ÉPISODES & INCIDENTS
D'après les papiers du Général Lemaire par Emile BOUCHET.
Dans le récit qui va suivre,nous ne prétendons à d'autre rôle qu'à celui de metteur en œuvre, car nous nous appuyons principalement sur des documents inédits retrouvés dans un dossier conservé depuis une dizaine d'années à la Bibliothèque communale de Dunkerque. La portion la plus importante de cette farde est composée des registres d'ordres et de la correspondance du général Lemaire qui, en l'an 11(1793/1794) et en l'an III (1794/ 1795) commandait la 3e division de l'armée du Nord et la conduisit des frontières de France à Berg-op-Zoom. Nous le laisserons presque toujours parler lui-même et l'on verra, croyons-nous, que, s'il n'a pas acquis la célébrité de ses chefs successifs, Pichegru et Moreau, ou la notoriété de ses émules Vandamme et Souham, pour ne nommer que ceux-là, il mérite mieux que l'oubli injuste dans lequel il est tombé.
Le général Lemaire '
On ne peut dire que le nom du général Lemaire soit tout à fait inconnu ; il est inscrit au côté nord de l'Arc de Triomphe de l'Etoile, mais les historiens des guerres de la République le mentionnent à peine. N'en soyons pas surpris.
André Lemaire appartenait à cette forte génération de vieux soldats qui, en 1792, reprirent le harnais pour répondre à l'appel de la Patrie envahie et que la Convention éleva,en quelques semaines ou en quelques mois, au sommet de la hiérarchie, lorsque rémigration eut privé l'armée d'une partie de ses officiers ou que la guillotine et les balles de l'ennemi eurent fauché les autres ; il fut de ceux que le Directoire, puis le Consulat comme l'Empire, éliminèrent peu à peu avec une maigre pension de retraite, parce que leur défaut d'instruction première ou leur insuffisance professionnelle les empêchaient de garder plus longtemps leur place à la tête des troupes.
Lemaire (André-Joseph), fils de Hubert et de Marie- Cécile Vaneste, marchands de tabacs, naquit à Cuincy, le 6 mars 1738. Il fut, le lendemain, présenté sur les fonds du baptême par André-Joseph Dumoulin, sans profession indiquée, et par Marie-Noëlle-Joséphjne Barbier, bourgeoise, domiciliée à Douai, qui déclare ne savoir signer.
Nous ne possédons aucun renseignement sur l'enfance d'André Lemaire ; il semble que, dans sa jeunesse, il ait, pour les besoins du commerce paternel, parcouru en tous sens la vieille Flandre, qu'il déclarait plus tard bien connaître ; nous aimerions à penser qu'il vint alors à Dunkerque dont les fabriques de tabac jouissaient, au xvme siècle, d'une grande réputation.
Pourtant le métier militaire l'attirait ; il s'enrôla volontairement, à 16 ans, au Régiment de Condé (Infanterie), alors en garnison à Douai, croyons-nous, le 25 mars
Nous ne suivrons pas André Lemaire pendant les 16 années durant lesquelles il porta l'uniforme du Régiment de Condé. Sa carrière ne semble pas avoir été marquée
par quelque circonstance particulière, mais elle fut très honorable. Ainsi que tous les soldats ses contemporains* il attendit longtemps le grade de Bas Officier, comme on disait alors, le seul auquel les hommes sortis du rang pussent prétendre : ce ne fut que le 17 mars 1761 qu'il reçut les galons de sergent et pourtant ses états de service tels qu'ils sont conservés au Ministère de la Guerre (Archives administratives n° 13.156.3) indiquent qu'il fit, de 1757 à 1762, toutes les campagnes de la guerre de Sept Ans en Allemagne.
En temps de paix, les régiments changeaient souvent de garnisons. Nous n'avons pas à suivre ici Condé dans celles qu'il occupa successivement ; il suffit de dire qu'il était à Dunkerque en 1768.
Ce fut alors sans doute que Lemaire fit la connaissance de Mademoiselle Amélie Vandenberghe qu'il devait épouser quand, deux ans plus tard, il fut congédié pour ancienneté de services, le 30 août 1770.
Ce mariage fut célébré le 15 novembre 1770. Amélie Vandenberghe, âgée alors de 28 ans et native d'Estaires, habitait chez son cousin, maître perruquier rue de Beaumont, qui signe l'acte en qualité de témoin. La profession de la jeune femme n'est pas spécifiée ; le contractant, de quatre années plus âgé, est qualifié o maître d'armes », libéré, « en vertu d'un congé absolu du 15e jour de septembre dernier du Régiment de Condé où il a servi en qualité de sergent »^>.
Lemaire ouvrit donc une salle d'escrime, mais il est probable que, plus tard, il se décida à la fermer pour embrasser la profession de marin et qu'il navigua au commerce, autrement on ne s'expliquerait pas comment
(1) Ob Toit que la date de la libération indiquée aax états de service ne coïncide pas absolument avec pelle qni est portée à l'acte de mariage.
on le retrouve, au moment de la Guerre d'Amérique, en qualité de Lieutenant sur des navires armés en course,si, dans cet intervalle, il n'avait acquis les connaissances, au moins en pratique, nécessaires pour s'acquitter de telles fonctions.
Des recherches ultérieures auxquelles nous nous promettons de nous livrer nous permettront peut-être de suivre Lemaire dans sa carrière de corsaire ; pour l'instant nous devons nous bornera reproduire un paragraphe de ses états de service ainsi conçu :
« Employé comme lieutenant sur des bâtiments armés » en course ;
» Sur L'Epervier du 17 juillet au 8 octobre 1781 ;
» Sur La Charmante, du 23 avril au 10 mai 1782 ; qu'il » fut pris par les Anglais;
» Embarqué sur L'Espérance le 22 juin 1782 et pris à » nouveau par les Anglais le 14 juillet 1782 ;
» Rembarqué sur le mêmç bâtiment le 1er janvier 1783 ;
» Débarqué le 16 février suivant et a cessé de servir ».
En 1783, Lemaire a donc, comme disent les marins, mis définitivement son sac à terre et rouvert sa salle d'armes. Les Dunkerquois aimaient et estimaient ce vieux soldat qui les séduisait par sa franchise primesautière et la décision de son caractère, comme par son activité et son allure martiale. Il fut élu capitaine de Tune des compagnies de la Garde Nationale Dunkerquoise dès sa formation, le 17 juillet 1789, pour devenir ensuite chef du 7e bataillon en janvier 1791 .
Lorsque l'on fit appel au patriotisme des citoyens et que le 4e bataillon des Volontaires Nationaux du Nord (District de Bergues-Dunkerque) fut levé, on vit Lemaire accourir des premiers et contracter un engagement avec
ses deux fils André et Paul ; il était aussitôt élu* capitaine (25 août 1792).
Quelques jours plus tard, on procéda à l'élection des officiers supérieurs : les Volontaires crurent qu'ils ne pouvaient mieux faire que de placer à leur tête un vétéran dont l'expérience des choses militaires suppléerait à leur insuffisance : Lemaire fut élu, le 12 septembre 1792, lieutenant-colonel en chef du bataillon ; son fils aîné, André, le remplaça comme capitaine à la tête de la 3e compagnie.
Il serait très intéressant d'accompagner le 4e bataillon du Nord dans l'armée de Dumouriez, durant la première campagne de Belgique qu'il fit sous les ordres de Lemaire ; les éléments manquent actuellement pour y réussir.
Nous savons pourtant qu'on les retrouverait soit aux archives municipales de Bergues efede Dunkerque, soit aux Archives nationales et surtout aux archives du Ministère de la Guerre ; le travail, assez facile, exigerait pourtant de longues et laborieuses recherches. Nous formulerons en passant le vœu qu'elles soient faites et qu'elles n'effrayent pas la patience d'un travailleur décidé à consacrer aux Volontaires Nationaux du district de Bergues et de Dunkerque une étude analogue à celle que MM. Chassin et Hennet ont menée à bonne fin sur Les volontaires nationaux (de Paris) pendant la Révolution<lK Ce serait là un sujet palpitant, car il serait aisé à Fauteur de faire revivre plus d'un brave dont les descendants sont toujours parmi n'ous et de soustraire à l'oubli
(l) CBA9SIX KT Hkkkkt : Lea tvlo.ttaires nationaux pendant la Révolution. — Documents tirés des archives de la guerre et des archives nationales. S vol. gr. in-8. Paris. LéopoW Cerf, 1899-1902-1906.
bien des épisodes dont plus d'une famille de la région ressentirait un légitime orgueil.
Quoi qu'il en soit,la perte de la bataille de Neerwinde contraignit l'armée française à évacuer la Belgique et la Patrie fut envahie par les forces de la première coalition. Il se trouva que le 4e bataillon du Nord fut ramené dans la contrée même où il avait été recruté et Lemaire fut envoyé à Bergues comme adjoint au citoyen Car ri on, commandant la place.
Tandis que Dunkerque était assiégé, Bergues fut étroitement bloqué et la garnison effectua plusieurs sorties pour se donner de l'air. Au cours de l'une d'elles, le 6 septembre 1793, Lemaire fut atteint d'un coup de biscaien au dessous du sein gauche ; il était donc à l'hôpital tandis que son bataillon prenait part, dans les rangs de la division Leclaire, à la bataille d'Hondschoote et avait quelques hommes tués ou blessés à Roussbrugghe.
En récompense de sa brillante conduite, Lemaire est promu général de brigade (titre provisoire) le 15 septembre 1793 par les Représentants du peuple en mission Thrullard, Hentz et Berlier, puis confirmé en ce grade le 29 du même mois. Bientôt après (toujours à titre provisoire), on retrouve Lemaire à la tête d'une division : son quartier général est à Limon-Fontaine et il participe aux opérations autour de Guise et de Maubeuge. Le 9 mars 1794, durant une alerte de nuit, alors que l'ennemi faisait quelques mouvements sur la Sambre, le cheval de Lemaire, au cours d'une ronde, culbuta dans une sorte de précipice ; le général, dans cette chute, eut l'épaule gauche démise et le bras gauche cassé. Ce grave accident l'oblige à demander temporairement un emploi sédentaire. Pichegru fait droit à cette requête ; le 21 germinal
an II (10 avril 1794) il l'investissait du commandement supérieur des places de Somme-Libre (Sl-Quentin), Chauny et La Fère ; très peu de temps auparavant, le 30 mars (10 germinal), le ministre Bouchotte lui avait expédié sa nomination de divisionnaire à titre définitif.
Le séjour de Lemaire à Saint-Quentin fut de courte durée ; chargé d'organiser la milice citoyenne, il la forma en deux bataillons ; tout alla bien jusqu'au jour où il fallut contribuer au service de la place, mais lorsqu'on demanda à la Garde nationale d'occuper les postes, elle s'y refusa énergiquement.Lemaire, se sentant impuissant contre un mauvais vouloir dont son successeur, le général Fromentin, allait aussi avoir à se plaindre, demanda son changement.
Le 26 prairial an 11(16 juin 1794) Lemaire reçut l'ordre de venir prendre le commandement du groupe de places fortes Dunkwque-Bergues-Furnes. Dans ce nouveau poste, il n'avait pas à craindre le mauvais vouloir des habitants, mais il eut des démêlés avec son prédécesseur, le général Gougelot qui, inférieur en grade, était blessé dans son amour-propre d'avoir été mis en sous-ordre là où quelques jours auparavant il exerçait le commandement supérieur. Pichegru eut l'habileté de ménager toutes les susceptibilités en faisant participer, de Furnes, le général Gougelot aux opérations contre Ostende et contre Nieuport dont Vandamme avait la direction. Cependant Lemaire, remis des suites de sa chute, aspirait à un emploi moins sédentaire que le commandement d'un groupe de places fortes ; c'est pourquoi il sollicita la direction d'une division active en faisant valoir que sa connaissance parfaite des diverses régions de la West- Flandre qu'il avait maintes fois parcourue en tous sens, le rendait particulièrement apte à servir à l'Armée du Nord.
On peut être surpris que le général en chef se soit montré favorable à cette requête ; mais il se connaissait en hommes ; il savait qu'à défaut de science, Lemaire possédait, avec un ardent patriotisme et un sincère dévouement à la République, une grande expérience des choses militaires soutenue par le souci constant de maintenir la discipline parmi les troupes sous ses ordres ; enfin (le détail est bon à noter)]Lemaire parlait flamand, c'était un avantage précieux que Ton avait garde de ne pas négliger. Voyez,en effet, pour ne parler que des chefs, quels sont ceux qjii étaient employés à l'armée dont la mission devait être d'occuper la Belgique : Lemaire et Vandamme étaient des flamands, Devinter et Daendels étaient hollandais.
L'ancien chef du 4e bataillon du Nord était, il est vrai, illettré, mais bien d'autres généraux de la République ne se trouvaient-ils pas alors dans le même cas ? N'avaitil pas à ses côtés, en la personne de son fils Paul, autorisé, par une décision spéciale à lui servir d'aide-de-camp, le plus dévoué des collaborateurs, puis deux secrétaires nommés Gombert et Perre, qui étaient pour lui de précieux auxiliaires ? <l> En conséquence, l'Etal-Major fit parvenir au gouverneur de Dunkerque l'ordre suivant :
« Armée du Nord. — Le Général de Division Lemaire prendra le commandement de la division actuellement
(l) Pins 'l'un des généraux de la République eus.«ent été fort emi<cch<*8 s'il» n'avaient eu près d'eux continuellement un Gombert ou unaPerre ; parmi eux le général Tbtébanlt cite lo général Charbonnier, puis il narre l'anecdote que voici (Tome I. pages 446-147) :
u L'armée d'Italie avait son Charbonnier dans un général nommé Mncquart qui, ayant
> oublié d'apprendre à lire, u'était pourtant pas de qualité à ne pas savoir signer son » nom. Quand on lui apportait une lettre à signer, il demandait toujours : T as-tu f
> la Fraternité ? Et, quand on lui disait oui, il signait toujours. Un courrier du ministère s de la Guerre lui remit un jour une depo>hc très pressée. Ses lecteurs n'étaient pu là. » Le courrier qui dt-vait emporter la réponse demandait qu'on l'expédiât, et Maoquart, » jurant comme un débaptisé, criait: Je voudrais que le diable i ut tordu le cou au bongre » qui a inventé l'écriture , mais aussi pourquoi ton ministre ne t'a-t-il pas chargé de me » dire oe qu'il uvait à m'éorire ? s
La conquête de la hollande en 1795 189
commandée par le Général Thierry, se fera reconnaître en cette qualité et prendra de suite toutes les mesures convenables pour assurer le service, la police et la subsistance de cette troupe.
» Au quartier-général à Bruxelles, le 25 Messidor, an II (13 juillet 1794I de la République Française une et indivisible ».
Le Général en chef, Signé : Pichegru.
La Troisième division de l'Armée du Nord en Hollande.
Le 8 messidor (26 juin), la victoire de Fleurus avait, pour la seconde foi», ouvert la Belgique aux républicains et marquait le début de deux campagnes triomphales. Dès le lendemain, le Gouvernement, désireux de profiler de ce retour de fortune, avait dirigé au-delà de notre frontière septentrionale la plupart des forces disponibles. C'est ainsi que le général Lemaire fut investi, par suite de l'accroissement des effectifs de l'Armée du Nord, du commandement d'un corps de troupes* qui reçut officiellement, le 11 thermidor (29 juillet), la dénomination de 3e division de l'Armée du Nord.
Nous ne nous proposons pas de suivre les opérations de cette armée en détail, ni même celles du général Lemaire ; nous nous bornerons à poser quelques jalons qui indiqueront la route suivie par la 3e division jusqu'à Berg-op-Zoom.
Le général avait à peine pris possession de son commandement qu'il eut à conduire ses troupes au feu ; la 3e division coopéra, avec les corps de Bonnaud et de Despeaux, les brigades de Macdonald et de Dewinter, à
190 ♦ £. BoiacriEf
cette attaque simultanée par laquelle les Français, franchissant intrépidement le canal de Louvain, se rendirent maîtres de Malines où ils pénétrèrent à la suite des fuyards (18 juillet 1794).
Des ordres envoyés à Lemaire indiquent clairement le rôle qui, dans l'ensemble de l'opération, incomba à la 3e division temporairement augmentée du 1er régiment de cavalerie.
Le premier de ces ordres expédié de VHevoorde par Souham, le jour même où le général Lemaire prenait possession de son commandement, était ainsi conçu :
« Le général de division Lemaire partira demain à deux heures du matin avec toutes les troupes qu'il commande pour prendre une position derrière et en avant du canal de Louvain à Malines.
» Il passera par Steen, Ocherzele, Bergh-Ruysbergh et Osftael, d'où il se divisera en deux colonnes ; Tune sur Rolst et la route de Louvain à Malines afin d'attaquer l'ennemi au pont sur le canal où il est retranché avec de fortes pièces ; l'autre colonne sur le bois de Leysbetter et la ferme de Hosterlembeck d'où il chassera les ennemis de l'autre côté du canal et établira un pont près Hosterlembeck avec les pontons que je lui envoie ce soir à Sainte-Gertrude- Machelen pour recevoir tes ordres.
» Aussitôt que ce pont sera établi tu m'en donneras avis et tu y feras passer les troupes légères afin de chasser les ennemis qui pourraient être encore entre le canal et la Dyle ».
Ainsi fut fait et le lendemain le mouvement se poursuivait. La division dut d'abord, le 28 messidor, se mettre en marche à trois heures du matin pour se placer à droite
de la position indiquée ci-dessus, c'est-à-dire la droite à Borsmerbele et la gauche derrière le château de Demester près Hever, afin de faire place à la division du Général. Depeaux, puis arriva un ordre du général en chef qui confirmait les instructions précédentes ; Pichegru disait :
« Le général de division Lemaire partira sur-le-champ
avec toutes les troupes qu'il commande pour prendre une
position derrière la Dyle, la droite à Hever et la gauche au
village de Muysen ; il chassera l'ennemi des bords de cette
rivière et principalement du pont de Muysen pour pouvoir
s'y établir sûrement.
Signé : Pichegru ».
Lemaire voulut se conformer à ces instructions, mais il ne put les suivre de point en point ; le 1er thermidor, il s'excuse près de Souham, qui dirigeait les opérations de ce côté, de n'avoir pu faire passer la Dyle plus tôt, disait-il, parce que Vennemi avait brûlé tous les ponts, j'en ai fait établir un grand à Romanam qui a été achevé hier au soir. Néanmoins, il eût pu se vanter de la prise de deux drapeaux dont s'étaient emparés quelques hommes de la compagnie des chasseurs du 2e bataillon de la demibrigade de l'Allier ; malheureusement,la conquête n'était pas pour les couvrir de gloire : En poursuivant Vennemi dans la ville, ils ont trouvé un soldat hollandais qu'ils ont pris et qui en était porteur.
