‹ Mémoires. 2Chapitre 50 sur 99 · A2 SIR LA CL'EHRK · texte numérisé non relu

A2 SIR LA CL'EHRK

nilDtstres et d'en obtenir la promesse d'un secours. Quant à l'opinion publique , f^crll l'espion , elle s'est prononcée tout d'abord avec une merveilleuse unanimité en faveur de t'Insarreciion. Le gouvernement est pins circonspect. Avant de se prononcer, il vent savoir quelles sont les forces réelles des Insurgenis, et leurs chances de succès. En conséquence , il vient d'envoyer en Amérique des agents secrets, chai^^ de s'enquérir des développements qu'a pris la révolte, et des ressources dont elle dispose. Le commerce français , de son cdlé , en dehors de l'action gouvernementale , envoie aussi aux colonies des émissaires chargés de nouer des relations commerciales avec les Insargents. et de supplanter le commerce brttanniqae. Ces émissaires secrets , commerçants eux-mêmes , sont eipédiés pour la plupart par les deux grands ports de Bordeaux et de Nantes. Il leur a été recommandé de presser le Congrès réuni ï Philadelphie , de déclarer solennellement l'indépendance de l'Amérique.

Le premier rapport de l'espion se termine par me violente diatribe contre M. de Choiseal , aux Inlr^nes duquel il attribue l'insarrection américaine. Ces! dans la prévision de cet événeinont, que cet liomme d'^IUit. implacable ennemi de l'Angleterre . avait , dès l'année n(i5, préparé une force navale considérable et ijni ne montait pas à moins de soixanle-quatre vnisseanx de ligne. Heureusement, ce poliliquc turbulent a H6 sacrifié aux légitimes réclamations du gouverneioenl anglais, cl sa tenl.itive de rcslaur-itlon oaTole a | avec lui. Ce qui prouve l';iirjibii!i&cuienl i de la Fraucc coniitR- puii^sauua mirlUBU!. c'a

M. liï ■si.-.m*. iiiiii'in lu juïTjr'.'tenLniprr'S'i des ^.^-.ijaiiit-s iHilliiiui-î . 'f -3 ■;!« ! irnitiiipir. . B-'-s: : i;in Bi::iiu-! r;-.>ai:o'. :i îgii rtR inh* snw if ■■.•i.viiMK-Mmi 111 iLi'. 1° VJ'jr'^ i>llf «rath Lt 'r.-l VMUW^t".: Ulri î>; ':?!' rSLSSt^Hl {le liçiR'f- bî

w:-: '.-aru-.a. .>;i iie '■'■'■' msituidaiiiv ?î sa» '^a..':<i t.i>:nHi! i'*' '..yn'yi: des nenfiDeiib-

''LIS mu wat:i^ :::r-' i^»sw l Uhiipïî apw ■. ^..^'-i.In lu HiKn-:-. an». 'esniiii' Duulhsit inn- ':'-.f"!«at w ;::iiii,L: ; lasi .- mamiKi' ik- sr luf ■■.■ii:.is.; 'i'Miu! . .;L-tvr sir l'fia' l'ml-nunir*'.:.-.-'' caiE nniw :: F-iKï ■^. l'Hill*-' d-^-Ti' o-

iuriiîitr-', - .n Li -lea. :i rn-i 4 -riiinr- m ii:ii'V!:;il -n nu -r laç" ■■; i--v. .- y^j:y,nm w s:iiL iKi! iHliqu-L"^, l I, 4.,:r-^.. r:j^: .-

:illlllh! il! LUUI'X»: -4, riftE^ ,.; . ^^..,

aiii in :; ii.i::.. ï. u iVfr-sn^ nr. ^-^ - £-. •^iraiiîT-ve-,- w. ■- riHoo ■if-..aiat „„^ , , „.^,, ■■1 i"U jiDiii ,-: .h«w 1 r tinr ..■ ^ - . ui'.'nur ui •■•. «ïGi . i ,«., ,

II- qu-ik--. -i;MB ie-,Bii...'(œ»-^, „ ,^ . .^ uan: t îro--> -4» ,1,.^, ibc.. ^,

liftllLiIr.a a, „j„^ ^ ; __

rien à craindre , et les négociants de la cité n*ont pas besoin de faire assurer leur vaisseaux contre le risque de guerre.

C'est en ces termes que l'espion rend compte de TelTet moral produit en France par la nouvelle de l'insurrection américaine. Ses appréciations sont exactes en ce qui concerne l'état de l'opinion publique, les premières hésitations des ministres et la situation des forces militaires de la France. Mais il se trompe gravement quand il suppose que notre nation a le sentiment de sou infériorité, et qu'elle n'aura pas l'audace de déployer de nouveau son pavillon humilié « en face du drapeau victorieux de la puissante Angleterre. Ici • l'arrogant citoyen de la Grande-Bretagne est dupe de son propre orgueil. Nous verrons bientôt que l'Angleterre tout entière partagea l'erreur de l'espion. Un excès de confiance et d'orgueil national prépara pour elle les revers que lui tenait en réserve la prochaine guerre. Jusqu*au dernier moment , on ne put comprendre à Londres que les Français eussent la témérité de recommencer la lutte. Cette illusion de la vanité britannique fut mise à profit, nous allons le voir, par l'habile ministre qui dirigeait alors la politique de la France.

Pour réparer une omission que nous avons commise plus haut, nous devons ajouter que lesrapportsque nous analysons n'étaient pas adressés au ministre anglais. On y traite fort mal lord North et ses collègues. Ils étaient adressés à un des chefs de l'opposition dans le Parlement , et quelques détails particuliers , que nous aurons occasion de relever , nous portent à croire que

DE l'indépendance AMÉRICAINE. Û5

c'est à lord Chatam que ces renseignements étaient envoyés, etque cet homme d'État s'en servait pour combattre la politique des ministres à la Chambre des lords. Le rapport que nous venons de citer n'a pas de date précise. Il parait constituer une sorte d'appendice et d'annexé à la première note qui porte , comme nous l'avons dit, la date du 15 octobre 1775. Aucun incident remarquable n'ayant signalé la fin de l'année , Tespion n'eut rien à transmettre h son correspondant. Mais dès les premiers mois de l'année 1776, le conflit anglo-américain s'étant de plus en plus aggravé de l'autre côté de l'Atlantique, on voit la situation européenne se dessiner aussi davantage : toute hésitation de la part du gouvernement français a cessé. Ce n'est pas qu'il faille prendre à la lettre ce que l'espion raconte, dans son précédent rapport* sur les indécisions du ministère français. Ce qui était vrai , c'est que plusieurs des ministres du roi Louis \VI n'avaient pas, avant 1776, adopté le parti définitif. Quant à N. de Vergennes , il avait» à la première nouvelle de l'insurrection, résolu, dans sa pensée, de soutenir les insurgents. M. de Turgot que l'espion nous représente comme une espèce de quaker , touchait alors à la fin de sa carrière politique. Il devait être bientôt renversé par la ligue puissante de tous les grands corps de l'État , intéressés au maintien de l'ancien régime. Mais en quittant le ministère, il devait donner à Louis XVI, à titre de dernier conseil , l'avis de préparer à Brest une force navale de trente à quarante vaisseaux de ligne. 11 considérait donc la guerre comme inévitable , et ne voulait pas que la France fAt surprise comme en 1756.

C'est en cet état que l'observateur anglais ( il se donne à lui-même ce titre, plus poli que celui d'espion) trouve la question, à la date de son troisième message ( avril 1776 ). Il annonce à son correspondant que la situation s'aggrave , que les bâtiments américains affluent dans les poris des colonies françaises , et que les insurgents y achètent à tout prix les armes et la poudre de guerre qu'on veut bien leur livrer. Les gouverneurs ferment les yeux sur ce trafic, encore bien que le commerce des munitions de guerre soit en temps ordinaire l'objet d'une surveillance rigoureuse. Ce n'est ptis tout : le ministère annonce le projet de renouveler et de renforcer les garnisons des colonies et surtout celles des Antilles. Ce qui est plus significatif encore , on parle de porter les forces navales de la France h trente-six vaisseaux armés. Mais « ajoute l'espion , où donc M. de Vergennes trouvera-t-il ces trente-six vaisseaux ? C'est une pure foufaronade française. Nos ennemis sont bien loin d'avoir un pareil nombre de bâtiments en état de recevoir armement.

Quoi qu'il en soit, M. de Slormonl, ambassadeur de la Grande-Bretagne auprès du gouvernement français, a adressé à M, de Vergennes une demande d'explications. Le Ministre a répondu : « que, sans vouloir « la guerre, la France, instruite par l'exemple du passé, i a besoin de se mettre en garde contre quelque « agression subite. »

Cette réponse du ministre français ravive les souvenirs de l'espion et surexcite chez lui les inspirations patriotiques. Il lui revient en mémoire qu'en 1756, avant toute déclaration de guerre , les Anglais ont

DE L'INDÉPENDANCE AMÉRICAINE. Ul

saisi en mer plus de quatre cents navires français et privé la France du secours de dix mille de ses plus braves marins, expédient, ajoute-t-il avec complaisance, qui a décidé la question de supériorité maritime en notre faveur pour toute la durée de la guerre. L'espion émet audacieusement , dans son rapport , Tavis de recommencer cet attentat politique , en envoyant à Terre-Neuve deux vaisseaux qui pourraient y capturer inopinément douze mille marins employés à la pêciie.

