BÉRANGER LITTÉRATEUR ET CRITIQUE
rbistoire d'aucun peuple se trouve un événement qui réunisse à un plus haut point , pour la nation qa'ii intéresse, toutes les conditions d'un sujet d*épopée. nais, selon moi, c'est la composition qui est la poésie ; les vers ne viennent qu'après. Ne sentez-vous pas qu'il manque encore à l'ceuvre que vous avez conçue cet ensemble qui force et contient l'intérêt, et que de longues méditations pourraient seules lui donner ?
c Voyez : Homère ne vise pas à prendre Troie ; il fait du siège un théâtre pour son drame , où il met en jeu des caractères, et ses héros sont restés de grandes figures : voilà pour VlUiade. — Dans VOdyssée , c'est autour d'un seul personnage qu'il concentre Tintérêt , soutenu par tout ce qui entrave le retour d'Ulysse à Ithaque. Il ne faut pas négliger cet exemple (t).
c Que vos narrations, an lieu de suivre la chronologie de l'histoire ; s'enchaînent selon le développement du sujet Dans ce que vous m'avez communiqué, les caractères manquent de saillie ; on ne (ait que les entrevoir ; souvent ils ne comptent que parce que vous en dites, plutôt que parce qu'ils font — Ensuite ,
(i) Compare! à ce morceau les chapitres ?iii et ix de la Poitiqwt ifAristote. Le critique grec D*est pas plus judicieux que Béraoger. Celui-ci Tavail-il lu? Je n'en répondrais pas. Le 49 avril 1887, il écrivait à Cauchois-Lemaire : « Moi je lis tout, Paul de Kock et Arislote. Ce dernier farceur me prend tout mon temps depuis quinie jours. M. Barthélémy, votre ami d^autrefois, m*en a envoyé la Poli" tique, et je la lis avec uue attention dont vous ne seriei pas capable. Votre ami d'autrefois me semble avoir entrepris bien consciencieusement une grande et belle besogne, qu'il mènera à Gu, je Tespère; il y a mieux que de Térudilion et du grec dans cette œuvre, dont il me semble avoir rétabli Tordre avec une rare sagacité. »
d'après sa correspondance. un
pourquoi donner tant d'étendue à la peinture des massacres qui ont eu lieu ? Vous vous exposez à faire naître le dégoût , quand c'est la pitié que vous voulez inspirer. Évitez également de multiplier des scènes qui se ressemblent; c'est ce qui tue l'intérôL Avec un plan bien conçu, bien coordonné , vous éviteriez ce défaut.
« Un plan bien conçu, c'est un grand chêne, où viennent se nicher d'eux-mêmes tous les oiseaux de la contrée, c'est-à-dire où les épisodes trouvent naturellement leur place. Les épisodes exigent aussi des compositions , et Virgile me parait à cet égard le plus heureux modèle. Pardonnez-moi de vous citer Homère et Virgile , à moi qui ne sais ni grec ni latin. C'est l'intérêt que je prends i votre œuvre qui en est la cause.
• Que ne tirez-vous parti d'une manière plus large de l'élément religieux : non seulement de l'Ancien Testament , mais du Nouveau , dont les poètes n'ont jamais fait large pâture , et dont l'esprit serait si bien approprié à votre sujet !
c Quant au style . j'aurais long à dire. La vérité ne m'effraie pas, moi qui suis convaincu que, en dépit de ses traducteurs y Homère n'a rien d'académique ; mais je ne voudrais pourtant pas qu'en cherchant la simplicité, vous descendissiez jusqu'au trivial.
c Le naturel est le chemin de l'idéal; mais c'est l'art qui doit y passer , c'est-à-dire l'intelligence conduite par le goût.
« Savoir choisir , voilà le goût Le beau dans l'art ne vient peut-être que du choix dans le vrai.
« 11 y a dans votre poésie une puissance et un in-
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stiDCt qui o'oDt besoin qne du travail. Défiez-voos de votre facilité. Ne mettez pas en dix vers ce qui peut tenir en cinq. Il faut du temps pour abréger. Ne vous hâtez pas de produire ; examinez avec soin tous les éléments de votre sujet , pour en balancer les parties en de justes proportions; en mieux dramatiser l'ensemble; avoir, comme sur les vaisseaux, une place pour chaque chose, et que chaque chose soit à sa place. A ces conditions et à quelques autres plus faciles, vous pourrez mener à bien une ceuvre qui ne ressemblera certainement à rien de ce qu'on a Cait jusqu'ici. •
Béranger, qui jette sur le papier tant de bonnes choses dans cette lettre, flnit-il par un trait judicieux ? L'écrivain doit-il aspirer à faire des oeuvres qui ne ressemblent point à celles des auteurs qui l'ont précédé ? - Assurément, pourvu qu'elles soient aussi lielles que neuves, car alors elles sont originales dans la meilleure acception de ce mot Or, une œuvre n'est originale que si elle est empreinte de hardiesse et de nouveauté , que si elle semble le fruit de l'invention . sans réminiscence, sans imitation. Ce genre d'originalité, dans les lettres et dans les arts, est la preuve la moins équivoque de la supériorité : il produit des types de beauté qne le temps consacre. Quiconque crée un type et donne cours à cette monnaie qu'il a su frapper à son coin, est un homme d'une grande valeur dans tous les siècles : son originalité fait son génie.
