RÈGLEMENT
Sur le partage et la jouissance des Biens communaux de Beu vraignes, arrêté par M. Quinette, chevalier de l'Empire, préfet du département de la Somme, le 1er Mars 1809, sur la proposition de M. Lendormy, souspréfet de l'arrondissement de Montdidier.
Article I«r. — Les biens communaux de Beuvraignes se composent de deux cent vipgt-six hectares environ (500 journaux, ancienne mesure de Roye) de terres labourables divisées en 219 lots, renommés contenir chacun 103 ares (224 verges, ancienne mesure de Roye). Ces lots sont composés de quatre pièces renommées contenir 23 ares 75 centiares chacunes (56 verges, même mesure).
Art. IL — Ces biens sont inaliénables ; ceux ou celles qui sont appelés à en jouir sous les conditions ci-après, n'ont qu'un simple usufruit.
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Art. III. — La jouissance ne peut s'obtenir : 1° Que par succession directe des pères et mères aux enfants ; 2° Par droit d'ancienneté aux contributions.
Art. IV. — Il n'est rien innové à l'égard de ceux qui sont maintenant en jouissance d'un bien communal ; ils continuent d'en jouir paisiblement sans qu'on puisse rechercher ni critiquer l'origine de cette jouissance ; elle sera transmise comme les autres.
Art. V. — Le jouissance usufruitière d'un lot de bien communal qui s'obtient par succession n'a lieu qu'en ligne directe des pères et mères à leurs enfants. Les petits-enfants en sont exclus ; tout autre degré de parenté n'y donne aucun droit.
Art. VI. — Le lot d'un bien communal appartient de droit au chef de famille le plus ancien marié. Néanmoins un célibataire, pourvu qu'il soit originaire de la commune et anciennement cotisé aux contributions, a droit d'y prétendre à son tour, et en cas de concurrence entre le plus ancien marié et un célibataire, le plus ancien cotisé a la préférence et l'emporte. Dans tous les cas de concurrence, l'ancienneté de cotisation décide toujours.
Art. VII. — Si un des usufruitiers marié vient à décéder, son lot reste à l'épouse survivante ; s'il est issu un enfant du mariage, le lot appartient de droit à cet enfant quel que soit son âge ; s'il y a plusieurs entants le lot est commun entre eux. Lorsque les enfants se marient ils cessent d'avoir part au lot commun dont continue à jouir celui qui reste le dernier à marier.
Art. VIII. — Dans le cas où l'un ou l'autre des époux originaire de cette commune ayant la jouissance d'un bien communal et marié avec un étranger vient à décéder sans enfant, avant l'an et jour, le lot dont il jouit est dévolu de droit au plus ancien marié ou cotisé, suivant
Tordre établi en l'article VI. A l'égard de l'étranger survivant, il attend son tour et prend son rang du jour de son mariage.
Art. IX. — Toute personne originaire de cette commune qui ne paie pas de contributions peut, dès qu'elle a Tàge de 25 ans, se faire cotiser individuellement aux rôles et, de cette époque, a droit de prétendre à son tour à la jouissance d'un bien communal.
Art. X. — Lorsqu'un ménage étranger vient à fixer sa résidence en cette commune il n'a droit de prétendre aux biens communaux qu'après quinze années sans interruption de domicile réel, lequel se constate par sa cotisation au rôle des contributions.
Art. XI. — Toute personne, à l'exception des militaires en activité de service, à qui il est échu un lot de bien communal et qui est absente de la commune pendant un an et un jour, pour quelque cause que ce soit, perd son lot qui est dévolu au plus ancien marié ou cotisé conformément à l'article VI.
L'exception portée ci-dessus est applicable à toute personne en état de domesticité qui ne trouvant pas du travail dans la commune est tenu d'en aller chercher en dehors.
L'exclusion établie contre les absents s'étend à tous ceux qui ne justifieraient pas de leur obéissance aux lois , sur la conscription militaire ou qui auraient des enfants déclarés réfractaires.
Art. XII. — Les enfants nés hors du mariage succèdent dans les biens communaux à leur mère si elle est originaire de la commune ; les enfants adoptés succèdent également à ceux qui les adoptent s'ils ont domicile commun avec eux, pourvu qu'il n'y ait pas d'enfants
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légitimes ; dans ce dernier cas, les enfants légitimes l'emportent.