Il ajoute que , de toutes parts , le gouvernement français fait enrôler, à l'intérieur , des charpentiers qu'il dirige par brigades vers les ports de mer , où ils sont mêlés aux charpentiers nautiques et employés, sous la direction des ingénieurs de l'État, à la réparation des vieux vaisseaux et à la mise en chantier de nouveaux bâtiments.

Il termine son rapport par une série très-complète de notes biographiques sur les principaux officiers de la marine française. Les portraits que contient cette revue sont , en général , remarquables par la sagacité des appréciations et la justesse prophétique des pronostics. C'est ainsi qu'il signale, parmi les officiers d'avenir, MM. d'Orvilliers, Du ChafTaut, de Guichen, d'Estaing, de la Molhe-Piquet. Il prédit que M. de Grasse, alors en très-grande faveur, compromettra la marine française, et que son ignorance et sa présomptueuse nullité seront pour les amiraux anglais l'occasion de quelque grand triomphe. Cet augure néfaste devait tristement se réaliser.

Il joint h cet état du personnel de notre marine , un état de situation du matériel , état qui consiste en

68 soft LA GUEftRE

une liste de vingt-trois vaisseaux actuellement en refonte. Il indique la date de leur construction, leur port d'armement, la longueur qu'ils mesurent de Tétrave à Tétambot , le nombre et le calibre des ca* nous dont ils sont armés , le chiffre de leurs matelots d'équipage , leur défauts et leurs qualités nautiques à la mer. Ce double état de situation du personnel et du matériel est à la fois effrayant et merveilleux de précision et d'exactitude 9 si merveilleux qu'on se demande tout naturellement si tout cela n'a pas été fait après coup. Une observation décisive nous a convaincu de la sincérité des dates apposées sur les rapports de l'espion. L'homme de mer qui en France a conquis, dans la guerre de 1778, la plus éclatante renommée est incontestablement le bailli de Suffren. Si le travail que nous analysons avait été fait après coup , on n'eût pas manqué d'y insérer quelque appréciation louangeuse sur l'illustre marin. Or , «il n'est point même nommé dans cette longue série d'officiers de tout grade dont quelques-uns , quoique favorablement notés , n'ont acquis aucune notoriété historique.

Un intervalle de huit mois s'écoule entre l'envoi du rapport que nous venons d'analyser et l'envoi du quatrième rapport , qui porte la date du 15 septembre 1776. Ce qui s'est passé dans l'intervalle de ces huit mois, l'espion va nous l'apprendre; et nous constaterons, en contrôlant ses assertions à l'aide d'autres documents historiques , qu'il ne s'était pas mal renseigné , encore qu'il n'eût pas appris tout ce qu il lui importait de savoir.

11 commence son exposé par la dénonciation de

DE L'INDÉPENDANCE AMÉRICAINE. k9

nouveaux armements. En novembre 1776, M. Duchaffaut, lieutenant-général des armées navales , commandant à Brest , a reçu Tordre d'armer six vaisseaux et quatre frégates. Quinze jours après , de nouveaux ordres arrivent à Brest, et l'armement est porté à 13 vaisseaux. Cet armement constitue une force navale déjà assez respectable. L'espion toutefois ne s'en alarme pas. Il écrite au contraire^ qu'un pareil armement n'a rien de menaçant en présence surtout de l'état des armées navales anglaises qui ne comptent pas moins de quatre-vingt-dix vaisseaux de haut bord. Cette escadre doit porter aux Antilles les troupes destinées au renouvellement normal des garnisons. Elle n'est pas destinée à combattre, et ce qui le prouve, c'est que M^\ d'Ennery, femme du gouverneur de St.-Domingue, et plusieurs autres dames ont été autorisées à prendre passage sur ces vaisseaux. Le Ministère français n'a pas encore de résolution arrêtée. Il hésite entre le désir de secourir les insurgents et de ménager à la France de grands avantages commerciaux auprès de la nouvelle république, et la crainte d'attirer sur son pays la vengeance inévitable et terrible de la puissante Angleterre.

Quoi qu*il en soit, le vicomte de Stormont a demandé une audience au roi, et formulé une plainte énergique à Toccasion des nouveaux armements. Le roi a répondu textuellement : « qu'il n'a de compte à rendre c à personne ; qu'il veut bien toutefois déclarer spon- « tanément qu'il n'a pas Tintention d'être l'agresseur , « ni d'intervenir dans le conflit qui s'est élevé entre la « Grande-Bretagne et ses colonies révoltées; mais que,

50 SLR L\ GUERRE

• se rappelant ce qui s'est passé en 1756 sons le règne « précédent , il se mettra dans le cas de n'être pas

• attaqué inopinément ; que l'Océan, couvert de vaist seaux de guerre, exigeait qu'il se mit en défense ; « qu'il apprenait,en outre, qu'une escadre russe devait

• paraître dans la Méditerranée , et que cette circont stance rendait nécessaire un certain déploiement de « forces dans ces parages. »

L'espion tire de cette réponse royale la conclusion que le gouvernement français est encore indécis et hésitant Ce qui complète la démonstration sur ce point , ^jonte-t-il , c'est que plusieurs négociants ayant consulté M. de Sartine sur le point de savoir s'ils pouvaient nouer des relations plus étendues avec les insurgents , ce ministre a répondu d'une manière équivoque en les engageant à développer leur commerce avec l'Amérique, mais en ajoutant que ces relations ne recevraient point de protection officielle , et qu'ils les noueraient à leurs risques et périls.

Malgré cette réponse peu encourageante, l'enthousiasme est tel, en France, pour la cause des insurgents, que les agents de l'Amérique sont reçus partout à bras ouverts. Le commerce français les comble de prévenances et d'olTres de service. Ils trouvent partout à acheter des munitions de guerre, de la poudre , des fusils , des habillements pour les milices américaines , et jusqu'à des canons du plus gros calibre.

M. Franklin vient d'arriver à Paris, chargé d'une mission secrète pour le gouvernement français. Il n'a pu encore obtenir d'audience du ministre des afTaîres ctrangères; mais il s'est mis en relation avec un grand

nombre de riches armateurs et de personnages notables, et entr'autres avec le célèbre publiciste Beaumarchais. Cet écrivain s'est placé à la tête du parti qui prêche ouvertement la guerre contre F Angleterre , et il a mis au service de la cause américaine Tardeur et rimpctuosité d'action qu'il apporte dans tout ce qu'il entreprend. Sans attendre la permission du ministre « il a acheté en Angleterre , armé et équipé, de ses deniers 9 une grosse frégate qu'il fait charger de fusils, de canons , de salpêtre pour l'expédier en Amérique. Et non content de ces secours en matériel , il recrute partout , et jusque dans les casernes occupées par les troupes de la maison du roi , des soldats , des sergents instructeurs, des officiers et des ingénieurs.

Le gouvernement ferme les yeux sur les menées dé ce turbulent personnage. Il les autorise même en quelque sorte , en permettant à un certain nombre d'officiers de s'absenter de lenrs corps pendant une période de deux années.

L'espion ajoute que M. d'Ëstaing, lieutenant-général des armées navales, bien connu par la haine furieuse qu'il a vouée aux Anglais , vient de partir incognito pour aller visiter l'escadre de Toulon. Il a trouvé cette escadre en assez mauvais état. Sur dix-sept vaisseaux qui se trouvent portés sur les états de situation , huit seulement sont en état de prendre la mer.

On vient de donner Tordre, à Rochefort, de presser activement l'achèvement de trois vaisseaux de ligne qui se trouvent en construction dans ce porL

Tous ces faits ont une signification belliqueuse. Toutefois , et par une sorte de compensation , le mi-

Distre vient d'adresser au surintendant de la police des instructions ofiBcielles, à l'effet de faire arrêter et conduire à la Bastille les gens qui , dans les cafés et les lieux publics, annoncent que le gouvernement va déclarer la guerre à l'Angleterre et secourir les insurgents. Cela prouve une fois de plus qu'aucune résolution n'est prise 5 que l'on craint de se brouiller avec nou& Tant que cette salutaire terreur , Inspirée aux Français par la dernière guerre, subsistera, il n'y aura rien à craindre et les marchands de la cité pourront dormir tranquilles.

