BÉRANGER UTTÉRÂTELR ET CRITIQUE
leur place. Ni l'un ni l'autre ne pensôreot à réclamer contre ce déni de justice, dont peal-étre ils n'earent pas même le sentimenL.... L'autre Jour Lamartiiie, qui l'a attaqué dans ses Confidences et à qui j'en faisais le reproche » l'accusait d'égolsnie. Il oubllaU que le bonhomme, pour défendre Fouquet, son protecteur» avait bravé la colère de Louis \IV. Nous devons à cet acte de courage la fameuse élégie Au» Nfmphet de Vamx. Relis-la , ma chère enfant ; elle (ait doublement honneur à notre grande littérature, et ma lettre t'aura été bonne à quelque chose. Plus tu liras La Fontaine , plus tu l'admireras. Napoléon avait raison de dire qu'il ne convient guère à l*enfance: elle n'y trouve qu'une fiction qui peut l'amuser; mais à l'âge mûr seul appartient d'extraire (Tun pareil os toute la moelle qu'il contient •
Cette dernière pensée est parfaitement juste ; mais il ne faut pas dire, même avec Napoléon » que les fables de La Fontaine ne conviennent guère J^l'enbnce. Outre que la fiction les amuse , elle dépose dans les jeunes esprits les germes des leçons morales qui s'en dégagent avec les années; elle aiguise leur sagacité sans fatigue» elle exerce leur intelligence sans danger de surcharge , elle initie avec charme à la réflexion , à la prudence , à la notion des devoirs « et à ce qui doit faire l'étude de la vie entière , à la connaissance du cœur humahi. Combien de gens du monde font allusion à des fables, en citent des vers, non pour les avohr IjDS dans leur âge mûr , mais pour les avoir appris dans leur enfance! D'anciennes impressions sont restées, et leur influence date des premiers exercices de la mémoire.
D'APRÈS SA GORRESPONDAlfCB. 357
MiÊs venons à Molière qne le conrespondant de M^*. Béga JQge avec la même équité que La Fontaine.
i Molière , lui dit-il, mérite que Boileau ait parlé aussi bien de lui.... N'oublions pas qu'il eut le tort qu'on n'a cessé de lui reprocher. Voltaire particulièrement, de dire » dans VArt poétique :
C'est par là que Molière, illustrant ses écrits, Peut-être de son art eût remporté le prit....
• Gomment n'a-t-il pas reconnu que Molière était placé bien haut au-dessus des comiques de tous les temps ? Un seul peut-être pourrait être rapproché de lui, mais encore moins par l'art que par Tusage qu'il en fait: c'est Aristophane, que nous n'estimons pas assez.
(Ici j'ouvre une parenthèse pour remarquer cette observation sur Aristophane. Béranger trouve que nous n'estimons pas assez le comique athénien. 11 ne sait pas un mot de grec , et il affirme qu'Aristophane a plus de valeur que nous ne croyons. De quel droit ose-t-il porter un tel jugement sur un auteur qu'il n'a pu lire dans l'original ? Du droit du génie , qui voit plus haut et plus loin que les rhéteurs» que les critiques i que les éradits. Sans connaître les langues anciennes , il entrevoit dans les traductions les lieautés des grands écrivains de la Grèce et de Rome. Béranger a lu ainsi , et goûté , et senti Homère , Eschyle, Sophocle, Euripide, Horace, Virgile et bien d'autres; sa correspondance prouve la justesse de ses aperçus; mais revenons à Molière, en fermant la parenthèse.)
