DEUXIEME PARTIE
(VOIR LA Ire PARTIE DANS LB 46e VOLUME DES
Mémoires de la Société Dunkerquoise)
Je croyais bien en avoir fini avec cette histoire de c Lecture en bas ». Depuis qu'elle est sortie d'impression, les documents à l'appui de ma thèse m'arrivent de tous côtés.
Quelques-uns me paraissent curieux et bons' à recueillir pour les joindre à la collection.
Il se trouvera peut-être quelqu'un pour en tirer parti.
Peu de temps après la communication que j'avais faite à la Société Dunkerquoise du formulaire de oc Lecture en bas » accueilli avec si grande bienveillance dans le 4G* volume de ses mémoires, j'entrai par une belle et chaude journée de l'été dernier à son déclin, chez un gros cultivateur des Moêres, avec lequel je suis en relations depuis de longues années.
Par une singulière coïncidence, qui permet de croire que des faits analogues sont plus fréquents qu'on ne pourrait le supposer, je fus témoin, à mon entrée, de la
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scène suivante, d'une analogie frappante avec celle qui donna lieu à ma premier? communication.
La famille rurale que je visitais se composait, outre le père et la mère, bons fermiers très à Taise, de trois vigoureux gars et de trois robustes et vaillantes filles, beaux types de flamandes, (deux autres enfants, garçon et fille, se sont déjà détachés de l'arbre familial pour fonder leur propre foyer). Tous se disposaient à se rendre à la Kermesse d'une commune voisine; mais un contretemps était survenu et je trouvai toute la maisonnée en grande agitation.
Le plus jeune des garçons, petit paysan joufflu d'une dizaine d'année, le benjamin choyé de tous, venait d'occasionner une chaude alarme qui prenait fin au moment même de mon arrivée, grâce à une expulsion spontanée — et naturelle, allais-je dire — mais, en réalité, provoquée, me dit-on, par une intervention miraculeuse.
Le gamin avait été pris d'atroces coliques qu'il endurait depuis plusieurs heures. On m'expliqua qu'ayant mangé beaucoup de fruits, il avait commencé à pleurer en se levant ; puis il en vint à pousser des cris déchirants et à se tordre dans des contorsions épileptiques. Très alarmée, la famille diagnostiqua une colique de « Miserere ».
« Heureusement, ajouta la mère, qu'on a le petit livre » ! Ce petit livre était le boekjël) guérisseur, précieux formulaire déprécatoire soigneusement enfermé dans la vieille garde-robe de famille à l'égal d'un trésor. Il en avait été retiré par la grande sœur.
Animée d'une conviction profonde, partagée d'ailleurs par toute la famille, elle avait lu en bas, sur le malade, la formule 16 « Pour les coliques miserere ».
(1) « Boekje », mot flamand, petit llrre.
Je venais d'en voir l'heureux résultat.
Vivement intéressé, comme bien Ton pense, et encore sous l'impression des pratiques que m'avaient récemment dévoilées le sorcier « Guérit-tout » dans une autre localité assez éloignée de celle-ci, je pris, d'un mouvement fébrile, le « boekje » libérateur. Je l'examinai curieusement. Je questionnai. Les réponses se firent nombreuses, sans réticences, chevauchant les unes sur les autres. Le père, la mère, les grandes filles, l'un des fils qui revenait du régiment, allaient au devant de mes questions. J'étais vraiment en veine. C'était à qui me citerait, moitié en français, moitié en flamand, des exemples de guérisons surnaturelles dues au précieux talisman. Je hasardai quelques questions, peut-être indiscrètes si j'en juge par les réponses qui me parurent embarrassées.
— Oui, quelquefois ça n'avait pas réussi ; mais dans ces cas rares, l'insuccès devait être attribué soit au manque de foi du malade, et peut-être aussi de l'opérateur substitué, ou au peu d'expérience de ce dernier. Néanmoins, la vertu efficace du « petit livre » était hors de suspicion .
Toute tentative de dissuasion serait bien inutile près de ces braves gens.
Le père, un rural* qui ne manque pas d'intelligence et se dit ami du progrès — il est lauréat de plusieurs concours agricoles — le père, dis-je, me confia que le mirifique bouquin provenait d'un « homme qui avait appris pour être prêtre ». Ayant quitté le séminaire où il n'avait pu s'habituer, le défroqué s'était rencontré avec un guérisseur, détenteur du « vrai petit livre », lequel lui en avait appris les secrets et le lui avait même confié pour « mettre sur son français » (traduction littérale de op zgn fransch over te zetteri) quelques-unes des prières qu'il contenait, l'original étant en flamand.
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L'idée vint tout naturellement à ce traducteur finaud et rusé — traduttori, traditori — de garder une copie du rituel si fructueux et il songea que, si ces prières, récitées en flamand, avaient une efficacité réelle, leur vertu ne devait pas être moindre si la lecture s'en faisait en français.
A tout hasard il garda une copie de sa traduction. Il fit discrètement quelques essais bien choisis ; obtint quelques faciles succès qu'il exploita en s'en faisant une habile réclame et, petit à petit, sa réputation .prit de l'assiette.
