BÉRARGER LITTÉRATEUR ET CRITIQUE
On coDDatt sa belle lettre à M. Pierre Le Bmn, daos laqaelle U expose les motifs de son refus ( 2i janvier 1 835 ). Dès le mois d'août 1830 , il écrit à M"^. Bouvet: c On reparle encore de TÂcadémie pour mol» sans donte en désespoir de ne pouvoir faire autre chose de mon chétif individu; mais j'ai de nouveau déclaré que je ne voulais pas de cette dignité littéraire, et j'espère qu'on me laissera tranquille dans mon coin. Tout cela me fera passer pour un fou ou un sot; mais je m'en moque. D'ailleurs, dans huit jours personne ne pensera plus à moi, et comme mon rôle est terminé, par l'eflèl même du triomphe des idées que j'ai défendues et proclamées à mes risques pendant quinze ans , je retomberai bientôt dans l'obscurité que j'ai si souvent regrettée depuis que j'ai de la réputation. J'ai dit surle^hamp qu'en détrônant Charles X on me détrônait C'est vrai à la lettre ; le mérite de mes chansons disparaît aux trois quarts. Je ne suis pas homme à me désoler» quand je vois tout ce que mon pays y gagne. Je donnerais tout ce qui me restera de renommée pour assurer son bonheur. Le patriotisme a toujours été ma passion dominante, et l'âge ne l'a point affaiblie* >
Béranger prend son parti ; mais il y a dans sa lettre un mot poignant : c Mon rôle est termhié. •
L'année suivante, tout n'allait pas au gré de ses vœux, et il eut quelques velléités de rentrer en lice; il écrivit à La FayeUe ( 10 juillet 1831 ) : • Quelques jours après la grande semaine, je m'avisai de dire qu'en détrônant Charles X on avait détrôné la chanson. Quelques-uns s'empressèrent de me prendre au mot, et l'on fit même à cette phrase l'honneur de la répéter à
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la tribuoe. Bientôt cependaDt je me sentis le désir de protester contre cette déchéance ( c'est de celle de la chanson que je veux parler). Vous dire ce qui m'en donna Tidée est inutile, vous le devinez. Je me mis à penser que nous autres, faiseurs de couplets satiriques et politiques , pouvions bien n'être pas encore au bout de notre règne. Je me fis sans doute illusion : c'est une habitude commune aux détrônés: j'allai jusqu'à m'écrier :
Oui, chanson, muse, ma Glle,
J*ai déclaré net Qu*avec Charle et sa famille
On te déli'ônait, etc.
Or, j'essayai de revenir à mes habitudes chantantes y mais je vous avouerai que le spectacle de nos divisions ne m'a pas d'abord laissé toute ma liberté d'esprit Ma pauvre muse, qui commence à vieillir, n'a jamais été d'un tempérament bien robuste. Et puis, vous ne l'ignorez pas, mon cher générai , je suis convaincu de la nécessité de conserver et d'affermir les bases de Tordre de choses actuel. Souvent donc une profonde affliction a fait mourir le refrain sur mes lèvres, en détournant mon attention des objets que j'aurais voulu célébrer. •
Deux mois après, Béranger écrivait à M. Chopin : < Vous auriez bien fait de donner à la liberté une autre adresse que la mienne. C'est maintenant chez nos jeunes poètesqu'il faut qu'elle aille chercher des accents dignes de plaider sa cause. Nous autres anciens, nous nous
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sommes usés fi (rainer le boalet dans les galères de la Restauration. Nos voix étaient suffisantes pour pousser, de temps à autre, quelques soupirs qu'on voulait bien nous permettre encore et auxquels répondait la sympaibie populaire; mais aujourd'liui il faut de plus jeunes poitrines pour prendre part aux concerts que la liberté demande. »
Les fautes de ses amis attristèrent de plus en plus Béranger, et firent successivement évanouir la plupart de 'ses illusions; mais il ne se réfugia point dans Tégolsme, et sou génie ne connut jamais la vanité» En 1 8I!»5, M. Delaine lui adressa de la prose et des vers, et crut sans doute le flatter beaucoup en considérant le recueil de ses chansons comme le poème épique national de la France. « Vous êtes tourmenté, lui répond Béranger, de la crainte que quelqu'un avant vous ait émis ridée que mes chansons étaient le poème épique national, toujours attendu, et dont la France n'a pas encore pu se vanter. Rassurez-vous, Monsieur, je crois pouvoir vous certifier que vous êtes le premier en date. Mais je dois vous dire aussi que je pense bien qu'à moins d'être provoqué, entraîné par les illusions de votre âge, aucun autre ne tentera de soutenir un pareil paradoxe, dont toutefois je ne puis que vous être très-reconnaissant. Pour ne pas trop blesser le sentiment patriotique, qui chez vous, Monsieur, vient en aide à ces illusions, je vais oser me comparer aux plus grands poètes: pour un moment je me mets à la place d*Horace, que vous connaissez mieux que moi. Pensez-vous que, si Virgile ne fât pas né, les œuvres de Vami de Mécène eussent tenu lieu aux Romains de
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VÈnèide^ qui est restée leur plus grande gloire littéraire ?»
