BÉRANGER LITTÉRATEUR ET CRITIQUE
ans j'ai été obligé d'être homme et de faire mon
édacatioo moi-même La nature a marqaé un em*
ploi à toutes les facultés qu'elle distribue ; il ne faut que chercher. Apprenez t puisque vous pouves ap* prendre ; méditez , puisque vous avez du repos ; mais surtout occupez-vous plus des autres que de vousmême. »
Nous ne doutons pas que ce langage noble et d^e n'ait eu la plus heureuse influence sur le jeune poète , à qui des œuvres d'un mérite incontestable ont ouvert les portes de l'Académie française.
D'autres jeunes gens que M. Ernest Le Gouvé reçurent des leçons non moins belles du chansonnier. Mais il est une classe de rêveurs qu'il aurait surtout voulu guérir. René, Oberman» Joseph Delorme avaient donné vogue à la plainte; on se complaisait à rimer des douleurs imaginaires • et des esprits faux et des cœurs faibles en étaient malades ; la contagion gagnait; c'était à qui étalerait ses plaies dans des vers éiégiaques, et la poésie intime provoquait en cadence au marasme. A l'un de ces chantres de la souffrance 9 fiéranger écrivait, le 6 octobre 18^0: « SaVez-vous, Monteur, qu'il y a une sorte d'égolsme à n'employer l'art qu'à exprimer sa propre plainte ? Hélas ! comme tous les égolsmes , celui-là reçoit aussi son châtiment. Oui » Monsieur, il en résulte de la monotonie dans ses œuvres , des longueurs qui nuisent quelquefois à l'ensemble des morceaux , enûn un trop fréquent retour des mêmes images et aussi des mêmes expressions... Je voudrais avoir assez d'autorité sur votre esprit pour vous ramener, par le seul moyen qui m'est offert, à
plus de confiance à ce Dieu dont vous parlez , mais avec qui vous ne paraissez pas vivre en grande intimité. S'il a pu consoler un pauvre chansonnier, que ne ferait-il pas pour un poète élégiaque? Âu nom de Tart que vous aimez et à qui vous devez un l)eao talent, donnez un guide à votre jeune imagination ; ne tombez plus dans cette vanité de la douleur , qui fait que nous nous croyons toujours les plus malbeoreux, etc. »
A soixante-treize ans, le bon vieillard écrivait à un jeune homme (10 septembre 1853) : ^ Je vous dirai. Monsieur, de vous défier de ce que vous appelez votre nature contemplative, et de faire tout ce qui vous sera possible pour vous guérir de ces rêveries qui ne mènent à rien qu'au dégoût de tout ce qui est action ou lutte. J'ai lu quelque part dans Rousseau, que nous ne sommes pas seulement sur cette terre pour penser , mais encore pour agir; pesez mûrement cette pensée; vous y trouverez le remède à votre mal. — J'ai connu autrefois un jeune homme qui, comme vous, se sentait tourmenté ^de secrètes aspirations vers la gloire et rinconnu , et qui s'était tellement pénétré d'idées de dégoût et d'amertume . qu'un beau jour il a fini par le suicide. --Ce devrait être, Monsieur, une leçon donnée à tout découragement et surtout à un découragement jeune ; car ce n'est pas à votre âge (vous me dites que vous avez vingt ans) , ce n'est pas lorsqu'on a à peine entrevu la vie qu'on doit en trouver le fardeau trop lourd et s'abandonner au désespoir. Attendez d'avoir, comme moi, soixante- treize ans passés pour médire dés hommes; et encore, croyez bien que je n'en médis pas
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tous les jours. — Vos parents, dites-vous, ne veulent point laisser se développer votre c essor poétique ; » soyez sAr que c'est par pur amour pour vous; ils craignent , sans doute , de vous voir embrasser une carrière qui offre si peu de joies pour tant de peines ; je ne puis vous dire que de les écouter, etc. •
A soixante-quinze ans, Béranger répondait à un autre jeune bomme: « Ob ! Monsieur, qu'il y a loin de moi , vieux chansonnier , au plus grand poète du siècle ! Mais vous n'avez que vingt-cinq ans, et ces exagérations sont familières à votre âge. C'est à votre âge aussi que l'imagination se désole et tente d'insulter
à la vie J'ai fait comme vous. Monsieur, des vers
de désespéré; puis, à trente ans, tout pauvre et inconnu que j'étais , j'ai Gni par voir qu'au lieu de se plaindre de tout , il était peut-être mieux d'enseigner la résignation, fille du ciel, dont les désbérités du monde ont surtout tant besoin. Peut-être fevez-vous comme moi quelque jour. Je le souhaite : vous vous réconcilierez avec le rire ; et. comme moi, vous vous en servirez, si, en vous envoyant des vers à juger, on vous appelle le plus grand poète de l'époque. »
Béranger qui donnait d'excellents conseils ii des inconnus, ne les épargnait pas à ses amis, stimulant les uns et calmant les autres, mêlant à tous ses avis des principes généraux de haute critique , éclairs de génie et oracles de goût d'autant plus sûrs qu'ils sont sans prétention , qu'ils n'ont d'autre but que d'éclairer, et que celui ou celle à qui on les adresse doivent seuls les lire dans la lettre qu'ils ont reçue, lettre improvisée, dont l'auteur même n'a point de copie.