Ce nouveau guérisseur n'a pas de domicile fixe. Il parcourt le pays et suit les marchés dans un rayon assez étendu. Pour n'être pas trop gêné par son précurseur, créateur de la méthode, lequel opérait surtout dans la région Bourbourg-Sl-Omer, le néophyte indélicat prit son centre d'action dans la région Hondschoote-Ghyvelde-Furnes. Moins exclusif que son devancier initiateur, le nouveau thaumaturge, qui déjà ne pouvait répondre à tous les appels, perfectionna le système en vendant à bon prix, à quelques clients bien connus de lui et triés sur le volet, une copie, « écrite de sa main », du précieux recueil où il avait bien soin de stipuler qu'il se réservait certains cas spéciaux pour lesquels il lui était impossible de déléguer son pouvoir.
— « Combien fait-il payer ce « petit livre » ? demandai-je au fermier.
— Il a défendu de le dire, me répondit-il, parce que les médecins, qui sont jaloux de lui, lui feraient du tort ».
Je parcourus avidement le cahier magique qui venait de faire merveille et reconnus aussitôt qu'il était en majeure partie la traduction très fidèle de l'original flamand que j'avais découvert quelques mois auparavant entre les mains mêmes de « Guérit-tout ».
la lecture en bas 167
— Mais,observai-je,le « vrai petit livre » est en flamand, pourquoi, vous, flamand, l'avez-vous « sur son français»?
— Les enfants, répliqua le fermier, parlent flamand aussi bien que père et mère, mais ils ne savent plus le lire. A présent c'est tout en français dans les écoles. Alors, ajouta-t-il, quand il y a quelqu'un de malade à la ferme ou chez les voisins, l'un ou l'autre prend le petit livre et va lire en bas en français, et il comprend qu'est-ce qu'il lit. C'est la même chose, est-ce pas ?
9 Et il comprend qu'est-ce qu'il lit ! * Essayez donc de faire de la philosophie et d'éclairer les ignorants !
Mon but en traduisant le livre du sorcier Guérit-tout était précisément de faire lire en français aux personnes croyantes, les soi-disant prières qu'elles entendaient sans les comprendre et dont l'absurdité devait— pensais-je — les éclairer sur l'efficacité de cette pratique abusive !
Toutes les réflexions, tous les commentaires dont j'avais fait précéder ou suivre ma traduction des formules sacrées (je place l'adjectif après le nom) ne comptent donc pour rien ?
L'œuvre traduite se trouvait augmentée de quelques formules recueillies je ne sais où, et, entre autres, de celle peu banale « Pour arrêter les ennemis ».
Je la transcris plus loin.
On y trouve aussi quelques simples formules pharmaceutiques. Il est en d'autres sous forme rimée ; elles ont été vraisemblablement empruntées aux almanachs populaires des campagnes.
J'obtins sans peine de mon ami le fermier la communication de son « boekje » pendant quelques jours et d'autant plus facilement qu'il m'avoua d'un air confidentiel, en clignant de l'œil, que chacun de ses enfants
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mariés en avait reçu, dans son trousseau de ménage, une copie exacte (elle n'est pas de la main de « l'homme qui a appris pour être prêtre ») et qu'il en donnerait une à chacun de ses enfants.
Je profitai du temps qu'on m'accordait pour en prendre moi-même une copie certifiée conforme et je pus ainsi comparer à mon aise ce formulaire en français avec l'original en flamand dont j'avais fait la traduction.
J'avoue que ma vanité de traducteur y trouva satisfaction. Les deux Versions ayant été faites littéralement et, pour ainsi dire, mot à mot, la plupart des textes se trouvèrent identiques.
Il y a indubitablement étroite parenté entre le premier grimoire écrit en flamand et le second, traduit en similifrançais, ou plutôt en flamand qui veut être français.
Ce dernier, augmenté de quelques recettes empiriques, est intéressant à parcourir en ce qu'il offre de nombreux exemples d'idiotismes flamands ou, comme les appelle M. Bouchet le philologue, des flandricismes du parler dunkerquois.
J'ai pensé que tous les deux sont à conserver, tant au point de vue de la philologie populaire qu'à celui du « folklore » de la Flandre Maritime dont la « Société Dunkerquoise » a émis l'idée dans une de ses séances qui ont précédé le Congrès archéologique de 1907 ; et c'est un peu à cette intention que j]ai reproduit les deux livrets. Ils pourront peut-être servir un jour à une étude plus approfondie des mœurs et coutumes flamandes.
Ce second formulaire n'a pas, comme le premier, le caractère d'un vade mecum à mettre en poche. Il est écrit tout simplement sur un cahier d'écolier. Il est vrai qu'il a été transcrit d'après un exemplaire original, peut-être resté entre les mains de l'opérateur consacré.
Il ne constitue pas non plus une copie exacte du carnet de Guérit-tout de Bourbourg dont j'ai déjà fait la présentation et que, pour cette raison, j'appelle le n° 1.
Bien que la similitude entre certaines formules soit frappante, elles ne sont, dans les deux carnets, ui dans le même ordre, ni en même nombre. Le premier renferme 35 formules dont 7 sont empiriques sans aucune invocation religieuse. Le n° 2 en renferme 54 dont 13 sont empiriques ; mais toutes les formules du n° 1 sont, à une ou deux près, reprises dans le n° 2.