• Quant au style, celui de Molière est de la plus rare perfection dans le genre comique, qui fait pardonner
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les incorrectioi& faciles d'alUears à faire disparaître, et admet les trivialités, parce qae ce genre doit oOHr la peinture de tons les caractères et de toutes les posltiODs sociales. Le dictionnaire de la muse comlcioe est à peu près celai de tonte la langue. Il n'en est pas ainsi de la tragédie qui , toujours parlant sur on ton sontenu, n'a pas à employer les expressions triviales qui te choquent dans la comédie ....Je n'ajoute plus qu'on mot sur la place que tient Molière chez nous. Les Anglais, les Allemands le regardent comme le poète le plus original et le plus parfait de notre langue. Aux Anglais et aux Allemands ajoute, si tu veux, ton ami Béranger et tant d'autres qui valent mieux que mol (1). •
(i) Dans une leUrede i8&&, ft M*«. Collet qui allait conooarirpoor le ftrix de rAcadèmie française sur le ÈÊcmument de Molière, U dit à cette dame : • Nulle part tous ii*aTei parlé de Tadmirable bott«eeai du grand contemplateur , comme rappelait Boilem. Il fallait aani faire Péloge du stjlede Molière, le plus beau de notre théâtre, praae et vers, et dire que notre gr.tnd comique est le plus parlait des auteurs dramatiques , parce quMl est celui qui a marié Part avec la nature. •
Quand Gém'n dédia son Lexique delà langue de Molière à Bémi-' ger« oelui-d écrivit, dans sa réponse : « Quel repprochemeotl IfoUèra et un chansonnier 1 Vous en aurei toute la respousabilitè. Savcifous que, plus je vieillis, plus j*admire Thomme à qui tous doonei un pareil voisin ? Pourtant, è vingt ans, je Tadmireia si profondément déjô, qu*une lecture des plus méditées me fit reDoïK^er à la comédie, en présence d^une foule de plans et de six ou sept actes riméi où se trouvaient quelques scènes beureuses et quelques Ters a«ei bien tournés. Ne prenez pas cela pour une sage humilité» Dans moo orgueil de jeune homme, je voulais ^tre le premier dans un genre, fût-ce dans Ténigme ou la charade. Aussi n*ai-je pas été beaucoup plus haut »
Après une petite digression sur la vanité dans TaamOne, il ajoute que • Molière, certes, n'était pas un vaniteux. Son cœor était resté tendre et pur au milieu des prospérités. Relis le Misanthrope et tu seras convaincue de la grandeur et de la bonté de son âme. •
L'éducation poétique de M"^ Pauline Béga ne pouvait se borner à Racine, Molière et La Fontaine. Béranger, sans mettre Boileau sur la même Ugne, donne un avis motivé sur le poète de la raison :
<> Enrichis, dit-il à rintelligente écolière, enrichis ta mémoire de tout ce que tu trouveras de bon , et tâche surtout d'y faire régner Tordre. Sans cela, on Fa dit, ce n'est qu'une bibliothèque mal rangée. Apprendre par cœur des vers est un utile exercice à lui faire faire à ton âge, parce qu'on les retient plus facilement et que cela forme Toreille. Tu choisis du Boileau; c'est bien. J'aimerais mieux toutefois du Corneille et du Racine. Quant à La Fontaine, je pense que tu en sais déjà beaucoup.
» Je comprends que Boileau ne soit pas ton poète favori : ce n'est pas, crois-moi, parce qu'il a fait une satire assez faible contre les femmes; car les femmes aiment fort J.-J. Rousseau, qui les a traitées parfois assez sévèrement C'est plutôt parce que l'amour n'a tenu aucune place dans sa vie^ ce dont on ne s'aperçoit que trop dans ses œuvres. Âu reste, le genre qu'il a traité n'exige pas absolument les qualités qui lui manquent sous ce rapport Lis donc et apprends ses meilleures satires et épitres , VArt poétique et le Lutrin « poème vraiment supérieur, malgré certains inconvénients que je te signalerai plus tard. ^
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Il y a bien de la retenue dans ces conseils sur Bollean, qui devait avoir toutes les sympathies de Béraoger, comme lui poète de travail, de grand sens et de grande recherche en fait de langue et de scrupuleiMe correction. Rien ne lui semble plus dangereux que rimprovlsatlon de la plume, rien de plus Important que le travail et la méditation. Les preuves abondent dans les quatre volumes.