Nous allons maintenant compléter les renseignements fournis par Tespion anglais. Il savait incontestablement beaucoup de choses, mais il ne savait pas tout. Nous venons de le quitter très-courroucé contre le gouvernement français, h cause de la tolérance dont il couvre les relations que Beaumarchais avait nouées avec les Américains. Alors que la France entière, nous pourrions ajouter, l'Europe entière, de Londres jusqu'à St.-Pétersbourg, savaient que Beaumarchais équipait au Havre une frégate nommée VAmphyirite qu'il chargeait de poudre de guerre , de fusils et de munitions en destination de Boston , seul , M. de Vergennes semblait Tignorer. Quelle eût donc élé l'énergie des plaintes de notre espion , s'il avait pu apprendre que Beaumarchais était l'agent secret du gouvernement français (A). Dès le mois d'avril 1776, M. de Vergennes avait fait adopter par le roi un plan de conduite qui devait, si le secret était bien gardé, ménager à la France le délai de deux ans nécessaire pour mettre ses flottes en état. Ce plan consistait à fournir

DE l'indépendance AMÉRICAINE. 53

aux Américains les moyens de résister aux armées britanniques et de prolonger la lutte , tout en donnant à l'Angleterre d'insignifiantes satisfactions , jusqu'au moment où l'on pourrait entrer en ligne avec des forces considérables. Ce plan , adopté par le roi , fut pendant deux ans très-habilement et très-ponctuellement suivi En conséquence, M. de Vergennes avait remis à Beaumarchais une somme de deux millions de livres, et l'avait autorisé verbalement à emprunter aux fermiers-généraux une autre somme de trois millions. Avec ce capital , augmenté de ce qu'il pourrait emprunter à l'aide de son crédit personnel , Beaumarchais s'était engagé à fournir aux Américains soixante mille fusils y des munitions , des souliers et des habits pour une armée de soixante mille hommes , et deux cents pièces de canon de campagne. Beaumarchais , pendant les deux années qui suivirent , arma jusqu'à sept grandes frégates, et parvint à transporter en Amérique cet énorme matériel Ce qu*il y a de plus étonnant, c'est que le secret de ces opérations, qui n'était rien moins que le secret de l'État, fut strictement gardé. Beaumarchais cependant était le plus indiscret des hommes^ vantard à l'excès, intempérant de paroles^ et fort disposé à publier à grandes fanfares les événements auxquels il avait été mêlé. Mais, en cette circonstance , un élan de patriotisme sincère lui tint lieu de discrétion. On ne connut l'engagement passé entre Beaumarchais et le gouvernement, qu'après la fin de la guerre. Encore faut-il dire que quand Beaumarchais, alors relevé du devoir de discrétion, divulgua ce qui s'était passé, personne ne le voulut croire, tant

^à SiR LA GIEEIE

on était haliitiié ii ses foriaDterics. Ce ne fat qu'après la aiort de M. de Tetipeniies, arrifée en 1787, que la vérité fut conmie. On tromra dans les papiers de ce miiiistre la copie d'une lettre écrite ao roi . à la date dn 2 mai 1776, dans laquelle il rendait compte à Louis XVI dn résultat de son entrerue avec Beaumardiais et des engagements pris par ce dernier.

Revenons maintenant à notre espion , et ne le quit> tons phB, car ses allures deriennent de plus en plus curieuses à obsenrer. 11 ne perd pas son temps, il pissc de la parole à l'action , et tandis que M. de Ver* gennes, avec une adresse qui a le tort de toodier de près à la duplicité , fournit des secours aux insuigenls, tout en protestant auprès de l'ambassadeur britannique de son désir de consenrer la neutralité , notre espion creuse très-babilement une contre-4nlne et ne tend à rien moins qo*à présenter à Franklin lui-même un projet d'alliance oflfensire et défensive , entre l'Angleterre et les Éuts-Unis , contre les souverains issus de la maison de Bourbon. Smm cinquième rapport contient le rédt d^uoe conversation qu'il a « sur ce sujet , avec le pbilosoplie américain. II essaie de persuader à Franklin que le peuple américain est mal renseigné sur les intentions de la majorité de la nation anglaise; que les Anglais, sinon le ministère >orth qui doit MentAt tomber, sont très-disposés à accorder tu leurs frères de r Amérique du îlord une complète indépendance administrative , un pariement séparé . à la seule condition de reconnaître le protectorat nominal de la Grande-Bretagne. Il insiste sur cette considération : que les deux nations parlent la même langue . qu'elles ont

DE L*INDÊPENDANCE AMÉRICAINE. 55

les mêmes aptitndes et le même génie, qu'elles sont les deux branches d'une même race , qu'elles professent la même religion^ qu'elles ont les mêmes ennemis naturels , les papistes français et espagnols. Il ajoute que la France trompe indignement l'Amérique, qu'elle n'est pas en état de se mesurer avec l'Angleterre , qu'elle est encore sous le coup des désastres de la guerre de Sept-Ans; et il propose à Franklin un plan d'alliance avec la Grande-Bretagne , à l'effet de dépouiller, dans l'intérêt commun des deux peuples alliés, la France et l'Espagne de leurs colonies des Antilles. Le projet , il faut en convenir , était séduisant et avait quelque chose de spécieux. Mais l'espion ajoute que cette proposition fut repoussée par Franklin avec l'indignation d'un honnête homme. Franklin répondit: qu'à aucun prix il ne trahira la France , encore bien qu'il n'ait encore reçu d'elle que des témoignages de sympathie , mais qu'il espère que cette sympathie se traduira bientôt en intervention effective , et que la pression de l'opinion publique entraînera le gouvernement.

Après ce récit, dont nous n'avons pas besoin de faire ressortir la haute importance historique, l'espion continue à transmettre à son correspondant ce qu'il a recueilli sur les dispositions de la cour de France • sur celles du public , et sur ce qui se passe dans les ports de mer français.

Beaumarchais vient d'expédier , outre VAmphytrite , neuf gros vaisseaux pour l'Amérique. — Les corsaires américains vendent publiquement leurs prises dans les ports français, surtout à Nantes et à Bordeaux. De

telles infractions aux règles du droit international dépassent toute mesure et exigent impérieusement une réparation. Aussi M. de Stormont a-t-ii demandé des explications h M. de Yergennes, dans les termes les plus vi£s. m. de Vergennes, sans affirmer précisément qu'il ignorait ces trangressions, a protesté de son désir de les faire cesser. Il a déclaré que son gouvernement allait donner les ordres les plus sévères pour empêcher toute expédition d'armes et de munitions en Amérique. Il a même envoyé un exprès au Havre pour empêcher d'aulorité le départ de VAmphytrùe, Malheureusement il s'est trouvé que cette frégate était partie depuis quatre jours.

Le rapport que nous venons de citer porte la date du 15 Janvier 1777.

Quatre mois s'écoulent. L'hiver terminé » les hosti* lités recommencent en Amérique dans des proportions toujours croissantes. La France est plus que jamais attentive et sympathique au progrès de l'insurrection. L'espion envoie, à la date du 15 mai» son sixième message.

Il fait savoir que l'on continue d'expédier de France en Amérique un grand nombre de navires chargés de munitions de guerre , avec des connaissements apparents pour St.-Domingue.

On vient d'apprendre l'arrivée de VAmphytrùe à Boston. Celle frégate a traversé , sans être prise » les croisières anglaises , et a débarqué à Boston soixante canons, dix mille fusils et quinze mille uniformes.

L'enthousiasme pour la cause américaine augmente chaque jour en France ; on escompte déjà le triomphe

futur des insurgents. A l'exemple des sénateurs roinaiDS qui faisaient mettre à l'encan le terrain sur lequel était assis le camp d'Annibal* les fermiers-généraux de France viennent d'acheter pour dix ans toutes les récoltes de tabac de la Virginie, province'actuellement occupée par les troupes anglaises. Vit-on jamais pareille insolence ? Les fermiers-généraux espèrent tirer de cette affaire un bénéfice de trois millions par année. L'espion, au contraire* compte bien que ces Messieurs en seront pour les avances qu'ils ont faites , et que leur spéculation anti-britaunique tournera à leur confusion.

Quant aux Américains , leur audace ne connaît plus de bornes. Grâce à la connivence des armateurs français, ils ont fait de Nantes une véritable place d'armes. Ils y vendent , malgré les défenses apparentes du gouvernement , les prises qu'ils font sur le commerce anglais. Ils y achètent des navires fins voiliers , enrôlent des équipages français auxquels ils fournissent des lettres de marque du gouvernement bostonien. Ces corsaires» français de fait, américaUis de nom, enlèvent beaucoup de navires sur les côtes d'Angleterre et dans le canal.

Le navire américain the Reprisai, qui avait amené M. Franklin en France , est réparti de Nantes , et a capturé, en vue de Lorient , quatre bâtiments anglais et, entr' autres, le paquebot-poste qui portait la correspondance de Londres à Lisbonne. A l'occasion de ce dernier fait, M. de Stormont vient d'adresser à M. de Vergennes d'énergiques réclamations. Le ministre français a donné les plus amples satisfactions et ré-

58 SCn LA GUERRE

pondo par les assurances les plus amicales. Il a affirmé que des ordres sévères avaient été donnés , à Nantes et à Bordeaox, pour prohiber l'entrée des corsaires et la vente des prises anglaises. Malheureusement ces ordres n'avaient pas été communiqués an gouverneur de Lorient, parce que Jusqu'à ce jour aucun navire insurgent n'avait relâché dans ce port« C'est ce qui explique comment il se fait que le Reprisai a pu y y trouver un refuge et y vendre ses prises. Aii reste ^ le gouvernement français va organiser sur toute la côte du Ponant un service de surveillance armée» et équiper à ce^effet une escadre composée de six grosses fjrégates. Le gouvernement anglais ne saurait prendre ombrage de cet armement , nécessité par les circon* stances et par le besoin de faire respecter la neutralité française.

Nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer ici avec quelle habileté et quel à-propos M. de Vergennes trouve, dans les réclamations de l'ambassadeur anglais, l'occasion d'augmenter les armements de la France. Sous prétexte de faire la police des côtes , on arme six frégates de plus; c'est toujours autant de gagné.