Une parHcularité du n° 2, le français, c'est qu'il emploie pour le plus grand nombre de ses prières le titre « Exorcime », ou quelquefois « Exorcisme », qui se traduit en flamand par Beleezing signifiant Adjuration lue, alors que le n° 1, le flamand, les intitule Gebed qui signifie prière. Certaines formules, intéressant particu- lièremept la culture, ne figurent pas dans le n° 1, ou sont plus accentuées dans le n° 2. Celle « Contre le Blé noir », si redouté du cultivateur, est d'une énergie spéciale. Je la reproduis plus loin.
A la fin du livret en français, le n° 2, les dernières formules, 48 à .53, sont plutôt naïves. Elles sont évidemment d'une époque récente et Guérit-tout ne peut en être responsable, non plus que de quelques autres Exorcismes inédits dans son livret.
Je n'abuserai pas de la patience du lecteur en détaillant le bouquin page par page comme je l'ai fait pour le précédent, on y trouverait d'ailleurs beaucoup de redites. Qu'il me soit permis de le parcourir à grands pas en ne signalant que quelques divergences, intéressantes peutêtre à certains points de vue.
Ce second « bœkje » porte comme titre principal :
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Exorcime et Secret (sic)
Je transcris tout d'abord la première formule :
Exorcime contre la goutte
On pourra la comparer avec celle du n° 1 « Pour la flurycin » <*> (page 17 de ma première communication). C'est du reste la seule qui soit écrite dans les deux langues dans le livret flamand n° 1.
« Jeune pendant 9 jours. Chaque jour réciter la prière suivante trois fois en jeune (à jeun), ajouter le premier jour 9 Pater et 9 Ave Maria. Chaque matin diminuer le nombre de Pater et d'Ave de manière à ne réciter le dernier jour que 3 fois la prière suivante avec un Notre Père et un Je vous salue Marie chaque fois :
« Prière. O Goutte ! je te supplie de sortir du corp (sic) de N... aussi réellement que le corp de Jésus-Christ a quitté la croix par l'intermédiaire de Nicodème. Amen. »
« Nota béni (sic) Cette prière ne doit pas être réciter (sic) par le malade lui-même ni par un habitant de la même maison. »
Vient ensuite :
Exorcime contre le tah (sic) aux yeux
Il s'agit sans doute de tache aux yeux, ou cataracte. Le texte est identique à celui du carnet n° 1 « Pour lire les perles en bas » .
Formule 5 :
Exorcime contre le mal de ventre lorsqu'il (sic) n'y a pas de coliques
« Je vous adjure par le nom de Jésus, O Mal ! de
(1) * Flurycin » est le nom flamand de la Goutte.
La lecture en bas 161
quitter le corp (sic) aussi réellement que le corp de Jésus-Christ quitta la Croix par les soins de Joseph et de Nicodème f Amén. »
Plus loin on trouve sous le n° 16 :
Exorcime contre les coliques miserere
Le guérisseur récite d'abord la- formule précédente, >puis il ajoute :
« O \^Bus ! pauvre créature N... affligée par les Coliques ou maux de ventre, soyez-en délivrée -J- soyez d'ores et déjà libre et recevez la santé. Amen.
» Récitez le Paternostre. Je m'approche de vous N. f que Dieu vous bénisse f que Dieu vous guérisse f par sa puissance divine et par le pouvoir de cette lumière qui brûle en son honneur. Au nom du Seigneur béni par le Christ f Amen. Pater noster.W
L'invocation contre la Colique Miserere ne figure pas dans le n° 1, non plus que les deux suivantes :
Exorcime puissante (sic) contre les écrouelles<2;
Sous-titre en flamand : Sainte marconnus zeeren (Maux de Sl-Marc)
« Soyez béni N... afin de guérir de toutes vos incommodités -j- Amen. Pater Noster f Par la main de Dieu tout-puissant qui dérige (sic) tout et l'intercession du bienheureux Marc, votre patron et votre médecin, je
(1) Cette formule est celle qui débarrassa en ma présence, le jeane mangeur de pommes rertes. fils du fermier dont je fus l'Iiôte inopiné. SI le sorcier invoquait ici mon témoignage, je ne saurais, en bonne conscience, la lui refuser.
St voilà comment s'enracinent les préjugés !
(S) Le nom flamand de BerouelUt, ou Scrofules, est c Konings-Zeer » (Mal du Roi).
Mémoires de la Société Dunkerq noise. — 1908 11
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supplie Dieu de vous guérir de vos terribles maux et de vos indispositions que Ton nomme Maux de Sx-Marc. f Amen. Pater noster.
» Je vous adjure mille fois dans les mains de Dieu tout-puissant et l'intercession de Sl-Marc de guérir de toutes vos incommodités que Ton appelle « Maux de Sl- Marc », aussi rapidement que Notre-Seigneur Jésus- Christ, qui est béni, a guéri le bienheureux Lazare et Ta ressuscité de la mort. Amen. Pater noster f O Seigneur c- Jésus-Christ faites que — nom — guérisse de tous ses maux, démangeaisons excessives et ces plaies, le ou laquelle (sic) aussi réellement que Dieu règne dans tous les siècles des siècles f Amen. Pater noster.