La mention de cet incident ne vaut que comme preuve de la démoralisation dont étaient atteintes les troupes des coalisés, démoralisation également constatée par Vandamme qui opérant du côté de Thielt, écrivait, de Meulebeck, le 23 juin, à Moreau, en parlant des Autrichiens : Les soldats qui composent son armée (de Clerfayt) sont frappés de terreur ; tous les villages qu'ils quittent sont pilles par eux ; aussi sont-ils en horreur chez tous les
habitants. Et il opposait à cette ardeur au pillage les bons procédés de la population envers les Français : J'ai à -louer la conduite de ces habitants aucuns d'eux n'ont quitté leurs foyers ils se sont empressés de nous apporter pain et bière ; nos soldats se sont aussi bien conduits,, il ne m'est venu aucune plainte^".
Hâtons-nous de saluer cette cordialité réciproque des envahisseurs et des envahis qui subira, nous le verrons, plus d'une atteinte, car les Français ne le cédaient guère à leurs adversaires dans leur goût pour le pillage, mais lès bons rapports entre la population et nos soldats ne contribua pas peu à favoriser les progrès de l'occupation.
Poussés par l'Armée du Nord, mal vus des habitants, les Alliés firent une prompte retraite et,pendant plusieurs semaines, il n'y eut pas de rencontres sérieuses de ce côté. Pourtant les Anglais s'étaient mis à l'abri dernière la Dromel ; lorsque l'armée française se présenta sur celte rivière elle y rencontra le 27 -fructidor Tavant-garde de l'armée anglaise forte de 7 à 8.000 hommes et engagea avec elle un vif combat dans lequel la 3e division se signala.
Ce jour-là il avait été prescrit au général Lemaire de quitter la position qu'il occupait pour se porter La droite appuyée au bois qui est en arrière et à la droite de Strybeck et la gauche à la rivière de Meerck, vis-à-vis les Capucins. A peine se met-il en mouvement qu'il entre en contact avec l'ennemi ; mais laissons-le raconter lui-même les faits dans la lettre suivante :
(1) Du Cassk : Vandamw d'après sa correspondance. Tome I. Page 67. — Odtre cet ouvrage sur le général cassellois il a été public antérieurement une édition de ses Mémoires à laquelle nous eussions préféré noua référer, mais cette édition est fort rare et malgré toutes nos recherches nous n'a vous pas n usai à nous la procurer-
Le Général de Division Lemaire au Général en Chef Pichegru.
m « Je te préviens, Général, qu'en vertu de tes ordres, la division se préparait à se mettre en mouvement ce matin vers les 7 heures, lorsque l'avant-garde fut attaquée à l'entrée de Ruvsbergen par environ 300 hommes d'infanterie et un escadron de cavalerie, une pièce de 7 et un obusier ; nos troupes repoussèrent aussitôt l'ennemi. Je me porte de suite avec deux bataillons à l'appui de l'avantgarde Je retrouvais l'ennemi qui avait été rentorcé et qui nous attendait en avant d'Hage ; mais il ne tint pas longtemps contre l'impétuosité des Républicains, il >e replia sur Bréda Aussitôt que faperçus leur mouvement de retraite, je les fis charger par le 13e régiment de Chasseurs à cheval, duquel je ne puis faire trop l'éloge. Je leur pris leur pièce de 7 et Tavant-train de leur obusier et quinze prisonniers. L'ennemi a dû perdre beaucoup de monde ; nous en avons trouvé plusieurs de tirés sur les chemins. Notre perte se porte à 5 ou 6 tués et une douzaine de blessés.
» Salut et Fraternité ».
La 3' division venait de se trouver aux prises avec le général Hammerstein et les Hanovriens ; sa valeureuse conduite lui valut un témoignage de satisfaction du général en chef qui félicita tout spécialement le î^' Régiment de Chasseurs1'. Remarquons néanmoins, en passant, que, dans les relations que les récits de hi campagne donnent de cette affaire, nous n'avons rencontré nulle part le nom de Lemaire; il avait cependant
(I) P\ci*eirrn écrirait le 2<i f-o.*iw' : « L>- g '. r. a i-,r roifJa! te qu'on' tetios le» tr«>o;*«. ■:♦..!.: .'♦ .. •■.... nr^rr. :* ( bazars ».
Mémoire» de la Société D***T<jn<n*>.
rendu un service signalé en jetant, dès le début, la démoralisation parmi nos adversaires. On le vit bien le lendemain lorsque les soldats traversèrent la rivière, lès uns à la nage, les autres sur des radeaux formés à la hâte, eurent pris pied sur l'autre rive de la Dromel, ils se trouvèrent à portée du camp ennemi qu'ils enlevèrent sans éprouver une grande résistance, ainsi que la redoute de Boxtel qui le couvrait, capturant de nouveaux prisonniers et de nouveaux canons.
L'ordre général du 29 au 30 fructidor résume les résultats de la journée dans le style emphatique de l'époque :
« La journée d'hier a encore été glorieuse pour la République et terrible pour les tyrans ; l'ennemi a été poursuivi jusqu'à io heures du soir; huit pièces de canon, 1500 prisonniers, des fusils, des chevaux, etc., ont été le résultat de l'affaire. Vive la République ! »
La poursuite continua; le général A bercrombie, rencontré sur les bords de l'Aa, fut rejeté sur le duc d'Yorck et celui-ci, au lieu de soutenir son lieutenant, se hâta de passer la Meuse dans les environs de Grave pour prendre position sur les hauteurs de Monck.
Plus tard on accusa Pichegru de n'avoir pas agi avec assez de promptitude ; peut-être en marchant avec plus de résolution et en acculant ainsi le prince anglais au fleuve, eût-il remporté un succès décisif. Il ne le fit pas et,à une époque où sa trahison justifiait tous les soupçons, les contemporains purent croire que cette lenteur était préméditée et provoquée déjà par des intrigues avec l'ennemi. Point n'est besoin d'invoquer ici de coupables motifs. Au moment où le duc d'Yorck se décidait à évacuer la rive gauche de la Meuse, abandonnant à leurs propres moyens les places de Bréda et de Berg-op-
Zoom, l'armée française avait besoin de repos et, avant de pousser plus loin, il lui était nécessaire de s'établir solidement dans la contrée qu'elle venait de conquérir.
Il y eut donc un temps d'arrêt dans les opérations actives et l'ennemi put, sans entraves, s'établir derrière le Wahal pendant que nos troupes entreprenaient le siège de Bois-le-Duc qui capitulait le 9 octobre.
Les unes après les autres, les villes tombaient au pouvoir des Français ; rien n'est plus palpitant que de retrouver, en feuilletant le livre d'ordres de Lemaire,les bulletins de victoires adressés aux troupes de l'Armée du Nord par Pichegru et Moreau ; ils se suivent à ce moment presque à toutes les pages du manuscrit et il semble que, sous l'impression de l'orgueil qui le transporte comme tous ses camarades, le secrétaire dugénéral, Gombert, prenne plaisir à multiplier les fioritures calligraphiques de sa grosse écriture ; le 29 octobre, c'était Venloo ; le 2 novembre, Maestricht ; Nimègue, le 8 du même mois.
Rien ne résistait aux soldats de la République, mais au prix de quels efforts, de quelles misères et de quelles ' souffrances 1 Le capitaine François, dont nous aimons à invoquer le témoignage si suggestif, va nous le dire. Il écrit dans son Journal à la date du 14 brumaire (4 novembre) j
« A cette époque, les armées du Nord et de Sambre-et- Meuse marchaient de victoire en victoire. L'ennemi dispersé, chassé, poursuivi sur tous les points, ne pouvait se présenter que pour éprouver de nouvelles défaites. Malgré nos succès, après tant de combats et de sièges, nous étions dans un état déplorable depuis sept mois. Au bivouac, tous nos équipements et habillements étaient usés : nous allions
pieds nus par un froid des plus rigoureux. Les prises de tous genres que nous avions faites n'arrivaient pas jusqu'à nous. Nous n'étions couverts que de nos victoires et nous mourions de faim, couchés dans des marais. Nous étions obligés de faire la chasse aux bœufs pour vivre ; nous faisions brûler la graisse pour faire cuire la viande. Pendant les neuf jours que nous avons été devant Nimègue, nous n'avons reçu qu'une ration d'eau-de-vie par jour. Aussi nous étions beaucoup de malades. »
On possède aux Archives historiques du Ministère de la Guerre .un « Exposé des opérations de l'Armée du Nord depuis l'arrivée de Pichegru, ou de germinal an II à germinal au III (Avril 1794 - Avril 1795) » qui résume parfaitement la situation des troupes à l'époque, où nous sommes parvenus et indique clairement la mission qui fut assignée à la 3e division ; son auteur, le général ami et chef d'état-major de Moreau, Raynier, s'exprime ainsi :
« Les troupes entrèrent peu de jours après la prise de Nimègue dans le cantonnement d'hiver : l'infanterie sur les bords du Rhin et du Wahal ; une grande partie de la cavalerie fut envoyée sur les derrières, parce qu'on y manquait de fourrages.
» On se détermina enfin à laisser reposer l'armée jusqu'à ce que la saison permît d'agir avec quelque apparence de succès. On voulut cependant préparer la prise d'une place importante en l'investissant par des cantonnements d'hiver ; la division du général Bonnaud, qui était cantonnée dans le pays de Maas- Wahal, en partit le 27 frimaire (17 décembre 1794) pour faire conjointement, avec la division du général
Lemaire l'investissement de Bréda qui fut presque complet le Ier nivôse » (21 décembre 1794) (1).
« Le Wahal et la Meuse commencèrent à charrier des glaces dans les derniers jours de frimaire (10/20 décembre) ; le froid devint très vif au commencement de nivôse (20/31 décembre"1, et les glaçons que charriait la Meuse se congelèrent en beaucoup d'endroits assez fortement pour qu'on pût y passer. Le Wahal ne devint solide que quelque temps après. L'occasion de s'emparer de l'île de Bommel était trop belle pour la manquer ; lorsqu'on s'était déterminé à feire reposer l'armée jusqu'au printemps, on n'avait pas prévu les glaces, et Pichegru profita des facilités qu'elles lui offrirent pour le passage des rivières » (2).
Uexposé du général Reynier consacre alors un paragraphe aux affaires du 7 nivôse qui eurent pour résultats l'occupation de l'île Bommel et la prise des lignes de Bréda. Au lieu de continuer la citation, il nous semble préférable de reproduire Tordre du jour adressé en cette occasion aux troupes par Pichegru.
Il revint à deux reprises sur cette affaire ; le surlendemain du combat les divisionnaires recevaient la communication suivante :
(1) A cette date la division Lemaire avait reçu la composition suivante :
Première Brigade : Deuxième Brigade :
Général Blondeau Général Desenfanta
90* 1/2 Brigade 50* 1/2 Brigade
150* 1/2 Brigade 1/2 Brigade de l'Allier
27* 1/2 Brigade 1/2 Brigade de la Seine- Inférieure
Tirailleur» dn Mont des Chats 3e Bataillon dos Chasseurs Francs
13" Régiment de Chasseur»; à cheval
6* Compagnie du 7« Régiment d' Artillerie légère.
(2) Document cité par Chassin et Hexskt : Les Volontaires Nationaux pendant la Révolution, tome II, pages 642-643.
« Quartier-Général d'Anvers, le 9 nivôse, Tan 3e de la République.
Ordre du 10 au ii nivôse.
» Le Général en Chef s'empresse d'apprendre à ses frères d'armes que l'Armée du Nord dont la bravoure ne peut être affaiblie par l'âpreté de la saison la plus rigoureuse, a attaqué de nouveau l'ennemi le 7 nivôse.
» Les lignes de Bréda ont été forcées, le fort Saint-André
et l'île de Bommel ont été pris ; 800 prisonniers, plus de
100 bouches à feu et un grand nombre de chevaux enlevés
à l'ennemi sont les derniers résultats de cette journée
glorieuse.
VA djudant-Général,
Signé : F. Durutte. »
Dans la nuit, les renseignements recueillis permirent à l'Etat-Major de mieux se rendre compte de l'importance du succès obtenu et de nouveau, sous la signature de Tadjudant-général Durutte, le livre d'ordres du général Lemaire contient ce bulletin de victoire beaucoup plus détaillé que le précédent :
« Quartier-Général d'Anvers, le' 10 nivôse, l'an 3* de la République Française.
Ordre du 10 au ii nivôse.
» La journée du 7 a été bien plus brillante qu'on ne l'avait annoncé à l'ordre d'hier ; l'étendue de l'attaque n'avait pas permis de rassembler tous les détails ; les voici :
» Le général Daendels s'est rendu maître de Bommel où il a pris beaucoup d'artillerie, de chevaux et de bagages et a fait environ 500 prisonniers.
» Le général Osten, avec trois bataillons seulement, s'est emparé de trois forts ou postes retranchés, y a pris 38 bouches à feu, des munitions/ des bagages et quelques prisonniers.
» Le général Bonnaud s'est emparé des lignes de Bréda, y a pris 18 bouches à feu, beaucoup de munitions, 400 prisonniers, environ 200 chevaux, la caisse d'un régiment, un drapeau et un butin immense.
» Le général Lemaire s'est emparé d'Oudenbosch et de Sevenberg, a enlevé deux pièces de canon et a fait 800 prisonniers parmi lesquels se trouve beaucoup de cavalerie.
» Ainsi donc, sur une ligne de 10 lieues environ, l'armée s'est vue triomphante le même jour et à la même heure. Dans le même temps la brigade de Salm recevait la capitulation de la garnison de Grave qu'elle a forcée de se rendre à la seule condition de lui donner les honneurs de la guerre jusqu'au glacis où elle déposera ses armes et sera conduite prisonnière en France.
» Ce qu'il y a de bien flatteur encore c'est que la conquête de cette place et des différents points qui ont été emportés ne coûte pas cinquante hommes à la République, tant tués que blessés.
L'Adjudant-Général, Signé : Durutte. »
Nous trouvons dans la correspondance du général Lemaire une lettre dont nous n'hésitons pas à reproduire ici la plus grande partie parce qu'elle indique parfaitement le rôle dont la 3* division eut à s'acquitter le 7
nivôse et, en raison de l'intérêt qu'elle présente, nous ne pensons pas à avoir à nous excuser de cette nouvelle citation. La voici :
(7 nivôse),
« Quartier-Général du Vieux Bois -Oudenbosclr)
Le Général de Division Lemaire au Général en Chef Pichegru.
.» J'ai, d'après tes ordres, formé mon attaque sur trois colonnes ; la première, sous les ordres du général de brigade Blondeau, a passé la Meerck sur la route de Leur à Sevenbergen ; la seconde, sous mes ordres, s'est portée par la route de Rotterdam sur Sevenbergen que j'ai enlevé de vive force ; j'y ai fait environ 60 prisonniers, pris un caisson et leurs bagages ; je me suis porté ensuite sur la route de Tereyde où j'ai resté (sic) en observation jusqu'à la brune ; je n'ai rien vu paraître. La troisième colonne, sous les ordres çlu chef de bataillon Joubert, s'est portée sur le Vieux Bois (Oudenbosch) qu'elle a enlevé de vive force et fait de prisonniers. J'ai beaucoup à me louer de l'ardeur avec laquelle les républicains que je commande se sont comportés.
» L'ennemi a perdu assez de monde et il n'y a eu dans les trois cdlonnes qu'un seul tué et une dizaine de blessés. L'ennemi a aussi été forcé dans le poste de Stanterbuyter et y a abandonné deux pièces de fer. J'ai établi mon quartier général ici ; je vais établir ma ligne depuis Sevenbergen jusqu'à Lillo, j'ai fait occuper Roozendaal.. .
» Salut et Fraternité ».
Au moment où Lemaire expédiait ce rapport au quartier général, il ignorait encore que l'un de ses brigadiers, le général Blondeau, avait réussi avec le concours du
général Dumonceau à faire capituler en rase campagne une grosse colonne commandée par le général Hanke.
L'indomptable énergie, la merveilleuse endurance et le courage de ceux que Victor Hugo salue du nom de Conscrits de VAn III ne suffît pas seul à expliquer un succès dont, quelques jours plus tard, le général Eblé félicitait vivement Lemaire ; il faut tenir compte aussi pour l'expliquer, de la terreur qui paralysait nos adversaires ; nous en trouvons la preuve dans le dossier du commandant de la 3e division.
La mission de cette division avait consisté à concourir au blocus de Bréda et à surveiller Berg-op-Zoom ; de ce côté, par une sorte d'accord tacite, on se bornait à échanger chaque jour quelques coups de fusil ; le 7 nivôse, Lemaire, tout en dirigeant le gros de ses forces vers Bréda, avait recommandé aux détachements laissés devant Berg-op-Zoom de faire des démonstrations plus vigoureuses que de coutume, afin d'empêcher la garnison de. tenter une diversion. Cette façon de faire surprit vivement le général-major baron Van der Duyn, commandant la place, qui adressa au général « commandant les troupes françaises cantonnées à Putten » la lettre suivante :
« Monsieur le Général,
» D'après les ordres de mon souverain qui me commandoient de me borner à la stricte défensive, qui s'observe dans le cas d'une suspension d'hostilités convenue entre ennemis, je me vois dans le cas de vous demander une explication au sujet de l'attaque que vous entreprenez contre mes portes, et vous prie, Monsieur le Général, de me répondre catégoriquement sur ma demande, ne pouvant vous dissimuler ma surprise de ce que, dans les circonstances
présentes, les mêmes ordres ne vous ont pas été donnés par vos supérieurs.
Signé : G. B. Van der Duyn, Général-Major. »
Le « Commandant des forces françaises cantonnées à Putten » était le général Desenfants ; il transmit cette lettre à son divisionnaire qui se hâta de demander des instructions à Moreau et le général en chef répondit à Lemaire qu'il n'y avait ni trêve ni suspension d'armes avec l'ennemi.
Prise en elle-même, cette lettre ne marque que l'un de ces incidents habituels à la guerre et l'un de ces rapports qui s'établissent forcément entre belligérants, mais elle montre l'état d'esprit des Hollandais déjà tout prêts à accepter la loi du vainqueur, ce qui facilita sa marche triomphale.
Il suffira d'indiquer rapidement les événements des semaines suivantes, car désormais la 3e division ne joua plus de rôle actif.
Posté à l'extrême gauche de l'armée, Lemaire, dont le quartier général fut établi à Oudenbosch puis transporté à Etten, reçut la mission de maintenir le blocus de Bréda, de surveiller Berg-op-Zoom, W^illemstadl et Stenbregen tandis que le 20 nivôse (9 janvier 1795) l'armée achevait de traverser le Wahal sur la glace. La veille, la division Bonnaud était entrée,victorieuse, dans Gertruydenberg pour suivre de là sur Dordrecht. Rien ne résistait à l'élan de nos soldats dont les étapes sont indiquées avec une brièveté toute militaire par Pichegru dans l'Ordre général du 23 au 24 nivôse ; nous y lisons :
« Le Général en Chef annonce à l'Armée que la division
du général Macdonald a chassé l'ennemi, le 21 nivôse, du fort de Kronenburg qui forme la tête du pont de Nimègue.