On devine à Tavance le résultat négatif de cette police armée. Le surveillance exercée sur les corsaires américains se continua pendant trois semaines environ. Mais, ce délai expiré, les choses reprirent leur cours habituel. Le n^LVire the Reprisai sort de Lorient, vers les premiers jours de mai , et va former , avec deux autres navires américains, le Doiphin et le Lexington^ une petite escadre d'observation à l'enlrce de la

DE l'indépendance AMERICAINE. 59

Manche. Aucun bâtiment anglais ne peut plus entrer dans la Manclie sans courir le risque d'être capturé.

En même temps que ces faits s'accomplissent dans les ports du Ponant, le ministre donne l'ordre d'armer sans délais à Toulon, six vaisseaux de ligne, et il expédie à SL-Domingue plusieurs frégates pour protéger les navires français contre les visites et les vexations des croiseurs britanniques.

Enfin l'espion clôt son message par l'annonce du départ du marquis de Lafayetle pour l'Amérique.

Gomme on le voH , les événements se précipitent. Il semble que nous tondions au dénouement, et nous nous attendons à trouver dans le premier rapport de l'espion l'annonce d'une rupture officielle. Prenons patience. Une déclaration de guerre dans les conditions actuelles ne ferait pas le compte de M. de Vergennes. La France n'est pas prête. Il lui faut encore un délai de quinze mois. Ce délai , en dépit des événements , M. de Vergennes l'obtiendra.

Quoi qu'il en soit , l'espion est à son poste. Il redouble de surveillance. Onze jours seulement s'écoulent entre son sixième et son septième rapport. Le 26 mai, il reprend la plume, et débute en rendant compte d'une nouvelle agression plus audacieuse encore que tous les faits qu'il a déjà racontés.

Dans les premiers jours de mai , un corsaire américain , monté par des matelots français, et commandé par un capitaine Bostonien , nommé Guningham , est sorti du port de Dunkerque et a enlevé , sous le feu des batteries de Douvres, le paquebot-poste le Prince d'Orange, cliargé de porter «lu gouvcrneineut néerlan-

dais une importante correspondance diplomatiqaet Comment le corsaire américain a-t-il eu avis de cette circonstance? On l'ignore. Ce qui est certain^c^esl^pie Cuningham^ en enlevant le bateau-poste, n'avait d'autre bat que de s'emparer de la correspondance du gouvernement En effet, après avoir saisi le portefeuille du courrier anglais, et y avoir trouvé , dans une lettre adressée au consul britannique à Rotterdam, la preuve que les ministres de la Grande-Bretagne offraient à la Hollande de former une alliance offensive et défensive contre la France , il a relâclié les passagers et a rendu la liberté à l'équipage. — Puis après cet expUAi de forban , il est rentré fièrement à Dunkerque. Hais son audace a été punie. Sur la réquisition expresse de M. de Stormont , Cuningham et ses hommes ont été arrêtés , mis en prison et leur procès s'instruit en ce moment ( B ).

Cet événement se passait quelques jours seulement avant l'ouverture des Chambres anglaises. L'occasion était belle, pour le Ministère anglais, de se glorifier de l'empressement avec lequel la Cour de Versailles avait obtempéré aux réquisitions de M. de Stormont C'est ce qui ne manqua pas d'arriver. Le ik mai 1777, Jour de l'ouverture du Parlement anglais, lord North se vanta de recevoir du Cabinet français les assurances les plus pacifiques, et ne manqua pas de citer à l'appui de ses paroles le fait tout récent de l'arrestation du corsaire Cuninghanu Malheureusement pour la perspicacité du ministre anglais , trois jours après , c'est-à-dire le 17 mai, le corsaire Cuningham était remis en liberté. — On avait trouvé ses papiers en règle. — Il avait une

lettre de marque du gouvernement bostonien — Quant à l'agression commise à rencontre du paquebot-poste anglais, elle avait eu lieu en pleine mer, et le paquebot avait été relâché par Cuningiiam avant sa rentrée à Dunkerque. On n'avait donc aucun grief fondé à articuler contre lui. On était forcé de reconnaître qu'il avait en sa faveur les règles du droit international , et l'on regrettait vivement de ne pouvoir punir autrement cet audacieux aventurier.

Il fallut bien que le gouvernement anglais se contentât de ces raisons , excellentes quant à la forme , détestables au fond ; car, pour tout esprit sagace , il est évident que l'Angleterre se laissait jouer. Cela n'est pas dans ses habitudes ; tout comme il est contraire aux habitudes chevaleresques de notre nation , d'user de duplicité envers un ennemi. Chacune des deux nations était donc, à cette époque, en dehors des traditions ordinaires de sa vie politique, («ette double anomalie demande une explication. Le gouvernement français jouait un double jeu , et manquait complètement de franchise. Ce point est incontestable. Mais , pour juger les hommes de 1775, il faut se placer par la pensée dans le courant d'idées causé par les événements. A celte époque , le souvenir de l'attentat de 1756 était encore vivant, et avait laissé dans tous les cœurs français une sanglante blessure. On se rappelait, qu'au début de la précédente lutte, avant toute déclaration de guerre, les Anglais avaient enlevé en mer quatre cents navires et dix mille matelots français. La victoire avait couronné et en quelque sorte justifié cette épouvantable violation du droit des gens. Or ,

quand la fortune aveugle amnisUe de pareils crimes, la conscience du genre humain en est, en quelque sorte» ébranlée ; la notion de la Justice internationale se fausse et s'altère , et la vengeance que le peuple opprimé a demandée en vain à la force mise au service du droit , il la demande en fin de compte à la ruse , à la perfidie et à l'astuce. Telle est Fétemelle loi du talion et le courant fatal qui entraîné la conscience humaine. L'Angleterre avait donc perdu le droit d'accuser la France de duplicité. Elle avait donné, et dans de bien plus grandes proportions, l'exemple de la perfidie. Et ce qu'il y a de plus étrange» c'est qu'elle ne s'en souvenait plus. Confiante dans sa force et dans le prestige de ses récentes victoires , elle ne pouvait croire que la France , affaissée et vaincue, osât rêver encore une tardive vengeance. C'est ce qui explique la superbe indifférence des ministres anglais , consentant h se payer des mauvaises raisons qui leur étalent données de ce côté du détroit

Notre espion, tout habile qu'il est, se hiisse égalcmem aveugler par l'orgueil britannique. Les faits les plus graves perdent pour lui leur signification. Ainsi , par exemple, il raconte qu'il a appris, de source certaine, que les corsaires américains par le fait desquels la mer des Antilies est dépeuplée de navires anglais, son t montés par des équipages français recrutés à St-Domingue , à la Martinique, h Sle.- Lucie. ïoul le commerce de l'Amérique est concentré à St.-Domingue. Dans ces derniers mois , on y a vendu, seulement en cargaisons de sucre enlevées aux négocianls de la Jamaïque , peur plus (le soixante millions de livres. En vain l'An-

gleterre multiplie ses croisfères dans ces parages, et soumet à de rigoureuses visites tous les navires suspects. Les mesures de précaution qu'elle prend sont stériles, et ne servent qu'à fournir à M. de Vergennes les moyens de récriminer contre le gouvernement britannique^ et de demander à son lour des explications.

L'espion fournit , dans la dernière partie de son rapport, de curieux détails sur le marquis de Lafayette. Ce jeune homme, qui appartient à une des plus nobles familles de l'aristocratie française, a équipé, à ses frais , une frégate achetée par ses ordres en Angleterre, et qu'il a nommée la Victoire. Puis il a enrôlé, de toutes parts, des soldats, des artilleurs, des officiers; et pour échapper à toute réclamation , il leur a donné rendez-vous dans un port espagnol, à SL -Sébastien. Mais, sur la réclamation énergique de M. de Slormont , le maréchal de Mouchy , gouverneur de Bordeaux et oncle maternel du marquis de Lafayette , a fait arrêter son neveu et Ta fait enfermer au château Trompette. Puis une sorte de transaction a eu lien , à la sollicitation de M. de Noailies, ambassadeur de France en Angleterre, qui est aussi proche parent du jeune marquis. M. de Lafayette a renoncé à son voyage d'Amérique 5 et manifesté un vif désir d'aller à Rome étudier les beaux-arts. On lui a, en conséquence, rendu la liberté et fourni un passe-port pour l'Italie. Mais , arrivé à Nice , l'ardent jeune homme a renoncé tout à coup à l'étude des beaux-arts , s'est embarqué sur un petit navire génois, et est allé rejoindre ses compagnons d'armes à SL -Sébastien. En ce moment, il vogue sur sa frégate la Victoire vers les rivages américains.

On a peiDe à croire, ajoute l'espion , que cette esca* pade n'ait pas été autorisée par la famille du jeune marquis, très>pulssante, très-bien en cour. On a youlu seulement faire une concession à l'Angleterre , en emprisonnant pour quelques jours le champion de l'Insurrection américaine.