» O vous, pauvre créature — N — vous êtes accablé par les écrouelles et d'autres incommodités, par une démangeaison excessive et des plaies nombreuses dans votre corps, soyez-en aujourd'hui délivré par l'aide et l'assistance du Dieu saint et tout-puissant qui dirige tout par l'intercession du S'-Marcf Amen. Pater noster. Soufflez sur les plaies f Bénies soient les indispositions et les plaies de votre corp (sic) afin que vous en guérissiez et que vous puissiez reprendre votre santé d'autrefois par l'aide et l'assistance du Tout-puissant qui règle tout et l'assistance de S'-Marc que nous invoquons et en qui nous plaçons toute notre confiance f Amen. Pater noster.
» Je vous approche, — Nom —que Dieu vous bénisse -{améliore notre santé f que Dieu vous guérisse. Amen. Pater noster. Soufflez sur les plaies f au nom de Dieu tout-puissant qui règle tout, que cela soit, et que vous guérissiez f Ainsi soit-il. Pater noster. Gaspard f Melchior f Balthazar f Pater noster. (Soufflez sur les plaies.) Bénies soient toutes les plaies de votre corp (sic) afin
que vous puissiez en guérir f Au nom de Dieu. Ainsi soit-il. Pater noster. (Soufflez sur les plaies).
» Consumanatum (sic) est. Tout est fini ».
Exorcime sur les inflammations
« •{• Je vous adjure, O inflammation qui vous répandez sur le corp (sic) de cette créature ou enfant — N — par la puissance du teu sacré qui a été allumé pour réchauffer les membres de l'Enfant Jésus, pendant le froid hiver, de quitter cette créature ou cet enfant ; c'est ce que je vous demande par le pouvoir que vous avez donné au bœuf et a l'âne de réchauffer l'enfant Jésus dans la Crèche à Bethléem au jour de sa naissance au cœur de l'hiver f Amen. Pater noster. (Soufflez sur le mal et tekent het met eenen gouden melk ring) » <l>.
« Soyez maintenant libre f et recevez la santé f Amen ».
« Il faut cela tous les matins avec la certitude de réussir et il vous sera fait selon votre confiance et votre foi, car tout vient de Dieu et l'homme par lui-même, sans la grâce de Dieu, ne peut rien faire de bon ».
Formule 21 :
Pour arrêter un incendie
Elle est la même que celle du livret n° 1, avec cette seule différence que les mots sacramentels « Azariel, Cakariel, Mesca » sont écrits dans le n° 2 « Azarias, Zachariel, Misai ».
Les deux formules ont évidemment la même origine ; toutefois la divergence d'orthographe des trois mots magiques est à remarquer. Elle met, je crois, sur la voie
(1) delta phnue, la seule en flamand dans le texte, signifie : Marquez-le <Vun cercle éêlmUcrhné.
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de leur provenance et de leur application en la circonstance.
Le prophète Daniel, en son 3e livre, raconte qu'il fut emmené en captivité, à Babylone, avec trois jeunes Hébreux ses compagnons, sous le roi Nabuchodonosor. Le tyran ayant fait ériger une statue d'or voulut forcer ses sujets à se prosterner devant l'idole. Les trois jeunes Hébreux s'étant refusés à cette adoration sacrilège, le roi irrité les fit jeter dans une fournaise ardente. Dieu, dit la Bible, les délivra miraculeusement en envoyant un ange pour éteindre les flammes.
Or,ces trois martyrs's'appelaient, d'après le livre sacré: Azarias, Ananias et Misaël.
Les mots sacramentels employés par nos sorciers flamands pour éteindre la fournaise d'un incendie ont bien l'air d'être une altération de ces trois noms bibliques défigurés par la tradition, comme il arrive encore si fréquemment de nos jours.
Il faut reconnaître que l'évocation qu'on en fait ne manque pas d'opportunité.
La formule qui suit est inédite aussi. Comme elle est empirique et sans caractère religieux, je la donne sans commentaire :
Remède pour une femme ou une jeune fille
non encore arrivée à son terme.
C'est un secret infaillible (sic).
« Employez une dramhme (drachme, sans doute) de safran et une demi-drahme de tain (?) le tout bien broyé. Faire cuire le tout dans quatre verres d'eau. Après cela y ajouter deux cuillères de miel. En prendre un verre, chaud le soir en allant se coucher. Répétez cela pendant
trois jours. — On trouve cette composition chez les pharmaciens. * Empirique aussi la formule 24 :
Pour guérir les maux d'yeux
« Pour guérir les maux d'yeux, là où les hommes de Fart sont impuissants, composez ce remède et vous obtiendrez une guérison admirable, aussi bien pour les hommes que pour les animaux (sic).
9 Avec ce remède j'ai même guéri les chiens ».
Le sorcier se complique ici d'un charlatan.
« Ainsi procurez-vous près du pharmacien ce qui suit : Une demi-once de baume rouge, une demi-once de tritum (?) le tout mélangé ensemble.
» Frottez-en les yeux deux fois par jour. Pour cela fermez les yeux et frottez-les par dehors tout autour ; mais que la couche ne soit pas épaisse ».
La formule du n° 1 qui fait « obtenir un bon numéro 0 et celle « Pour les maux de dents » qui prescrit l'emploi d'un clou neuf n'ayant jamais servi, avec l'inscription du met talismanique « Machabeus », sont reproduites intégralement dans le livret n° 2.
Le n° 32, longue formule empirique « Contre la fièvre », a été extrait, à n'en pas douter, d'un vieux livre de médecine populaire où d'un vieil almanach. — Sans intérêt.