En septembre 1837, il écrivait à M"**. Franck qui lui avait demandé des conseils: • J'ai connu une dame qui causait admirablement et n'écrivait pas maL Elle demanda aussi conseil à mon expérience. Il vant mieux faire des reprises perdues que des phrases perdues 9 lui répondls-je. Elle me crut et s'en féUdle. malgré tout ce qu'elle voit G. Sand recueillir d'argent
et de renommée Mol, je me contenterai de vous
engager à travailler encore. Vos vers ont toujours un peu le défaut d'être faits trop facilement, et vous n'avez pas encore assez l'usage de la méditation qui féconde les esprits. Toutes les idées qui nous arrivent, toutes les formes qui se présentent , ne méritent pas d'user notre encre. Il faut choisir; c'est de ce choix
que dépend le talent SI vous voulez écrire pour
notre temps, lisez ce que notre temps produit , afin d'éviter les inventions qui ressemblent à tout» et surtout les défauts sur lesquels le public est blasé. Cherchez surtout la vérité: seule elle est éternellement belle. §
Quelques années après ( août 18/^6 ) , 11 écrivait à la même : « Je vous reproche encore un manque de patience, qui nuit à la perfection des vers. Vous ne méditez pas assez le sujet h traiter : 11 en résulte Toubll de
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détails qui en augmenteraient le charme Vous me
dites que vous aimez le descriptif; défiez- vous-en: notre langue s*y prête moins qu'on ne le croit.. Il faut avoir l'expression si juste pour décrire de manière à ne pas laisser de doute au lecteur ; et il faut avoir un dicttonnaire si riche pour ne pas retomber toujours dans les phrases déjà faites et usées!... Vous avez trouvé une mine poétique d'oii vous pouvez tirer un trésor, si vous vous défiez de votre facilité , et si vous sqiiprenez à repousser les vers qui se trouvent tout d'abord au bout de la plume. Pour cela, quand un sujet vous vient, retournez-le long-temps dans votre esprit avant de le laisser se transformer en pieds et en rimes. N'oubliez pas ce que je vous ai dit, je crois, déjà, que, chez nous, les vers avaient tué la poésie. •
Cet te dernière pensée aura de la peine à entrer dans le cerveau de nos rimeurs de professioa Elle n'en exprime pas moins une vérité , sous sa forme quelque peu paradoxale.
Une autre vérité, c'est que les métromanes doivent se mettre en garde contre le charme qui les entraine de bonne heure à mettre leurs pensées en vers, charme décevant qui exalte l'amour-propre et fait faire fausse route à bien des jeunes gens. Il y a long-temps que Pétrone l'a remarqué : La poésie a fait bien des dupes: multas carmen decepù. " Vous avez un état, écrit Béranger à M. Pionnier, qui lui avait envoyé plusieurs pièces de vers en 1831, et tout ce que je puis vous dire, c'est que j'ai bien souvent regretté de n'en
avoir pas eu un Avec un état, on peut être utile
aux autres et i son pays. Mais si les vers viennent une
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fois se mêler aux travaux utiles, il faut craindre qa'lb n'en amènent le dégoût. » Le penchant à la poésie lui paraissait-il irrésistible dans ses correspondantSi Béranger écrivait à Tun: « Continuez d'étudier la langue, et travaillez vos tournures de style. En poésie, la pensée n'est pas tout « Â un autre : c Je n'ai pu m'empêcher d'être contrarié quelquefois par les incorrections de votre poésie ; elles y Jettent souvent de Tobscuritéyle pire des défauts... Chassez l'obscurité des tours; soignez davantage l'harmonie de la diction, et n'empruntez à l'école romantique que ce qu'elle a de de large et non ce qu'elle a d'affecté. > A une demoiselle qui le consultait sur des pièces qu'elle lui avait adressées : • Il n'y a point de ces défauts choquants qu'on puisse indiquer du doigt Ce qu'il y manque encore, on ne saurait le dire. C'est un mieux qui doit se trouver dans votre esprit, s'il est, comme J'aime à le penser, celui d'un poète. Méditez, méditez^ méditez. Voilà le secret de tirer de vous ce qui y doit être. Comparez-vous aux autres et à vous-même. Pour cela, lisez assez pour pouvoir comprendre ; mais surtout ne vous hâtez pas tant de produire. La forme qui se présente la première est rarement, surtout à votre âge , la meilleure et la plus convenable à la pensée