Ces faits prouvent, ajoute l'espion, que la France ne veut pas la guerre, qu'elle craint de s'engager contre nous , et qu'elle désire seulement conserver les avantages commerciaux considérables qu'elle trouve dans ses relations avec les insurgents. Telle est la conclusion du septième rapport de l'espion. Avions-nous tort de dire plus haut qu'il était,- lui aussi, aveuglé par l'orgueil britannique , et que les faits les plus graves perdaient pour lui leur réelle signification ?

Le huitième message porte la date du 6 septembre 1777. Il débute par la relation d'un coup d'éclat* M. de Stormunt s'est rendu au ministère des affaires étrangères , et là , prenant l'attitude de l'ambassadeur romain qui apportait au Sénat de Garthage , dans les plis de sa toge, la paix ou la guerre, il a sommé fièrement le ministre français de se déclarer et de choisir , sans délai et sans détour , entre une hostilité ouverte et une paix franche et loyale.

Mais M. de Stormont , bien qu'il ait déployé dans cette circonstance solennelle , toute la majesté qui convient à un ambassadeur britannique, a manqué complètement l'effet de ses gestes olympiens et de ses réminiscences de Tite-Live. M. de Vergennes, sans éclat et sans phrases, a très-modestement choisi la paix. Il a donné l'assurance que des ordres allaient

D£ L'INOÉPENDANCE AMÉRICAINE. 65

être expédiés sur toute la côte de rOcéan^ h Veiïei d'interdire dans les ports français la vente des prises faites sur le commerce britannique. On poussera la rigueur plus loin encore. On interdira même rentrée des ports aux corsaires américains, sauf les cas de naufrage 9 d'avaries majeures , ou de ravitaillement forcé ; les bons offices de confraternité internationale ne pouvant aller, en effets jusqu'à la violation des devoirs essentiels que prescrit Thumanité.

Pour affirmer davantage ces assurances pacifiques, M. de Vergennes a fait arrêter et conduire à la Bastille M. Hodge, propriétaire du corsaire américain commandé par le capitaine Cuningbam.

Pour cette fois encore, il faut bien que M. de Stormont, malgré sa mauvaise humeur et ses défiances sans cesse renaissantes , se déclare satisfait

Mais les corsaires américains ne sont pas si faciles à dompter. A peine quinze jours se sont-ils écoulés, qu'ils ont déjà trouvé moyen d'éluder les nouvelles défenses de M. de Vergennes. Il est vrai qu'ils n'entrent plus dans les ports français avec leurs prises. Mais, grâce à la connivence des habitants du littoral , fort hostiles à l'Angleterre, ils s'entendent avec des patrons pêcheurs, leur vendent, à quelques lieues des côtes, ou font semblant de leur vendre les prises faites à la mer. Ceux-ci font entrer dans les ports, sous pavillon français, les navires capturés et les vendent en toute sécurité comme propriétés à eux appartenant

Sont- ils trop vivement pressés par les croisières anglaises, les corsaires américains ont recours à une autre ruse. Ils déchirent à coups de sabre quelques-

66 SIR LA GUEllRE

unes de leurs voiles , brisent quelques espars , démontent leur gouvernail , et sous prétexte de naufrage et d'avaries causées par le mauvais temps, ils entrent dans les ports par le plus beau soleil du monde « avec des allures de naufragés d'Opéra.

Ainsi, ajoute judicieusement l'espion, chaque réclamation de notre ambassadeur n'a d'autre résultat que de créer de nouveaux subterfuges, et d'ajouter de nouveaux délais aux délais déjà obtenus. Si l'Angleterre veut faire la guerre , qu'elle mette fin à ces réclamations inutiles et ridicules ; qu'elle se décide , sans plus de façon, à faire arrêter à Terre-Neuve les douze mille matelots français qui sont occupés à la pèche de la morue. Si lord Chatam était premier ministre , je n'aurais pas, écrit audaciensement l'espion, je n'aurais pas à donner pour la seconde fois un pareil conseil : les pécheurs français seraient déjà sur les pontons de Portsmouth ( C ).

De graves nouvelles, ajoute-t-il encore, sont arrivées de St. - Domingue. Pendant qu'en Europe on échange des notes fallacieuses et des mensonges diploms^tiqiies, dans la mer des Antilles on échange des coups de canon. Les premières collisions ont eu lieu dans les eaux do cap français. Une frégate française, La Tourterelle^ a été rencontrée par deux frégates anglaises qui l'ont sommée de hisser son pavillon. La Tourterelle ayant refusé ou tardé d'obtempérer à cette sommation, une des frégates anglaises lui a tiré un coup de canon à boulet. Le capitaine français a riposté par une double décharge de ses trente-deux canons sur la frégate anglaise , qui a élé mise en très-

DE l'indépendance AMÉRICAINE. 67

fâcheux état II a fallu que l'autre frégate ^Int h son secours pour la remorquer et la tirer hors des eaux du navire français. La Tourterelle est rentrée au cap , pavillons au vent^ avec- les honneurs du combat.

M. de Vergennes a proflté de cette circonstance avec son habileté ordinaire. Cette agression imprudente, commise par un bâtiment anglais. Ta autorisé à feindre de redouter un coup de main sur la colonie. 11 l'a mise en conséquence sur un pied de défense formidable. Sous prétexte d'eu renouveler la garnison, on y a envoyé une division d'infanterie tout entière , composée de quatre régiments. Seulement on a oublié de rappeler l'ancienne garnison. L'espion donne les noms des corps d'infanterie et d'artillerie qui viennent d'être expédiés à SL-Domingue. Ce sont les régiments de r Ile-de-France, le régiment de Beauvoisis, le Royal- Auxerrois (artillerie) , et les deux régiments d'infanterie coloniale, Royal-Martinique et Royal-Guadeloupe, de création récente et qui n*avaient pas encore quitté le sol de la France continentale. Saluons, en passant, ces vieux noms qui appartiennent à l'histoire de notre ancienne armée. Nos régiments modernes, désignés par un simple numéro d'ordre , n'ont rien sans doute à envier , en fait d'illustration guerrière , aux régiments de la vieille France monarchique. Ils ont noblement soutenu la tradition militaire de notre pays. Toutefois, on est heureux de retrouver sous sa plume les noms de baptême des vieilles phalanges qui, en 1775, comptaient encore dans leurs rangs des soldats de Fontenoy.

Sur ces entrefaites , c'est encore l'espion qui nous

68 SIR LA GlERRE

rapprend^ un officier général connu par son courage entreprenant et aventurier, M. de Maillebois, a proposé au roi Louis WI de rassembler inopinément quarante mille hommes en Bretagne, de les embarquer sur Tescadre de M. Duchaffaut ; de faire une descente en Angleterre y présentement dégarnie de troupes , et de brûler les arsenaux de Plymouth y Portsmouth et Chatam. La loyauté chevaleresque du jeune monarque s* est révoltée au seul énoncé d'un pareil attentat politique y que le succès pourrait sans doute justifier aux yeux des hommes qui apprécient la moralité des choses humaines par leurs résultats, mais qui n'en constituerait pas moins une violation inouïe des lois Internationales et imprimerait une tache iodélébiie à Tbonneur français. Chose étrange! l'espion rend hommage à la probité politique du monarque, qui repousse Tidée d'une agression subite contre laqueUe l'Angleterre n'aurait pas eu le temps de se fortifier, et il oublie que lui-môme , quelques lignes plus haut , Il vient de conseiller à son pays un attentat politique de la même nature. Avions-nous tort de dire, en commençant notre exposé , que tout bon Anglais s'attribue sur les autres hommes une supériorité originelle , une suprématie d'ordre divin, en vertu de laquelle ce qui est attentat pour une autre nation est pour l'Angleterre chose légitime , parce qu'elle est placée en dehors des règles qui gouvernent la vulgaire humanité ?

L'espion signale encore dans son message la sortie de l'escadre de Toulon, forte de six vaisseaux de ligne, qui ont été armés dans le plus grand secret Cette escadre croise actuellement dans la Méditerranée. 11

DE L'INDÉPENDANCE AMÊRICAI^E. 69

annonce « en outre, il son correspondant l'arrivée à Philadelphie du marquis de Lafayette, et de nouvelles altercations entre M. de Vergennes et M. de Stormont. Cette fois , c'est le ministre français qui a pris le rôle de plaignant. Il a dénoncé à Tanibassadeur britannique la conduite audacieuse d'un croiseur anglais, qui est venu enlever cinq navires américains dans les eaux de la Garonne, sous le canon de Biave. De tels accidents, s'ils se renouvellent , doivent amener une prompte explosion.