L'adjuration « Pour chasser les rats » est en deux parties. Elle diffère sensiblement de celle du livret n° 1.
lre partie :
Pour chasser les rats et les souris
« Jeté (sic) de l'eau bénite ; faire bouillir une goûte de dragée (?). Jetez dans chaque maison et à chaque coin
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avec une plume. Vous faites le signe de la croix en disant un Pater et un Avec (sic) Mafia t.
2e partie, plus spéciale :
Pour chasser les rats
« Je conjure par la toute-puissance de Jésus-Christ, tous les rats de terre ou d'eau et autres animaux nuisibles de sortir de ces habitations, granches(sic) ou étables et de nous laisser en paix, et je conjure de partir pendant ces 'neuf jours aussi réellement que Joseph et Nicodème descendirent le corps de Jésus de la croix ».
« Nota bene. — Il faut réciter cette prière à jeune (sic) faire une croix et réciter 5 Pater et 5 Ave Maria ».
J'arrive à la formule 36, formule de grande importance et que je considère comme le clou de ce livret n° 2.
Je me demande si notre région flamande ne lui doit pas d'avoir été préservée de l'invasion pendant l'année terrible. Elle est d'une énergie que comporte le sujet.
« Je vous adjure, ô Gens ! par le Dieu vivant, de vous arrêter aussi longtemps que je voudrai et jusqu'à ce que je sois en dehors de toute plainte, sinon je souhaite que Jésus engendré de Marie ne soit plus le même. Amen f.
» Je vous adjure, ô Gens ! d'aller où il vous plaira et où vous souhaitez. Si vous restez, je veux que Jésus soit un calomniateur et un blasphémateur !
» Par la toute -puissance de Dieu le Père, le Fils et Sl-Esprit, que tout ce qui est canaille et contre notre gré sur notre ferme, soit anéanti et nous laisse en paix. Que mes prières soient exaucés (sic) aussi réellement que S'-Joseph et Nicodème descendire (sic) le corps de Jésus-Christ de la croix.
» Récitez l'Evangile Sl-Jean pendant huit jours en com-
mençant un Vendredi à jeune (sic) pendant la Sainte Messe au moment de V Elévation.
» Puis 5 Pater noster et 5 Ave Maria ».
Les trois adjurations suivantes sont spéciales à la
culture. « Contre les limaçons » et « Contre les pucerons
. dans le lin » sont au livret n° 1. Je ne reproduis que la
troisième qui est inédite et moins banale, aussi s'adres-
se-t-elle à un ennemi d'une redoutable opiniâtreté.
Contre le blé noir
« Je sème cette (sic) blé à la grâce de Dieu et de tous les saints ; que cette semence puisse croître toute pure comme la Sainte Hostie qui peut en être faite. Je prie Dieu tout-puissant et la très-sainte Vierge Marie et tous les saints, que Dieu bénisse ce blé ou semence du ciel et que Jésus-Christ la fasse croître. Je conjure et j'adjure le blé noir qui pourrait naître dans ce blé ou semence du ciel, ou bien être jeté par quelque sorcier ou sorcière <*> pu démon, ou par ceux qui pourraient le faire ou avoir la pensée de le faire, de ne pas croître ici, au nom du Père, du Fils et du S'-Esprit. Ainsi soit-il.
• Un Pater noster et un Ave Maria.
» On dit cette prière avant d'ensemencer ; en la récitant on jette une poignée de blé en forme de croix, sur la terre ».
Les cinq forfnules empiriques qui se suivent, vers la fin du cahier, sont des plus banales et propres au n° 2.
A remarquer qu'elles sont applicables à des maladies traitées dans le même livret par des « prières efficaces » et sans autre remède.
(1) CTest la aeale foi» que le guérisseur par intervention divine fait allusion an pouvoir maléfique du sorcier ou de la sorcière.
168 E. DEBACHER «
Le manuscrit se termine par une dizaine de formules invocatoires ou simplement empiriques qui ne sont plus dans la note générale du grimoire de Guérit-tout. Elles paraissent avoir été recueillies à des époques et à des sources différentes et colligées en ces dernières années. J'ai trouvé par hasard celle qui porte le numéro 7 « Contre la rage », dans une brochure intitulée « Trésor des procédés et recettes faciles » imprimée à Dunkerque, en 1882, chez Paul Michel. Les textes sont identiques sauf les fautes d'orthographe du manuscrit. Lequel des deux • opuscules a emprunté le libellé de l'autre ?
La recette ne contient aucune invocation religieuse ; la version du manuscrit, émaillée de ses grossières incorrections, permet de supposer que le sorcier, ou peut-être le fermier possesseur de la copie du Vrai petit livre a pu trouver cette ordonnance de vétérinaire digne d'enrichir son répertoire.
Trois de ces prétendues prières, « Contre la fièvre », « Pour les dents » et « Pour l'orage » sont rimées. Elles sont d'une naïveté enfantine. Puis deux prières t Pour les blessures » et a Pour le mal des yeux », qui invoquent la Vierge Marie, « Messieurs Sainte (sic) Corne et S'-Damien et Monsieur S'-Jean » en un français incompréhensible.