qu'on veut rendre En tout. Mademoiselle, vous
acquiérez chaque jour ; mais il y a un mieux qu'il vous faut et que vous pouvez atteindre. Pour Dieu! ne laissez pas couler vos vers du premier jet Cherchez s'il n'y a pas une expression, une forme plus Juste, plus convenable au sujet; enfin méditez, méditez. » A une dame qu'il venait d'encourager par ces mots qu'il ne
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prodiguait pas : Chantez , Madame, chantez ; tout ie monde voos donnera cet avis : • Je croirais manquer à ce que m'impose la conflance que vous voulez bien me témoigner, si je ne vous donnais que des louanges en échange de celles que vous m'avez prodiguées et dont vous auriez été plus sobre si vous saviez bien quelle est l'opinion que j'ai de moi-même. Je me permettrai donc de mêler aux éloges quelques-uns des avis qu'une vieille eipérience suggère toujours. Usez sobrement du vers alexandrin (1); conformez la mesure à la nature du sujet que vous traitez. Habituez-vous à jeter de la variété dans la coupe de vos vers; ne négligez pas trop l'exactitude de la rime. Surtout , Madame , surtout fouillez long-temps dans votre cerveau pour vous assurer qu'à côté de l'idée que vous y puisez il ne s'en trouve pas une meilleure encore , qui rit de voir que
(1) Béranger, qui avait beaucoup réfléchi sur notre versificalioD, n^aimait pas trop l^alexandrin. Il avait remarqué sans doiite combien facilement la prose s'y mêle et le gftte, combien aussi ses coapes régulières lui donnent de monotonie. Il écrivait à Latoucheen ISAS : « Tallais oublier de vous dire aussi que j'ai regretté que le Roitelet ne fût pas écrit en vers de huit syllabes : le sujet Texigeait, il me semble. Mais les paresseux adorent Palexandrin , dont on devrait pourtant se défier an peu plus. > Il écrivait, quelque temps après, à M. Ackermann : • J*ai Thorreur de I^lexandrin ( moi qui m*en sois tant servi autrefois ) ailleurs qu*au théâtre, où il est excellent et si commode. Dans une lettre du 17 avril iS&S, il disait à M. Violeau, dont TAcadémie française avait couronné le Livre des mères ckré^ tiennes; c Si j'osais. Monsieur, vous faire une observation critique, elle porterait sur la trop grande uniformité de ton. Sans manquer à vos inspirations, vous eussiex pu obvier à ce léger défaut, en employant un peu moins Palexandrin... On abuse chez nous de cette mesure, la plus dilBcile et la plus facile de toutes. »
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VOUS lui préfériez ane sceur moins flratche et iiMrios joUe EDfin, me permettrez-vous de pouawr le pédantlsme aussi bas qu'il peut descendre? Respedei la langue» que vous trouverez toujours si bien disposée k rendre les pensées d'une épouse et d'une mère. A quoi boa cette dernière remarque? allei-voas dire peulrâtrei C'est que le vieux chansonnier, qui n'a Jamais pu apprendre l'orthographe, s'est pourtant aperçu que vous supprimiez un peu trop Ys de la *i"*. personne du présent de l'indicatif dans les verbes de la 1**. conjugaison. Ouf 1 voilà une belle phrase de maître d'école , d'oè Je croyais ne pouvoir me tirer. Mais, dlrez-vovs enoorCf M. de Lamartine souvent en use ainsi. Il n'en fidt pas qiieux , Madame. Et puis , M. de Lamartine a frit JocelytL Quand vous aurez fait votre Joetlfm^ el Je n'en désespère pas« nous vous passerons bien des peccadilles qu'aujourd'hui nous nous faisons un devoir de reprendre, ne fût-ce que pour l'honneur de la barbe» comme dit le bon Ghrysalde. »
Combien de fois Réranger revient sur ces Judicieuses idées I £t puis combien de jeunes gens , combien de jeunes ûlles et déjeunes femmes il a mis en garde contre la pensée de vivre de leur plume , soit par la poésie , soit par la prose , alors même qu'il s'agit de « soutenir l'existence de ses vieux parents ! » Il insiste, avec le plus touchant intérêt, pour que les lettres ne soient qu'un délassement, et non pas un moyen de vivre. Ses conseils ont été utiles à plusieurs de ceux et de celles qui les reçurent; ils le seront à bien d'autres, à présent que MM. Paul Boiteau et Perrotin ont donné une publicité féconde à sa Correspondance.