Cette réponse est péremptoire. Le bon sens de Béranger ne confond point les genres. Il n'eût jamais dit, comme un de ses amis, que le plus beau poème épique, c'est une vieille cattiédrale. La confusion des idées n'allait point à son esprit; et, à propos de genres, il écrivait à un jeune homme, le 1*'. mars 1867: (( Puisque vous pensez à vous créer un avenir poétique, tout jeune que vous êtes, il faut que vous chercliiez en vous quel est le genre auquel vous devez vous adonner plus particulièrement. Là est la difficulté la plus grande ; car, aujourd'hui , quels sont les genres qu'il convient le mieux de traiter ? Si vous ne vous êtes encore rien dit à cet égard, en continuant vos essais, vous aurez sans doute quelque heureuse inspiration qui déterminera votre choix. Quant à moi, je ne me hasarderai pas à avoir un avis, car je sais par expérience combien on peut se tromper pour son propre compte, quand il s'agit de prendre une pareille détermination. Pourtant c'est d'elle que dépend notre avenir littéraire. Tel homme resté médiocre dans un genre, adopté au hasard, eût pu être une supériorité s'il eût fait un choix différent; tel homme même qui s'obstine à faire des vers médiocr&s, comme tout le monde en fait dans la jeunesse, eût pu être un prosateur de premier ordre, s'il ne s'était engoué de la rime, enchanteresse qui accorde assez facilement de premières faveurs, mais ne se laisse arracher les dernières que par des efforts constants et opiniâtres. — Vous voyez. Monsieur, que je vous renvoie à vous-même pour décider de l'avenir
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dont VOUS me parlez. Occupez-vous beaucoup de la laogue> si peu étudiée parmi nous (1) ; méditez sor le
(i) le S8 juin 185S, il écrivait à M. Paul Epilean : • Von» q«i èles si bien partagé par la nature et Téducation, dès à préMit préoccupei-Tous du style, approfondisseï la langue, TOjrei ce qu*cUe peut donner encore de nouveau, et je ne doute pas que tous ne puissiei un jour enrayer Tart & la descente où il est lanoè. *
Dans une lettre antérieure, on Ht un passage & recudlKr, cv B s*Bgit des idées de Béranger sur la chanson^ et quel lioanne ftH pha compéteQt pour en donner la théorie ? t lion cher Boîtetn, vos ifit sont très-jolis, très-spirituels, et cependant ce n'eat peut-être pus là une duinsou, au moins comme moi je Tentendrais. N*aUei pas croire que Tabsence d*un refrain me fiisse dire cela. Non ; on |^ut faire de bonnes et belles chansons sans refrain. Ce qui me fhit penser ainsi de vos couplets, c*est un je ne sais quoi qui chante dans les ven de chanaon, une certaine macité de tournures, un enrihalnemeni de pa* raies que je ne trou?e pas dans vos couplets, qui n*eii sont pas moins d*an bon âdseur. •
Dès ses premières lettres , Béranger parie dt la chanson avec amour : • C*est arec un grand plaisir que je me suis mis à cbansonner. • — § Mes prétentions en littérature, écrit*il ft L. Amanll dès le mois de mars ftSiO, se bornent k des chansons» * Une fobqa^îl eut agrandi son cadre, élevé son ton, assuré sa gloire « il ne pcrmK point qu*on eftt pour elle un dédain déplacé. M. Ponsard avait tenté de ralMisser le genre. Celui qui Ta porté & sa perfection releva le gant, et s*eiprima ainsi : • La chanson est un genre très-difficile à traiter. Bans doute la pensée acquiert de la rigueur grâce au refrain ; mais cette obligation de Tasserrir & ce même refrain en gène le développement et rétendue. Cette obligation d*enfermer une pensée élevée dans un petit espace ôte de la clarté à Feipression. Il est très-diiBcile de rester simple et naturel sans sortir de son sujet. Il faut amener le refrain sans que cela paraisse forcé, et on n*y arrive que par le traTail le plus assidu et le plus persévéranL Je crois, tout au contraire de Totre ami ( M, Ponsàrd ), que la chanson est un de» genres les plus diflkiles et les plus rebelles û traiter. Ce n*est pa»
Style 9 relisez les grands maîtres da passé , -- et si vous avez le bonheur que j'envie le plus, celui de savoir le grec, formez*vous à cette grande école. Puis, un Jour , riche de réflexions, vous verrez ce qu'il vous est possible défaire pour suivre la voie où vous ne faites que d'entrer. »
. Combien tout cela est judicieux ; et que de conseils excellents nos jeunes écrivains peuvent puiser dans cette Correspondance , où il y a , d'ailleurs , tant à recueillir au point de vue de l'histoire , de la politique et de la morale I Quel aspirant à la gloire ne tirerait profit des lettres adressées à M. Le Gouvé , qui avait demaindé au poète son avis sur ses Essais ? c II me semble , lui dit-il , après avoir loué l'élégie à la mémoire de son père, que les morceaux qui suivent auraient exigé un travail plus soigné, moins de laisseraller dans la phrase, plus de fermeté dans les vers et souvent plus de sobriété dans les détails. Aujourd'hui , Monsieur, le travail du vers est devenu une obligation , etc. » Et plus loin le sage critique ajoute : c Le titre de votre recueil ( Les mqru bizarres) , qui annonce de la recherche dans le choix des sujets» m'a inspiré une sorte de défiance sur les sujets eux-mêmes. Que deux de ces sujets se soient par hasard offerts à votre esprit, je puis le croire; mais alors il est vrai-
pour rehauiier mon petit mérite: celai qui me déooufrira de la vanité sera bien fin. Mais, enfin, il y a toujours eu plus de bons auteurs dramatiques que de gens excellents dans la chanson, t Les tragiques du temps d*Horace se croyaient bien supérieurs au poète de Venouse ; la postérité n'a plus leurs œuvres. Nous soabaltons à Pauleur de Lucrèce de Ti?re autant que Béraiiger.