Enfin la dernière « Pour les plaies » commence par une recommandation banale, en flamand, suivie de ce texte en français :
« f Jésus-Christ est née (sic) Jésus-Christ est mort f Jésus-Christ est ressuscité f Jésus-Christ commanda à la playe (sic) que le sang s'arrête. Jésus-Christ commanda à la playe qu'elle ne fasse ni matière ni puanteur f ainsi qu'ont fait les cinq plaies qu'il reçut en son saint corps f .
(en flamand) « Zegt de verders woorden eerste ».
(Dites auparavant les paroles suivantes)
(en français) c Je te recommande par la puissance de Celui à qui toutes créatures obéissent • de ne faire non plus de mal à cette créature que la lance qui perça le sacré côté de Jésus-Christ étant pendu à l'arbre de la croix.
» Au nom du Père f, du Fils f , et du S'-Esprit f. 9 Pater et 9 Avec (sic) Maria ».
« Le petit livre », le boekje, s'arrête sur cette prière. Il est hors de doute que l'auteur de ce recueil n° 2 a eu entre les mains le carnet de Guérit-tout qui a fait l'objet de ma première communication et à qui appartient incontestablement le droit d'ainesse.
Le traducteur indélicat, voulant s'en approprier la méthode pour en tirer profit, ne l'a pas copié servilement. Il en a retenu, sans les déformer, les principales formules applicables aux cas les plus fréquents. Il a compilé de ci de là.
Parmi les prières ou adjurations qu'il y a ajoutées, s'en trouvent quelques-unes qui font supposer une certaine imagination. Peut-être sont-elles de ce l'homme qui a appris pour être prêtre ». Tels sont, par exemple, les exorcismes inédits t Contre la colique miserere » ; « Contre les écrouelles » ; « Sur les Inflammations » ; « Contre le blé noir ». L'exorcisme spécial « Pour arrêter les ennemis » me parait d'une origine plus difficile à expliquer. D'où peut-il venir ?
Je neveux tirer aucune autre conclusion de la comparaison des deux formulaires déprécatoires ; mon seul objectif, en les reproduisant, a été de recueillir des documents qui m'ont paru curieux, mais ils m'ont révélé des sentiments si profondément ancrés dans le cœur de nos contemporains que j'en suis venu à me demander
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s'il était bien utile de chercher encore à combattre une routiiie si invétérée.
Cependant, pourquoi, lorsqu'on rencontre sur son chemin un caillou que l'on croit capable d'atteindre au front le géant que Ton veut attaquer, pourquoi ne pas ramasser ce caillou pour le mettre à la disposition de l'habile lanceur de fronde qui peut se présenter ?
A lui de choisir son projectile.
J'ai rencontré un premier caillou de ce genre : la . Société Dunkerquoise a cru pouvoir l'admettre dans son arsenal. Une coïncidence vraiment remarquable m'en fait trouver un second de même nature ; je l'apporte vaille que vaille. Ce sera peut-être une balle perdue dans la bataille. Qu'importe ?
Un philosophe du siècle dernier a fait cette réflexion :
<« Cicéron reconnaît que l'homme est un animal rai- » sonnable ; mais, passant en revue toutes les sottises » superstitieuses du passé et prévoyant celles de l'avenir, » il s'écrie tristement qu'il serait hasardeux d'assigner » une limite à la puissance de la crédulité des masses en » matière de foi. »
En effet, vingt siècles se sont écoulés depuis Cicéron ; qu'il y a-t-il à changer à ses prévisions pessimistes ?
Ils sont toujours aussi nombreux les hommes se croyant pourvus de raison et qui, ne tenant aucun compte de cette faculté divine, se laissent entraîner vers le surnaturel, c'est-à-dire vers l'impossible et l'absurde qui les attire.
La crainte du diable, des fantômes et des mauvais esprits est toujours aussi vivace. La croyance aux sorciers et en leur puissance occulte, les superstitions les
plus ridicules trouvent encore de nombreux adeptes dans toutes les classes de la société.
Que d'exemples on en pourrait citer !
Un médecin philanthrope, le docteur Lancry, après avoir parcouru avec bienveillance La lecture en bas, m'a autorisé à citer le fait suivant :
Un jeune homme de très bonne famille, ayant terminé ses études et occupant une situation très en vue, se trouvait en partie de chasse. En sautant un fossé il tomba sur un tesson de bouteille qui lui fit une large et profonde blessure à la plante du pied*
La mère du blessé, très alarmée, fit appeler le docteur qui, après examen, constata une plaie simple. Tenant compte de la constitution saine et vigoureuse du sujet, il déclara, qu'un traitement antiseptique suffisait à garantir le mal contre toute complication fâcheuse.
Deux jours après le médecin, examinant de nouveau la blessure, se convainquît que la cicatrisation suivait son cours naturel ; toutefois, la sollicitude maternelle n'était qu'à demi rassurée : « Docteur, demanda la maman, cela vous contrarierait-il si je faisais lire le mal en bas ? » — Etonnement du docteur : « Lire en bas, qu'est-ce que c'est ?» — L'explication donnée, le médecin demanda : « Doit-on toucher à la plaie ? Y a-t-il emploi d'un remède quelconque? — En aucune façon, docteur; une simple prière sur le mal. — Vous ne dérangerez pas mon pansement ? — Pas le moins du. monde. — Dans ces conditions, faites lire mais je désire assister à l'opération. — Comme il vous. plaira ».