Nous ne citerons point les pressants motifs que Béranger met et remet sous les yeux de Gaucbois- Lemaire, pour stimuler sa paresse et le déterminer à écrire XHxstaire de la Révolution de Juillet 1830. Nous aimons mieux copier ses amicales exhortations à M. Guernu, qui entrait fort tiird (1833J dans la carrière des lettres avec des vers qui ne devaient point attirer l'attention publique : t Est-il bien possible , mon cher Cuemu, que tu veuilles à toute force faire ton début sur la scène poétique, à l'âge où, moi Je pense à m'en retirer ? Est-tu mordu de Pégase à ce point que tu dédaignes ta douce obscurité et veuilles te lancer sur une mer battue de tous les vents ; vents qui vous poursuivent jusque dans le port, quand ils n'ont pas réussi à faire chavirer votre barque en route ? Je te croyais devenu plus raisonnable. Considère donc à quelle anarchie est aujourd'hui livrée la littérature, vois combien peu de place lui laissent les intérêts politiques^ L'homme qui te parle ainsi n'a certes pas à se plaindre du public ; ce n'est pas un renard sans queue qui cherche à le dégoûter de celle que tu veux l'attacher au denière pour faire courir les petits polissons après toi. Crois-en mon expérience, tout le bruit d'une réputation ne vaut pas le calme que le vrai sage peut se faire dans une profonde retraite. Et puis, que vas-tu tenter d'accabler ces pauvres romantiques ? Il y a cinq ou six ans, leurs triomphes pouvaient justifier l'attaque ; mais aujourd'hui leurs effets se cotent bien bas à la Bourse. Peux-tu méconnaître, d'ailleurs, qu'ils ont entrepris une révolution nécessaire? Sans doute, comme tous les réformateurs, ils ont été beaucoup trop
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loin ; mais il restera quelque chose de leurs tentaClTes hardies, et notre langue, devenue plus lar^e» s'appropriera mieux à des besoins nouveaux» à des idées nouvelles. Il en est de ces jeunes auteurs, à qui Tod se peut reftiser de grands éloges, sinon pour toi» lems ouvrages, au moins pour plusieurs. Quant à mot, qof ai de grandes obligations à cette école qui a brisé lei barrières aristocratiques de notre vieille littérature, Je compte de nombreux amis dans son sein et me ieraii un scrupule d*aider à leur procurer qd déboire, quand cela me serait possible. Â cet égard, mon cher Guemu, tu te trompes tout-à-fait (1) €roi»*nMf,
(i) Celte opinion de Béranicer sur le romantiime o*a rieo qiA om étonne. Poète classique, si classique veut dire fidèle aux lois éi goût, il a profité de rimpulsion donnée ft tous les bons esprib, i toutes les nature d*élite par la nouvelle école, qui a aeoooé la torpear où languissait noire littérature asservie. Un jugeirrécusable» If. G«ial qu*on ne soupçonnera pas d*une sjmpathie aveugle pour les leurs, s*eiprinie ainsi, page iiS du 8*. folume de ses Mémoireu § La querelle des romantiques et des classlqacs a élé, comme toutes les querelles, Voccasion de prétentions faDtasqnes et d^eiagérations puériles ; mais elle révélait en Europe une phase de Tesprit humain, et en France un besoin profond de IV national. La littérature de PEmpire nous avait rendu an importaot service, trop oublié : elle avait tiré les lettres des dérégiemenls et dei déclamations révolutionnaires, et les avait ramenées sons Paatorilé de la tradition, du bon sens et du goût ; mais si la tradilkm , le boa sens et le goût dirigent et règlent , ils n*inspiretit pas : à Vi dans ses travaui, comme aux navires sur POcéan, il faut do aussi bien qu*une boussole : le souffle inspirateur manquait à notre littérature quand l'école romantique alla le chercher ft des sonrai nouvelles, les littératures étrangères et la lil>erté. Ce fbt là ssa caractère original et son vrai mérite. Elle n'a pas dcmné tout ce