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semblable que vous avez cherché le troisième et le suivant Le vrai poète, et vous Fêtes, Monsieur, doit-il procéder aiusi sans y être forcé ? La pensée da poète est comme la fleur femelle : elle attend la poussière fécondante que le mâle lance dans l'air et confie as vent. Un sujet cherché sera rarement exécuté d'inspiration, t
Mais tout importantes que sont ces observations, elles n'ont rien de comparable à la lettre du 6 août i83/i. M. Ernest Le Gouvé réclamait de nouveaoi conseils de Tillustre chansonnier. A ses instances Béranger répond enfin , et ici la lumière jaillit du ocear : c... Comment tracer une règle h suivre à un homme qu'on n'a pas eu le temps d'étudier ? Mais, direz- vous, vous avez lu mes diflërents Essais. Gela suffit- il ? Quelques ouvrages plus ou moins bons ( car je ne sois pas aussi sévère envers vous que vous-même) ne donnent que la mesure des facultés de l'esprit ; mais le caractère de l'homme , comment le comialtre ? Qu'importe ? diraient nos jeunes gens. Il importe beaucoup , selon moi , surtout dans un temps comme le nôtre, où l'on ne peut guère trouver son point d'appui qu'en soi-même. Sans s'élever jusqu'à l'appréciation du caractère , n'avez-vous pas des goûts dominants qui doivent influer sur la tendance de votre esprit ? Ces goûts , je les ignore. Vous avez eu le malheur d'être ce qu'on appelle un jeune homme heureux ; dès votre entrée dans le monde , le monde vous a souri. Vous convenez qu'aujourd'hui rien ne manquerait à votre félicité , si vous n'étiez tourmenté par une ambition de gloire. Hélas I dans quel coffre
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vide foQillez^voas pour trouver ce qni, selon vous, manque à votre bonheur! Mais enfin c'est votre manie., et je voudrais en vain vous en guérir. Quand le sort ne nous refuse rien, il nous faittoujoursundondetrop! Eh bien ! pauvre enfant , courez donc après la gloire ; c'est un mirage qui vient vous chercher du fond des déserts ; prenez bien garde qu'il ne vous y entraîne. Un seul moyen vous est offert pour éviter ce malheur : occupez-vous d'être utile ; c'est la loi que Dieu impose à tout homme. En littérature , il y a plus que jamais obligation à cela. Ne faites pas comme tous ceux qui se contentent de l'art pour l'art ; cherchez en vous s'il n'existe pas quelque croyance ou de patrie ou d'humanité à laquelle vous puissiez rattacher vos efforts et vos pensées. Vous avez un cœur noble et bon , un esprit généreux ; il n'est pas possible que la société , qui n'a pu les corrompre par ses caresses • ne vous ait pas laissé aussi quelque sentiment d'amour pour vos semblables. — ^ Eh bien ! ce sentiment consulté sera pour vous un guide plus sûr dans vos études et vos travaux que tout ce que pourraient vous dire les hommes les plus doctes. Un sentiment pareil a suffi pour faire de moi, chétif, quelque chose, quelque chose de bien fragile sans doute , mais enfin quelque chose.
« Je vous parie là , Monsieur , un langage qui vous étonnera peut-être ; il est si peu d'accord avec ce que vous avez dû entendre dans votre monde I Mais croyez que je vous donne l'explication de tous mes principes de conduite depuis que j'ai l'âge de raison ; cet âge. est venu pour moi de bonne heure, parce qu'à quinze