Le Liseur en bas qui, sans doute, avait été prévenu, fut introduit. Il était prêt séance tenante. Le pied mis à nu par le docteur, le magicien se mit à l'œuvre. Il tira de sa poche un carnet graisseux, chercha la bonne page et
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bredouilla une espèce d'oraison incompréhensible. Puis, avec son pouce mouillé de salive, il fit aux quatre coins, mais à bonne distance de la plaie, quatre croix sur la peau ; puis encore un simulacre de prière accompagnée de quelques simagrées sans attouchements qui terminèrent l'opération.
L'opérateur se retira en recevant de la dame un remerciement tangible et le docteur refit son pansement..
La cicatrisation, commencée avant l'intervention du sorcier,- s'acheva normalement ; la guérison complète arriva conformément aux prévisions ; mais la bonne mère l'avait attendue sans plus d'inquiétude.
Estimant que deux sûretés valent mieux qu'une, elle n'avait voulu négliger aucun moyen. Sa conscience était tranquille.
Il est bien permis de croire qu'elle attribue (et peutêtre aussi le blessé) à la Lecture en bas la meilleure part du résultat.
Les documents abondent :
Un autre ami, officier supérieur en retraite, que la Lecture en bas a intéressé, dit-il, m'a communiqué une petite feuille imprimée en flamand, intitulée « Keyser Karer gebed » (Prière de l'empereur Charles ou Charles- Quint).
Cette prière en flamand, très haut prisée, était précieusement conservée dans sa famille depuis de longues années. Par supputation, le possesseur la fait remonter à une centaine d'années.
Son père, navigateur émérite, n'aurait jamais oublié, dans ses nombreuses campagnes aux colonies et dans les mers d'Islande, d'intercaler la prière tutélaire dans son rôle d'équipage.
LA LECTURE EN BAS ll3
Lorsque mon ami quitta la maison paternelle, en 1850, pour commencer sa carrière militaire, le conscrit trouva, en arrivant au régiment,le talisman protecteur enveloppé et bien cousu dans sa ceinture avec le pécule-viatique. La bonne et prévoyante mère n'avait consenti à s'en séparer que pour préserver son cher fils des dangers qu'il allait courir.
" Sans attribuer aux vertus de la « Prière de l'Empereur » son quasi octogénariat qu'il porte très allègrement malgré quelques accrocs reçus un peu partout, en Afrique et ailleurs, le vieux commandant tient cependant beaucoup à ce touchant souvenir de la sollicitude maternelle. Il me Ta confié néanmoins en me demandant de le traduire.
J'y ai trouvé, non sans surprise, des phrases entières déjà vuesxlans les deux boekjes exorciseurs que je venais d'analyser.
La « Prière de l'Empereur Charles » en elle-même est un échantillon typique de doxologie superstitieuse. A ce titre elle vaudrait d'être reproduite ; je n'en veux transcrire que les commentaires qui la précèdent. Ils sont des plus curieux et n'ont rien à envier, au point de vue du grotesque, aux prières ensorcelantes de nos liseurs en bas campagnards.
Ce qui m'a le plus surpris c'est de voir cette prière avec ses commentaires, imprimée à Ypres," qui fut siège épiscopal, revêtu de la formule de consécration : a Vidit ; C. J. Leyniers, Lib. Cens ».
Voici le texte traduit de ces commentaires :
Prière efficace de l'Empereur Charles Quint
adressée à la Ste-Croix et Passion de Notre Seigneur
Jésus-Christ.
» Cette prière, trouvée sur le Saint Tombeau de N. S.
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Jésus-Christ en l'an 1505, fut envoyée par le Pape à l'Empereur Charles, qui partait en guerre, pour qu'il conservât sa santé ; puis envoyée à S'-Michel, en France, où vous pourrez la trouver merveilleusement imprimée en belles lettres dorées.
» Celui qui la lit journellement ou l'entend lire, ou la porte sur soi, ne mourra pas subitement, ni ne se noiera dans l'eau, ni se brûlera en aucun feu, ne sera incommodé par aucun venin, ne tombera pas entre les mains de ses ennemis, ne sera vaincu en aucune bataille. .
» Lorsqu'une femme est en mal d'enfant, qu'elle lise cette prière ou la fasse lire au-dessus de sa portée, elle sera délivrée de l'enfant et sera mère joyeuse ; et quand l'enfant sera né, placez cette prière sur son côté droit et il sera délivré de 82 malheurs. » (sic).
» Celui qui portera cette prière sur soi sera garanti du mal caduc (haut mal).
» Si vous voyez tomber une personne sur la rue, frappée soit du mal Sl-Jean, soit du mal Sl-Cornil, posez-lui immédiatement cette prière sur le côté droit, elle se lèvera et sera rétablie, et celui qui écrit cette prière d'une maison à une autre (? sic) sera béni par moi, dit le Seigneur, et celui qui s'en moquera devra faire pénitence.
» Croyez fermement que ce qui est écrit ici est aussi vrai que le Sl-Evangile. La maison en laquelle se trouve cette prière est préservée de dommage causé par le tonnerre ou les éclairs ; et celui qui journellement lit cette prière ou l'entend lire, recevra trois jours avant sa mort, un signe de Dieu qui voudra dire : C'est le jour de mon trépas ».
Suit une invocation à la Sainte Croix et une prière. Ces deux morceaux ne contiennent pas d'extravagances
semblables. Ils sont dans le style ordinaire des oraisons et des litanies qu'on trouve dans tous les livres de prières.