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quelque mérite qu'il puisse y avoir aux vers que tu es sur le point de lancer au public, ne te hasarde pas dans le champ de la publicité. C'est un désert où il faut entrer jeune, séduit par d'éclatants mirages, mais où Ton est brûlé par la soiC Une petite source d'eau pure vaut mieux que tous ces vains prestiges. Tu te loues de ta position actuelle ; ta santé se rétablit; ta gaieté revient; bénis-en le ciel et vis en sage. Pardonne ces conseils à un vieil ami qui te parle avec expérience , et garde tes vers dans ton portefeuille. Ne cesse pas de te faire un amusement de la poésie pourtant C'est un joujou qui sied aux vieux enfants, mais que le public brise dans leurs mains quand ils l'étourdissent avec . en courant les rues et les carrefours. Peut-être diras-tu que ce langage est bien étrange dans ina bouche? Mais c'est ce qu'il y a d'étrange à cela, qui doit te donner confiance dans mes avis. On ne raisonne ainsi sur la profession qu'on a exercée avec quelque succès, que par une suite d'expériences qui ont mûri la raison. A vingt ans, un pareil langage de la part d'un bomme de cinquante ans m'eût paru de la sottise. Mais toi, tu as les cinquante ans , tu sentiras mieux ce qu'il peut y avoir de sage dans mes paroles et d'amical dans le ton que je prends avec toi. >
Ce ton est vraiment amical, et quelle justesse dans ces pages! Malheureusement, ainsi que les jeunes, les vieux rimeurs sont incorrigibles.
qu'elle avait promis; c'est le sort des promesses humaines; les œuvres sont rarement au niveau des tentatives ; mais elle a imprimé aai lettres françaises nn mouvement qui n*a manquent d'éclat, ni d'effet, et dont ses adversaires se sont ressentis aussi birn que ses adeptes. »
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Béranger, qui trouvait au romantisme le mérile d'avoir donné plus, de largeur à notre langue, l'avait beaucoup étudiée dans les écrivains des dUTérents âges, et 11 faisait un cas médiocre des monuments où elle est informe et balbutie. M. A. Jubinal lui avait envo7é un recueil de poésies du moyen-âge. Le poète le remercie poliment , et il ajoute : c Je ne vous dissiinalerai pas que, tout partisan que je suis des recberdies faites dans notre vieille langue , je doute un peu de la valeur des prétendus trésors que renferment tous ces filons. Notre poésie a généralement péché par la pensée. Il me semble que les morceaux que vous nous donna méritent ce reproche, ce qui pourtant n'ôte rien à la valeur de votre travail. Peut-être aussi n'est-ce là qu'on échantillon, et avez-vous des œuvres soit épiques, soit historiques qui seront plus utiles. Vous le savez mieux que moi: tout ce qui est ancien n'est pas bon, quoi qu'on en dise; je crois que le temps pourrait bien manquer de goût et même de jugement, et laisser vivre des fadaises en livrant de bonnes choses à ToublL >
Dix ans après ( 8 avril 1866), il écrit à M. Paul Ackermann, qui lui avait envoyé des pastiches de notre vieil idiome: « Vos petites pièces sont fort jolies; mais, si j'osais, je vous dirais qu'à vouloir refaire da vieux langage, vous faites la même faute que Hugo, qui veut nous donner de TKschyle après que nous avons eu Sophocle et Euripide. Ce n'est pas à une époque démocratique que Ton peut, que Ton doit faire une langue k part. D'ailleurs, les formes si jolies auxquelles vous voulez nous ramener n'ont pas disparu par caprice. A la naissance d'une poésie, les formes
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sont tout et la pensée peu de chose: pour en avoir la preuve, il su0U de lire nos premiers rimeurs. Mais lorsque la pensée prend son vol et pénètre partout , il lui faut plus de liberté» des ailes plus larges^ et rondeaux, virelets, sonnets même, tombent dans Toubli.»