» Cette division, secondée par les troupes commandées par les généraux Vandammë, Jardon et. Reynier, s'est emparée de plusieurs postes et villages de l'autre côté du Wahal ; nos braves volontaires ont^ poursuivi avec leur intrépidité ordinaire l'ennemi jusque sur les bords de la Linge et le canal de Panders.
» Cette victoire est ausû glorieuse pour les divisions de droite que la journée du 7 nivôse pour les divisions de gauche et du centre.
L'Adjudant-Général,
Signé : Durutte. »
La quinzaine ne s'est pas encore écoulée que les capitaines reçoivent Tordre de lire devant le front des compagnies l'Ordre du Jour du 6 pluviôse (25 janvier 1795). Cette fois c'est un chant de triomphe :
« L'armée du Nord, secondée par la Nature qui semble applaudir à son courage, vient d'arborer l'étendard de la Liberté sur la plus grande partie des places de la Hollande: Amsterdam, La Haye, Rotterdam, etc., etc., sont occupés par les troupes de la République. Une grande quantité de vaisseaux de transport anglais sont en notre pouvoir. Cette nouvelle conquête couronnant les immenses travaux de l'Armée du Nord va procurer à la République de nouveaux moyens pour combattre ses lâches ennemis.
L Adjudant-Général y
Signé : Durutte. »
C'est que dans l'intervalle de treize jours qui venait de s'écouler,Ies armes étaient tombées des mains des Hollandais et la Révolution avait changé la forme du gouvernement. Découragé, le duc d'York avait remis au général Walmoden le commandement des forces anglohanovriennes. A ce moment, le prince d'Orange, aussitôt après la perte de Grave, avait adressé à la République Française des propositions pacifiques. Comme le dit très justement un historien <l) : « Bien qu'il lui restât encore l'appui des Anglais, des troupes nombreuses, une ligne de forteresses bien gardées, il cédait à l'ascendant de la France ; il était vaincu par les idées de la Révolution autant que par ses armées ».
Ces ouvertures furent dédaigneusement repoussées par l'Assemblée française ; elle prescrivit à Pichegru de pousser plus énergiquement que jamais les opérations. Le Wahal fut franchi ; les soldats <le l'Armée du Nord, vigoureusement soutenus par les libéraux néerlandais qui les accueillaient aux cris de : Vive la Liberté ! Vive la République ! virent tomber les unes après les autres toutes les barrières qui s'opposaient à leur marche. Délaissé de ses alliés et d'une partie de son peuple, le prince d'Orange se présenta aux Etats-Généraux et déposa solennellement entre leurs mains la puissance souveraine dont il était investi. Trois jours après, le 1er pluviôse (20 janvier 1795) il s'embarquait pour l'Angleterre et, à la même date, les représentants du peuple français lancèrent aux Bataves une proclamation dont nous reproduirons quelques lignes :
« Bataves !
» Nos ennemis sont les vôtres. Le sang des fondateurs
(1) Qabodrq : HUtoire de la Révolution et de l'Empire, tome II, pages 451/2.
de Ta République des Provinces-Unies coule encore dans vos veines et, au milieu des horreurs de la guerre, nous ne cessions pas de vous considérer comme nos amis et nos alliés. C'est sur ce pied là que nous sommes actuellement au milieu de vous. Nous n'apportons pas la terreur, mais la confiance. Il n'y a que peu d'années qu'un conquérant hautain vous prescrivait des lois ; nous vous rendrons la Liberté. »
Ainsi donc, fidèles aux principes que posait, en 1792, l'Assemblée Législative, les Républicains de 1795 se proclamaient les libérateurs et non tes conquérants des peuples; les Provinces-Unies ajoutaient foi à leur parole.
Une lettre adressée par Vandamme à Moreau résume clairement la situation à la date du 5 pluviôse :
« Nous sommes absolument maîtres de la Hollande ; reste les provinces de Groningen, Over-Yssel et Frise que l'armée anglaise occupe encore et dont je pense qu'il serait important de la chasser, car ce sont des ressources qu'elle nous ôte et- qu'elle se donne, tandis que, profitant du moment de terreur, je pense qu'il suffira de se montrer pour la forcer de se retirer en Allemagne.
» Tout est parfaitement tranquille en Hollande. La révolution s'y fera, je crois, sans commotion. Presque toutes les troupes Hollandaises ont prêté le serment de ne pas servir contre la République française ; elles vont être réparties avec nos troupes dans les cantonnements et elles continueront à y faire le service intérieur des places. »
(1) DU Casse : Vandamme, tome I, poges 232/223.
Français et Néerlandais se trouvaient d'accord ; un nouveau gouvernement, celui de la République Batave, fut constitué par le patriote Schmmelpenninck et jusqu'en 1814 les Provinces-Unies associèrent étroitement leurs destinées à celles de la France.
Durant ce temps, la 3e division était restée inactive devant Bréda et devant Berg-op-Zoom, s'appliquant avec conscience à surveiller les garnisons néerlandaise, peu empressées elles-mêmes à faire acte de belligérant.
Le 2 pluviôse, la nouvelle de l'abolition du Stathoudérat parvint dans^les deux camps ; en même temps le Gouvernement provisoire informait le général Van der Duyn à Berg-op-Zoom, le général Van Baestelaer à Willemstadt, le général Van Gensau à Bréda, que les « Hautes Puissances » les autorisaient (ce sont les termes employés) à « entrer en capitulation » ; avis analogue était donné au commandant à Stenbergen, Schmid et, de son côté, Lemaire recevait de Pichegru des instructions conformes.
Il semble qu'il n'y ait plus eu d'autre chose à faire qu'à ouvrir les portes des places ; c'eût été beaucoup trop simple pour le formalisme méticuleux des officiersgénéraux néerlandais,désireux de sauver les apparences, et aussi pour les scrupules du général Lemaire, disposé à se conformer à toutes les règles protocolaires admises par l'usage pour la reddition des places.
Pendant plusieurs jours encore, une correspondance active s'échangea entre les deux camps sans aboutir, si bien que Pichegru, impatienté de tous ces atermoiements inutiles, lui écrivit, le 7 pluviôse, de ne point s'amuser à des capitulations inutiles ; elles sont toutes faites, ajoutet-il. Il n'y avait plus qu'à s'incliner ; la responsabilité de chacun était à couvert.
Partout les portes furent ouvertes et les villes occupées par des détachements ; pour sauvegarder l'amour-propre du général Van der Duyn on accorda à Berg-op-Zoom un acte de reddition en règle qui fut signé par le généraj Leraaire le 2 pluviôse an III (30 janvier 1795). Par délégation, son fils Paul apposait, le même jour, sa signature au bas de la capitulation de Stenbergen où le général Desenfants s'établissait, tandis que le général Blondeau prenait le commandement de Bréda et que le général Lemaire plaçait son quartier-général à Berg-op- Zoom ; il devait rester dans cette ville où nous le retrouverons jusqu'en messidor an III, époque à laquelle sa carrière militaire se termine brusquement. En fait, Lemaire se trouva désormais investi d'un commandement territorial, si bien qu'un peu plus tard, il s'inquiétait de savoir si la 3e division devait continuer à compter parmi les troupes actives ; l'Etat-major lui répondit affirmativement.
L'organisation. — La discipline. — Le 4e du Nord. Les Commissions des cinq.
Dans leurs grandes lignes, tous les faits de la campagne en Hollande que nous venons de rappeler sont connus, mais les pièces officielles et particulièrement la Correspondance conservée dans le dossier du général commandant la 3e division permettent de préciser certains détails. Ce n'est pas là leur seul ni même leur principal intérêt ; cet intérêt se trouve ailleurs. En effet, le livre d'ordres et le registre de correspondance que nous avons sous les yeux permet de saisir sur le vif quelques-uns des traits qui constituaient la physionomie du soldat français en l'an III de la République une et indivisible à l'Armée du Nord. Sans pouvoir, en ce moment, traiter le sujet avec les développements qu'il comporte et, après
avoir suivi les soldats sur.les champs de bataille, nous voudrions les accompagner dans leurs cantonnements et noter quelques incidents ou épisodes de la vie journalière des hommes sous les drapeaux, en remontant à Fépoque où le général Lemaire prenait possession du commandement de la 3e division.
Lorsqu'à la fin de messidor an II, le général Lemaire, très satisfait d'être rappelé à un service véritablement actif, vint prendre le commandement de la division précédemment sous les ordres du général Thierry, il éprouva une profonde déconvenue ; il y avait bien des troupes, mais tous les services, administratifs ou auxiliaires de la division étaient insuffisants et incomplets. Aussi, dès le 29, il écrivait au Chef d'Etat-Major Liébert :
« Il manque à la division dont je viens de prendre le commandement :
» i° Un Commissaire des Guerres ordonnateur ;
» 2° Un Commissaire des Guerres ordinaire ;
» 3° Un Commissaire aux prises ;
» 40 Un Payeur ;
» 5° Une division de l'hôpital ambulante ;
» 6° Et une brigade de Gendarmerie.
» Il est indispensable pour le bien du service que ces divers emplois d'administration, de police et d'humanité soyent remplis. Je te prie donc de vouloir bien y pourvoir de suite. »
L'Etat-Major manquait aussi de cartes ; le 26 messidor, Lemaire écrivait à Pichegru :
*> Il ne se trouve pas dans tout TEtat-Major de la Division une seule carte ; celles qu'ils y avaient ne vont que jusqu'à
' Bruxelles. Je te serais reconnaissant si tu pouvais m'en
1 faire donner une. »
; On voit que ce n'est pas en 1870 seulement que l'on
envoyait à l'ennemi des corps dont l'organisation était à peine ébauchée et, en 1794 comme de nos jours, les mêmes causes amenaient les mêmes effets.
Victime de ce désordre, le soldat se livrait sans vergogne au vol et à la maraude ; ce sont les pillards qui font le sujet du premier ordre du jour adressé par Lemaire à ses troupes en prenant possession de son commandement ; il est curieux, le voici :
Egalité. Fraternité.
« Quartier général de Beaulieu, 26 messidor, » L'an deuxième de la République une et indivisible.
(14 juillet 1794).
» Le général de division Lemaire prévient la Division qu'en vertu des ordres du général en chef, il en prendra le commandement.
» C'est avec peine qu'il a vu, depuis quelques jours qu'il la suit, que plusieurs de ceux qui la composent se portent à l'excès de pillage et ternissent, par ce vil brigandage, la gloire de tous. Cette conduite est indigne d'un soldat républicain, d'autant plus que la Convention vient de mettre les propriétés des habitants du pays conquis sous la protection des Armées de la République. Il se persuade que ses frères d'armes s'empresseront de dénoncer ceux qui d'entre eux se permettront à l'avenir d'y attenter. Il livrera les coupables à toute la rigueur des lois.
» Pour le général de division Lemaire :
» (Signé) Paul Lemaire,
» Aide de Camp. »
Mémoires de la Société DunkerquoUe . — 1908
Autant en emportait le vent ; les objurgations et les menaces ne pouvaient rien contre la dure réalité des choses. Suivant la formule usitée, le chef de l'armée avait bien prescrit au général Lemaire d'assurer la subsistance de la troupe, mais les vivres manquaient comme les moyens de s'en procurer et Pichegru recevait du quartier général une lettre qui traçait un triste tableau de la « malheureuse situation » de la 3e division par le manque de pain :
« Voilà trois prises de suite, disait Lemaire, qu'on le distribue moisi au point de ne pouvoir l'incorporer ; le soldat le jette aussitôt qu'il le reçoit ; voilà six jours qu'il s'en passe, aussi sont-ils sur les dents. Le pays ne leur offre pas sur ce point le moindre recours. Le pain est dû demain; on devrait le distribuer ce soir, mais le Commissaire n'est pas sûr qu'il lui arrive. Ce pain vient de Courtrai, les marches continuent et ne permettent pas d'assigner un point fixe pour les convois et donnent l'incertitude que ce service soit assuré. Néanmoins il a pris toutes les mesures possibles ; il vient d'en écrire au Commissaire Vaillant à Bruxelles pour l'engager, au nom de l'humanité, de lui faire parvenir ce soir trente mille rations pour le 27 et le 28™.
» Je te prie de vouloir bien appuyer sa demande et les
(1) Il est curieux de rapprocher de cet extrait de la Oorreapondance de Lemaire quelques lignée d'à ne lettre de Vandamme à Moreau dans laquelle, six mois aoparmTaot et presque dans les mêmes termes, 11 se plaint de la mauraise qualité dn pain distribué à la troupe. Vandamme s'exprime en ces termes :
c Je n'ose pins me présenter dtrant les bataillons ; les soldats ne font, arec juste » raison, que de me demander dn pain mangeable , celui qu'on leur donne depuis s quinze jours est un poison ; il est entièrement moisi ; celui distribué hier est affreux, » c'est une infection et si le soldat le mangeait, 11 serait empoisonné. . . . Il faut » cependant prendre un parti. Le soldat est souffrant et demande dn pain, tu es trop » son ami pour ne pas Tenir à son secours. »
La conquête de la Hollande en 1795 211
faire parvenir car, si nous venions à marcher demain, je doute que la faiblesse du soldat lui permette de soutenir les fatigues de la marche. »
Lemaire se flattait que les troupes qui venaient de coopérer à la prise de Malines et qui étaient à bout de forces, n'auraient pas à marcher immédiatement. Il se trompait ; dès le lendemain de Faction il fallut leur demander de nouveaux efforts, faire faire des reconnaissances au-delà de la Dyle, pousser l'épée dans les reins de l'ennemi et aller de l'avant. La période du 1er au 8 thermidor fut des plus laborieuses pour la 3e division qui dépendait du commandement supérieur de Souham ; pour montrer ce que Ton exigeait alors du soldat, il n'est pas sans intérêt d'indiquer quelques-uns de ses mouvements.
Le 29 messidor an II (18 juillet 1794) le quartier-général de Lemaire était à Borck-Merebeck ; le 2 thermidor, il recevait de Souham l'ordre de poster sa division, la droite à Haeght,où s'établit le quartier-général, la gauche au moulin du château de Hoyslaeck, avec les avantpostes et les troupes légères à Ramenam, Corberghem, Gruckelberg, Waver et Putte. C'est de Haeght que Lemaire, reprenant la question capitale des subsistances, écrivit la lettre identique suivante au général Pichegru et au représentant du peuple Richard :
« Depuis environ huit jours que je commande cette division, le soldat ne cesse de se plaindre de la mauvaise qualité du pain qui lui est distribué. J'ai donné ordre au commissaire des guerres de prendre les mesures les plus promptes pour empêcher que le malheur ne soit de longue durée; il me dit que la longueur du chemin que sont obligés de supporter les convois de pain ponr rejoindre la Division
le rend aussi défectueux ; aujourd'hui encore, plus de cent de mes frères d'armes sont venus m'apporter leur pain qui est tellement mauvais qu'il est impossible de l'incorporer. Je te prie d'avoir égard à une réclamation aussi juste et d'empêcher, par un prompt remède, les accidents qui pourraient en résulter.
» Salut et Fraternité ».
La même préoccupation se retrouve à ce moment dans toute la correspondance du général ; un commissaire des guerres, nommé Segoin, venait de lui être attribué ; dès sa première lettre, le remerciant d'une carte qu'il lui avait prêtée, il l'avertit qu'il avait envoyé des cavaliers à Mirbeck pour escorter un convoi de pain attendu avec impatience.
Le 4 thermidor, Souham expédiait à la 3e division l'ordre suivant :
« Le Général de Division Lemaire partira demain à deux heures du matin pour prendre une position la droite derrière Nillebrugge, la gauche à Berlart, gardant le pont de Nillebrugge, plaçant des postes derrière la Neeth à Ghistel jusque vers la ferme de Vandenbrenden où sera la droite du général Macdonald et du côté d'Higen où sera la gauche du général Bonnaud, et envoyant des troupes légères à Revel et derrière Neventhout ».
Le quartier-général de Lemaire devait être sur la gauche, à Berlaer.
11 fallait toujours marcher et les vivres n'arrivaient pas à rejoindre ; les officiers, incapables de nourrir leurs hommes, fermaient les yeux sur leurs excès. Pour obvier au mal, le chef 'de brigade Target, commandant
lavant-garde, avait pris, de son chef, des mesures énergiques. Quoi que le général Lemaire pût en penser in petto, il lui fit parvenir, à la date du 4 thermidor, une lettre dans laquelle nous relevons les lignes suivantes :
« J'apprends que tu as fait des réquisitions de farine dans les communes environnantes et que tu te proposes de faire, faire du pain pour Tavant-garde; que tu as requis aussi des avoines que tu as fait distribuer à ton régiment... Les commissaires des guerres... en ont seuls le droit... Si, par suite du retard des convois ou d'autres inconvénients, la troupe est privée pour un moment de son nécessaire, c'est un malheur qui doit être commun et les uns ne doivent pas être dans l'abondance quand les autres manquent de tout... »
Les soldats n'avaient pas de pareils soucis de la légalité et la justice distributive ne les préoccupait guère ; ils avaient faim, ils pillaient sans vergogne et malheur aux habitants qui tentaient de s'opposer à ces « brigandages », les maraudeurs n'hésitaient pas à se livrer aux pires excès.
Durant la marche du 5 thermidor, le 4e bataillon du Nord s'était, sous les yeux indulgents de ses officiers, tristement signalé par ses violences. Lemaire s'en émut.
Le 6 thermidor, conformément aux ordres reçus la veille,il devait se mettre en route dès 3 heures du matin pour venir occuper une position déliminée par le village de Vremde à droite el par Bersbeeck à gauche. A l'heure dite, le gros des troupes était réuni ; avant le départ Lemaire passa une rapide inspection et il y eut alors une
scène suggestive. Nous donnons ici in-extenso la lettre à Pichegru dans laquelle elle est racontée :
« 6 Thermidor (24 Juillet 1794). 2e année.
» Le général de division Lemaire au général en chef Picheçru .
» D'après le pillage qui s'était commis dans la journée d'hier, j'ai ce matin, avant de mettre la colonne en marche, engagé mes frères d armes à dénoncer les scélérats qui, par leurs brigandages, sont indignes de servir parmi des Républicains. Lorsque je vins à la dernière de mes brigades dont le 40 bataillon du Nord fait partie, le commandant de ce bataillon, Bachy,répondit à mon discours : Quon nous donne du pain, et puis nous verrons ce qu'il y a à faire. J'observais à ce bataillon que la vivacité avec laquelle les Républicains avaient repoussé les satellites, était- la seule cause qui avait occasionné qu'ils avaient reçu du pain échauffé, et je suspendis provisoirement ce commandant de ses fonctions ; il me dit alors en retirant ses épaulettes :
» Tu ôteras bientôt les tiennes. Et, se retournant vers son bataillon, il leur dit : On veut vous ôter votre père9 j'espère que vous ne le laisserez pas dans l'embarras. Je l'ai fait conduire à mon arrivée dans les prisons d'Anvers.