Nous arrivons à la fm de Tannée 1777. Quelques mois seulement nous séparent du dénouement de cette longue bataille diplomatique , qui devait servir de prélude à de plus sanglants conflits. L'espion reprend sa plume le 29 décembre 1777. Il nous apprend que de nouvelles réquisitions ont été adressées par M. de Stormont à M. de VergenneSi L'ambassadeur anglais a dénoncé, dans une note diplomatique, la sortie de plus de cinquante vaisseaux français , chaînés de munitions de guerre pour TAmérique. Il a donné les noms de tous ces bâtiments 5 leur port d'armement, leur tonnage, ies noms des capitaines qui les commandent II a signalé , entr'autres navires , la frégate V Hippopotame appartenant à M. de Beaumarchais. Cette frégate vient de transporter à Boston quatorze mille fusils. Une si parfaite conuaissance de ce qui se passe dans les ports français fait sans doute le plus grand honneur au zèle de M. de Stormont et à la sagacité de sa surveillance. Ce qui fait moins d'honneur à son intelligence, ajoute l'espion, c*est l'espèce de naïveté avec laquelle U croît instruire M. de Ver-

70 SLR LA GUERRE

geDDes de choses que celui-ci sait apparemment avaut lui et mieux que lui. L'espion commence à comprendre que lord North et M. de Stormont se sont laissé jouer , et qu'ils ont affaire à plus habile qu'eux. Quoi qu'il en soit , et bien qu'il soit un peu tard, M. de Stormont enfle la voix une dernière fols, et demande que toutes les prises amenées en France par les Américains soient livrées à l'Angleterre, sans examen et sans discussion. On lui répond qu'une pareille prétention est inadmissible; que souscrire à une telle demande, ce serait exposer le commerce français aux représailles des corsaires américains, et qu'il y a lieu de considérer la note de l'ambassadeur anglais comme non avenue.

Le langage du ministre français devient ferme et résolu. Il semble qu'il va s'attirer quelque vive riposte. Mais le ministre britannique garde le silence, et subit, avec une patience toute nouvelle, les Hères déclarations de M. de Vergennes. C'est qu'en ce moment l'Angleterre est dans le deuil et dans la consternation. On vient d'apprendre à Londres la capitulation du général Burgoyne à Saratoga. Une armée anglaise tout entière s'est rendue prisonnière de guerre à un corps de miliciens américain. Jamais pareille humiliation n'avait frappé au cœur la vieille Angleterre. « O Varus, rendsmoi mes légions ! » s'écriait l'empereur Auguste , à la nouvelle de la destruction de son armée par le germain Arminius. Un cri semblable, inspiré par la même détresse , s'échappe de toutes les poitrines anglaises : « O Burgoyne, qu'as-tu fait de nos valeureux régiments? » En France, la joie est générale, Tenthou-

siasme va jusqu'au délire. Oo se croirait au leudemain de Fontenoy. Le moment serait mai clioisi pour menacer la France , et plus inopportun encore pour l'insulter. Cette réserve imposée par les circonstances, un grand seigneur anglais , membre de la Chambre des lords , n'a pas su se l'imposer. Tout récemment ^ dans une séance du Parlement anglais, un membre de la Chambre s'est attaqué à lord North, et lui a reproché de n'avoir envoyé en Amérique, pour remplacer l'armée de Burgoyne , que des soldats mercenaires , recrutés dans la Hesse-Électorale et le grand-duché de Nassau. Sur cette interpellation, lord SuiTolk, prenant la défense du ministre, a répondu : « qu'à la vérité, les sol-

• dats allemands recrutés pour l'armée d'Amérique « ne pouvaient se comparer aux soldats anglais, mais « que ces troupes mercenaires suflQsaient pour mettre » à la raison les Français, s'ils avaient l'audace d'en- " voycr une armée auiiliaii^e au secours des insur-

• gents , parce que les soldats allemands étaient In-

• contestablement supérieurs aux soldats français. » I^orsque cette impertinence britannique fut connue à Paris, elle y provoqua une irritation extrême. Le vieux maréchal de Byron, au milieu d'une fêle donnée par M. de Vergennes, interpella vivement M. de Slormont, et lui demanda des explications. L'ambassadeur, désarçonné par cette brusque attaque , perdit contenance et ne put que balbutier de vagues excuses , en alléguant que les expressions dont s'était servi lord Suiïolk avaient sans doute été dénaturées par un traducteur Infidèle. Mais ce semblant de réparation ne pouvait calmer l'exaspération publique. Au nom de

rarmée française, ud brave officier, M. Turpin de Crissé^ mestre-de-camp de cavalerie, envoya un cartel à lord Suffoik, lai donnant rendez-vons à Ostende pour un jour déterminé. Ce cartel resta sans réponse. En Angleterre « on trouva que le silence dédaigneux du grand seigneur anglais avait été la seule conduite digne et convenable. En France , on pensa que cette conduite avait été inspirée par un sentiment judicieux de conservation personnelle. Quoi qu*il en soit, l'espion transmet h son correspondant de Londres Texplosion des colères françaises. Il est impossible , suivant lui , que la guerre ne sorte pas, sous un bref délai, d'une situation si tendue. Le gouvernement français, lors même qu'il voudrait conserver la paix , serait entraîné par le torrent de l'opinion. Mais le gouvernement français n'est pas surpris par les événements. Bien au contraire, il les a ménagés avec une rare habileté. Il a amené la nation à demander elle-même la guerre. D'ailleurs, la France est prête pour la lutte. Il 3' a en ce moment^ dans la rade de Brest, un armement naval considérable en état de prendre la mer. L'espion annonce, en terminant son message, qu'il va se rendre fi Brest , afin d'inspecter de ses propres yeux la flotte et les marins qui prétendent disputer de nouveau h sa patrie la souveraineté des mers.

L'espion tint parole. Son dixième rapport est daté de Brest. Il avait conçu un projet bien audacieux. Il se proposait de visiter en détail le port et la flotte de Brest, l'arsenal de Rochefort et celui de Toulon. L'entreprise était plus qu'audacieuse , elle était pleine de dangers , car on commençait i\ regarder d'un œil

DE l'indépendance AMÊKICAINE. 73

meDaçaut les Anglais résidant dans les ports de mer^et à arrêter certains d'entr'eux, que Ton prenait pour des espions. Rien n'intimide notre dénicheur des renseignements à Tusage de r Angleterre , et il y a, il faut en convenir, dans cette investigation intrépide, une dose de patriotisme qui relève le métier d'espion. Notre homme arrive donc à Brest, muni d'une lettre de recommandation pour un commissaire de la marine , lettre qui lui ouvrira l'entrée des arsenaux. Il constate d'abord, en visitant le port, qu'il y règne une prodigieuse activité. Le nombre des ouvriers employés aux préparatifs de guerre , charpentiers, calfats, voiliers , armuriers , dépasse dix mille. On travaille sans relâche ; les forces des ouvriers sont surexcitées par des hautes-paies , des rations d*eau-de-vie , et surtout par l'idée que l'on va bientôt courir sus aux Anglais. La nuit n'interrompt pas cette fîèvreuse et vaillante activité ! L'armement des vaisseaux se poursuit à la lueur des torches. La veille même de l'arrivée de l'espion, on a reçu l'ordre de mettre en armement quatre nouveaux vaisseaux , sept frégates et cinq corvettes , et de rétablir et d'armer de canons du plus gros calibre toutes les batteries de la côte. Notre espion visite l'arsenal , les cales couvertes , où trois vaisseaux sont encore en construction, et il admire, en connaisseur expert, l'élégance de forme des vaisseaux français. Il n'hésite pas à reconnaître que les vaisseaux de l'escadre de Brest doivent être plus fins voiliers que ceux de l'Angleterre. Dix-sept vaisseaux sont déjà pourvus de leurs équipages de guerre au grand complet , et constituent une force navale toute prête à

7^ SL'K LA GUEBRfi

enlrer en ligne, sous les ordres de M. de Grasse , lieutenant-généraL

Josqae-là , U n'y a dans le rapport de l'espion rien d'extraordinaire. Il fait en conscience son métier de surveillant Mais voici ce qui devient plus curieux. 11 s'ingénie si bien qu'il trouve le moyen de se faire inviter à un grand dtner donné par M. de Grasse aux officiers de la flotte, sur son vaisseau amiral Vlmripide. 11 assiste à ce dîner , et se trouve placé à table entre deux capitaines de frégate, MM. du Beaussetet Ducouëdic« On porte des toasts répétés au triomphe des Américains, à l'humiliation de l'Angleterre. Les têtes s'échauffent, les langues se délient, et les deux voisins de l'Anglais, avec ce laisser-aller que provoque l'entrain d'un dtner, et cette certaine dose d'esprit fanfaron qui appartient à notre pays, vantent beaucoup les forces navales de la France, se flattent de prendre sur l'Angleterre une lionne revanche, et, sans s'en douter, fournissent ù Tespion d'utiles renseignements. Au dessert, après le Champagne , il y a redoublement de gatlé patriotique , et Ton entonne en chœur la chanson de Saratoga, faite sur la capitulation du général Burgoyne (DV L'espion s'esquive au milieu du tumulte , rentre dans sa chambre et envoie à Londres une liste de quarantecinq vaisseaux de ligne , qui se trouvent dans le port de Brest, à l'état d'armement complet ou de demiarmement , pouvant être complété en quelques semaines.

Faut-il suivre maintenant l'espion britannique dans sa tournée d'exploration à Rochefort, à Toulon, à Marseille, à Bordeaux? L'impatience nous gagne nous-

DE L'INDÉPENDANCE AMÉBICAINE. 75

même, simple narraleur que nous sommes y et, comme la FraDce entière de ce temps , nous avons hâte d'entendre la première voix du canon. Toutefois » quoique tout soit prêt pour la guerre , les premières hostilités ne commenceront qu'au mois de juin; car , chose étrange , c'est l'Angleterre qui à son tour, en voyant la France si bien préparée, va chercher des atermoiements , et faire une tentative désespérée pour rendre la guerre impossible.