Quand Cénin lui envoya, Tannée suivante, son livre Des variations du Langage français depuis le XW, siècle, tout en louant ce travail, il pose un cas où il aurait discussion avec Fauteur, » malgré, dit-Il, tout mon respect pour la science. Je n'ai pas autant d'amour que vous pour les langes où fut emmaillotée notre langue actuelle. Vous me battriez aisément ; mais je protesterais à terre, et sous vous, ne fût-ce que pour vous voir déployer toutes vos forces, qui sont de nature <i vous donner raison contre la raison elle-même. «
La linguistique ne pouvait être dans les goûts d'un homme à qui manquaient les premiers éléments des langues anciennes. Il regrettait amèrement de n'avoir pas reçu Téducation classique, et travaillait avec une incroyable persévérance à pénétrer toutes les finesses, à s'approprier toutes -les richesses de la langue française. 11 appelait \\ la correction les jeunes auteurs qui le consultaient, il chicanait ses plus illustres amis sur ce point, et voici ce qu'il disait à Lamennais, après avoic loué les trois premiers volumes de son Esquisse d'une philosophie : « A présent que j'ai fait ma révérence au soleil, je vais hie permettre de lui trouver quelques taches; elles sont bien légères^ si tant est que je ne me trompe pas. Où , Monsieur le Breton , avez-vous pris cette locution : Jusqu'à ce qu'ils n'aient %u se créer ; - jusqu'à ce que cette union ne s'opère ; —
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jtiiftt'à ce qu'elle ne sait ; et pois soi au pluriel i Des êtres en soif Est-ce pour cette faute que vous ii*êtes pas de r Académie, car elle la réprouve formellement? Ce n'est pas ce qui me la fait remarquer. La tournure me choque ; mais vous savez le cas qu'on doit faire de pareille observation de la part d'un homme qui n'a jamais pu apprendre la grammaire. Quant au jusqtie suivi d'une particule négative dans les phrases ci-dessus , je me persuade que cela vous est revenu de St-Malo. »
Si Béranger n*a jamais pu apprendre la grammaire, comme il l'avance, il l'a du moins beaucoup étudiée, là surtout où elle est à la fois très-intelligible et trèsintéressante , dans les bons écrivains (1) : il l'affirme à la fin du passage suivant, et nous devons l'en croire» puisque le témoignage en est à chaque page de ses poésies: c J'ai lu, écrivait-il le 3 sept 1836, à M"*. S. Manéglier, votre recueil avec un vif intérêt, et cet intérêt
(4) A la fin de sa ?ie, sans cesser d'être modeste, il parlait avec Pautorité de son expérience à M"', de Solms, petite-fil ie da prince Lucien, son bienfaiteur: « Attachez-vous toujours, et ai toute occasion, soit dans la prose, so l dans la poésie, à trouver le mot juste. Évitez les équivalents : ils rendent la phrase douteuse, ils ot>scurcis> sent la pensée. Je ne sais rien , je ne suis qu'un ip^norant ; mais je crois posséder ma langue aussi bien que qui que ce soiL Je la tieng; il est vrai que c*est la seule. Je n*ai jamais écrit une ligne sans coosulter mes dictionnuires, que j'étudie sans cesse depuis quarante ans. C'est ma principale lecture , celle qui est la plus féconde en enseignements toujours nouveaux. Sans mes diclionnaires, je serais incapable de Taire dix vers. N'allez pas vous imaginer au moins que je parle du dictionnaire de M. de Lanneau {Petit Dict, des rimes), quoiqull ait bien aussi son utilité. •
d'après Sa GORBESPONDANGE. k 389
m'a fait regretter que vous n'ayez pas donué plus de correction à votre style. Ob ! Mademoiselle, pourquoi» avant de publier, n'avez- vous pas eu l'idée de me faire connaître vos fables manuscrites? Je suis d'âge , malheureusement, à ce que les demoiselles s'adressent à moi sans inconvénient. Je me serais permis quelques observations dictées par ma vieille expérience, et sans doute vous les eussiez mises à prodL Je ne suis peut-être qu'un habile ouvrier ; mais cette habileté, on ne me la conteste pas. Qui sait? Peut-être vous aurais-je enseigné le peu que je sais et qui vous manque. Vous avez un esprit et des sentiments distingués, une imagination heureuse et une raison saine. Que vous faut-il encore ? Le secret du style. » Où le prendre ce secret du style , qui n'appartient qu'au génie ? Les littérateurs sont d'avis que le génie lui-même ne trouve ce grand secret qu'à Paris. Il est reçu qu'on ne sait point écrire eu province, quoique Pierre Corneille ait fait à Rouen ses meilleures tragédies. Béranger pensait avec raison qu'il peut se produire une certaine originalité dans nos départements , et, le 1*'. février 1829, il rassurait ainsi M. Joseph Bernard : « Des habiles vous diront que vous imitez un peu trop Rabelais ; cela se peut , mais je n'ai pas le courage de vous le reprocher. Des délicats prétendront que vous manquez de l'usage de la capitale ; cela se peut encore; mais, pour cela, je vous en félicite. Il faut faire son livre à sa taille , avec ses manières , avec ses idées. Nous n'avons eu que trop d'ouvrages taillés sur le patron commun. Qui était plus de la province que maître François ? qui plus que Michel Montaigne ? »