A la fin se trouve la mention : « Vidit : C. J. Leyniers, Lib. Cens. » et au-dessous : « Te bekomen te Yperen »... etc. (se trouve à Ypres chez Lamblin-Verwaerde, libraire dans la Rysselstraete, n° 23).
Depuis la communication de mon vieil ami, j'ai appris que cette prière fétiche existe dans beaucoup de maisons de la Flandre maritime, en Belgique surtout. Sur le littoral, toutes les familles de pêcheurs .tiennent à la posséder et on peut s'en procurer des exemplaires en flamand et en français dans les librairies populaires.
J'ai entre les mains un « Catalogue du Musée du Folklore * récemment créé à Anvers (1907). Il s'intitule « Conservatoire de la tradition populaire flamande d. Il renferme 2816 numéros répartis en 12 chapitres. Il est très-intéressant à parcourir, ce catalogue.
Au chapitre VI, consacré à la vie religieuse, la prière de Charles-Quint se trouve après une longue énumération de litanies imprimées sur feuilles volantes à l'usage du populaire et applicables à la guérison des maux qui agrémentent notre humanité.
Je cite entre autres : « Litanie de S1- Antoine de Padoue » pour retrouver les objets perdus. « Litanie de S'-Jean TEvàngéliste, gardien de la chasteté » ; « de Sl-Hubert, contre la folie et la rage des animaux » ; « de Stc-Bègue, contre la mutité » ; « du S'-Sang, pour avoir un bon numéro au tirage au sort » ; « des Trois Rois, contre les dangers du voyage • ; « de S*-Jean Népomucène, contre la noyade » etc.
Puis c'est une longue série d'ex-voto, en cire et en argent, pour obtenir la guérison d'animaux domestiques,
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cheval, vache, porc, serin, etc. ; d'autres, sous forme de membres humains ou autres organes affectés de maladie. Le n° 1918 est à signaler : « Ex-voto en cire de N. D. de Hallaer. Ils offrent cette particularité, dit le catalogue, de pouvoir être loués aux fidèles trop pauvres pour les acquérir ; on les leur loue moyennant une légère rétribution et on les place près de l'autel pendant la messe. La messç dite, les ex-voto sont remis en place, dans une armoire vitrée à ce destinée, jusqu'à une prochaine location (Catalogue page 76).
Le n° 2000 s'appelle « Christus Lengte ». C'est une image de piété « dont la longueur, multipliée par 26, donne la hauteur exacte de N. S. Jésus-Christ ».
Le chapitre 7, consacré à la magie (143 numéros) est non moins curieux. Il est divisé en 9 sections. La 7e est spéciale aux « Guérisseurs, Liseurs, Rebouteurs ».
La section 8, « Amulettes, talismans, prières dépréciatoires », etc., renferme aussi la « Gebed van Keyser Karel » ou Prière de l'empereur Charles, contre les maléfices et une autre « Contre les souris et les rats ».
Dans la section Médecine, je relève le n° 2265 * Cordon à nouer la fièvre ». Ce cordon doit avoir de l'analogie avec les jarretières, les bonnets ou vêtements d'enfants que les mères de Dunkerque et environs vont attacher au buisson attenant à la petite chapelle de Leffrinckoucke, sur la route de Furnes. Ces objets qui ont été portés par le malade, transmettent par substitution, la fièvre de la personne à l'arbrisseau qui en reste chargé. .Chargé n'est pas trop dire, car, même en été, le pauvre arbrisseau-émissaire porte plus de cordons et de
chiffons que de feuilles.
Je m'arrête, toute cette nomenclature mériterait une étude spéciale.
La lëcture.en bas 177
II ressort de tout ce qui précède que nos paysans flamands — et combien aussi de citadins ! — ne connaissent ou ne pratiquent pas l'oraison jaculatoire : la prière partant du cœur en s'adressant directement à Dieu.
Il leur faut des intermédiaires, des symboles, des exvoto, des formules qui sont la caricature, la négation de l'oraison. La Religion, ce sentiment inné dans le cœur humain, n'est le plus souvent chez eux que de la religiosité qui confine à la superstition.
« La superstition, a dit un philosophç, si contraire à la dignité de l'homme et à T4dée que nous nous faisons de la Divinité, est la religion des ignorants. Elle a pour principe la Peur. »
Or les masses sont superstitieuses parce qu'ignorantes. Xi la Religion, ni les pratiques religieuses, la pure Raison même, n'ont pu abattre l'Astrologie, ni la Magie. La Xécromancie, que l'on croyait morte, reparait sous un autre nom.
L'Instruction, guidée par la raison — la Science — peut seule les combattre et c'est le but que doivent poursuivre tous les bons esprits.
C'est aussi le but vers lequel tend la Société Dunkerqiwise qui me fut si accueillante.
C'est pourquoi je lui dédie ce très modeste travail qui complète ma première communication insérée dans son -16e volume.
Janvier 1908.
J/* .71 >;/ v* •##• ta Sociéf{ ItaiiJv/-./M<>f«'. — l'»08
ÉPISODES & INCIDENTS D'après les papiers du Général Lemaire
PAR
HJnailô BOUOHBJT.
André-Joseph LEMAIRE 1738-1802
ha Conquête de la Hollande en 1795