Art. XIII. — Tous les célibataires des deux sexes vivant en commun ne peuvent cumuler plus d'un lot de commune.
Art. XIV. — Tout usufruitier de lot de biens communaux doit en jouir par lui-même ; il ne peut l'engager ni en céder la jouissance moyennant une redevance annuelle ou une somme une fois payée.
Art. XV. — Néanmoins toute personne infirme ou sexagénaire et le militaire pourra passer un bail authentique de son lot de bien communal pour neuf années seulement, pourvu que la redevance annuelle ne soit pas au-dessus de 3 hectolitres 50 litres de bled (sept septiers environ, ancienne mesure de Roye) ou 40 francs. Le successeur au dit lot est tenu des faits et promesses du dernier possesseur ; on ne peut procéder à un nouveau bail que quinze mois avant l'expiration du précédent : cette dernière disposition a lieu pour tous les biens actuellement existants.
Art. XVI. — Lorsque deux individus de l'un et l'autre sexe se lient par le mariage, si l'un et l'autre sont en possession d'un lot de bien communal, celui du mari reste pour le ménage et celui de la femme devient vacant et suit le sort fixé par l'article VI.
Art. XVII. — Les jeunes mariés qui font leur domicile sans interruption et vivent en commun avec leurs père et mère ont le droit avant l'an et jour de leur mariage de faire signifier au greffe de la Municipalité qu'ils s'en tiennent au lot de leurs père et mère ; s'ils ne remplissent cette formalité, ils sont censés attendre celui qui doit leur échoir à leur tour de rôle.
Art. XVIII. — Si les jeunes gens mariés faisant leur domicile et vivant en commun avec leurs père et mère et ayant fait leur déclaration qu'ils s'en tiennent au lot de ceux-ci, se séparent d'eux et prennent un domicile particulier, ils sont exclus du lot de leurs père et mère et n*ont de prétention qu'à tour de rôle, à moins que, dans le mois de leur séparation, ils ne rentrent au domicile de leurs père et mère et n'en justifient.
Art. XIX. — Si l'usufruitier d'un lot vient à décéder après les semences jetées, ses successeurs récoltent et sont tenus de payer à celui à qui le lot échoit un hectolitre de bled (deux septiers environ, ancienne niesure de Roye) par chaque pièce composant le lot.
Art. XX. — Le curé desservant de la commune a droit à la jouissance d'un lot de bien communal qui restera toujours attaché à la cure ; en cas de décès ou de changement le successeur succède également au dit lot, sans autre formalité à remplir que de justifier de son titre ; le lot actuellement vacant sera de suite mis à la disposition du desservant de la succursale.
Art. XXI. — Lorsqu'un lot de bien communal devient vacant, celui ou celle à qui il échoit de droit doit, avant de se mettre en jouissance, faire sa déclaration au Maire qui reconnaît son droit et constate sur un registre à ce destiné le droit de l'impétrant et l'envoie en possession. Ce nouvel appelé paie six francs aux mains du marguilliercaissier de la fabrique. Ces deniers sont destinés aux réparations et à l'entretien de l'église paroissiale.
Art. XXII. — Le Conseil municipal de la commune a le droit exclusif d'arrêter les plantations d'arbres fruitiers ou forestiers qui devront être faites le long des deux lisières des biens communaux, dans le milieu des fossés qui font la séparation des deux bois avec les plaines, au
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grand chemin, vers le long du bois des loges et celui de Saint-Martin, de manière à ce qu'il ne soit porté aucun obstacle à la culture. Et attendu que ces plantations ont été négligées, qu'il est intéressant de les établir, le Conseil fixera chaque année le nombre d'arbres que M. le Maire plantera. Il propose actuellement de planter sur les portions de terrain sus-indiquées quatre cents pieds d'arbres forestiers, moitié essence d'ormes, un quart essence de frênes et l'autre quart essence de tilleuls. Cette plantation sera faite par les soins de M. le Maire dans le courant de l'année dans laquelle les présentes dispositions seront approuvées.
Art. XXIII. ( — Pour subvenir aux frais des dites plantations et aux dépenses qu'entraîneront annuellement les réparations des rues et des chemins vicinaux et l'entretien des édifices publics, chaque usufruitier d'un lot de bien communal payera annuellement au percepteur de la commune la somme de deux francs. Cette somme de deux francs sera exigible chaque mois par douzième, ainsi que les contributions directes. Au moyen de ce paiement les usufruitiers jouiront chacun vis-à-vis leur lot des arbres fruitiers ou* forestiers, en récolteront les fruits ou profiteront des boutures, sans que le corps des arbres puisse leur appartenir ; ils sont de droit à la commune.
