors

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entre les hommes politiques les plus éminents , sur les conséquences probables d'une intervention de la royauté française dans la lutte engagée par un peuple républicain contre le roi de la Grande-Bretagne. On pourrait ajouter que la controverse dure encore aujourd'hui. Il ne manque pas de gens qui prétendent , avec une certaine apparence de raison, que Louis XVI a fait une grande faute en soutenant les Américains révoltés, et qu'il a appris à ses propres sujets à douter de rinviolabilité des rois légitimes. S'il nous éUit permis d'exprimer notre opinion dans ce grave débat , nous dirions que nous partageons l'avis de ceux qui se prononçaient pour l'intervention. Suivant nous , ce qui a rendu la Révolution française si fatale à la royauté , ce n'est pas l'intervention de nos armées en Amérique, c'est l'absenee d'une direction donnée au mouvement des esprits par la royauté elle-même. Si, à cette époque, le roi de France se fût appelé Charlemagne ou Napoléon, il n'y aurait pas eu d'échafaud royal ; et pourtant la révolution se fût faite , mais par une direction venue d'en haut

Quoi qu'il en soit de cette grave question, sur laquelle il est prudent de glisser , l'intervention fut résolue dans les conseils du gouvernement Mais une sérieuse difiSculté se présentait. La guerre projetée devait être surtout une guerre maritime. Le gouvernement anglais avait déjà, par suite de la résistance toujours croissante qu'il rencontrait depuis plusieurs années chez les colons d'Amérique, déployé un grand appareil de puissance navale. Il était prêt pour la guerre ; nous ne l'étions pas. A l'époque du combat

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de BostOD eC de la déCerniinatioii prise par le gomrernemeot français de venir en aide à rinsnrrecUon américaine, la France n'avait pas de marine. Les soixante-qnatre vaisseaax construits en 1765 par M. de Choiseol ponrrissaient , depuis dix ans, abandonnés avant même d'être à l'état d'aclièvement complet Les éeni tiers de ces vieilles coques inutiles ne valaient même pas la dépense d'une refonte. On ne pouvait compter, pour iMiser un état de situation, que sur vingt ou vingt-cinq coques ayant besoin d'un radoul» qui n'exigerait pas moins d'une année. En outre, les arsenaux étaient vides, les provisions de bois n'avaient pas été renouvelées depuis la disgrâce de M. de Choiseul. Les côtes étaient dégarnies. On n'avait pas même assez de canons pour armer une petite escadre d'éîolution. L'armée de terre n'était pas dans un état moins déplorable que l'armée de mer. I.es revers de la dernière guerre avaient complètement démoralisé nos soldats. Les désertions étaient nombreuses. On ne comptait pas cent mille hommes présents au drapeau. Il fallait donc» avant de songer aux victoires des champs de bataille , remporter ime victoire diplomatique au moins aussi difficile , qui consistait à gagner du temps. Il fallait , sans déclarer la guerre ^ la préparer en silence; et sans faire perdre à nos ennemis la pensée de la paix , faire de la paix l'instrument de la guerre. Deux ans , trois ans , peut-être . étaient nécessaires pour refaire notre marine et nos armées. Mais Fombrageose Angleterre , qui soldait dans nos ports , dans nos arsenaux une armée d'espions, nous laisserait-elle engager contre elle cette bataille du temps ? Le gouvernement