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La méditatloDy la lenteur qu'il recommande dans le travail, le soin scrupuleux de la langue et du stjrle, lui donnaient une sorte d'aversion pour les vers, non trop faciles, mais trop facilement faits, écrits à la hâte, improvisés. • Je ne puis, écrivait-il le 10 août 1833, je ne puis , en ma qualité d'ancien, m'empêcher de vous mettre en garde contre la rapidité de TimprovisatioD. J'ai toujours peur qu'on n'en conserve l'habitude au point de ne pouvoir ensuite mettre le soin et le temps nécessaires chez nous à la perfection des ouvrages, et par conséquent à leur durée. J'ai renoncé de bonne heure à l'improvisation, et je m'accuserais de n'avoir pu depuis y parvenir, même par abnégation patriotique, si je ne m'étais convaincu qu'en définitive la méditation est un moyen de succès pour les idées qu'on veut populariser (1). «
(i) Dix-neuf ans après, en septembre 1853, son opinion o^avait point changé , ou plutôt elle s*ôtait affermie par le temps et l*expérience : • Je crois, Monsieur, écriTait-il à M. B. D., vous devoir faire observer que, dans notre langue du moins, le genre satirique exige un travail soutenu de versification ; il repousse Timprovisation... Je vous engage donc à serrer, à nourrir le vers un peu plus que dans le dernier morceau^ tout bon qu*i] est, mais où Timprovisation se feit un peu trop sentir, selon moi* >
Une des dernières années de sa vie, il écrivait : • Je Tai dit bien souvent : • Il n^y a que le temps pour improviser les bons vers. > Quand ils me viennent avec trop de profusion, je le regarde comme un malheur: en poésie, il faut s*appliquer à rendre en aussi peu de mots que possible une idée juste, et ne point Texpriroer différemment qu*on ne le ferait en prose. Il faut que les vers puissent être lus en prose et paraissent naturels, comme la pins simple des conversations : là est la di&cullé. Bien des gens se croient poètes
S66 BÉRÂNGER UTTÉRATBUR ET CEITIQDB ,
Nous ne citerons point tons les passages où Bérangcr s'insurge contre Timprovisation ; il nous sera fadie de le surprendre dans l'application de ses princlpei iSi 1819, M. de Gérando, le philanthrope , demandi ai chansonnier une espèce d'hymne pour les éoolei le poète , après avoir exposé l'importance d*an tel 8a|el, continue ainsi sa réponse : « Bt vous Toalei qn'ei quatre ou cinq jours , moi , pauvre petit coupléteur, je termine un travail de cette ioiportaiioelU seule déflance que j'ai de mon talent m'empêcheni de l'entreprendre , si je ne voyais une sorte de gloire
attachée même à des efforts infiructueux En adnel-
tant que cette manière d'envisager la cbose voos coivienne, il reste. Monsieur, une très-grande difficulté: c'est le temps. Je me suis habitué à ne rien firire facilement : d'ailleurs , mon esprit est très-caprideOi
parce qu*ils alignent des rimes, ils se trompent : font le andefel des vers plus ou moins, cela n^est pas plus diflicile que d*éorirea prose. Il faut de la force, de la concision, de Téneri^e el de la si» plicité; la versification vient après: c*est pourquoi Molière crt et restera le poète par excellence. •
Deux observations sur ce dernier passage : nous le crojoos tnf atMolu. Il est telle idée juste, mais grande, tel senliment Trai. ■» intense , qui peuvent s'exprimer en termes interdits à la proM. Bè> ranger en offre plus d*un exemple, et Ton en trouverail sans peine dans Molière : nous n'admettons pas que Ton pût dire , dans conversation en prose :
Mon flegme est philosophe autant que voire bilp,
et pourtant ce vers du Misanthrope est excellent. Notre observation est que la nécessité de la rime ne permet pas d*; qu'il soit aussi facile d'écrire en vers qu'en prose.