» Il est inutile de t'observer qu'un chef qui doit ramener à la subordination ceux qui, par des murmures déplacés, cherchent à pallier leur mauvaise conduite, est indigne de l'être ; qu'au contraire, il provoque par ses propos, sa troupe à oublier son devoir ; il insulte impunément, étant sous les armes et en face de toute une division, son général et réclame l'appui de son bataillon au soutien de son inconvenance.
» Tu voudras bien prononcer sur son sort et me faire
part de ta décision.
» Salut et Fraternité (1\ »
A dicter cette lettre, le cœur du général Lemaire dut saigner. Le 4e bataillon du Nord était celui de Bergues et de Dunkerque composé pour la majeure partie de ses amis, de ses compatriotes, celui dont il avait, à l'élection, été le premier chef et que, pendant toute une année (septembre 1792-septembre 1793), il avait organisé avec une constante sollicitude. Jamais il n'avait cessé de témoigner aux volontaires Dunkerquois le plus vif intérêt. A peine arrivé à Limon-Fontaine, dès qu'il fut investi du commandement d'une division, il avait formulé le désir d'avoir sous ses ordres directs le 4e bataillon du Nord. Nous trouvons, au registre de la correspondance, à la date du 25 pluviôse an II (13 février 1794), une lettre où Lemaire dit .au général Colaud, commandant de Maubeuge :
« Je t'ai prié de faire passer dans ma division le bataillon de Dunkerque, 4e du Nord, d'où je sors, qui est actuellement cantonné à Ferrière-la-Petite ; lorsque la chose se pourra, tu m'obligeras d'y penser. »
(1) La même jour et presque dans les mêmes termes, le général rendait oompte de l'incident à Sooham ainsi qu'il suit :
c Je te préTiens qne f ai fait conduire aujourd'hui dans les prisons d'Anvers le citoyen » Bachy commandant le 4* bataillon du Nord qui, ce matin, tandis qne je représentais s à mes frères d'armes qne des gens indignes d'exister parmi eux avaient commis dans » la journée d'bier des dévastations et qne je les engageais à livrer ceux qu'ils oonnaî- » traient s'être livrés à oa brigandage, m'observe qu'on devait oommenoer par donner du s pain^qu'on verrait après.Le soldat ne manque pas de pain ; il en eut d'échauffé il y » a quelques jours et essuya quelques légers retaris, mais cela ne provient que de la s rapidité avec laquelle on a repoussé l'ennemi.
> J'observai cela à ce bataillon et suspendis provisoirement le dit commandant de ses s fonctions ; il dit alors en Ôtant ses épaulettes : Tu dtercu bientôt les Hennés et, se s retournant vers son bataillon il lui dit : On veut vous ôter votre père, f espère que vous % ne le laisserez pas dans l'embarras. J'envoie une plainte au général Piohegrn dont > j'attendrai la décision ».
» Salut et Fraternité ».
Le général Colaud mit la plus grande complaisance à accueillir le vœu de son collègue et le 29 pluviôse, le général Lemaire pouvait lui dire :
« Je te remercie de m'avoir envoyé le bataillon de Dunkerque, 4e du Nord II est arrivé à Saint-Aubin et le 8e du Pas-de-Calais est allé le relever à Ferrière-la-Petite ».
Depuis lors cette troupe n'avait cessé d'être placée sous ses ordres et il lui avait montré une prédilection constante dont les officiers et les hommes éprouvaient les bons effets. Ainsi, en ce moment même, il multipliait ses démarches pour faire attribuer au commandant en second, Augeard, des fonctions plus en vue, celles de chef de bataillon à la 150e 1/2 brigade. Et pour toute récompense, le citoyen Bachy, retirant ses épaulettes, clamait : « On Votera bientôt les tiennes. »
Il ne savait pas si bien dire ; en effet, comme nous le verrons bientôt, la colère du commandant Bachy fut en quelque sorte prophétique.
Quoi qu'il en soit, la décision du général Pichegru à l'égard du chef du 4e bataillon des volontaires du Nord eût pu être très dure, car un article du Code militaire alors en vigueur (loi du 12 mai 1793, art. 4) portait :
« Tout militaire convaincu d'avoir menacé ses supérieurs de paroles ou de gestes sera puni de deux ans de prison, destitué et déclaré incapable de servir la République et, s'il y a des voies de fait, puni de mort ».
Mais le général jugea, sans doute, que de nombreuses circonstances atténuantes plaidaient en faveur de l'insolent. Il ne taut pas oublier, en effet, que les volontaires n'étaient pas sous les armes dans des conditions tout à
fait ordinaires. Ils se considéraient, et les généraux, souvent sortis de leurs rangs, les considéraient, bien moins comme des soldats dans l'acception exacte du mot que comme des citoyens appelés à défendre leurs droits, ce qui excluait l'obéissance passive. Bonaparte est le premier qui ait, en Italie, repris pour leur parler cette dénomination de soldats ; jusque là, les généraux de la Révolution se servaient, dans leurs rapports avec eux, des termes de camarades ou de frères d'armes ; de là, entre tous les degrés de la hiérarchie, une familiarité démocratique qui diminuait les distances et ne se traduisait pas seulement en paroles, mais se faisait voir dans les faits. Aux premières pages de ses Mémoires le commandant Dupuy ne raconte-t-il pas qu'étant sousofficier, il eut à porter à Mortier, général de division de la veille, le premier ordre qu'il reçut en cette qualité et que pour fêter cette circonstance le futur maréchal, lui faisant mettre pied à terre, trinqua cordialement avec lui. Du reste, même sous l'Empire, les grognards de la vieille Garde avaient plus d'une fois,en face deNapoléon, une liberté de langage que bien des généraux n'auraient pas osé prendre et ils n'étaient jamais plus heureux que lorsque, pour leur témoigner sa satisfaction, le Petit Caporal leur tirait l'oreille.
Dans son irritation, le commandant Bachy avait dépassé la mesure, mais il s'adressait à un général qui devait son premier grade aux suffrages de ce 4e bataillon du Nord dont il défendait la cause ; là était la circonstance atténuante ou, du moins, Pichegru parait l'avoir jugé ainsi ; en effet on dut se contenter d'infliger à l'insolent une peine disciplinaire, car nous retrouvons peu après le commandant Bachy à la tête de son bataillon et Lemaire, qui lui adresse un ordre, ne parait pas lui avoir gardé rancune.
Le commandant n'avait été qu'insolent, on pouvait lui témoigner quelque indulgence; mais des soldats avaient pillé et les actes de pillage devaient être impitoyablement châtiés. Le général Lemaire n'avait ici de conseil ni d'ordre à recevoir de personne : il agit sans retard.
Les « brigandages » avaient été commis dans la journée du 5 thermidor, les coupables avaient été pris en flagrant délit et arrêtés ; le soir même le chef d'Etat-major recevait un ordre ainsi conçu :
« Liberté Egalité
» L'adjudant-général Calendini convoquera les citoyens composant la Commission des Cinq qui ont été nommés hier pour demain six heures du matin. Ils s'assembleront à mon quartier-général à Berlaer.
Berlaer, le 5 thermidor
Deuxième année de la République Française.
Pour le Général de Division Lemaire,
Signé : Paul Lemaire
Aide de camp. »
Ces mots si redoutés des soldats de la République : Commission des Cinq ne disent rien à notre esprit, parce qu'ils n'y éveillent aucune idée précise. C'était le nom donné à la Cour Martiale. A l'opposé du Tribunal Criminel Militaire attaché à chaque division territoriale à poste fixe, avec une organisation complète (Président, juges et officiers de police remplissant les fonctions de Ministère public) et dont la juridiction s'étendait sur les troupes dites en garnison ou en station, la Commission des Cinq était un tribunal extraordinaire et temporaire réuni, quand les circonstances l'exigeaient, pour statuer sur les crimes et délits commis par les troupes dites en marche.
Une lettre de Lemaire du 24 vendémiaire an III va nous renseigner complètement sur son mode de formation, son fonctionnement et les conséquences terribles de ses jugements. A la date précitée (15 octobre 1794), le général écrivait au chef d'escadron Rizardon, commandant l'avant-garde :
« Je te renvoie, mon cher camarade, le volontaire du 3e bataillon de l'Allier que tu m'as envoyé avec la plainte à sa charge qui l'accuse de pillage.
» Tu voudras bien, au reçu de la présente, faire nommer dans les trois corps que tu commandes, cinq membres pour former une commission militaire, pris indistinctement dans tous les grades pourvu qu'on leur connaisse les capacités requises. Ils s'assembleront de suite et procéderont d'abord à la nomination d'un président et d'un secrétaire parmi eux, après quoi ils prendront tous les renseignements relatifs au délit et jugeront le prévenu... Si l'accusé est absous, il sera de suite remis en liberté et rentrera à son corps ; s'il est condamné, tu feras de suite exécuter Le jugement en rassemblant un piquet de 50 hommes par corps et son bataillon sans armes ; ce sont les douze plus anciens caporaux qui font l'exécution... »
Reconnu coupable, le volontaire du 3e bataillon de l'Allier fut jugé, condamné et exécuté dans les formes que cette lettre indique.
Les faits s'étaient passés exactement de même le 6 thermidor pour les pillards du 4e bataillon du Nord ; trois des accusés reconnus coupables furent passés par les armes et les autres acquittés'1^ puisque les Commissions des Cinq n'appliquaient qu'une seule peine : la mort.
(1) lia avaient volé du lard dans nna ferme.
220 E. BOUCHKT
Le général Lemaire porta la nouvelle de l'exécution à la connaissance des troupes de la division par Tordre du jour du 8 au 9 thermidor dans lequel nous lisons :
« Au Quartier-Général du Château de Carpentier le 8 thermidor, Tan deuxième de la République.
» La Commission des Cinq a condamné à mort les nommés Joseph Lerbeck, Michel Vanglaine et Philippe Chrétien, volontaires au 4e bataillon du Nord, convaincus de pillage.
» Le Général est persuadé que ses frères d'armes ont vu avec plaisir périr des scélérats indignes du nom républicain et qui, par leur brigandage, font détester le Français chez l'étranger ; il les engage de rechef à veiller de près à livrer ceux qui d'entre eux seraient assez vils pour se porter à piller. »
Il se trouve dans cet ordre du jour un mot qu'il importe de signaler, c'est celui où il remarque que le brigandage fait détester le Français chez l'étranger ; il nous dévoile une des raisons, entre plusieurs autres, de la sévérité impitoyable avec laquelle les Commissions des Cinq frappaient les pillards ; il fallait à tout prix que, conformément aux assurances prodiguées à tous propos dans les proclamations de la Convention Nationale, des Représentants du Peuple en mission et des Généraux, continuer à persuader aux populations de la Belgique et de la Hollande que les soldats de la République étaient non des Conquérants mais des Libérateurs.
Nous connaissons seulement l'issue rigoureuse de la condamnation prononcée contre Joseph Lerbeck, Michel Vanglaine et Philippe Chrétien. A propos d'autres affaires, la Correspondance du général Lemaire indique avec plus de précision les bases et les causes de l'accusation ; nous
allons lui faire encore quelques emprunts, bien que les faits dont nous voulons parler ne se rattachent pas à notre histoire locale comme ceux qui concernent le 4e bataillon du Nord (Volontaires du district de Bergues et de Dunkerque).
Pillages.
L'inculpation portée contre les volontaires du 4e bataillon du Nord n'est pas spécifiée en détail; mais d'autres fois la Correspondance du général Lemaire entre dans quelques-uns de ces détails sur les excès qui amenaient presque toujours les coupables pris sur le fait devant le peloton d'exécution.
Les Commissions des Cinq ne les ménageaient pas ; et le lecteur serait profondément surpris si nous dressions ici la liste des soldats français qui furent passés par les armes pendant cette campagne de Hollande, dont on célèbre les brillants succès, sans voir assez ce que le dossier que nous feuilletons nous dévoile brutalement, c'est-à-dire le revers de la médaille, les désordres, les pillages, les horreurs d'une armée victorieuse en pays conquis.
A ce point de vue, la lecture de la Correspondance d'un Pichegru, d'un Vandamme, d'un Lemaire est extrêmement suggestive ; s'ils voulaient en comprendre la signification véritable, nos antimilitaristes contemporains dont la sensibilité maladive s'émeut à froid des souffrances d'une forte tête envoyée à Biribi et réclament à grand bruit la suppression des Conseils de Guerre, nos antimilitaristes, dis-je, eux qui se targuent d'être les seuls fils légitimes de la grande Révolution, devraient bien apprendre comment, en 1793-94-95, les généraux sortis des masses profondes de la nation ont maintenu la discipline. Ils ont* fait peser une main de fer sur leurs
222 É. BOUCHEf
troupes ; c'était le seul moyen de contenir des soldats héroïques sur le champ de bataille, mais violents et pillards dès qu'ils n'étaient plus en présence de l'ennemi. Pichegru, Vandamme, Lemaire subissaient une nécessité inéluctable, mais ce n'est pas à dire pour cela qu'ils n'aient pas eu recours à toutes les mesures les plus propres à réfréner les mauvais instincts des soldats.
Le 2 fructidor an II (27 août 1794) Pichegru rendait les officiers responsables des désordres et inscrivait à l'Ordre :
« Le Général en Chef ne peut s'empêcher de témoigner son mécontentement du peu d'ordre qui a été observé dans les dernières marches et il est plus que jamais convaincu que les désordres multipliés qui se commettent journellement, viennent surtout de ce que les officiers ne s'occupent pas assez de la police de leur compagnie ; en conséquence il prévient les chefs de corps et tous les officiers que ceux qui, dans les marches, ne resteront pas à la hauteur de leur compagnie, qui s'arrêteront isolément pour boire ou pour manger ou qui seront trouvés en arrière sans être blessés ou malades, seront arrêtés, conduits en prison et destitués, s'il y a lieu.... »
Il en fut de cet ordre comme de beaucoup d'autres du même genre; on y tint la main pendant quelques jours, puis la surveillance se relâcha et les choses reprirent leur cours : on pilla de plus belle. Alors les représentants du Peuple en mission près de l'Armée du Nord se résolurent à intervenir, dans l'espoir que leur voix serait mieux entendue que celle du général en chef. De son quartier général de Dirschot, le 2e jour des Sans-Culottides, l'an deuxième de la République Française, Pichegru .prescrit aux chefs de corps de faire lire sur le front de
toutes les compagnies assemblées sous les armes un arrêté des Représentants de Bell égard e et Lacombe (du Tarn) que nous croyons intéressant de reproduire en son entier ; cet appel où les soldats sont nommés, tour à tour Citoyens et Défenseurs de la Patrie est un modèle caractéristique du langage de l'époque révolutionnaire. Voici la pièce :
a Arrêté des Représentants du Peuple envoyés près
l'Armée du Nord.
» Ier Jour des Sans-Culottides, Deuxième année.
» Les Représentants du Peuple Lacombe du Tarn et
Bellegarde sont parmi vous ; ils partageront vos peines et
vos dangers, mais ils ne voient pas sans douleur l'esprit de
pillage s'introduire dans l'Armée du Nord qui a toujours
si bien mérité de la Patrie.
» Ils sauront distinguer, dans les actes arbitraires, ce qui est précisément nécessaire aux besoins de la vie et ce qui ne Test pas.
» Défenseurs de la Patrie, les Représentants du Peuple n'ont pas besoin de vous rappeler que le pillage est la source de tous les désordres, qu'on finit par éprouver les plus grandes misères même dans le pays le plus riche, qu'on s'aliène tous les esprits, et que les Républicains, qui ne doivent voir que des frères dans tous les hommes ne doivent pas se les aliéner par d'horribles vexations.
» Nous sommes bien loin de penser que ce soit la masse de l'armée qui commette de pareils désordres, car c'est elle qui en souffre la première ; ce ne peut être que des malveillants stipendiés par nos ennemis qui ne cherchent à faire abhorrer les Républicains, car celui qui pille est un lâche vis-à-vis de l'ennemi .
» Citoyens, les Représentants du Peuple mettent tous leurs soins à procurer à l'armée les douceurs que le pays peuvent (sic) offrir, «mais ils vous déclarent en même temps qu'ils sont résolus de faire cesser ces désordres par tous les moyens ; ils ne reconnaîtront dans leurs punitions aucune distinction de grade.
» (Signé) : Bellegarde, J.-B. Lacombe du Tarn. »
Conseils, objurgations, prières restèrent sans effet, on ne cessa pas de piller et il fallut mettre les menaces à exécution. La correspondance de Lemaire et le livre d'ordre de la 3e division témoignent que les Commissions des Cinq sévirent avec une grande rigueur; nous devons nous borner. Cependant, à titre d'exemples, nous mentionnerons deux affaires qui présentent certaines particularités curieuses ; Tune concerne le 9e bataillon de la Seine-Inférieure, la seconde le 13e régiment de chasseurs à cheval ; les lettres de Lemaire permettent de suivre toutes les péripéties de ces deux affaires, c'est par là qu'elles deviennent intéressantes.
L'arrêté des Représentants est du 1er Sans-Culottides an II (18 septembre 1794) et pourtant, dès le 3 vendémiaire an III (24 septembre), l'un des brigadiers de la 3e division, le général Desenfants, se voyait dans la nécessité d'adresser à son chef le rapport suivant :
« Au Quartier Général de Mcerle le y vendémiaire, 3e année.
Liberté Egalité
» Unité, Indivisibilité de la République.
Le général Desenfants au général de division Lemaire,
« Je fais conduire à ton quartier général le nommé Paschal Bouvier, volontaire au 9* bataillon de la Seine-
LA CONQUÊTE DE Là HOLLANDE EN 1795 225
Inférieure, arrêté hier les armes à la main dans le village d'Hellecosten. Tu verras, par le rapport des gendarmes, que 30 hommes s'étoient réunis en armes pour faire contribuer les habitans de ce village, que quelques-uns d'entre eux ont tiré sur nos sauves gardes (sic) et tués des moutons à coups de fusils.
» Le nommé Bouvier qui paroit être un de ceux qui ont fait feu, m'a déclaré que les camarades l'étoient venu réveiller pour l'engager à assister à cette expédition, que le nommé Lasire, sergent à sa compagnie, étoit à la tête de cette patrouille dans laquelle il avait reconnu les nommés Baptiste, Gaudry, Fougères, Perrier, tous volontaires au bataillon de la Seine-Inférieure, compagnie de tirailleurs, ajoutant .qu'il s'en trouvoit dans le nombre de différens bataillons qu'il ne connoit pas.
» J'ai fait arrêter à dix heures du soir les prévenus du délit, que je vais te faire conduire ; le gendarme se rendra aussi à ton quartier général, il pourra donner des éclaircissements aux juges chargés d'instruire cette affaire.
*> Le nommé Perrier, un des accusés, étoit revêtu de l'habit de sergent pour marcher à la tête de ces bandits ; il n'a point été arrêté avec les autres parce qu'il y a eu de la confusion entre le mot Perrier et le nom de Poirier qu'on nous avoit d'abord désigné, mais il te sera conduit dans une heure.
» Salut et fraternité.
