DÉRANGER LITTÉRATEUR ET CRITIQUE
sont ni dans votre goût , oi dans vos habitudes , et qui abondent dans la vie du dictateur. Croiriez-vous que j'ai vu Tbiers , qui cependant a bien du penchant pour la stratégie , s'effrayer du nombre de batailles qu'il aurait à rapporter dans l'histoire de l'Empire, lorsqu'il projetait de l'écrire , ne se doutant pas alors qu'il serait lui-même bientôt un personnage historique, qui vous ferait inspecteur des monuments, et me proposerait de belles et bonnes pensions ? Oui , mon cher Prosper , je crains un peu pour vous les mêlées héroïques de feu César. Mais c'est la seule crainte que le sujet m'inspire pour votre talent. Hâtez-vous de vous mettre à l'œuvre , et , tout bien connu qu'on suppose être le vainqueur de Pompée , je crois pouvoir vous prédire que vous parviendrez à nous le montrer sous un jour nouveau et vrai , plus vrai que les copies informes qu'on nous en a données d'après l'antiquité mal étudiée et plus mal comprise. »
Après la lecture de telles pages, comment ne pas reconnaître dans Béranger un critique , un littérateur que ne soupçonnent pas ceux qui n'ont lu que ses chansons ?
Parmi ses jugements sur le mériie de nos écrivains français, il en est peu qui ne soient approuvés par le goût. Il étudie Montaigne et Rabelais « depuis 60 ans , et ils lui apprennent toujours quelque chose de nouveau. » — Planche est à ses yeux « un grand critique, un des hommes les plus remarquables de ce temps. » — Il ne comprend pas que, passé vingt ans, on se passionne pour J.-J. Rousseau. « Cœur sec , égoïste, sublime , Rousseau n'a jamais eu que de la chaleur de KMe. Il n'a qu'un but , alors qu'il parait le plus em
d'après sa correspondance. 395
porté par son éloquence calculée , c'est de montrer sou génie 9 c'est de se produire et se faire admirer. C'est le phare littéraire de la Révolution. '
Déranger avait eu long-temps des préventions contre Voltaire; il en était revenu, et il écrivait le "iSjuin 1855 : « Il est temps que toute justice soit rendue au vieillard de Perney. Les hommes de la génération qui Ta suivi ont été ingrats bien promptement envers lui. Moi-même, je le reconnais , je n'ai pas toujours été assez respectueux devant cette grande figure de prophète. Je dirais bien pourquoi ; mais vous le devinez sans doute. Ce qui me choquait dans ce grand homme n'eût pas dû me faire oublier tout ce qu'il a fait pour l'humanité dont il a été le courageux défenseur jusqu'au dernier jour. »
Il disait, de Robespierre : « J'ai toujours détesté ce rhéteur.. . Tous ces terroristes n'ont été pour la plupart que des hommes assez ordinaires : ils étaient la hache du peuple, et le peuple est comme les enfants, il ne faut pas lui laisser trop long-temps dans les mains un instrument dangereux. On Qnit avec l'excès , après avoir commencé par le droit, et l'on compromet la cause la plus sainte. »
Son ami Guernu avait fait une comédie contre la manie de l'indépendance. Il trouve, au point de vue moral , que cettte satire « aurait l'inconvénient de permettre des applications contre des hommes qui combattent avec sincérité contre les abus du pouvoir. > Dans une autre lettre au même , il avait relevé , au sujet d'une première comédie, « l'inconvénient de ridiculiser trop l'enthousiasme , qui certes n'est plus