La quantité d'idées à rendre ^ de convenances à observer, toul concourt à me rendre impossible l'exécution de cet hymne en cinq jours, comme vous le désirez, et Je n'oserais vous rien promettre avant un mois et même deux ; car je ne puis compter sur moi. Il serait même possible que, l'ouvrage fait, il me parût indigne de son objet, et alors vous ne l'auriez point »
Long-temps avant l'époque on M. de Gérando lui demandait un ctiant pour les écoles , le 24 juin 1812,11 écrivait à son ami Quenescourt : • J'écris aussi , et si ce que Buffbn a dit du génie , que c'est une aptitude à la patience est vrai , j'ai furieusement de cette drogue. Figurez-vous, mon ami, que je suis obligé de refaire les deux tiers de mon second chant ; les cent premiers vers m'ont déjà occasionné des changements qui donnent à ce début un air tout nouveau. Je suis plus content que pour mon premier chant : celui-ci a déjà subi aussi plusieurs corrections depuis que vous l'avez lu. Enfin je travaille continuellement , mais j'avance peu : il faudra pourtant bien que cela finisse. Ârnault, à qui dernièrement je faisais l'histoire de ces corrections, sans les lui communiquer toutefois , s'étonnait de ma constance et de mon peu d'empressement à me faire connaître ; il m'invite souvent à publier mes ouvrages: je n'en ferai rien que je ne les aie portés au point de perfection où je sens que je puis arriver ; ensuite 11 en sera tout ce qui plaira au sort ; mais^ je ne crois pas recueillir jamais le fruit des peines que je me donne. »
Béranger ne l'a point recueilli , en effet. 11 a quitté Tépopée , où sans doute il n'eût eu qu'un rang secondaire , pour occuper le premier dans la chanson. Ce
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qu'il y a d'admirable en tout cela, c'est l'accord de la pratique et de la théorie. Ed vain ses amis, conoateant ses géDCs pécuDiaires, veulent-ils lui mettre une plume à la main pour brocher des, articles de Journal ; en vain l'auteur des Deux Gendres le presse-t-il d'écrire des feuilletons de théâtre pour un de ses périodiques; Béranger est artiste ; il vise à la perfection que ne peuvent se flatter d'atteindre les improvisateurs, il refuse, et que d'excellentes raisons il expose. Urées de son impuissance à la fois et de sa conscience 1 Me regardant point le théâtre comme étranger à la poMtique , pensant même qu'une route immense serait ouverte à l'auteur qui oserait tenter de donner, par le spectacle, une direction à l'esprit public , il me serait impossible d'accorder mon utopie théâtrale avec les maximes débitées dans la chaire où l'on me ferait monter. Chaque jour même je jetterais, du rez-dechaussée , des pierres à ceux qui occupent les étages supérieurs de la maison, et comme ils tiennent à leurs vitres sans faire cas de la lumière, il est à croire qu'ils videraient sur moi leurs cassolettes pour se débarrasser d'un voisin incommode. Peut-être on me dira qu'il serait nécessaire d'abord de courber la tête ; mais puisqu'on vous demande un honnête homme, on ne doit pohit vouloir le soumettre à cette épreuve. C'est aussi en honnête homme que j'ai dû consulter mes forces littéraires. Sur ce point encore, accepter serait une témérité dont je me repentirais bientôt. Je suis dépourvu de cette première éducation qui doit être la base de tonte critique. Je suis également privé de la plupart des connaissances particulières au genre auquel il fau-
(Irait que je me livrasse : je veux parler ici et des productions théâtrales étrangères et des traditions des coulisses. Ma pauvreté, vous savez que je ne rougis point du inot, ma pauvreté ne m'a jamais mis à même de suivre les spectacles. Or, je crois que cette habi* tude doit être acquise depuis long-temps, pour écrire sur la manière dont les ouvrages dramatiques sont rendus. Enfin, j'ai bien fouillé dans les plis de mon cerveau, et il ne me semble point y trouver cette forme légère, ces tournures piquantes, cette facilité de style, qui rendent un article agréable aux lecteurs, et permettent à celui qui les possède de parler cent fois de la même chose en paraissant toujours nouveau. •
Il était né artiste, avons-nous dit. Lui-mêmene craint pas de raflSrmer en refusant à Trélat d'écrire dans le Natianai : « On ne peut pas mentir à sa nature ; je suis né artiste ; la forme me préoccupe toi^ours. Or« il n'est pas possible que je m'arrange du journalisme..... J'ai toujours manqué de confiance en moi. Avec cela • si les circonstances ne vous ont formé de bonne heure à la rédaction improvisée, on ne doit point aborder la presse quotidienne. •
Il est si vrai que Béranger manquait de confiance en lui-même, que M. Schnitzler ayant réclamé sa coopération à y Encyclopédie des gens du monde ^ il dit dans sa lettre de refus : « J'évite le plus que je puis d'écrire eo prose, ne m'étant jamais reconnu d'aptitude ni de facilité pour le faire. • Et pourtant que de pages de belle et bonne prose dans cette Corresptmdance improvisée, dont il ne pensait pas que le public fût jamais le confident !