» (Signé) : Desenfants. »
La Commission des Cinq immédiatement réunie, ne pouvait avoir aucune hésitation ; son verdict fut « la mort » pour Lasire et Perrier. En portant ce jugement
Mémoires de la Société Duttterquoise — 1908
à la connaissance des troupes de la division par un Ordre du 5 vendémiaire, le général Lemaire le commentait en ces termes :
« Le général espère que l'exemple donné hier sur* les nommés Lasire et Perrier, le premier sergent et le second chasseur au 9e bataillon de la Seine-Inférieure, deux scélérats qui avaient induit en erreur quelques-uns de leurs frères d'armes et qui allaient en armes porter la terreur chez les habitants des campagnes, et y exercer le plus affreux brigandage, fera rentrer en eux-mêmes ceux qui seraient portés de les imiter. Il se flatte que les braves Républicains qui composent la Division qu'il commande s'empresseront à la purger en livrant ceux qui, par une pénible conduite, font détester les noms français chez l'étranger. »
Ce n'est pas la première fois que Lemaire engageait ainsi ses soldats à dénoncer les pillards, mais les soldats, animés d'un très honorable sentiment de confraternité militaire, semblent être restés sourds à ces appels et, en fait, les « brigandages » continuaient. Les coupables se rencontraient surtout parmi les corps dénommés «Chasseurs », ou « Tirailleurs » ; composés, pour la plupart, d'hommes de bonne volonté, recrutés parmi les plus mauvaises têtes et presque toujours à l'avant-garde ; très braves en présence de l'ennemi, ils étaient difficiles à contenir comme à conduire ; le général en savait quelque chose et voici en quels termes sévères, s'adressant au chef d'escadron Bizardon, commandant l'avantgarde, il jugeait, le 11 vendémiaire an III (2 octobre 1794) n".e de ces troupes d'enfants perdus attachée à la Divi-
* « J'apprends avec peine par une lettre du citoyen Parent que les deux compagnies de Tirailleurs ont commis des horreurs dans le détachement fait sur Wouw. Cela ne m'étonne pas infiniment, car la réputation qu'ils ont acquise sur ce point a bien été gagnée. Je plains les braves gens qui se trouvent parmi eux. — Tu voudras bien prendre tous les moyens de rigueur pour découvrir quelques preuves de leur brigandage et m'envoyer les coupables ; il ne sera pas difficile de les découvrir. Je te somme, au nom de la République outragée par la conduite infâme qu'ils ont tenue de les livrer à la vengeance nationale. Tu dissoudras de suite ces deux compagnies en faisant rentrer ceux qui les composent dans leurs corps respectifs ; ils y seront forcés de changer de conduite ou leurs frères d'armes s'en purgeront. Je te réitère de faire les visites les plus exactes et prendre tous les renseignements possibles pour découvrir les auteurs du dernier brigandage. »
Dans le douloureux émoi que lui causait la lettre du citoyen Parent, un détail le consolait ; il ajoute :
« S'il est désagréable d'avoir à reprocher de pareils excès, il est doux d'avoir des éloges à donner; tu témoigneras donc aux deux compagnies de Grenadiers toute ma satisfaction de la conduite qu'ils ont tenue ; c'est celle de vrais Républicains. »
Le 13e Chasseurs à cheval. ^
Nous venons de voir que, dans les troupes à pied, au milieu de la masse indisciplinée de l'année du Nord
|1> A lire ce qui vu. suivre ou ne se douterait guère que le 13* chasseurs, *ous la conduite de bons officiera, est devenu l'un lies plus beaux corps de l'aruiôe française et le noyau de ois superbes chasseurs de la Garde dont l'Empereur avait adopté l'uniforme.
(comme ailleurs du reste) les corps dits : Tirailleurs, Chasseurs, Bataillons Francs, en raison de leur mode de recrutement spécial et des missions aux avant-postes qui leur étaient presque toujours confiées, montraient encore plus d'indépendance, de mépris pour la discipline et d'instincts pillards.
Dans les régiments de cavalerie composés en grande majorité de vieux soldats et que les nécessités du service d'éclaireurs ou celui des ordonnances faisaient souvent manœuvrer par petits groupes isolés loin des yeux des généraux, le troupier maraudait sans vergogne quand il ne faisait pas pis. A la 3e division le 13e Régiment de Chasseurs à cheval faisait, tout autant que le 3e Bataillon franc, le désespoir du général Lemaire. D'une bravoure à toute épreuve qui j}ui avait valu les éloges particuliers de Pichegru lors de l'enlèvement des lignes de Bréda, le 13e Chasseurs (anciens chasseurs de la Meuse) devenait ingouvernable lorsqu'il n'était plus en présence de l'ennemi ; il n'y avait rien qu'il ne se permît contre les malheureux habitants des villages qu'il traversait.
Au milieu de vendémiaire an III, les chasseurs se livrèrent, une fois de plus, aux hauts faits dont ils étaient coutumiers et allèrent si loin qu'il n'était pas possible de fermer les yeux. A la première nouvelle des incidents très graves en leurs conséquences que la Correspondance de Lemaire va nous dévoiler, le général expédia au citoyen Meunier commandant l'avant-garde, le 16 (7 -octobre) :
« Les escadrons du 13e Régiment de Chasseurs qui sont avec toi commettent journellement des horreurs ; ils vont au pillage par pelotons de 20 à 30 hommes, ils rentrent dans leur camp avec des convois de voitures de pillage, ils assassinent où ils vont. Ce pillage est autorisé ouvertement
par les officiers du corps,autrement il n'existerait pas de cette manière ; il est dangereux qu'un corps imbu de ces principes restç à l'armée.
» Je vais écrire en conséquence au Général en Chef.
» En attendant, consigne ces Chasseurs jusqu'à nouvel ordre dans leur camp et fais-les garder par des gardes d'ififanterie ; envoie-moi de suite leur commandant. «
» Tu ordonneras les arrêts aux officiers du 6e escadron qui est à Daasdonck et feras consigner de même l'escadron.
» Salut et Fraternité. »
Lemaire fit comme il l'avait dit, et son registre de Correspondance nous a conservé la lettre qui fut adressée à Pichegru à l'occasion des incidents dont il vient de se plaindre. Il importe de la citer sans en retrancher une ligne, non pas seulement parce qu'elle précise les faits dont les chasseurs du 13e étaient inculpés, mais parce qu'elle fait le plus grand honneur au général qui l'a dictée et montre toute Ja noblesse de son caractère. La voici :
Correspondance.
« Quartier-Général du Couvent des Capucins, Le 20 Vendémiaire, 3e Année Républicaine (11 octobre 1794)
» Le général de division Lemaire au général en chef Pichegru.
» Le 15 de ce mois, une trentaine de chasseurs du 13e régiment et plusieurs canonniers à cheval de mon avantgarde se sont portés, divisés en deux parties, au village de Gils. La première en est sortie comme la seconde y entrait sans qu'ils aient eu connaissance Tune de l'autre. Ils y ont enlevé de la bière, du vinaigre, des moutons, cochons, etc. La plainte m'ayant été portée par la Commune, j'ai d'abord consigné ce corps et mis les officiers aux arrêts ;
j'ai ensuite fait toutes les perquisitions possible ; j'ai fait monter le régiment à cheval et les habitants de Gils en ont reconnu cinq que j'ai livrés à la Commission Militaire. Deux étaient de ceux qui y avaient entré (sic) les premiers, et en ont déclaré douze autres ; la Commission vient, d'après leur propre déclaration, d'en condamner dix à mort. Il y en aura peut-être autant de la seconde partie dont trois sont arrêtés et qui se disposent à nommer leurs complices, de sorte qu'il y aura une vingtaine de ces malheureux dont le plus vieux n'a pas .28 ans, et tous connus pour d'intrépides soldats, qui périront. J'ai fait surseoir à l'exécution des onze premiers. Je viens te demander si tu ne pourrais pas obtenir des Représentants du Peuple de les faire tirer au sort pour en faire périr un sur cinq ou de prendre les brigadiers qui sont sans doute les plus coupables puisqu'ils doivent ramener à l'ordre ceux qui s'en écartent et, qu'au contraire, ils y ont conduits les autres. L'impression sera la même pour l'exemple que s'ils périssaient tous et la leçon terrible que recevront ceux qui en échapperont est un sûr garant qu'ils n'y retourneront jamais, d'autant que plusieurs d'entr'eux ont l'estime et les regrets de tout leur corps.
» Je' ne crois pas mériter de reproche pour la demande que je te fais, personne plus que moi ne déteste les pillards et j'empêche, autant que possible, (ces pillages) par les patrouilles qui se font, (par ) moi-même et (par) l'activité de celles des officiers de tout l'état-major de la Division, qu'on ne se porte à ces excès. Je livre à la Commission tous ceux qui y sont pris, mais je gémis de voir verser pour une même affaire tant de sang français et je crois que l'affaire est de nature à être prise en considération ; au
reste, aussitôt ta réponse, je suivrai ponctuellement tes intentions.
» Salut et Fraternité. »
Lemaire n'eut pas longtemps à attendre ; dès le lendemain Pichegru lui répondait de « surseoir à l'exécution du jugement ou la borner au plus ancien des brigadiers » puis de « faire conduire les autres, sous bonne et sure escorte, dans les prisons d Anvers jusqu'à décision. »
Ainsi fut fait, comme le montre la lettre suivante du général Lemaire :
« 22 Vendémiaire An III (ij octobre 1794).
» D'après ta lettre d'hier, général, j'ai rassemblé la Commission des Cinq qui avait condamné les dix hommes; j'ai fait exécuter de suite le jugement de Narcisse Durozier, brigadier au 13e régiment de chasseurs à cheval, plus coupable que les autres, d'abord par son grade, et pour s'être mis à la tête des pillards. Les autres neuf, dont trois chasseurs du 13e régimentet six canonniers à cheval, ont été conduits, sous bonne escorte, dans les prisons d'Anvers en attendant décision. Les trois autres de la seconde patrouille qui avaient été arrêtés, ont été absous par la Commission ; ils ont tout nié et il ne s'est trouvé qu'un seul habitant de Dilze qui a déposé à leur charge les avoir vus dans le dit village. Tu peux être assuré que je continuerai à mettre la plus grande activité dans les patrouilles des officiers de l'Etat-major pour empêcher ces malheureux pillages, arrêter et livrer ceux qui les commettent. »
Nous ne savons rien du sort ultérieur de ces neuf coupables internés « jusqu'à décision » dans les prisons
d'Anvers si ce n'est que « la décision » se fit (vint-elle jamais ?) longtemps attendre. Le 27 pluviôse (15 février 1795) Lemaire jugeait à propos de rafraîchir la mémoire de Pichegru à leur sujet en lui rappelant que sept de ces hommes étaient toujours incarcérés et les deux derniers m à l'hôpital . Du reste l'indiscipline des Chasseurs et des Artilleurs de la division mit à bout la patience de leur chef ; l'exemple terrible donné par l'exécution du brigadier Durozier et la crainte du châtiment étaient restés sans effet. Découragé, Lemaire adressa, le 13 frimaire an III (3 décembre 1794) au général Moreau qui commandait par intérim l'Armée du Nord, une plainte formelle ; il disait :
« Presque tous les délits de pillage qui se sont commis par les troupes de la division depuis que je la commande, ont été commis par le 13e Régiment de Chasseurs à cheval et la 4e compagnie du 6e Régiment d'Artillerie légère. Rien ne peut ramener à l'ordre ces deux corps dont l'indiscipline est portée au dernier point. J'ai tout employé, punitions, représentations, peines sévères, rien n'opère et chaque jour je reçois des plaintes nouvelles des communes voisines, des (sur les) excès qu'ils y commettent. Je ne te dissimule pas que l'insouciance d'une partie des officiers à surveiller leur troupe en est cause. Je reçois encore à l'instant une plainte du général Desenfants qui a trois escadrons de chasseurs . à cheval et une moitié de cette compagnie d'artillerie légère avec lui. Ils continuent à piller les habitants et à dévaliser les voyageurs. On est à la recherche de cette dernière affaire ; mais comme tous les jours c'est à recommencer sur nouveaux faits, je viens te prier de vouloir bien retirer ces deux corps de la division et les renvoyer sur les derrières, notamment le 13e régiment de chasseurs à cheval.
J'ai tout fait avant d'en venir à cette extrémité ; mats les brigandages qui se commettent par eux sont souvent attribués à la division en général et il est malheureux, pour les autre corps dont la conduite est intacte, d'être compromis et de se voir regardés comme des monstres par les habitants, n'ayant rien à se reprocher.
» J'attendrai ta réponse avec impatience.
» Salut et Fraternité. »
L'impatience du général Lemaire ne reçut pas immédiatement satisfaction ou, plutôt, sous la menace sérieuse d'un châtiment qui leur sembla plus dur que des punitions disciplinaires et que la mort même, les Chasseurs s'amendèrent probablement ; nous ne trouvons plus, en effet, dans la correspondance, de plainte formelle formulée contre eux ; nous voyons seulement que le 13e Chasseurs, sous le commandement du chef d'escadron Antoine, fut sans doute tenu momentanément dans une sorte de surveillance, car désormais des détachements du 1er et du 20e régiment de cavalerie coopérèrent successivement à son service. Le 17 nivôse an III (6 janvier 1795) le 10e Régiment de Hussards (ex-Hussards de la Liberté) prit rang à sa place dans la 3e division.
Le départ de la compagnie d'artillerie fut plus tardif encore ; elle était cantonnée à Nage lorsque le 19 prairial an III elle reçut l'ordre de se rendre à Malines pour être placée sous le commandement du général Despeaux.
Les Assignats. — Après la victoire.
Fidèle observateur de la discipline qui est la force des armées, le général Lemaire avait grandement raison d'employer toute son énergie à réprimer les violences de ses soldats qui n'étaient pas excusées, selon l'exprès-
sion des Représentants du Peuple, par a une nécessité impérieuse », mais il ne serait pas hors de propos de plaider, dans une certaine mesure, les circonstances atténuantes en faveur de nos troupiers, car, outre le froid et les autres misères inhérentes à la guerre, il est une cause de troubles dont on n'a pas beaucoup parlé et qui fut pourtant assez grave pour amener la mutinerie d'un régiment de la garnison de Berg-op-Zoom ; nous voulons parler de ce que nous appellerons La Question des Assignats. Outre son intérêt anecdotique qui ne manque pas de piquant, elle prit, pour l'armée du Nord qui occupait la Hollande, une véritable importance économique.
Au début de la Révolution, les troupes recevaient leur solde en numéraire, mais la pénurie des espèces d'or et d'argent força bientôt les pouvoirs publics à recourir aux assignats; on commença par abaisser à 8 francs par mois, sans distinction de grade, ce payement en numé- « raire ; il réduisait nos troupes à la misère dans les pays frontières inondés de faux papiers ; la somme parut encore trop considérable ; les 8 et 1 1 avril 1 793, la Convention prit une mesure plus radicale encore en votant un décret, dont il faut citer au moins l'article 4, qui provoqua dans les armées un vif mécontentement ; il était ainsi conçu :
« A compter du 15 avril présent mois, la partie de solde, appointemens, traitemens, qui, d'après les lois, étoit payez en numéraire aux officiers, soldats et autres personnes de tout grade et de toute dénomination qui sont employés dans les départements de la guerre et de la marine et qui seront en Europe dans le territoire françois ou occupé par les armées françoises, sera payée en assignats, avec la plusvalue moitié en sus de la somme qui étoit payée en numé-
raire, laquelle sera payée dans la même forme que les appoincemens, solde et traitemens. »
Les soldats protestèrent. Répondant à ce décret et rendant compte de reflet qu'il avait produit, les Reprê sentants, alors à Lille, écrivaient au Comité de Salut public, le 18 avril, une lettre reproduite, comme la pièce précédente, dans La Défense Nationale dans le Nord de MM. Finot et Foucard,qui en dit long quand on lit entre les lignes du style officiel :
« Nous avons prévenu, Citoyens nos Collègues, vos intentions dès que nous avons eu connaissance du décret relatif à toute suppression de paiement en numéraire. Nous avons fait une proclamation à l'armée... Il ne s'est point manifesté dans cette contrée de résistance positive à la loi, bien qu'elle ait donné occasion à quelques propos par ci par là, mais nous devons vous exposer qu'il y a des services tels que celui des espions qui ne peut se passer de numéraire. D'après votre lettre du 14 courant, nous nous croyons suffisamment autorisés à ordonner ce qui nous paroîtra absolument nécessaire pour cet objet. Comptez sur notre zèle à ménager les intérêts de la République. »
De plus, un peu plus tard, les Représentants réclamaient des instructions précises, car leurs collègues de Valenciennes n'avaient pas appliqué comme eux le décret de la Convention et il était pourtant de la plus grande utilité de mettre fin à toutes les divergences.
On commença par faire la chasse aux faux assignats, sans grand succès certainement, puisque, le 7 nivôse an II (27 décembre 1793) Moreau recommandait à Vandamme de sévir contre les paysans des frontières qui fournissaient des informations à l'ennemi et ajoutait :
« Une indigne perfidie bien digne de nos ennemis est celle qu'ils employent pour faire passer en France quantité d'assignats faux fabriqués à Londres et à les répandre en France au moyen des mêmes paysans. Je vous recommande donc de mettre toute l'activité et de faire usage des pouvoirs que la loi te confie pour empêcher la circulation sur notre territoire de ces faux assignats (1; ».
On s'occupa ensuite à rendre tolérable la situation des troupes qui n'avaient en main que du papier. A la date du 9 messidor an II (le 26 juin 1794) on trouve dans les registres du général Lemaire la pièce suivante :
« Quartier-général de Lille, le 3 messidor an IL
» Ordre du 8 au 9 messidor.
» On fait passer aux généraux de division de la gauche de l'armée le tableau du maximum du district de Lille avec un arrêté des Représentants du Peuple près l'Armée du Nord qui ordonne que ce maximum sera suivi dans toutes les villes de la West-Flandre ; ils feront connaître le tout aux troupes qui- sont sous leurs ordres et en surveilleront l'exécution dans leurs arrondissements respectifs.
» Pour copie conforme :
L'Adjoint aux Adjudants-Généraux,
Signé : Mariotte. »
Dès le lendemain, Lemaire, qui était encore Gouverneur de Dunkerque, envoyait îles instructions conformes au commandant amovible de Furnes. Il ne fut pas le seul à tenir la main à son exécution. A la date du 11 messidor
(1) Ddcàbsk : Vandamnui Tome I, jjp. 107,
nous lisons dans le Journal du canonnier Bricard, dont les souvenirs très précis viennent si souvent confirmer les indications plus sommaires de notre dossier, un passage qu'il n'est pas sans intérêt de rapprocher de l'Ordre qui précède; il est ainsi conçu :
<* Le soir du n, le général Bonneau fit assembler les officiers et les sous-officiers au centre de la division*; il fit part des arrêtés des Représentants du Peuple près des armées, concernant la conduite à tenir dans les pays conquis. A l'avenir, il fallait que les personnes et les propriétés fussent respectées, que les denrées et autres marchandises fussent payées conformément au maximum établi à Lille, que les assignats eussent leur cours ; que tous les habitants convaincus d'avoir attenté contre la sûreté du gouvernement français, en ayant des correspondances avec ses ennemis, en discréditant nos assignats, ou en ne déclarant pas les armes qu'ils pourraient avoir chez eux, seraient sur-le-champ traduits à un tribunal pour y être jugés. »
Aussitôt Bricard ajoute :
« Il parla ensuite des devoirs ; il recommanda la sévérité, la justice et surtout l'obéissance ; il menaça fortement les pillards, leur promettant que la moindre violation aux propriétés soit particulières, soit nationales, il les ferait punir d'une manière exemplaire. Ces menaces firent grand plaisir aux militaires d'honneur(1).