Pour copie conforme :
Le Maire de la commune de Beuvraignes
(Signé) : LONGUET.
Les Mésaventures d'un Professeur
PAR
J. LBOOOQ
Membre Titulaire
PAR
Membre TUalaire
A la suite de la séance du 10 novembre dernier à laquelle j'assistais, une fois n'est pas coutume, notre Président me décocha, très amicalement d ailleurs, une invite à l'action. L'action, c'était de faire comme tant d'autres, et de rédiger un article sur un sujet quelconque à mon choix, pour une dç nos séances où j'aurais, moi, l'honneur de lire ma prose et les assistants la patience de m 'écouter.
Certes, j'y avais bien songé et plus d'une fois, depuis nombre d'années que je fais partie de la Société, où, à part quelques rapports concernant des concours, je reconnais humblement n'avoir pas fait grand'chose.
Il fallait choisir un sujet : de quoi pourrais-je bien parler ? construction, bâtiment, architecture ? hum ; c'est en cherchant qu'on trouve et l'idée me vint de parler tout simplement, sinon de ma profession d'architecte, du moins des connaissances qui s'y rattachent, notamment de la géométrie élémentaire, plus spécialement même des difficultés inattendues que j'ai rencontrées en cherchant à l'enseigner.
Voilà trente et un ans que je suis professeur, directeur même, s'il vous plaît, à l'Ecole communale d'Architecture de Dunkerque, et tous les ans, pour ne pas dire tous les jours, je ne peux que constater la parfaite insuffisance d'un architecte, pas encore bien expérimenté (je n'avais que trente-cinq ans lors de ma nomination) qui, devenu professeur du jour au lendemain, allait avoir à apprendre à d*autres le peu qu'il avait appris lui-même pour entrer à l'Ecole des Beaux-Arts, et ce qu'avait pu ajouter à ce peu renseignement suivi à cette Ecole.
Dans cette fonction nouvelle que j'avais à remplir et que je remplis encore, seulement elle n'est plus nouvelle, je constate encore que plus je fais acte de professeur et plus je sens la nécessité d'apprendre à professer.
Dans la manière de rédiger les données d'un problème ou de poser les questions, le choix des termes, des mots employés, a la plus grande importance ; des recommandations faites, des explications non données en indiquant un travail à un élève, peuvent amener des surprises hilarantes à moins qu'elles ne vous consternent ; enfin quand il faut donner des ordres, on a tôt fait de reconnaître combien il est quelquefois difficile de les bien donner ou de les compléter en évitant à la fois la prolixité et une trop grande concision.
Posez ainsi une question devant vos élèves, en leur disant : Regardez dans les boutiques de la foire l'étalage d'un marchand de pain d'épice ; c'est aisé, il y en a toujours beaucoup, vous y verrez des morceaux de pain d'épico à dix centimes et, à côté, d'autres morceaux du prix de vingt centimes, avec cette différence que pour ces derniers le pain d'épice, qui est le même, est agrémenté de morceaux d'amande sur ses faces ; questionnez un élève sur la valeur de cette différence ; une intelligence
moyenne devra vous répondre : le morceau de pain d'épice sans amandes vaut dix centimes, le même morceau avec amandes vaut vingt centimes, la valeur de ce qu'il y a en plus, les amandes, est de dix centimes.
Allons maintenant chez un marchand épicier, vous y verrez du fromage de Gruyère ; il y en a de deux sortes ; Tune, le fromage compact, sans trous, valant, je suppose, un franc cinquante centimes la livre, l'autre présentant, au contraire, une grande quantité de trous de grandeurs très variées et valant, je suppose toujours, deux francs la livre. Demandez à votre élève quelle est la valeur de la différence ? S'appuyant sur la solution précédente, il y a des chances pour qu'il raisonne ainsi : une livre de fromage sans trous vaut un franc cinquante centimes, une livre de fromage avec trous vaut deux francs, qu'y a-l-il en plus dans ce dernier, les trous, donc la valeur des trous est de cinquante centimes, heureux encore s'il ne vous répond pas que c'est le prix de la livre de trous. Si mon hypothèse devenait réalité, j'éprouverais sûrement quelque embarras à démontrer à mon élève l'erreur de son raisonnement.