390 KÉRANGEK UlTÉRArbLll Kl ORUIODE.
Le boD sens de Béranger a-Ml élé en défaut quand H s'est permis de juger des œuvres qui ne semblaient point de sa compétence ? - Quelquefois peut-être l'esprit de parti , dont il est si difficile de se défendre • lui a-t-il mis un voile sur les yeux quand il a voulu apprécier les Girondins de M. de Lamartine, ou V Histoire de la Révolution française , par M. Michelet. Peut-être encore n*a-t-il pas suffisamment goûté les innovations qu'une étude approfondie des sources a fait introduire dans l'histoire par nos écrivains modernes. Sur quelques points cependant nous nous rangerions volontiers à son avis. Écoutez ce qu'il dit à M. Henri Martin, qui lui avait envoyé le T'. volume de son Histoire de France ; a Je ne vous cacherai pas qu'il m*arrive. Monsieur, de n'être pas toujours charmé de certaines découvertes dont on me semble faire trop de cas. Plusieurs même me paraissent de nature h obscurcir plutôt qu'à éclairer la marche des faits; petits flambeaux qui s'éteignent à l'entrée des routes qu'on est obligé de suivre à tâtons. Il est aussi de prétendues améliorations qui me paraissent puériles, comme, par exemple, le changement apporté aux noms des chefs francs. Cette correction oflTre-t-elle plus de garanties que Tancienne manière de les écrire et de les prononcer? Et l'habitude ancienne, étant devenue populaire sans nul inconvénient , ne mériterait-elle pas plus d'égards de la part des doctes ? Je crains bien que, dans les volumes suivants, vous ne nous donniez du Karl-le-Grand , et qu'à la suite de Sismondi vous ne fassiez subir à la Gaule une seconde invasion des Francs, tandis que , selon moi, et en dépit de cet historien, il n'y a eu, à
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l'époque des Pépin ou Pipin, qu'une transmission un peu violente du pouvoir des Neustriens aux Âustrasiens, résultat d'une lutte commencée sous les petitsfils de Clovis , ou Cblodowig , ou Cblodowech. Ab I Monsieur , ayez foi en vous ; n'adoptez pas , sans tout l'assentiment de votre raison , des idées systématiques beaucoup trop exaltées et contre lesquelles il peut être utile quelquefois de réagir. On peut , sans croire plus que moi à l'ancienne Rome de Tite-Live, ne pas se perdre dans celle que nous a rebâtie Niébubr. •
M. Martin ne se tint pas pour battu ; mais si Déranger n'insista point auprès de lui , quelques semaines après il ajoutait à ses idées en écrivant à M"^ Brissot-Thivars ( 29 oct. 1838) : « M. Martin m'a répondu une lettre fort aimable au sujet des observations que je me suis permises sur sou Histoire. Il insiste pour les noms barbares, et il aurait bien raison de dire que c'est par enfantillage , si ce n'était par déférence pour Tblerry^ bistoilen distingué quant au style, mais dont l'autorité est pourtant bien légère quant à la puissance des vues. Si Tbistoire des Normands n'était pas aussi bien écrite, certes on se serait aperçu de ce qu'a de ridicule le parti pris par Thierry, pour les Saxons, oppresseurs des peuples galliques, contre les Normands , qui n'ont fait que ce que les Saxons avaient fait eux-mêmes, et l'ont seulement fait mieux. Ajoutez la fin de cette histoire , où la trace prétendue des races est suivie d'une façon si bizarre et si peu fructueuse. Mais il faut respecter le sentiment de déférence de M. Martin pour celui qu'il appelle sou maitre. Aussi m'élaisje bien gardé de prononcer
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ce nom , pas plus que je oe me suis avisé de reprocher au i•^ volume de [Histoire de France de n'avoir pas assez insisté sur l'établissement du christianisme en Gaule , et surtout sur la marche de i'épiscopat , où se trouve la véritable raison de la fondation de Tem pire français, et non dans le mélange de petites portions de peuplade barbares.