Bricard, comme Mireur, comme bien d'autres qui combattaient dans les armées de la République où ils
(1) Lorédan Larcnby ; La DUeipline aux Armée* (1794-1795). Extrait do Journal du canonnier Bricard, pages 13 et 14.
s'étaient engagés par patriotisme, était un de ces « militaires d'honneur » qui avaient le continuel souci de la bonne renommée de nos troupes dans les pays qu'elles occupaient ; malheureusement, ainsi que le constate le général Lahure et comme nous en avons donné des preuves, à toutes les époques, les troupes victorieuses comptent dans leurs rangs des hommes, qui ne voient dans la guerre qu'un moyen de faire fortune ou de lâcher, sans entraves, la bride à toutes leurs passions.
Ce fut surtout dans les campagnes que les excès et les violences se produisirent ; dans les villes la surveillance était plus facile, la discipline plus sévère : « Partout, nous dit le baron Lahure dans ses Souvenirs Militaires (page 96), les troupes françaises reçurent un très bon accueil des habitants et Tordre le plus parfait ne cessa de régner ». Tous les témoignages contemporains sont d'accord avec lui sur ce point ; si les partisans de la maison d'Orange, les véritables vaincus, voyaient les républicains avec défaveur, la masse des bourgeois, acquis aux idées et aux principes de la Révolution, recevaient, comme à Amsterdam, nos régiments au bruit des acclamations avec un enthousiasme qui n'était pas de commande. Et puis la gaieté, la bonne humeur, l'esprit de nos soldats leur conquéraient les cœurs ; les femmes étaient pour eux, ils ne trouvaient pas de cruelles. Lisez la jolie page où le général Thiébault, très jeune alors, raconte comment dans le logis qui lui fut assigné, rue des Peignes, à Amsterdam, il trouva « bon souper, bon gîte... et le reste». Lisez le Journal du capitaine Du thilt, retrouvé par M. le Commandant Lévi et dont les Mémoires de la Société Dunkerquoise auront prochainement la primeur et qui est parsemé de petits vers à la gloire des beautés peu farouches dont le brave capitaine faisait successivement la conquête, vous verrez
que, pour les conquérants de la Hollande, les Jeux de l'Amour et du Hasard succédaient aux travaux de Bellone (l>.
Toute médaille a son revers et pour nos soldats les difficultés survinrent d'un côté où l'on ne devait guère les attendre : elles furent causées par les assignats, seule monnaie que les Français eussent à leur disposition. En effet, tant que nos soldats furent sur leur propre territoire ou qu'ils n'eurent pas dépassé les frontières de la Belgique, il fut relativement facile de tenir la main à l'exécution du décret d'avril 1793 et à celle de la loi du maximum, mais, une fois en Hollande, nos troupes, qu'on appelait par plaisanterie soldats de papier <2), éprouvèrent, du fait même des assignats, les plus grandes difficultés à se procurer ce dont ils pouvaient avoir besoin ; c'est ce que le baron Lahure explique très clairement dans ses Souvenirs Militaires :
« Nous ne touchions, dit-il, notre solde (quand nous la
(1) Voir aussi pour la période qui noua occupe (tome I, passim.) le Jêttrnal du Capitaine François, si intéressant et si suggestif ; le brave « Dromadaire d'Egypte » ue manque pas de noter ses bonnes fortunes et elles sont nombreuses.
(2) A la prise du retranchement du village de Tenipleuve, raconte le capitaine François dan? son Journal, nous fi me* plusieurs prisonniers anglais et hessois, quand .d'après les ordres du gouvernement, on ne devait roint en faire. Mais nous n'avons jamais suivi cet ordre barbare. Cependant, à Tetnplcuve, plusieurs qui nous avaient insultés en nous traitant de soldats de papier, furent victimes de leur insolence ; moi-même j'en pris neuf dans une redoute. Comme je les conduisais en arrièro pour les remettre à la réserve, et de là les conduire au quartier-général, l'un d'eux m'insulta; je lui passai ma baïonnette à travers le corps et le laissai expirant sur la place où d'autres soldats l'achevèrent. — {Journal du Capitaine François, tome I, page 49).
Le capitaine François, en parlant du siège de Nimcgue, cite encore un épisode original qni montre bien l'ardeur et l'entrain des soldats en contraste avec la tournure d'esprit on peu lourde des Alliés :
« En guise de mitraille on nous envoyait de gros sous que nous nous a rr, usions à ramasser en courant dans la plaine pour exciter l'ennemi à nous mitrailler davantage. A cette époque, on ne trouvait que da papier pour monnaie ; au*si étions-nous rrconnaJjsanta à Messieurs les Anglais de nous envoyer du billon à l'effigie de l.t République. Pour ma part, j'en ni ramfls>e 287 qui me servirent très bien par la suite. Certains reçurent des blessures très graves, et ceux qui furent blessés par cette monnaie moururent presque tons.»— {Journal du Capitaine François, tome I, page 04.)
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touchions) qu'en assignats déjà bien dépréciés. Les Hollandais consentirent néanmoins, par commisération, à les accepter pour leur valeur nominale. Ils nous voyaient dans un tel délabrement qu'ils avaient pitié de nous. Bientôt des spéculateurs avides, accourus de France à la suite des armées victorieuses, inondèrent le pays de ces papiers et les marchands qui s'étaient contentés de ce paiement devinrent victimes de leur générosité. »
Dès lors les assignats furent refusés partout et aussitôt ce refus préoccupa vivement le commandement, ainsi que le montrent les papiers de Lemaire, la correspondance de Vandamme et celle de Moreau.
Tout d'abord et tant que Ton fut en état de guerre, la situation ne parut pas inquiétante. Ne disposait-on pas (par les réquisitions et autres procédés analogues) du moyen d'y apporter remède ? De là cette lettre du général Lemaire au citoyen Vandewalle, bailly de Groot-Sunders :
« il Frimaire an III. * #
» Plusieurs plaintes m'ayant été portées par les troupes de la division sur les refus continuels que font les habitants des communes où ils sont en station de vendre leurs deprées pour des assignats sous prétexte que la proclamation de les recevoir n'a pas été faite, je t'observerai à cela que partout où les troupes de la République prennent poste, les assignats doivent être reçus par les habitants sans aucune proclamation, puisqu'ils reçoivent leur solde de cette monnaie ; cependant, pour que cette allégation ne soit plus faite, à l'avenir, je te prie de vouloir, sans délai, dans les communes de ta dépendance, proclamer que nul ne pourra refuser les assignats en paiement de denrées ou autres
choses sous peine d'être puni d'après la rigueur des lois à ce sujet.
» Salut et Fraternité. »
Toutes les injonctions restaient lettres mortes en présence de la force d'inertie des Hollandais ; il y avait un autre moyen qui consistait à mettre une sorte d'embargo sur les marchandises ; on y eut recours ; le 16 nivôse an III (6 janvier 1795) Lemaire faisait paraître à l'ordre les lignes suivantes :
« Le Général prévient qu'il vient de permettre aux habitants de Vieux-Bois (Oudenbosh) de vendre les denrées et marchandises qu'ils pourraient avoir à débiter aux troupes de sa division seulement. Cette exception s'étendra jusqu'au 24 du courant, après laquelle ils pourront vendre à qui se présentera.
Le général de division :
Lemaire. »
Lemaire était un homme de parole ; il tint rigoureusement la main à l'application de la mesure prescrite, mais, au jour dit, il écrivait « aux membres composant la Municipalité de Vieux-Bois #, c'est-à-dire le 24 nivôse :
« Vous voudrez bien faire proclamer de suite dans votre commune qu'à compter de demain les habitants pourront vendre leurs denrées à qui se présentera pour acheter...
Salut et Fraternité. »
Pourtant le temps passait et les événements se succédaient rapidement ; les villes néerlandaises s'ouvraient les unes après les autres devant nos soldats, Lemaire était entré à Berg-op-Zoom, nous occupions Amsterdam,
îe
la République Batave avait été proclamée ; on était en paix et néanmoins la misère des troupes, la pénurie des vivres étaient tout aussi grandes que pendant la période la plus ardente de la lutte puisqu'on ne pouvait plus, pour les alléger, recourir aux procédés sommaires que l'état de guerre autorise. Les soldats manquaient de tout et, les poches bourrées d'assignats, ne pouvaient rien se procurer. Le 7 mars 1795, le chef d'une de ses 1/2 brigades, Pencez, écrivait à Vandamme :
« Citoyen général, je profite de l'occasion du citoyen Seron pour vous faire part que le mouvement ordonné a été exécuté ce matin par un fort mauvais temps. Plusieurs volontaires sont pieds nus et je ne sais comment ils s'en tireront. Je désire que ces matix finissent, car peut-on commander des malheureux qui marchent sur la chrétienté. (1) »
Avec le chef de brigade Pencez, les officiers plaignaient les malheureux soldats sous leurs ordres, mais avaient également à souffrir de la mauvaise volonté des indigènes à recevoir des assignats comme argent comptant. Vandamme avait chargé le général Salin, qui était alors à Amsterdam, de faire pour lui divers achats ; Salm, qui ne se souvenait plus des emplettes qu'il avait à faire, lui écrivait le 14 pluviôse (2 février) :
« ... Ces J... F... d'Amsterdamois ne veulent plus d'assignats ; mande-moi positivement ce que tu veux et, en dernier ressort, je ferai venir chez moi les marchands qui me vendront, ou je les étrangle !(2) »
(1) Cité par Ducasse : Vandamme, t. I. p. 236. (S) Ducassk : Vandamme, tome I. p. 226.
Vandamme désirait une paire de bottes, un pantalon
et des huîtres, il le rappelait à son camarade qui
lui mandait, cinq jours plus tard, en post-scriptum à une lettre de service :
« Je ferai ce que je pourrai pour t'envoyer des huîtres, mais comment ? Ces J... F... ne veulent pas entendre parler d'assignats. La livre en assignats vaut cent sols. Le bottier, malgré cela, m'a promis hier qu'il travaillerait pour toi 0) ».
A Berg-op-Zoom, la situation n'était pas plus facile ; la paix conclue avec les Hollandais ne permettait plus d'employer avec eux les procédés d'intimidation et Lemaire se trouvait dans le plus grand embarras ainsi qu'en témoignent les lignes suivantes d'une lettre à Pichegru :
« 6 ventôse an El.
Le Général de Division Lemaire au Général en Chef Pichegru.
» Depuis plusieurs jours toutes les ressources en fourrages dans cette partie sont épuisées ; j'ai invité les régences de Tolen, Goes et Zicrzée de la province de Zélande de venir à mon secours ; elles y sont venues, mais elles disent ne pouvoir le faire que pour très peu de temps et, d'après la Capitulation, je ne peux que les prier. Le général Moreau m'a dit,à son passage ici, de défendre aux troupes de forcer les habitants à prendre les assignats, je les ai engagés à patienter et je n'ai jusqu'à présent qu'à me louer de leur conduite sur ce point, néanmoins comme aucun habitant
(1) DUCA88I, p. 887, Looo oiUto.
n'en veut recevoir de gré à gré, j'ai journellement quantité de réclamations. Je te prierai de me tracer sur cela une règle de conduite et de me dire si tu crois qu'on ne tardera pas à donner une décision sur ce sujet ; en attendant sois assuré que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour engager les troupes sous mes ordres à continuer d'attendre et je ne doute pas qu'elles ne le fassent encore sans le moindre murmure.
Salut et Fraternité. »
Au milieu de la pénurie de vivres contre laquelle se débattaient les troupes, l'humanité des municipalités, dans un pays aride et ruiné entièrement, était l'unique ressource du commandant de la 3e division et il ne lui venait pas à l'esprit de recourir à des réquisitions ou de mettre l'embargo sur les denrées, ainsi qu'il le faisait encore peu auparavant. Au contraire, il remerciait dans les formes les plus polies les administrations municipales qui lui donnaient la moindre marque de bienveillance, témoin cette lettre :
« 13 ventôse an III (3 mars 1795).
Le Général de Division Lemaire à la Municipalité de Gœs.
» Nous avons reçu, Citoyens, les huit cents sacs d'avoine que vous avez bien voulu me faire passer ; recevez mes remerciments sur l'empressement que vous avez mis à me secourir. Cette preuve non équivoque de votre amour pour les Français m'engage à vous prier de ne pas nous abandonner dans ce moment où la plus grande pénurie nous menace... »
La situation devenait tout à fait critique ; Lemaire ne savait de quel coté se retourner; quatre jours plus lard,
le 17 ventôse an III (7 mars), il revenait à la charge près de Pichegru et lui disait :
« . . Je- t'ai mandé... que les troupes avaient pris et prenaient patience, espérant une prompte décision sur ce point (la non circulation des assignats), mais le temps qui s'est écoulé, l'urgence extrême de leurs besoins, la connaissance qu'ils ont que les troupes qui sont en Zélande reçoivent du numéraire des Etats, que celles qui sont en Hollande font circuler leur solde et peuvent se procurer les besoins indispensables, tout cela leur arrache des plaintes amères ; aucun ne s'est encore permis de s'écarter, mais je te jure qu'il est temps de prévenir qu'ils ne se lassent. Les habitants ne veulent nullement de notre papier, l'on ne peut avoir à aucun prix, même le blanchissage d'une chemise. Les troupes hollandaises se procurent ce qu'elles ont besoin, mais rien pour les nôtres. Nous sommes aussi, Général, toujours à la veille de manquer des objets de subsistance, nous vivons au jour la journée »...
Dans la lettre dont nous venons de citer un long extrait, Lemaire avertissait Pichegru qu'il envoyait près de lui un de ses officiers, le chef de brigade Dehaye, pour lui exposer dans tous ses détails la situation critique où la non circulation des assignats mettait la division. Avec beaucoup d'intelligence et de raison, Lemaire, las de dicter des lettres qui n'amenaient aucun résultat, jugeait qu'un officier au courant des faits pouvait seul éclairer le général en chef ; il le prévenait en même temps qu'il avertissait les troupes de cette démarche par la voie de l'Ordre.
Mais le citoyen Dehaye réussirait-il ? On n'en savait rien. Il était donc sage "d'agir comme si sa démarche
était vouée à un échec et, puisque les municipalités ne pouvaient venir à son secours, il s'adressa plus haut en expédiant aux Etats de la Province de Zélande la requête pressante que voici :
« 17 ventôse an III (7 mars 179s)
» Le général de division Lemaire
aux Membres composant les Etats de la Trovince de Zélande
séant à Middelbourg.
» Je viens de nouveau réclamer vos secours et vous prier de nous aider à être préservé de la cruelle disette qui nous menace. Je suis dans un pays aride et épuisé déjà depuis six mois ; j'ai sous mes ordres une division forte de seize mille hommes et ensuite dix mille quatre cents hommes de troupes hollandaises, ce qui me fait vingt-six mille quatre cents hommes à nourrir ; les communications avec la Hollande n'étant pas rétablies, je ne peux en tirer aucun secours et je me vois à la veille de manquer net des objets indispensables. Je viens, tant au nom de l'Humanité que de celui de votre Patriotisme, vous engager à me faire passer, dans le plus court délai, six cents bêtes à cornes, six mille quintaux de seigle, trois mille quintaux de fromtnt, vingt mille bottes de loin de 10 livres chacune, vingt mille bottes de paille et cinq cents sacs avoine. La position où je me trouverai si vous ne vous empressiez à remplir ma demande, serait des plus cruelles ; mais je ne doute nullement que vous y accédiez. Je vous en témoigne d'avance, pour tous mes frères d'armes, ma reconnaissance. Si vous n'aviez le nombre des bateaux nécessaires à l'envoi du tout, commencez, je vous prie, par l'envoi des trois premiers articles, ils me manqueront totalement dans 4 jours.
» Salut et Fraternité. »
Mauvaise volonté ou impuissance,les Etats de Zélande ne mirent pas grand empressement à répondre. Le 18 mars seulement ils écrivirent :
« Citoyen Général,
» La seule raison qui nous a fait différer notre réponse à votre lettre du 17 ventôse a été l'embarras où nous nous trouvons sur les moyens de satisfaire à vos trop justes demandes.
» S'il ne s'agissait que de pourvoir aux besoins des troupes sous vos ordres, nous n'aurions pas tardés à vous donner des preuves réelles de notre empressement pour nous rendre utiles (fût-ce même aux dépens de nos propres besoins) aux troupes de cette nation généreuse qui nous a délivrés du joug sous lequel nous gémissions et que nous aimons à regarder comme nos frères, mais nous avons encore d'autres devoirs à remplir ; les troupes françaises qui se trouvent dans cette province se sont acquis à tous égards des droits sacrés sur nos soins pour eux, soins que nous aurons bien de la peine à effectuer, surtout à cause du peu de provisions dont notre province est fournie. »
Après cette aspersion d'eau bénite de cour, les Représentants provisoires du peuple de la Zélande se bornaient à annoncer au général l'envoi de deux délégués, nommés Clément et Visser, munis de pleins pouvoirs pour prendre avec lui autant que possible toutes les mesures nécessaires, mais les deux commissaires, fort gênés sans doute d'accomplir leur mission, invoquèrent successivement divers prétextes pour retarder leur arrivée à Berg-op-
Zoom ; du reste le retour du chef de brigade Dehaye(l\ porteur d'un Arrêté des Représentants du peuple réglant la question de la circulation des assignats rendait, pour un moment, leur intervention moins urgente. Comme nous croyons cet arrêté inédit, nous allons en donner le texte avec celui de l'Ordre du jour qui le porta à la connaissance des troupes : •
« Ordre du 29 ventôse,3e année républicaine (19 mars 1795).
» Le général ayant reçu l'Arrêté des Représentants du Peuple relatif à la circulation des assignats, dans l'Arrondissement de son commandement, il s'empresse de le communiquer aux trotipes de sa division :
» Les Représentants du Peuple français près des armées qui sont en Hollande ;
» Arrêtent, comme mesure provisoire, ce qui suit : Art. I.
« Les citoyens commerçants, marchands et artisans du pays de la Généralité seront tenus de vendre et fournir sur le prix courant et ordinaire aux militaires français et aux personnes attachées à l'armée française les objets nécessaires à leur subsistance et à leur habillement et équipement et d'en recevoir le payement en assignats selon le cours de neuf sols de Hollande pour une livre ou 20 sois de France.