On pourrait tenter des expériences de même nature, non plus avec des garçonnets de douze ou quinze ans, mais avec des hommes, par exemple au régiment. Prenons un syllogisme simple et fantaisiste : Tous les rats rongent, or rat est un monosyllabe, donc tous les monosyllabes rongent.
Combien saisiront les explications que vous, professeur, pouvez donner de la fausseté de cette conclusion ?
N'est-il pas, à sa manière, d'une logique désespérante, ce matelot, une nature simple, qui, racontant les petits événements du bord, apprenait à son interlocuteur ébahi que le grand câble n'avait plus qu'un bout, attendu
que l'un des deux, effiloché, avait été coupé le matin même. Par quel enchaînement de raisonnements, à sa portée, prouver à ce brave homme qu'il avait dit une bêtise*1)?
Ce qui précède n'est guère que du bavardage peu sérieux sur des suppositions, mais voici des réalités, des faits : j'ai vu ou entendu. Je faisais à quelques élèves une leçon au tableau sur le calcul des surfaces planes, triangle, rectangle, carré, etc.. ; nous en étions au carré et je venais d'expliquer comment, pour avoir la surface de cette figure, il fallait multiplier le côté par lui-même, c'est-à-dire prendre le nombre qui exprime la mesure métrique de ce côté et le multiplier par lui-même.
Je Tais passer un des élèves au tableau et après une ou deux questions quelconques, lui en pose ainsi une dernière : Comment obtient-on la grandeur d'un carré ? il me répond sans hésiter, en prenant quatre fois la longueur de son côté.
Qui fut penaud, le professeur, qui avait cru être clair, s'être bien fait comprendre et en avait la preuve immédiate par le résultat obtenu.
Ce ne fut pas tout de suite que me vint à l'esprit l'explication de la réponse faite, je ne pensai tout d'abord qu'à rectifier en répétant à l'élève ce que je venais de dire dans la leçon au tableau : un carré ayant, je suppose, un côté de trois mètres de longueur, sa superficie s'obtient en multipliant trois par trois, ce qui fait neuf.
Mais ce mot, superficie, a, à peu près, le même sens que celui de surface, alors que dans ma question j'avais
(I) Le fait est cité par l'interlocuteur, Jacques Arago, frère de TsAtrouoiue. qui. en qualité de naturaliste-dessinateur, figurait dans un voyage autour du ponde dont il a écrit la relation août le titre Xouttnirs d'un ateugle.
LéS MESAVENTURES D*UN PROFESSEUR 81
été fautif en employant le mot grandeur, et il devenait clair que rélève avait compris que je lui demandais le périmètre du carré ; sa réponse était alors parfaitement exacte ; sans compter que je risquais, moi, le professeur, de me voir interrogé afin d'expliquer ce que j'entendais par la grandeur d'un carré.
Un autre de mes élèves, un plafonneur, à qui j'avais fait tracer un profil de corniche et, ce profil terminé, dît de le teinter (ce qui permet de le juger plus sûrement) passe la teinte rose dans le calibre : je fus de prime abord stupéfait de ce que je voyais et m'exclamai t Qu'est-ce que c'est que ça ? » L'explication était toute simple : il avait reproduit ce qu'il avait tous les jours entre les mains, le calibre, tandis que je ne voyais, moi, en lui disant de passer la teinte, que ce que je traçais tous les jours, le profil.
Des questions très simples peuvent devenir compliquées quand il s'agit d'expliquer des solutions à d'autres, de leur faire comprendre la méthode à suivre, en un mot" d'enseigner. Le professeur se comprend parfaitement, c'est fort bien, mais les auditeurs ont-ils compris ; et je leur suppose toute l'attention nécessaire ainsi que le désir d'apprendre.
Les réponses ou les tracés des élèves sont quelquefois déconcertants et sembleraient malicieusement combinés pour « coller » le professeur.
Dans une leçon, la première que je faisais sur les principes de la géométrie descriptive : ce qu'il faut entendre par projections d'un point étant expliqué, les figures tracées au tableau étaient copiées en croquis à main levée par les élèves sur leurs cahiers, et c'est avec ces notes qu'ils devaient reproduire ces figures au net sur la planche à dessin, avec les instruments nécessaires, té, équerres, règle, compas, etc..