Racontons d'abord, en quelques mots, les voyages de l'espion dans les provinces du midi. Les renseignements qu'il fournit ont encore un certain intérêt historique. — A Rochefort , il ne trouve que trois vaisseaux de ligne sur les cales de construction ; mais en revanche on arme un grand nombre de frégates destinées à la guerre de course. L'espion n'en compte pas moins de dix-hulL A Toulon , il assiste au départ de l'escadre de l'amiral d'Estaing, forte de douze vaisseaux de ligne et de cinq frégates. Une autre escadre de six vaisseaux est toute prête à partir pour les mers de l'Inde, sous les ordres de MM. de Tronjoli et de Fabri. 1^ public attend de grandes choses de M. d'Estaing. C'est un oificier plein d'ardeur , d'une activité sans égale et animé contre l'Angleterre d'une haine implacable. Dans la dernière guerre, avec trois petites frégates que lui avait confiées la Compagnie des Indes, il avait pris d'assaut , saccagé et ruiné toutes les forteresses construites par les Anglais sur les côtes de Sumatra et de Coromandel. Enfln , fait prisonnier dans un combat inégal , il avait été conduit en Angleterre et soumis à (l'indignes traitements. Il partait donc , la haine dans

76 StJR LA GUERRE

le cœur, et bien décidé de faire aux Anglais le plus de mal possible. Heureusement, ajoute le narrateur anglais , M. d'Estaing n'est pas aimé dans la marine française , parce que c'est un officier bleu , un intrus , qui n'a pas commencé sa carrière dans les gardemarines. Il aura à lutter contre le mauvais vouloir de ses propres officiers ; on lui obéira à contre-cœur , et Ton ne sera pas fâcbé , par préjugé de corps , de voir échouer les projets d'un officier bleu. Celle double prédiction devait se réaliser. M. d'Estaing fit, pendant la durée de la guerre, beaucoup de mal aux Anglais; mais ses projets les plus importants échouèrent, ou du moins ne purent recevoir leur complète exécution , par le mauvais vouloir des officiers servant sons ses ordres.

A Marseille , l'espion trouve toute la population impatiente de voir la guerre éclater. L'enthousiasme sympathique pour les Américains se traduit par des manifestations publiques. Pendant le séjour de l'espion dans cette grande ville , les francs-maçons ont donné un grand dîner où se trouvaient treize fois treize convives , réunis autour de treize tables — On a bu de treize sortes de vins, et porté treize toasts eu l'honneur des treize États-Unis d'Amérique. Au milieu de la salle, se trouvait le buste de Franklin , avec ce vers fameux inscrit sur le socle :

Eripuit cœIo fulnien, sceptrumque tyrannis.

Nous croyons que c'est dans le banquet des francsmaçons de Marseille que ce vers si célèbre, et qui était

alors attribué h Turgot , reçut sa première publicité.

A Toulouse y à Narbonne, mêmes manifestations. A Bordeaux , le commerce maritime, ordinairement si ombrageux, si timide, si terrifié à l'annonce d'une rupture avec la puissante Angleterre, ne parle que de guerre, ne rêve qu'expéditions militaires contre les Antilles et les Indes anglaises. Un grand nombre de navires s'arment en coufse , et les volontaires s'offrent en foule pour compléter les équipages.

L'espion anglais, pendant qu'il inspecte nos ports de mer, ne cesse pas pour cela d'avoir les yeux fixés sur Paris, et ne perd pas de vue les dernières vicissitudes diplomatiques. Il est au courant des grands et suprêmes événements qui précèdent les hostilités.

C'est ainsi qu'il nous apprend que , vers le milieu de janvier 1778 , une tentative désespérée a été faite par le gouvernement anglais. Lord North , reprenant en quelque sorte la pensée de Tespion, a fait proposer ofliciellement à MM. Franklin , Silas Deane , et Arthur Lee, ministres accrédités par le Congrès de Philadelphie auprès de la Cour de Versailles , le plan d'une alliance offensive et défensive entre l'Amérique et l'Angleterre contre la France et l'Espagne. Les Américains auraient une constitution autonomique,un parlementséparé; leur commerce serait libre et affranchi de toutes entraves. En échange de ces avantages, ils reconnaîtraient le protectorat de la Grande-Bretagne, et recevraient des garnisons anglaises dans un certain nombre de places fortes. Le sort des Iles-Ioniennes devait, un demi-siècle plus tard, apprendre au monde ce que c*est que le protectorat britannique. Les ministres américains furent bien

78 SLR LA GUERRE

inspirés en repoussant cette insidieuse et tardive transaction. Ils se contentèrent de répondre : il est trop tard ! sentence fatale qui devait être prononcée plus d'une fois dans le cours des révolutions politiques , dont l'insurrection américaine présageait l'avènement prochain. La démarche désespérée du ministre anglais ne servit qu'à précipiter le dénouement qu'il redoutait. Les agents américains firent connaître au cabinet de Versailles les propositions qui leur étaient faites , et pressèrent vivement Al. de Yergennes de se déclarer. L'habile ministre ne demandait plus autre chose. Son (Buvre 9 si laborieusement conduite à fin , était accomplie. Il avait mis la France en état de lutter contre sa puissante ennemie. Le 30 janvier, dans un acte officiel, l'indépendance des États-Unis fut reconnue par le gouvernement français , et un traité d'alliance offensive et défensive fut conclu entre les deux nations pour le cas évidemment très-probable où » à la suite de la publication de l'acte de reconnaissance , le gouvernement de la Grande-Bretagne prendrait l'initiative d'une rupture.

L'événement prévu ne se fit pas long-temps attendre. Le 2 mars 1778 , l'acte de reconnaissance fut dénoncé diplomatiquement à lord North par M. de Noailles, ambassadeur de France à Londres. Le 20 mars, M. de Stormont demanda ses passeports et quitta Paris.

L'espion raconte cette dernière péripétie très-brièvement et avec un laconisme d'expressions qui , chez lui, est le signe infaillible de la mauvaise humeur. Il reprend ensuite le récit des faits.

11 nous apprend que, dans les premiers jours de

DE l'indépendance AMÉRICAINE. 79

février , M. de Lainolhe- Piquet a quilté firesl, à la tét^ de six vaisseaux de ligne » pour convoyer quinze bâtiments de commerce américains. En débouquant^ il a rencontré une petite escadre de corsaires américains^ qui a salué de vingt-un conps de canon le drapeau sans tache du roi de France. L'amiral a rendu le salut de treize coups de canon , qui est le salut que Ton rend aux Provinces^Unies. Ce détail est intéressant et ne se trouve pas ûam Thistoire générale. On est heureux d'apprendre que l'honneur de saluer^ pour la première fois, le drapeau coi\stellé de treize étoiles est échu au brave amiral qui devait acquérir , dans la guerre de Tlndépendance, une si glorieuse renommée.

L*cscadre de Brest, c'est Tespion qui nous l'apprend encore , a été portée à trente-deux vaisseaux de ligue munis de leurs équipages. Cette flotte , car un pareil rassemblement de vaisseaux armés mérite assurément ce nom, est commandée par M. d'Orvilliers, Heutenantgénéral, ayant sous ses ordres quatre lieutenants-généraux : le comte DuchaiTaut, le duc de Chartres, le comte de Guiuchen, le vicomte de Rochecbouart, et pour chef de pavillon , M. de La Mothe-PiqueL .

Douze vaisseaux de ligne sont partis de Toulon sous les ordres du comte d'Estaing, six sous les ordres de M. de Fabry. Il y a dans la rade de Brest une puissante réserve de quinze vaisseaux armés , plus trois vaisseaux en construction et trois autres à Rochefort. La France entrait donc en ligne , au début de la guerre, avec une force navale de soixante-onze grands vaisseaux , sans compter plus de soixante frégates. Depuis la guerre de la Ligue d'Âugsbourg, jamais notre

pairie n'avait montré tant de vitalité , tant de puissance ; jamais elle n'avait mis au service du bon droit et de la justice une aussi formidable force matérielle. Mais aussi combien le temps avait été mis h, profit ! combien d'babileté diplomatique avait été déployée pour tromper la vaniteuse confiance des Anglais I quels prodiges d'activité et de force contenue on avait obtenus de cette France» que ses voisins peu clairvoyants proclamaient être tombée en enfance sénilel D'un état naval qui se traduisait par le chiffre de vingt-trois coques à moitié pourries» on était arrivé à mettre en ligne une force militaire de soixante-onze vaisseaux admirablement équipés. Nous croyons pouvoir affirmer» qu'il n'y a pas dans l'histoire d'aucun peuple» pas même dans celle du peuple anglais » si jaloux pourtant de sa puissance maritime» un second exemple d'un si merveilleux effort.

L'espion sans doute le pensait comme nous » car il termine son douzième rapport par ces mots significatifs :

ft Puissent nos vieux routiers donner le fouet à ces écoliers turbulents » sans quoi c'en est fait de la vieille Angleterre ! •

Nous nous permettrons de faire remarquer que la conclusion de l'écrivaiD anglais n'est pas parfaitement logique. Si les marins français sont des écoliers» la vieille Angleterre n'est pas perdue ; elle n'a rien à craindre. Il y a dans cette phrase du patriote anglais le sentiment d'une crainte que Ton ne veut pas avouer. L'Anglais a peur quelquefois, et en cela il ressemble à tout le monde. Nais il n'a pas peur à la façon des

autres hommes. Chez lui l'orgueil britannique n'abdique jamais ses droits , et la peur même est insolente.