Art. IL
« Les militaires français et autres personnes attachées à l'Armée française pourront exiger l'exécution de l'article
(1) Nous croyons que cot officier fut celui qui succomba aux blessant qu'il reçut au combat dp Nwb près de Soulzbosh, le 25 août 1796 après avoir héroïquement combattu à la tète d'un bataillon de la 9* 1/2 brigade pendant la retraite de l'armée de Sambreet-Meuw.
premier, savoir : pour leur subsistance journalière jusqu'à concurrence de quarante sols de France et pour des objets d'habillements et d'équipement en rapportant un écrit du capitaine de la compagnie, et, en son absence,du lieutenant, constatant que l'objet demandé fait partie des objets d'habillements et d'équipement réglés par l'ordonnance, et que celui qui le demande en a besoin et qu'il est obligé de l'acheter pour se le procurer.
Art. III.
« Les citoyens qui se refusent à l'exécution du présent Arrêté seront punis d'une amende double de la valeur de l'objet qu'ils auront dû fournir et les militaires et autres personnes attachées à l'Armée qui ne s'y conformeront pas à telle peine de discipline qui sera réglée par le commandant des places suivant les circonstances et l'exigence des cas.
» Le présent Arrêté sera imprimé dans les deux langues et publié dans le pays de la Généralité pour être exécuté suivant sa forme et teneur ».
» Fait à La Haye, le 8 ventôse, 3e année républicaine.
» Signé : D. F. Ramel, Alquier ».
» Le général témoigne aux troupes avec plaisir sa satisfaction sur la conduite qu'elles ont tenue en attendant qu'elles soient autorisées à faire prendre aux habitants les assignats ; elle est un sûr garant qu'elles se conformeront scrupuleusement à l'Arrêté ci-dessus pour se pourvoir des choses qui leur seront nécessaires.
» Lemaire, Général de Division ».
Le plaisir que le général Lemaire* exprimait aux troupes sous ses ordres était réel. Par son initiative et
ses démarches réitérées, il avait obtenu des représentants du peuple un arrêté qui semblait solutionner définitivement la question délicate du cours des assignats si importante non seulement pour lui, mais pour toute l'armée française et qui était une cause perpétuelle de discorde entre nos soldats et les indigènes. Grâce à ses efforts incessants, il avait, au milieu d'embarras sans nombre, réussi à maintenir la discipline parmi le contingent considérable de troupes qu'il avait sous ses ordres et c'était ce qui le flattait le plus ; enfin, malgré tout, il avait assuré la subsistance de sa division.
Hélas ! au moment où il se voyait soulagé de tous ces tracas, il semble que toutes les circonstances se soient liguées contre lui pour rendre plus difficiles les derniers jours de sa carrière militaire active et pour l'atteindre dans ce qui lui était, peut-être, le plus sensible, le respect de la discipline.
En effet, si le général Lemaire, autant du moins que sa Correspondance nous le fait connaître, possédait un grand fonds de bonté et était — au témoignage du général Blondeau — un « galant homme » dans toute la force du terme ; sous l'impulsion spontanée d'un premier mouvement d'humeur,ia vivacité de son caractère l'entraînait parfois à des mesures irréfléchies qui avaient des conséquences graves pour lui et pour les autres. On en avait eu la preuve dans ses démêlés avec la garde nationale de Saint-Quentin et dans l'affaire du commandant Bachy, on allait en avoir encore dans les incidents d'une mutinerie de la 50e 1/2 brigade qui allait jeter le trouble parmi la garnison de Berg-op-Zoom.
Mutinerie Militaire à Berg-op-Zoom
L'arrêté des Représentants du Peuple que nous avons reproduit était une de ces mesures qu'il est facile de
prendre, mais qu'il est plus malaisé de faire passer dans la pratique. Les soldats trouvaient gênant et inutile de réclamer de leur capitaine un Bon chaque fois qu'ils avaient besoin du moindre objet dans un magasin quelconque et, de plus, beaucoup de choses qu'ils désiraient, acheter n'entraient dans aucune des catégories spécifiées: nourriture,habillement,équipement.Les formalités prescrites, puisque le soldat ne s'y plia pas, rendaient l'arrêté inapplicable en fait.
Les Hollandais, en ce qui les concerne, n'étaient pas plus disposés à se conformer à la décision des Conventionnels ; après comme avant l'Arrêté, ils ne voulaient pas entendre parler du papier-monnaie de la République Française.
Une circonstance particulière vint encore compliquer la situation.
Depuis plusieurs semaines, la rigueur de la température avait été le plus puissant allié des Français dans la conquête de la Hollande ; une gelée persistante et exceptionnelle, en permettant de franchir de pied ferme les canaux et les rivières qui défendaient les approches des places, avait annihilé leurs meilleures défenses. Mais maintenant, vers la fin de mars, la débâcle s'était produite et il était permis d'espérer que des transports par bateaux, sur les voies navigables redevenues libres, assureraient le service des approvisionnements. La disette continua néanmoins à éprouver les troupes postées sur l'Yssel et ailleurs parce que, pendant de longs jours, la persistance des vents contraires empêcha les bateaux chargés de vivres de remonter le Leck.
C'est ce qu'explique à Vandamme le général Moreau, investi depuis peu du commandement de l'Armée du Nord, puis il ajoute : « Tu peux compter sur les soins
qu'on se donne pour approvisionner ce pays ; mais il est impossible de se faire d'idée des difficultés qu 'on éprouve. (l)»
Mais ces soins n'étaient guère efficaces ; les généraux aux abois se demandaient secours l'un à l'autre, le 3 avril, Salm appelait Vandamme «à son aide en ces termes:
« Du pain, du pain, mon bon ami Vandamme, si tu ne viens pas à mon secours je me f... dans le Rhin, ou mes administrateurs ; les scélérats, je t'en réponds, seront tous arrêtés lorsque ma troupe aura à manger ; procuremoi quelques rations, mon cher Vandamme ; j'enverrai les fourgons des bataillons et mes chevaux d'artillerie les chercher, tu serviras l'humanité en moi, je suis persuadé que tu ne t'y refuseras pas. Renvoie-moi de suite la réponse par un homme sûr que j'y envoie de suite (,). »
Et cette supplique est accompagnée d'une annotation de Vandamme qu'il n'est pas superflu de rapporter :
« Le commissaire ordonnateur Petyt peut-il donner à la brigade de Salm quelques rations de pain ? »
Moreau, d'autre part, était assailli de réclamations et, de son côté, Vandamme, presqu'aussi dépourvu que son subordonné, lui adressait, le 20 avril, une lettre pressante que l'on nous excusera de citer encore :
« Je ne puis plus longtemps, mon général, répondre de notre situation, tantôt sans fourrages depuis trois jours, tantôt sans pain ou avec du pourri ; nulle part on ne veut de mes assignats, les chefs de corps ne peuvent même point
(1) Lettre du lu arril 1795 cité par Du Casse : Vandamme , tome I, p. 215. (S) Id. idem. Pages S4 1/343.
faire les moindres réparations ; cela va de pis en pis et les promesses que vous me faites ne changent rien à notre malheur, il augmente même tous les jours... Il est temps, pour ne pas dire trop tard, de porter remède à nos maux ; la patience finirait et des malheurs pourraient en résulter rl) ».
Les mêmes doléances se retrouvent à ce moment dans la correspondance de Lemaire ; il serait superflu d'insister et nous nous bornerons à extraire quelques lignes d'une de ses lettres à Moreau en date du 11 floréal (30 avril) :
« Malgré la disette de grains dans ce pays, les paysans qui ne veulent pas entendre parler de passer des marchés en assignats, en passent en numéraire et vendent pour faire pa^er en Hollande tout ce qui leur reste. Les habitants sont venus de plusieurs endroits me prévenir que, si on permettait la continuation de l'exportation des grains de ce pays, ils s'en trouveraient bientôt totalement dépourvu et qu'il s'en suivrait sous peu une disette d'autant plus cruelle qu'il y a encore loin d'ici la récolte... »
Tous ces témoignages concordent ; ils montrent que si les approvisionnements faisaient défaut, le refus des Hollandais de recevoir des assignats aggravait considérablement la crise.. C'est ce relus qui, plus encore que la disette peut-être, exaspérait le soldat, et les chefs ne trouvaient rien à répondre à des plaintes aussi vives que pleinement justifiées :
(1) Cité par Du (Sas&k : Vandamm% Tome I. Pages 216/247.
« Les soldats me font les demandes suivantes, écrit le 8 avril Vandamme à Moreau : Les assignats ne valent donc rien ? Pourquoi ne nous paye-t-on pas d'autre monnaie qui ait cours ? Nous servons bien et <m nous paye mal. Et enfin quoi répondre, je n'en sais rien. Je te demande, réponds^moi(1) ».
La semaine suivante, le 24 germinal an III (13 avril 1795) le mouvement prévu et redouté des généraux se produisit. Ce fut le général Lemaire qui eut la douleur de voir une mutinerie provoquée dans les rangs de la 50e 1/2 brigade, au chef-lieu même de son commandement. Toutefois ce ne fut pas, comme pour le 13e chasseurs, contre un corps depuis longtemps attaché à la division qu'il dut sévir, et ce lui fut en quelque sorte une consolation.
La 50e 1/2 brigade dont l'organisation n'était même pas achevée, avait été constituée en frimaire an III, par l'amalgame du 2e bataillon du 26e régiment (ancien Poitou) ; du 3e bataillon des volontaires de l'Oise et du 6e bataillon des volontaires de la Seine-Inférieure <2).
Cette 1/2 brigade se trouvait seulement jointe depuis le commencement de novembre à la 3edivision par ordre du général en chef Moreau ; dispersée par petits détachements dans diverses positions entre Slaebrouck et Calmthout, elle était trop loin du quartier-général pour que Lemaire pût exercer sur elle un commandement réellement actif; aussi, le 16 brumaire, le soin de lui donner des ordres était-il délégué par celui-ci au général Desenfants.
(1) Citôpar Du Cassis : Vandamm*. Tomï I. Page 212.
(2) On sait que l'amalgame consistait à réunir dans une même 1/2 brigade on de* bataillons d'un des anciens régiments à deu? bataillons de Tolontaires nationaux.
Un peu plus tard, le commandement de la 1/2 brigade étant devenu vacant, le chef de la 3e division, fort empêché de désigner l'officier le plus apte à le remplacer, écrivait au général Desenfants :
» 17 ventôse.
» Tu voudras bien me faire passer le plus tôt possible un état contenant les services et l'âge de chacun des chefs de bataillon dje la 50e 1/2 brigade ; tu y joindras des notes sur la conduite et la capacité de chacun d'eux ; ils ont été assez longtemps sous tes ordres pour que tu puisses les connaître.
» Salut et Fraternité. »
Sur la recommandation de Desenfants,ce fut le citoyen Gauffré qui fut désigné ; ainsi que nous le verrons, il se montra assez peu reconnaissant envers Lemaire de l'avancement qu'il venait de recevoir. Le moins que l'on puisse dire c'est que le choix n'était pas heureux ; le citoyen Gauffré n'était pas le chef qu'il eût fallu à la tête de la 50e 1/2 brigade, il manquait de la fermeté et de l'énergie nécessaires pour ramener le bon ordre parmi des soldats à qui un long temps passé dans un service d'avant-postes avait donné des habitudes d'indiscipline et un grand esprit d'indépendance qu'il semble avoir évité de refréner pour s'attirer la bienveillance de ses hommes.
Est-ce pour rendre la surveillance plus facile qu'au mois de mars 1795 les détachements furent concentrés ? Nous l'ignorons, mais, tout en restant séparés les uns des autres, les bataillons furent réunis ; l'un est à Willemstadt, l'autre occupe l'ile d'Overflack, le dernier est partagé entre Klundert et Tolen. Du reste, à cette époque, les régiments n'étaient pas gardés longtemps dans les mêmes lieux. Au cours de ce mois de mars, il y eut à
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l'Armée du Nord de fréquents chasses-croisés ; ainsi, le 8, le 3e bataillon des Chasseurs francs recevait l'ordre de se rendre de Out-Gastel à Steinberg pour y relever le 3e bataillon de la 1/2 brigade de la Seine-Inférieure destiné pour Anvers,et, le 26,Lemaire donnait à Desenfants Tordre que voici :
« 6 germinal.
Le Général de Division Letnaire au Général de Brigade Desenfants.
» Tu voudras bien, mon Camarade, donner de suite tes ordres pour que le premier bataillon de la 50e 1/2 brigade parte de Klundert avec armes et bagages le 8 courant pour aller le même jour à Rosendael, d'où il partira le neuf à quatre heures précises du matin. Tu donneras ordre au second bataillon de la dite 1/2 brigade de partir de Willemstadt le huit et aussitôt l'arrivée du bataillon Tirailleurs Mont des Chats qui s'y rend ledit jour, pour aller coucher au Vieux Bois d'où il partira le neuf à quatre heures du matin pour se rendre à Berg-op-Zoom- le même jour. Ces deux bataillons (de la 50e 1/2 brigade) sont destinés à remplacer la 27e 1/2 brigade qui part d'ici le neuf courant pour aller à Zutphen, pour aller à la brigade de Salm. Tu ordonneras au Commandant du bataillon de Tirailleurs Mont des Chats d'envoyer les 9e et 2e compagnies à Klundert pour y tenir garnison.
» Salut et Fraternité ».
Au bout de quinze jours de garnison à Berg-op-Zoom de la 50e, les hommes étaient mécontents et c'était toujours la question des paiements en assignats qui les exaspéraient. Les habitants se refusaient à recevoir leur papier et eux-mêmes dédaignaient de se conformer au
règlement qui leur « prescrivait de se munir d'un bon signé des capitaines ».
De part et d'autre les esprits s'étaient montés. Y eut-il une sorte de complot tramé entre nos troupes ou simplement l'effet du hasard ? Peu importe. Le fait est que, le 13 avril au matin, /es soldats allaient en foule dans plusieurs boutiques et se faisaient donner de la marchandise en donnant des assignats. On devine ici la scène. Les hommes se présentent l'air insolent, le verbe haut devant les paisibles boutiquiers hollandais ; ceux-ci, plus calmes mais non moins décidés, fermèrent leurs magasins et portèrent plainte immédiatement au général. Lemaire envoya sans retard sur la place, où se manifestait surtout le désordre, un officier de son état-major qui, pendant un instant, réussit à faire entendre raison aux mutins. On pouvait espérer que tout se bornerait à quelques desordres et l'officier était venu faire un rapport à son chef, mais peu après, la foule augmenta et, trouvant la porte d'une boutique fermée, on l'enfonça, on cassa les vitres et on prit les marchandises. Pendant ce temps, les officiers de la 50e, impassibles, se promènent sur la place et évitent d'intervenir.
Sur ces entrefaites, André Lemaire arrive à la maison pillée ; il ordonne, au nom de la loi, aux volontaires de se retirer ; ceux-ci restent sourds à ses exhortations ; bien plus, un des plus animés, selon l'expression du général, lui jette à la figure un propos incendiaire ; l'officier veut l'arrêter, l'homme résiste ; aussitôt tous crient qu'Une Vemmènera pas et le suivent ; ce nest qu'en mettant le sabre à la main qu'il rçpssit à se dégager. Il se rend alors en toute hâte au quartier-général pour prévenir son père.
Les choses se gâtaient ; le commandant du bataillon suisse de Schmit, à la solde des Etats, offre alors les
Mémoire* de la Société Dunkerquoite. — 1908 17
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services de sa troupe s'ils peuvent être utiles au rétablissement de Tordre; mais Lemaire, jugeant que l'intervention d'étrangers n'aurait d'autres résultats que d'accroître l'exaspération des soldats français, décline cette proposition en remerciant. Le 19° régiment de cavalerie et les Artilleurs du Parc ne se sont pas joints au mouvement ; ils feront des patrouilles.
Le général monte à cheval ; avec une escorte et son état-major il parcourt les rues, il veut parlementer,on le hue : « Je vois, rapporte Lemaire, je vois V insurrection la plus complète, ils se jetaient dans les boutiques et on m'annonça quon en pillait une sur le port. »
Pendant que ces déplorables incidents se succédaient, le temps avait marché; il était 3 heures de l'après-midi. Le général fit battre la retraite. Au bruit du tambour, dont les roulements bien connus étaient répercutés par tous les échos, les soldats, comme entraînés par la force inconsciente de l'habitude, regagnent le logement ; on procède même à un appel ; mais, déclare toujours le rapport où nous puisons ces détails (*), mais presque pas d'officiers de cette lj2 brigade ne parurent, pas même ceux appelés. Un quart d9 heure après la retraite battue, ils se répandirent de nouveau dans la vitle. Le commandant provisoire de cette demi-brigade, qui avait mis la plus grande nonchalance à empêcher les désordres9ne prit aucun moyen, ni ses officiers, pour faire rentrer la troupe au logement (2).
(1) Lettre a Moreau du 21 germinal an III (13 avril 171)5).
(2) Le* mêmes canots produisent les mêmes ( ffets. La « qmstion «1rs assignats » provoqua «les mutiueries en 179G à l'armée do Sambraret-Meuse comme elle en avait provoque a l'armée du Nord en 1795.
Au mois de juillet, les Français occupaient Francfort et Kléber avait conclu une suspension d'armes avec le général en chef autrichien WarteiiFlebcn.
« Quoique assez bien nourris, raconte le capitaine François dans son Journal, à la date du 30 juillet, notre repos dans les cantonnements nous ennuyait.
» Les détails douncs par les journaux et bulletins nous faisaicut murmurer m
Lemaire avait l'esprit prompt et décidé ; son autorité avait été méprisée et méconnue ; il n'hésita pas ; à peine rentré au quartier-général, la lettre suivante, à l'adresse du citoyen Gauffré, était rédigée :
« 24 germinal.
Le Général de TXvisioti Lemaire au Commandant de la jo° 1/2 brigade.
» L'inconduite qu'a tenue aujourd'hui une partie de ceux qui composent les deux bataillons de la demi-brigade que tu commandes, leur insubordination outrée et l'inactivité que les officiers ont déployée pendant cette insurrection, le peu d'empressement que tu as mis à chercher à ramener Tordre, tout me décide à faire partir tes deux bataillons. Tu voudras bien, en conséquence, te conformer aux ordres ci-joints.
» Salut et Fraternité ».
L'ordre qui accompagnait cette missive prescrivait au 1er bataillon de la 50e 1/2 brigade de se rendre sans délai, avec le citoyen Gauffré, à Stenbergen et au 2e bataillon/
otâTeté. Nous savions que nos frères de l'armée d'Italie jouissaient d'un sort plus heureux et étaient payés en urgent. Alors, les soldats, jaloux et excités par les cnnein'g du gouvernement, se livrèrent ou pillage On avHÎt allumé, dans l'armée, la haine et Li dtS4.*orde contre nos généraux, surtout contre le général en chef, qui, par uu ordre do joor, avait or tonné que notre papler-mounaie, qui ne valait rien à cetto époque ferait accepté de gréa gré avec les habitants. Il maintint l'exécution de cet ordre et défendit à l'armée d'entrer en ville sans une permission signée de lui. On se réunissait, en pelotons, et on entrait en ville, malgré les gardes et les généraux. Je suis loin d'approuver la désobéissance des soldats, mais je désapprouve beaucoup le gênerai en chef de faire endurer des privations à ceux qui firent sa gloire et celle de la nation et do ne pas forcer les pajs conquis à recevoir notre papier-monnaie, car nous n'avious môme pas de paille pour nous coucher, dans un pajs si abondant en tout. Nous savions que 8 millions avaient été imposés à la ville de "Francfort, S millions étaient, paraît-il, destinés à notre équipement et nous allions pieds nns et sans vêtements. »
Il ne nous a pas para superflu de citer ici ces lignes qui peignent sur le vif l'état d'esprit dn soldat et sont son exciue pour bien des violences.