Gomment le chansonnier ose-t-il émettre des vues aussi fermes? G' est qu'il avait de bonne heure et trèssérieusement étudie les commencements de notre histoire , lorsqu'à vingt ans il écrivait une épopée dont Glovis était le héros. Et puis il avait sur tant de choses les vues profondes du génie !
Aussi des maîtres plus savants que lui ne craignaient pas de le consulter, M. Mérimée entre autres, auquel il répondait, huitjours après la lettre à M"*'. Brissot-Thivars : « Vous me demandez des conseils» et sur quel sujet ? Sur l'histoire I Savez- Vous que je n'ai pas lu, je crois, deux historiens de l'antiquité, et que je ne me rappelle pas avoir lu tout entière une de nos histoires de France ? Ge qu'il y a de bizarre , c'est que beaucoup de gens , assez instruits même , me croient très-fort sur cette partie trop négligée des études philosophiques. J'ai cette obligation, je pense, au goût que j'ai pour les faits qui , tant bien que mal , puisés k droite ou à gauche , dans les livres 'ou les journaux, se casent assez facilement dans ma mémoire, qu'il n'a tenu qu'à moi de rendre excellente. Ge goût pour les faits doit vous faire deviner combien la petite critique des Fauriel et autres me parait misétrable ainsi qu'à vous. Gomme vous» j*ai une grande estime pour l'histoire écrite au point de vue
d'après sa GORRESPONDAiNCB. 393
de runité, comme Tont faite la plupart des anciens. Cependant , pour donner à ? otre César une couleur ' nouvelle qui attire Fattention , il me semble qu'il vous faut éviter le classicisme absolu. L'histoire des Gaulois , tout incomplète qu'elle nous est parvenue , les intérêts des villes italiennes et leurs prétentions dans leur lutte contre Rome , dont le premier éclat notable est dans la conspiration de Catilina; les progrès de la démocratie romaine , ses revers et ses triomphes ; tout cela 9 dis-je, nécessite une exposition critique, que vous pourrez difficilement éviter ; César , comme Alexandre , comme Napoléon , comme Charlemagne , n'est qu'un grand événement qui résume trop d'événements écoulés pour que vous ne nous donniez pas vos idées personnelles sur les choses et les temps antérieurs. Il me semble donc que votre sujet et la nécessité de ne pas procéder à la Plutarque , en pareille matière, vous conseilleront mieux que je ne pourrais le faire. Ce qui doit vous embarrasser plus que le parti à prendre pour le fond , c'est le choix d'un style convenable pour un pareil ouvrage. Il y a seulement 50 ans , 30 ans même , vous n'auriez pas eu la liberté de choisir: il vous eût fallu être de l'école de Rollin. Grâce à l'école romantique , dont vous aimez tant à rire , vous aurez aujourd'hui plus de liberté. Dans tout ce que vous avez fait, vous vous êtes montré excellent écrivain , appropriant toujours le langage à la pensée, familier sans bassesse, correct sans roideur. Il est donc impossible que votre style flexible ne vous suffise pas pour cet ouvrage nouveau. Ce que je redoute pour vous^ c'est la description des hauts faits militaires , qui ne