M'wuyirtt dt la Société Dunkerquoise - 1303
L'un d'eux avait mal placé le point à projeter, en ce sens qu'il se trouvait dans un cas particulier, je lui en fis l'observation en lui recommandant de poser le point comme je l'avais placé dans la figure au tableau. Quand je repassai voir son travail, il s'était conformé à mes indications en déplaçant, non le point, mais les deux plans de projection. Jamais une pareille idée ne serait venue à un élève ayant déjà quelques notions : ce pouvait être une solution élégante, mais ce qu'il avait tracé était, pour un seul point, bien plus compliqué que la très simple modification que je lui avais demandée.
Devais-je, pouvais-je même prévoir cette erreur et la lui faire éviter ?
De ces quelques exemples de mes petites mésaventures de professeur résulte cette conviction qu'il n'est pas aussi facile que cela semble à première vue d'expliquer à d'autres des choses simples ; savoir soi-même c'est très bien, c'est même indispensable, mais savoir expliquer clairement c'est une autre affaire.
Il n'y a pas bien longtemps que j'ai vu dans un journal qu'à notre Ecole Normale supérieure, un des plus durs, sinon le plus dur de tous les concours à affronter, on venait seulement de s'aviser de ceci : à savoir qu'on y enseignait tout ce qui peut être enseigné hors la manière de l'enseigner aux autres ; et la création fut discutée à plusieurs reprises d'un cours de pédagogie, mot quelque peu barbare signifiant, je crois, manière ou méthode de proiesser ; je ne sais quelle décision fut prise ni s'il en fut pris une.
Quel que soit le désir du professeur de faire de son mieux, tout le monde, hélas, n'est pas doué au même degré que l'illustre François Arago qui professait un cours public d'astronomie d'une merveilleuse clarté.
Jenpeuxciterunexemple.il s'agissait de faire comprendre à l'auditoire que la Lune tourne autour de la Terre en accomplissant un tour sur elle-même, juste dans le même temps qu'elle met à tourner autour de la Terre, en lui présentant toujours la même face, le même hémisphère.
Le professeur disait aux gens qui l'écoutaient : Allez dans votre salle à manger au milieu de laquelle est une table ronde,approchez-vous de la table et faites-en le tour, le visage, constamment tourné vers cette table ; vous figurez la Lune, la table la Terre ; quand vous serez revenu à votre point de départ vous aurez fait le tour de la table et en même temps un tour sur vous-même puisque vos regards se sont portés successivement sur toutes les faces de votre salle à manger.
On ne peut concevoir une explication mieux imagée, plus ingénieuse et plus claire : elle se trouve reproduite dans un des ouvrages de Jules Verne {De la Terre à la Lune, ou Autour de la Lune) ; dans tous deux il a mis en scène ce personnage amusant, ce caractère si bien français, Michel Ardan, qui n'est autre que son ami Nadar.
Il me revient en mémoire une anecdote sur Arago. Dans une réunion on causait précisément avec l'illustre savant du cours qu'il professait et de la claire précision des explications qu'il donnait ; quelqu'un lui demanda comment il pouvait à peu près se rendre compte de la façon dont la généralité de ses auditeurs avait compris. « Parmi ceux des assistants qui sont devant moi, répondit-il, je regarde celui qui me paraît le moins intelligent et, à l'expression de son visage, je juge s'il a compris ou non, si celui-là a compris, je suis assuré que les autres ont fait de même ».
Peu après survient un bon jeune homme qui, empressé, se fait présenter à Arago ; c'était des « mon cher
maître « par-ci », « mon cher maître » par-là, enfin des explosions surabondantes d'admiration pour l'astronome •etl'astronomie : « Je ne manque pas une de vos leçons, je me suis assuré une place au premier rang et, ajouta-t-il flatté, j'ai même remarqué que vous regardiez souvent de mon côté ».
Le moyen est à la portée de tous ceux qui ont à parler devant un auditoire, mais tous ceux qui professent ne sont pas des Arago.
Le célèbre Pic de la Mirandole fut-il professeur? j'avoue l'ignorer : si oui, peut-être a-t-il été un professeur insuffisant malgré son vaste savoir ; cette pensée peut-elle suffire à encourager quelque peu tous ceux qui, comme moi, se heurtent aux difficultés qui se rencontrent dans la haute mission de l'enseignement,' quel que soit le degré de cet enseignement ?
Commandant LÉVI
PROCÈS-VERBAUX
du Conseil Général du district de Bergues