En reprenant les autres principes émis dans cette lettre par Béranger. nous ressemblerions, en les appuyant, à ces démonstrateurs de vérités claires, qui
fatiguent de preuves inutiles. Ces principes sont de tous les temps , applicables chez toutes les nations , dans toutes les littératures. Seulement Us nous semblent recevoir une consécration nouvelle, en étant formulés loin des rhéteurs, sans préoccupations d'écoles, par un poète de génie qu'avait tenté Tépopéedans sa première jeunesse, qui se parqua de bonne heure dans le domaine de la chanson , mais qui agrandit ce domahie et y sut élever les constructions les plus variées; par un poète qui a su mettre la littérature française audessus de toutes les littératures, et anciennes et modernes, dans le genre qu'il avait adopté , comme La Fontaine l'y avait mise dans la fable , et Molière dans la comédie.
Nous avons dit que les écrivains briguaient son suffrage, et qu'une grande partie de sa Correspond- (lance se compose de lettres de remerclment II était très-honoré de ces envois, et répondait poliment à tous ceux qui les faisaient, fussent-ils grands seigneurs, fussent-ils princes. Le républicain oubliait son radicalisme , et se montrait sans peine très-aimable , sans rien perdre de sa dignité.
En 18/!i2, Louis-Napoléon lui faisait porter, par une personne de confiance^ ses travaux d'économie politique. Le 16 octobre, Béranger lui écrivit de Passy, où il demeurait :
c Prince, la personne qui m'a remis la brochure que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser, m'assure qu'il ne peut vous être désagréable de recevoir directement les remerclments que je vous dois. Je m'empresse donc , Prince, de vous exprimer la satisfaction
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que la lecture de ces ouvrages Tient de me procurer ; Ils m'ont surtout fait admirer ce qu'il y a de courage, à vousyde consacrer à d'utiles travaux les longues heures de votre captivité.
« La brochure sur les sucres est celle qui m'a fait le plus de surprise. Je conçois parfaitement les études historiques et les réflexions si Justes qu'elles vous suggèrent ; mais je conçois moins comment vous avez approfondi, Prince, un sujet purement industriel et financier. Vous avez pour moi éclairci ce débat d'Intérêts opposés, sauf pourtant, si vous me permettez de le dire, en ce qui touche l'Intérêt du consommateur , toujours un peu négligé par les grands de ce monde. >
Cette critique de Bérangcr a peut-être jeté dans l'âme du prince quelques-uns des germes féconds qui s'y sont développés depuis. Quant au voeu qui suit, dans la lettre du chansonnier, il s'est accompli sans qu'il s'en soit douté alors , sans qu'il l'ait présagé à cette époque de crise dans la vie de Louis-Napoléon.
« Puissiez-vous un jour. Prince, lui dit Béranger, être en position de consacrer à notre commune patrie le fruit des connaissances que vous avez déjà acquises, et que vous acquerrez encore. En attendant qu'on vous rende , comme il serait juste de le faire , les droits de citoyen français, ainsi qu'à tous les membres de votre illustre famille , croyez aux vœux ardents que je fais pour vous voir rendre à la liberté, sûr que je suis que vous vous consacreriez désormais à des travaux littéraires et scientifiques , qui ajouteraient un rayon à l'immense auréole du nom que vous portez. »
fiéranger a vu, depuis, qu'il y avait plus qu'un litté-
d'après sa correspondance. 615
rateur el un savant dans le prince auquel il souhaitait qu'on rendit • les droits de citoyen français; • il a vu que • l'immense auréole » s'était accrue de plosd'c un rayon. • Quoi qu'il en soit^ le futur empereur fut heureux de la lettre du vieux républicain i et il lui écri • vit immédiatement :
• Fort de Ham, 18 octobre iSAS.
c Monsieur , la lettre que vous avez bien voulu ra'écrire est venue faire trêve à mes chagrins et me réjouir le cœur. J'ai été vivement ému en voyant récriture de l'homme populaire qui célébra en sublimes chansons les gloires et les malheurs de la patrie. Votre nom a rappelé à ma mémoire les douces émotions de mon enfance , alors qu'en famille nous récitions, mon frère et moi, devant ma mère attendrie, ces vers si beaux qui, ^'élevant à toute la hauteur de votre génie, retombaient comme une massue sur la tête des oppresseurs.
c Je suis heureux d'apprendre que mes divers écrits aient mérité votre approbation. Je n'aurai pas encore trop à me plaindre du sort , si je parviens à prouver que j'étais digne du lieu et du pays où je suis né , et si je m'attire dans ma captivité l'estime et la sympathie des hommes comme vous, qui savent par eux-mêmes que le malheur n'est pas plus un crime que la fortune n'est une vertu. §
Ces derniers extraits semblent s'écarter du but que nous nous sommes proposé, de faire connaître Béranger comme littérateur et comme critique, d'après sa
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Correspondance. Toatefois ils s'en écartent peu . et ils confirment Topinion des hommes impartiaax par celle (fan prince qal rechercha plas tard Tamitié de Béranger^ le proclama notre grand poète national, et lai fit faire, an nom de la France , de spiendides et solennelles fanérailles. Que Tenvle gronde et s'agite auprès d'un tombeau. La postérité saura qu'il couvre les restes de l'un de nos plus grands hommes ; d'un poète qui fit de son art une longue étude , et , dans des lettres écrites au courant de la plume, se montra littérateur judicieux et judîcieuï critique.