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de Louis XVI osa engager cette bataille, et ce qui vaut mieux encore , 11 la gagna. Par quels prodiges d'habileté , de prudence , d'efforts surhumains » de patience contenue « a-t-il obtenu ce résultat, que l'histoire , ce nous semble, n'a pas fait assez ressortir? C'est ce qu'il nous reste maintenant à raconter , en citant des dates » des chiffres certains, et en entrantdansle détail des faits. L'étude que nous avions entrepris de faire de la période de temps qui s'est écoulée de 1775 à 1778, nous a conduit à recourir aux sources historiques contemporaines. Entr'autres documents , nous avons consulté avec fruit un ouvrage qui contient, sur les faits qui ont préparé la guerre d'Amérique, des renseignements exacts jusqu'à la minutie, très -intéressants d'ailleurs et pourlant fort peu connus. L'ouvrage auquel nous faisons allusiou est intitulé: L'Espion anglais. Il a été imprimé à Londres en 1782 après la fin de la guerre^ et ne contient pas moins de onze volumes que possède et que nous a prêtés M. Travers, secrétaire de l'Académie. II se compose d'une série de rapports, datés de France et adressés de France par un Anglais résidant dans notre pays, à un de ses compatriotes à Londres. Ce résidant était bien certainement un espion. Son livre est bien le livre d'un espion : il n'y a pas à s'y tromper. Seulement c'est un espion d'une certaine espèce. II n'espionne pas pour de l'argent, ni même pour l'amour de l'art; il espionne la France pour le plus graad profit de l'Angleterre , il fait de Tespionnage patriotique. Le recueil de ses rapports forme une sorte d'encyclopédie statistique , qui peut donner une idée assez exacte de la France à la fin du XVIIP. siècle. On y trouve des

UO SUR LA GtEKRE

renseignements très-complets sur le système financier français» snr la perception des impôts, sur les réformes introduites par Turgot » sur la querelle des parlements avec le ministère Maupeou , sur l'expulsion récente des Jésuites, sur la puissance de la production agricole » sur les diverses écoles philosophiques» sur les intrigues de Cour» sur la mort de Voltaire et de Rousseau. Tous les sujets sont traités , sinon avec une grande profondeur , au moins avec une certaine saga*cité, et avec une originalité d'autant plus piquante que l'auteur observe les choses au point de vue exclusive*ment anglais. Un chapitre est consacré à l'histoire biographique des plus célèbres courtisanes de Paris , et ce n'est pas le mobis curieux de cette étrange galerie. Mais ce que Tauteur affectionne le plus, ce qu'il traite avec le plus d'attention et de complaisance , c'est la statistique de tous les éléments de la puissance navale de la France. Il sait le nombre de nos vaisseaux armés ou non armés , il sait nos approvisionnements en bois, en chanvre» en goudron ; le chiffre exact de nos armements de commerce; il a fait le recensement de nos quartiers maritimes , il a calculé combien de matelots valides et en état de faire campagne nous pouvons embarquer sur nos flottes. C'est là surtout ce qui est intéressant pour un Anglais, (^elte excessive curiosité, qui ne se rencontre pas seulement chez TespioD de 1775» mais qui se révèle sous mille formes» à toutes les époques de l'histoire, et aujourd'hui même plus que jamais, ne nous apparaît d'abord que comme un travers national. Nous sommes disposés à la trouver puérile et ridicule. Nous aurions grand tort de porter

un pareil jugement. Cette investigation ardente des éléments de la puissance d'une nation rivale a pour mobile, ciieE les Anglais, la préoccupation de la grandeur de la patrie. Or , quand un peuple entier est dominé par cette préoccupation, quand tout reffort national d'une grande race d'hommes, pendant plusieurs siècles , tend uniquement avec une infatigable persévérance à réaliser un idéal de grandeur , un tel peuple est destiné à jouer un rôle immense dans le monde; un tel peuple saura s'imposer au besoin, pour le soutien de sa prépondérance politique, les sacrifices suprêmes que les autres peuples ne supportent que pour le seul salut de leur indépendance et de leur nationalité.

Notre espion , on le conçoit sans peine , redouble de surveillance , dès que le bruit se répand d'une prochaine intervention de la France dans la querelle engagée entre l'Angleterre et ses colonies. Son attention est surexcitée. Il se multiplie pour provoquer les confidences, pour sonder tous les mystères et pour écouter à toutes les portes.

Le premier rapport dans lequel il expose l'eflet produit en France par la nouvelle du combat de Concord, porte la date du 15 octobre 1775. C'est à la suite de ce combat, que s'engagent entre les insurgents et la France les premières relations sérieuses. De nombreux agents américains , parmi lesquels il faut citer M. Silas Deane, qui plus tard devint ministre plénipotentiaire auprès de la cour de Versailles, arrivent en France avec la mission de sonder l'opinion publique , et, s'il est possible, d'avoir accès auprès des

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