L'espion vient de quitter la France en lui donnant , en guise d'adieu, sa malédiction (£). Nous serons plus poli que lui. Malgré sa mauvaise humeur» nous lui souhaitons un heureux voyage. ~£n outre» nous lui accordons sans peine un certificat de civisme anglais , et nous reconnaissons que» dans la mission qu'il s'était imposée , il s'est montré habile , intelligent et courageui. Son espionnage patriotique nous a conservé des renseignements précieux» des détails intéressants, qu'il nous faudrait chercher » peut-être » inutilement dans les archives secrètes des ministères de la marine et des aiTaires étrangères. — Rassurons-nous, d'ailleurs» quant aux menaces qu'il nous adresse en nous quittant Les Anglais, dans la guerre qui se prépare » ne donneront le fouet à personne. Des marins tels que d'£staing » Duchaffaut» de Suffren et Lamothe-Piquet ne se laisseront pas traiter comme des écoliers. Us se montreront les dignes héritiers des Jean fiart, des Duguay-Trooin » des Pontis » des Château-Renaud qui donnaient aux ennemis de la France des leçons d'intrépidité et de stratégie nautique» et n'avaient pas» que nous sachions, l'habitude d'en recevoir.

La première rencontre entre les deux marines eut lieu le 17 Juillet 1778. Elle fut à l'avantage des Français.

Deux frégates françaises, la Lecom« eiXaBelle^Poule^ détachées de la flotte de Brest pour surveiller l'entrée de la Manche, tombèrent par un temps brumeux dans la grande escadre anglaise , commandée par l'amiral

ReppeL La Licorne fat obligée d*ainencr son pavillon sans même pouvoir essayer un semblant de défense. Mais la Be/(e-Poti(e, très-fine voilière, parvint à s'échapper, et fut suivie seulement de la frégate anglaise YAréthuse. Quand la frégate française , attirant api^ elle son ennemie , fut assez loin de la grande flotte anglaise > elle s'arrêta et offrit le combat Ce fut un véritable duel à armes égales et courtoises , chaque frégate étant armée de trente-deux canons. Après dnq heures d'une effroyable canonnade, la frégate anglaise hit complètement désemparée , et ne put rejoindre le gros de l'escadre que remorquée par un vaisseau de ligne que l'amiral Keppel envoya à son secours. La BeUê'Paule rentra dans le port de Brest , aux applandissefnents de la flotte française.

Ainsi fût inaugurée la guerre d'Amérique.

€e combat de la Beile-Poule, qui est resté populaire dans les souvenirs de nos marins , eut en France un Incroyable retentissement. En tant que succès, le résultat de la lutte était modeste. C'était un combat vaillamment soutenu , mais ce n'était rien de plus. Et pourtant, jamais victoire, depuis Stcinkcrque et Fontenoy , ne fut acclamée avec de pareils transports. C'est que le combat de la BcUe-Poule était on réalité plus qu'une victoire , c'était une délivrance. C'était le réveil de la France , c'était le signal de la résistance à l'odieuse oppression que la Grande-Bretagne s'arrogeait depuis cinquante ans sur les mers.

Quelques jours après, une collision bien autrement grave s'engagea, à la hauteur des Iles d'Oucssant, entre la flotte française , commandée par M. d'OrvillIcrs et

DE l'indépendance AMÉRICAINE. 83

armée de mille neuf cent trente-quatre canons , et la flotte anglaise , sous les ordres de ramiral K eppel , portant' deux mille deux cent quatre-vingt-huit bouches à feu. La supériorité matérielle était du côté des Anglais. C'était bien Toccaslon, pour les vieux routiers anglais, de donner à des écoliers mutins une sévère leçon. Mais les écoliers reçurent leurs maîtres avec de telles bordées de canon , que le désordre se mit dans la ligne anglaise, et que l'amiral Keppel crut devoir arborer le signal de retraite en donnant Tordre à ses vaisseaux d'éteindre leurs feux, tandis que les bâtiments français portaient fièrement tous leurs fanaux. Le combat d'Ouessant fut célébré comme une victoire. C'en était une, en eifet Une flotte anglaise., de force supérieure, avait fait retraite devant une flotte française. Cela ne s'était pas vu depuis le combat de Port-Mahon. L'effet moral de cet événement fut immense en Europe. On comprit que la domination britannique sur les mers était sérieusement attaquée, et Louis XVf fut salué du titre de restaurateur de la marine française (F).

Nous n'entreprendrons pas de raconter tous les autres événements de cette guerre de cinq années, qui fut si glorieuse pour notre patrie. Nous aurions trop à raconter. Il nous faudrait rappeler la victoire navale remportée par l'amiral d'Estaing sur l'escadre anglaise, commandée par le commodore Byrofi en vue de l'Ile de la Grenade, la prise de cette colonie , la défaite de lord Cornwalis à York-Tow , et la capitulation de son corps d'armée , renouvelant pour la Grande-Bretagne rhumillation de Saratoga, le siège et la prise de Port- !^lnhon« les glorieuses campagnes du bailli de Suffren

8& SDB LA GUERRE

dans rindc. Tons ces faits appartiennent h la grande histoire. Notre bat n'était pas de faire ie récit de la guerre , mais le récit de la préparation de la guerre. Mous avons voulu étudier avec quelque détail le travail de relèvement qui s'est fait dans notre pays , de 1775 à 1778. Les annales françaises offrent plusieurs exemples d'efforts semblables» tentés après une longue période de désastres et de décadence. Le plus souvent, ce travail de relèvement se résume dans un grand nom historique. I^ sauveur de la France s'appelle , suivant les temps, Duguesclin, Gharles-lc-Sage, ou Vlllars. Si la chute a été plus complète , si les désastres sont de ceux qu'aucune force humaine ne puisse réparer , l'intervention divine apparaît plus manifeste : le sauveur est une jeune fille , et le salut de la France s'appelle Jeanne d'Arc. Dans la période si curieuse que nous venons d'étudier , le salut de l'honneur français a été l'œuvre de la nation tout entière. Le souverain , et c'est là l'éternelle gloire de l'infortuné I^uis XVf , n'a eu qu'à suivre l'élan et à le modérer. Une impétuosité trop vive eût compromis le succès. Mais quelle énergie dans cette France de 1 775 . que Ton croyait décrépite 1 quel entrain , quelle ardeur à secouer le Joug de l'orgueilleuse prépondérance britannique 1 Les hommes de cette époque sont bien les précurseurs des races héroïques qui , vingt-cinq ans plus tard , devaient remplir le monde de leur terrible renommée.

A un point de vue plus restreint , et pour ne parler que de la reconstitution de notre puissance maritime * l'étude que nous venons de terminer nous parait d'au-

tant plus intéressante , que la période dont nous avons esquissé Tidstoire présente avec la situation actuelle de curieuses analogies.

En effet 5 à la suite des grands désastres des guerres de la Révolution et de TEmpire , il a été long-temps admis 9 comme règle politique , que la question de prépondérance maritime était tranchée sans retour; que l'empire de la mer appartenait aux Anglais» qu'il fallait en prendre son parti ; que la France devait se contenter d'un élat naval secondaire » insuffisant pour tenter la fortune des grandes batailles , suffisant pour rallier les puissances de troisième ordre et former le noyau d'une résistance maritime fédérative. Telle a été la règle très-sensée , très-raisonnable en apparence ^ admise par les deux grands gouvernements qui ont succédé au premier Empire.

Le second Empire a brisé ces timides traditions. Il a entrepris^ dans de grandes proportions» la restauration de la puissance maritime et coloniale de la France. Une grande lie australienne a été ajoutée à nos possessions; les limites du Sén^al français ont été reculées jusqu'aux rives du Niger. Nous prenons pied à Madagascar et en Gochinchine. Notre matériel naval est porté au chiffre de cinquante-trois vaisseaux de ligne et de cinquante fr^ates. Si ces chiffres paraissent inférieurs aux chiffres des vaisseaux et frégates qui composaient les escadres de Louis XYI , il ne faut pas oublier que le type et la puissance d'armement des vaisseaux modernes se sont considérablement accrus, et qu'un vaisseau tel que la Bretagne vomit, en une seule bordée , plus de fer que toute une escadre du temps de Jean fiart et Duguay-Trouin.

86 SUR LA GUERBE

Mais ce qae le gouvernement de Louis XYI, par suite du maltieur des temps^ ne pouvait faire qu'en cachette, que sonrnoisefflent, que subrepticement pour ainsi dire, le gouvernement de l'Empereur le fait an grand jour , en face de l'Europe, en opposant le calme et le sangfiroid du bon drcrft aux cris d'alarme hypocrite que soulève, de l'autre côté du détroit , la renaissance de notre marine. L'empire a rendu à la France la conscience de sa force , la confiance dans ses formidables ressources ; et notre patrie sait, aujourd'hui , que c'est pour elle qu'a été formulé ce vieil adage de la sagesse des nations : Vouloir, c'est pouvoir.

Page 1