RÊRANGER LITTÉRATEUR ET CRITIQUE
soD génie, mais riDcontestable supériorité des cliansons qa'ii a produites.
Bérauger avait demeuré long-temps à Passy chez une dame Béga, dont la fille annonçait des dispositions et travaillait pour se faire recevoir institutrice. M"*. Pauline Béga consultait souvent le poète sur ses propres études ; il luiécrivait, le 19 octobre 1848: t Tu avais trop négligé l'étude de Tliistoire religieuse. Sur cette iiistoire repose une foule de questions qui intéressent notre temps beaucoup plus que ne l'imaginent les esprits superficiels. D'ailleurs, pour enseigner même un peu, il faut savoir beaucoup. Tu peux en juger par ce que (u sais déjà. Qui peut bien comprendre l'histoire de France sans savoir celle du reste de l'Europe ? L'histoire de l'Europe, c'est celle du monde enlier. Vois combien tu as encore à apprendre, mais ne te décourage pas. A ton âge, tout cela se classe facilement dans le cerveau. Il y a là place pourtant de choses! Aussi je n'aime pas à te voir effrayée des examens que tu vas avoir à subir. Avec des juges intelligents, tu n'as rien à redouter. Si tu en as de capricieux ou sans perspicacité, eh bien ! ce sera à recommencer. N*en conçois ni chagrin, ni humeur. Dis-toi bien, ma chère enfant» qu'il n'est presque pas d'hommes, si haut parvenus qu'ils soient, qui n'aient rencontré de ces décepiionsau commencement de leur carrière. Ce sont ceux qui en ont rencontré le plus qui se sont le plus élevés, n
M. Corbière , curé de Passy, avait publié un livre qu'il avait donné h M "*. Béga. Béranger avait recommandé à cette dernière d'écrire à l'auteur une lettre de remerclment. M"'. Pauline était embarrassée et
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S'en était ouverte au vieux chansonDier qui lui donna , en peu de mots , les lois du style épistoiaire :
• Sais-tu pourquoi, chère enfant, tu ne peux pas écrire à M. le curé ? C'est que tu te figures qu'il lui faut d'autres phrases qu'à moi , et que tu ne veux pas te contenter d'écrire comme tu parles. 11 ne s'agit pas de lui parler de son livre sous le rapport littéraire ou philosophique, il ne faut que le remercier du présent qu'il t'a fait, du fruit que tu espères retirer de sa lecture, et de l'obligation que, sous ce rapport, tu vas lui avoir* et (( Monsieur le curé, je suis votre servante. » Il n'est pas nécessaire d'en dire davantage. Ne voilà-t-il pas la mer à boire I Ce qui .fait la supériorité presque générale que les femmes ont , en France , dans le style épistoiaire, c'est le laisser-aller de leur plume. M""*, de Sévigné,dont peut-être tu n'as pas encore lu les lettres, a, dans la plupart, cette façon agile et naturelle d'écrire. Quelquefois pourtant on remarque qu'elle pense un peu à la grande société qui doit voir les lettres qui sont censées n'être que pour sa fille : cela ne lui aie rien de son esprit , mais le prive de sa naïveté. Si un beau jour tu as de l'esprit^ tu verras ce que tu dois en faire. En attendant , passe- t-en pour M. Corbière , et parlelui comme tu parlerais à ton frère ou à moL »
Béranger n'a pas toujours rendu ainsi justice à M"*, de Sévigné. L'inhumanité de la grande dame, parlant des paysans de la Bretagne, l'avait sans doute indisposé contre elle, et, dans un moment d'humeur, il avait oublié le sens critique en jugeant l'illustre marquise, l'immortelle épistoiaire qui sut ajoutera la gloire littéraire du XVII*. siècle.
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Béranger avait profoDdéraent médité sur Racine ; il avait pris son style pour le vrai modèle de notre langue poétique, il le recommandait aux jeunes littérateurs, et il n'était pas moins frappé de la sagesse de ses plans, de la sobriété et de la convenance des ressorts qfu'il mettait en Jeu. Le 31 janvier, il écrivait à M"'. Béga:
(( Ton amour pour Racine et particulièrement pour Phèdre prouve combien ton jugement se forme. Phèdre n'est pas la pièce la mieux combinée de ce grand poète; mais aucun caractère n*est mieux étudié, mieux rendu que celui du principal personnage, le plus passionné de tous ceux que Racine a mis au théâtre... Je voudrais que tu lusses VHippolyte d'Euripide, d'où nous vient le sujet. Sénèque Ta traité aussi. Racine a beaucoup emprunté à ces deux anciens dont il a triomphé comme peintre de passion.
fl Brùannicus est supérieur à Phèdre comme combinaison dramatique, bien que l'intérêt y soit moiusgrand; mais l'idée, si bien accomplie, de rendre sensibles et supportables au théâtre les commencements d'un monstre pareil à Néron, est une des plus grandes preuves de génie données par Racine. Un esprit de second ordre n'aurait pas manqué de nous montrer Néron, repu de tous les crimes, au moment où il va en recevoir le prix. Il est toujours facile de produire de l'effet sur le vulgaire avec de semblables tableaux. Il faut mieux que cela aux esprits délicats, et faire prévoir les atrocités de Néron sans en souiller la scène est une œuvre de grand maître. »
C'est encore en écrivant à M"*. Pauline Béga que Béranger fait connaître son opinion sur La Fontaine et
sur Molière. Géote de leur famille , il a bien senti tonte leur valeur , comme sa propre valeur sera bien appréciée de la postérité, qui le mettra au-dessus de tous les chansonniers, à toutes les époques et dans toutes les littératures. 11 écrit à sa Jeune correspondante, le 28 février 1849:
c Ce que tu me dis de La Fontaine, la moindre notice te Texpllquerait. Sa simplicité apparente, son oubli des usages , surtout son extrême distraction contribuèrent à la célébrité dont il jouit de son vivant ; mais aussi, en lui méritant le nom de bonhomme, elles n'aidèrent points lui marquer son véritable rang parmi les grands hommes de cette brillante époque de notre littérature. Il en fut de même de Molière, mais par des causes différentes. Tous deux pourtant sont aujourd'hui regardés comme les deux poètes les plus originaux et les plus parfaits de leur temps. Ils s'étaient bien jugés. La Fontaine, en écrivant à son ami Maucroix, disait , en parlant de Molière : « Je l'aime , c'est mon homme. » Molière, voyant Racine et fioileau turlupiner La Fontaine , perdu dans ses distractions , s'écriait : t Nos beaux -esprits ont beau se trémousser , Ils n'iront pas aussi loin que le bonhomme. » On aime à voir de pareils esprits s'apprécier aussi bien. Gela est très-rare. La supériorité n'exclut ni la jalousie , ni l'envie. Notre temps en fournirait bien des exemples dont j'ai souvent gémi, moi qui ai toiyours mis mon bonheur à admirer les grands talents contemporains...
t Malgré tous les éloges qu'il reçut de son siècle , ainsi que Molière , ce n'est pourtant, comme je Tai dit , que par la postérité que tous deux furent mis à