260 fi. BOUCHET
avec le commandant Azémar 0) d'aller occuper Gertruydenberg ; par permutation le 3e bataillon de la 50e et le 2e bataillon de la 150e, respectivement en garnison dans ces deux places devaient venir à Berg-op-Zoom.
L'encre n'était pas encore séchée sur la plume qui avait servi à rédiger ces divers ordres qu'un oflicier pénétra jusque dans le bureau du général ; Lemaire ne le nomme pas, mais nous croyons que c'était un lieutenant du l*r bataillon nommé Firmin ; il avait eu vent des intentions du général et il se présentait les menaces à la bouche : un officier vint chez moi, dit le rapport, et me dit insolemment que, si les bataillons partaient, il en écrirait à son cousin qui est de la Convention. Le général n'hésita pas : Je le fis conduire en prison, dit-il.
Ce n'est pas tout ; les dernières heures de cette journée si mouvementée du 24 germinal devaient encore être marquées par une nouvelle incartade des officiers de la 50e qui décidément se rangeaient contre le général du côté de leurs hommes. Lemaire raconte la scène en ces termes :
« Une heure après (l'arrestation du lieutenant Firmin', le commandant provisoire (Gauffré) se rendit chez moi avec un autre commandant (Azémar) et une dizaine d'officiers. Après s'être voulu excuser sur l'inactivité qu'ils avaient mis à empêcher le désordre, le commandant de bataillon me fit,avec fureur et menace,un crime d'avoir dit à un volontaire qu'il se comportait comme un gueux ; ils se permirent plusieurs invectives contre mon fils aîné en lui reprochant d'avoir donné un coup de plat de sabre à un des
(1) Le commun lunt Azéuinr serait-il l'officier qui, devenu général de brigade, fut tu* au combat de Gro«s-Drcbnitz, le 13 septembre !<*] 3?
volontaires qui pillaient et à un autre qui le huait ; enfinWa conduite de ce commandant ne tendait qu'à exciter l'insubordination qui fut à son comble. Je viens, pour m'avoir manqué de respect chez moi et y être venu avec ses officiers pour m'invcctiver ainsi que les officiers de mon Etat-major, de l'envoyer en prison.
» Les deux bataillons de la 50* 1/2 brigade partent demain matin ; j'espère qu'il ne se passera d'ici là rien de désagréable ; je ne suis cependant pas absolument tranquille avec de semblables chefs et surtout beaucoup de soldats ayant bu. Je t'informerai demain de ce qui se sera passé.
» Salut et Fraternité ».
Le lendemain, 25 germinal, Lemaire eut la satisfaction d'annoncer à son chef qu'aucun incident regrettable ne s'était produit ; néanmoins la mutinerie de la 50e préoccupa vivement Moreau qui écrivit à son divisionnaire :
« Armée du Nord.
» Au Quartier-général à Utrecht, le 27 germinal, l'an 3e de la République une et indivisible.
Lt Général en Chef de l'Armée du Nord au Général de Dwision Lemaire,
» J'ai reçu, Général, ta lettre du 24 germinal. Il est de la plus grande importance de prendre les mesures les plus fortes pour arrêter cette insubordination.
» Tu feras arrêter par la gendarmerie et conduire ici les chefs de bataillons et autres officiers contre lesquels tu auras des faits particuliers d'insubordination ou de faiblesse. Pour arrêter le désordre des troupes, tu placeras dans des garnisons fermées les deux bataillons de la 50e demi brigade
que tu as fait partir de Bergen-op-Zoom, tu donneras ordre aux commandants de ces places de tenir les troupes consignées dans la ville, même les officiers, jusqu'à nouvel ordre. Les commandants des places où seront ces troupes ne pourront y être pris.
» Tu m'enverras les plaintes les plus détaillées contre ceux que tu enverras au quartier général et je te réponds qu'il en sera fait justice.
» Salut et Fraternité.
» (Signé) : Moreau. »
Lemaire se conforma strictement aux ordres qu'il venait de recevoir ; le citoyen Merlin, commandant du 3e bataillon, reçut le commandement provisoire de la 50e 1/2 brigade, tandis que le lieutenant Firmin, les com mandants Gauflré et Azémar, dont on avait particulièrement à se plaindre, étaient conduits à Utrecht sous l'escorte de la gendarmerie.
Qu'advint-il de ces accusés ou de quelques autres de moindre envergure que Lemaire eut, sans doute, à punir directement ? Nous ne le savons car, par suite de circonstances dont nous parlerons dans le chapitre suivant, le livre d'ordres et la correspondance du général Lemaire se ferment brusquement sans nous apporter la solution de l'affaire ; disons seulement que, peu après, la 50e 12 brigade fut enlevée à la 3e division où la 164e la remplaça pour être rattachée à la brigade Salm ; mais l'autorité militaire ne plaisantait pas avec les faits de mutineries collectives et le châtiment infligé le 13 thermidor an III (1er août 1795) à la 2° 1/2 brigade, alors à Aix-la-Chapelle, nous permet de présumer ce qu'il advint des mutins de Berg-op-Zoom.
Etant donnée l'analogie des faits, car c'est toujours la
question de la circulation des assignats qui se pose, nous ferons un dernier emprunt au Journal du capitaine François 0) :
« }i juillet (u thermidor). — Les Ier et le 2 e bataillons de la demi brigade, en garnison à Aix-la-Chapelle, réunis à l'auberge du Corbeau, dit-il, se décident à demander que le papier -ait sa valeur. On ne pouvait vivre ni rien se procurer avec cette monnaie.
» Les principaux manifestants s'assemblent et vont chez le général de division Morlot, qui commandait la ville, et ensuite chez le représentant du peuple Ménard, à qui ils demandent que le papier ait son cours. Le représentant et le général ne firent pas rendre justice à ce sujet aux troupes. La garnison se révolta. Les grenadiers du 2 e bataillon réunis à ceux du Ier, ne voulurent pas entendre les observations des autorités ; ils se promenèrent armés dans la ville, jusqu'à ma retraite, sans toutefois ,se porter à des excès. Cependant, les habitants craintifs se sont renfermés chez eux.
» /er août (i) thermidor). — On bat la générale. La garnison prend les armes. Le général Morlot et le représentant du peuple somment la troupe de dénoncer les principaux auteurs de cette révolte. La compagnie de grenadiers du icr bataillon de la demi-brigade numéro 2 est reconnue coupable. On la désarme et on la met en prison. Dix-huit ont été reconnus pour les premiers auteurs, douze ont été condamnés à deux années de fers, et six ont été fusillés. Le reste de la compagnie a été licencié et envoyé au fort
^1) Journal du capitaine François tome 1, pages 87 et SH.
de Charlemont, ville haute de Givet, où ils ont demeuré un an et un jour ».
Quoi qu'il en soit, les deux bataillons de la 50e 1/2 brigade ne furent certainement pas ménagés et c'est sans doute afin de détourner le coup qui les menaçait que, payant d'audace, ils adressèrent contre le général Lemaire une plainte pour excès de pouvoir à la Commission de l'Organisation et du Mouvement des armées.
Nous ne possédons pas cette plainte, mais la correspondance du général nous a conservé la lettre où, le 4 prairial {23 mai), il se disculpe des griefs articulés contre lui. Nous ne. reviendrons pas longuement sur ce document qui ne nous apprendrait rien que nous ne sachions déjà ; bornons-nous à dire que le général semble surtout sensible à l'accusation d'avoir adressé aux mutins des paroles injurieuses ; il s'en détend énergiquement et ajoute :
« Il n'est pas dans mon caractère ni dans ceux de mes fils dfc se permettre des voies de fait ; j'en atteste le témoignage .de toutes les troupes qui ont servi sous mes ordres depuis vingt mois que je suis Général et je défie un seul homme d'avoir à s'en plaindre, ce qui est facile de vérifier en s'adressant aux divers corps qu'on connaîtra d'après les états envoyés.
» Quant à ce qui s'est passé le 24 germinal, je n'ai pas, non plus que mes fils,la plus légère chose à me reprocher ; nos devoirs et l'honneur nous imposaient la conduite que nous avons tenue ; j'en ai reçu, le même jour, des félicitations par plusieurs députations des corps administratifs et des habitants ; je donnerai, quand on voudra, des preuves authentiques de ce que j'avance ».
N'est-ce pas là un curieux signe du temps ; il confirme ce que nous avons dit plus haut de la nature des rapports noués pendant la période révolutionnaire entre les généraux et les soldats qui se prétendaient en droit de juger leurs chefs et c'est ce qui explique que les généraux, afin de les dominer par la crainte, se soient si souvent montrés d'une sévérité qui nous semble hors de proportion avec les délits qu'il s'agissait de punir. Et pourtant elle était nécessaire car l'indiscipline sévissait dans les demibrigades à l'état chronique. Lemaire put le constater, une fois de plus, après la mutinerie du 24 germinal, lorsqu'il crut pouvoir faire venir au chef-lieu de son commandement le 3e bataillon de la 50e 1/2 brigade qu'il croyait plus maniable que les deux autres ; en effet, le 29 germinal, il était obligé de reconnaître son erreur dans une lettre à Moreau où il disait :
« Le 3e bataillon de la 50e 1/2 brigade qui est venu ici en remplacement des deux autres n'est*pas fort discipliné ; il a reçu quelques mauvaises impressions des deux premiers et se permet sourdement des propos qui ne prouvent pas * en faveur de la discipline.
» Le service de la Place étant conséquent pour deux bataillons aussi faibles, je fais faire le service intérieur par le bataillon Suisse de Schmidt, dont. la conduite mérite au chef tous les éloges. Plusieurs ont cru trouver là un prétexte à pouvoir se permettre une cabale. Au moment de monter la garde, quelques grenadiers, d'une façon peu décente, voulaient se refuser à aller occuper le poste qui leur était désigné et ne prétendaient pas que les Suisses occupent les postes intérieurs ; mais le ton ferme que j'ai pris les a fait rentrer dans Tordre. Je ne suis pas la dupe de toutes ces petites marques d'insubordination. Elles n'ex-
isteraient pas si ceux qui doivent les réprimer n'avaient l'air de s'en laver les mains^ pour ne pas dire plus. Je te promets que je sévirai avec sévérité contre les insubordonnés, mais je t'avoue franchement que bien des officiers font la cour à leurs subordonnés en fermant les yeux sur les fautes qu'il commettent et en les aigrissant contre des chefs qui font leur devoir et qui cherchent à faire respecter le nom français chez l'étranger. »
D'ans la lettre que nous venons de citer, Lemaire note une des causes de l'indiscipline qui sévissait dans l'armée, mais la mollesse des officiers n'était pas la seule ; il fallait tenir compte aussi des privations que les troupes avaient à subir par suite de la pénurie des ressources, on manquait de tout,de vivres pour les hommes comme de fourrages pour les chevaux et le pays était complètement épuisé. A ce moment, dans toute sa correspondance avec Moreau, le général se répand en doléances sans cesse renouvelées; Moreau ne vient guère à son secours, alors en désespoir de cause, il s'adresse à la Municipalité de Berg-op-Zoom à laquelle il écrit le 5 floréal (25 avril) :
«La triste situation dans laquelle se trouvent en ce moment les militaires composant cette garnison vu l'impossibilité qu'ils ont à trouver quelque chose par l'insouciance des habitants à recevoir les assignats et ne pouvant par cette raison se procurer quelques douceurs, pour subsister, m'engage à vous inviter à chercher à adoucir leur position désagréable par les circonstances. Presque toutes les municipalités de la Hollande se sont empressées à prendre des mesures tendant à produire cet effet pour les troupes qu'ils ont chez eux. Je suis persuadé que vous vous ferez un plaisir de les imiter. Je vous engage donc à donner aux
militaires composant cette garnison les quatre onces de pain que la loi vient de leur retirer par jour ; par cette mesure vous leur procurerez ce qui est nécessaire à leur subsistance ; ils se plaindront moins de la difficulté qu'ils ont à faire usage de leur prêt. Vous prendrez telle mesure que votre sagesse vous dictera envers le gouvernement pour procurer les fonds nécessaires à cette dépense.
» Salut et Fraternité ».
La municipalité de Berg-op-Zoom accorda de bonne grâce la douceur que, dans sa sollicitude, Lemaire réclamait pour ses hommes. Il eût été difficile qu'il en eût été autrement ; quelques jours auparavant, corps municipal, autorités constituées, bourgeois n'avaient-ils pas été upanimes à féliciter le général de son énergie à réprimer la mutinerie de la 50e 1/2 brigade. De plus la situation se modifiait favorablement dans le sens d'une entente cordiale que le nouveau gouvernement de la République Batave avait tout intérêt à établir. L'état des choses fut bien celui que nous représentent quelques lignes des Souvenirs militaires du baron Lahure, venant ici confirmer la lettre de Lemaire à la municipalité de Berg-op- Zoom :
« Afin d'amener cependant, disent les Souvenirs, unaccord avec la population, le gouvernement provisoire (de la République Batave) obligea les fournisseurs à recevoir les assignats, mais à un taux déterminé. Il régla également les réquisitions des vêtements et des vivres que les municipalités s'empressèrent de nous fournir. Dès lors notre situation matérielle s'améliora et nous eûmes un certain bien-être en le comparant aux souffrances physiques que nous avaient fait subir les bivouacs de cette rude saison.
Depuis trois mois, nous avions marché, combattu, par des froids de 15 à 200, à peine vêtus — et les troupes sans chaussures — nos soldats portaient des sabots en s'entourant les pieds de tresses de foin. Les officiers partageaient la nourriture de leurs hommes ; elle se réduisait souvent à du pain de munition gelé avec un morceau de fromage. On comprend qu'après ces privations, le moindre confortable était considéré par nous comme de l'abondance^. »
Tous les Mémoires laissés par les combattants qui participèrent à cette pénible et glorieuse conquête des Pays-Bas néerlandais traduisent exactement la même impression. Sur ce point le petit fourrier François se trouve d'accord avec le commandant Lahure, il donne même ce détail que beaucoup de militaires se marièrent en Hollande et plusieurs fort richement ; il s'en fallut de peu qu'il n'imitât cet exemple, car il fut sur le point d'épouser une jeune fille belle et riche et il manqua, par devoir militaire, un parti déplus de 15 à 16.000 florins de rente par an. Toutefois, trop souvent les violences se mêlaient aux idylles, Berg-op-Zoom allait de nouveau en faire la triste expérience.
Dans un but d'apaisement sans doute et pour dépayser les soldats, on avait procédé à de nombreux chassescroisés entre les troupes françaises ; à la 3e division, après le départ de la 50e 1/2 brigade, passée sous les ordres du général Sauvial, et relevée par la 90e, la 150e avait été remplacée à Berg-op-Zoom par la 164e constituée par amalgame du 2e bataillon du 90e régiment (ancien régiment de Chartres) avec le 1er bataillon des volontaires d'Eure-et-Loir et le 8e bataillon de la Meur-
(I) Baron Là H un s : Souvenirs Militaires, pages 96-97.
the. A l'occasion des incidents qui marquèrent l'arrivée de cette troupe au chef-lieu de son commandement, Lemaire adressée Moreau la lettre suivante qui les relate :
« 12 messidor (30 juin 1795) 3e année
Le Général de Division Lemaire au Général en Chef Moreau.
» La 164e 1/2 brigade est venue remplacer la 150e qui a emporté mes regrets et ceux des habitants. Le 2e bataillon et la moitié du 3e tiennent garnison ici ; l'autre moitié du 3e bataillon est à Strinberg.
» Il est désagréable d'avoir à se plaindre des troupes que . l'on commande, mais il faut bien le faire quand elles vous y contraignent.
» A leur arrivée ici les habitants furent vexés et maltraités par ceux qu'ils logeaient ; ils se répandirent dans plusieurs maisons où on vendait à boire et s'en faisaient donner de force ; ils cassèrent les vitres dans plusieurs maisons et insultaient les habitants dans les rues. Le Commandant de la* Place voulut les ramener à l'ordre,mais il fut hué.
» Je fis le lendemain prendre les armes à cette troupe, leur fis lire le Code pénal et les engageai à se mieux comporter ou que j'employerais les moyens que la loi me donnait pour réprimer ces excès.
» Cela ne produisit pas grand effet. Ils ne se sont plus portés à des voies de fait mais ils tiennent des propos insidieux qui prouvent jusqu'à quel point est portée leur indiscipline, notamment les deux compagnies de Grenadiers.
» Avant-hier le Régiment Suisse de Goumear est entré dans cette place par ordre des Etats-Généraux ; hier une Compagnie de ce régiment s'est émeutée contre leurs chefs
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et le mouvement fermentait dans le régiment ; le colonel, de concert avec moi, a pris des mesures sévères qui, j'espère, ramèneront Tordre ; je crains que ce ne soit Peffet de mauvais conseils ; il m'a été rapporté que des dragons du détachement du \$e Régiment leur en avaient donnés ; ce détachement est aussi on ne peut plus indiscipliné.
» Je vous préviens de cette conduite parce que je crains que j'aurai encore à m'en plaindre et que je serai encore obligé de prendre des moyens plus sévères que ceux que j'ai pris jusqu'à présent.
» Ils ont d'autant moins de raisons de se conduire de la 'sorte que j'ai engagé la municipalité, qui s'y est prêtée volontiers, à leur fournir pour assignats du tabac, du savon et du blanc ; elle leur donne en outre gratis le supplément de pain que la loi a retiré. Mais il parait que les procédés ne sont pas propres à les ramener à la raison.
» Salut et Fraternité ».
Le Général Lemaire à Dunkerque
La lettre que nous venons de reproduire presque intégralement respire la confiance dans l'avenir ; en exprimant la crainte d'avoir sans doute à réprimer avant peu de nouvelles velléités d'indiscipline de la part de la garnison de Berg-op-Zoom, le commandant de la 3e division ignorait que, dans moins de trois fois 24 heures, il ne serait plus lui-même assuré du lendemain. En effet, trois jours après, un coup terrible autant qu'inattendu venait le frapper en plein cœur.
En ouvrant le courrier venu du quartier-général le 15 messidor an III (3 juillet 1795) il y trouvait une
circulaire du général en chef Moreau qui lui notifiait que, sur la proposition du représentant du peuple Aubry, une décision de la Commission de l'Organisation et du mouvement des armées en date du 24 prairial (13 juin) précédent 0) le général de division Lemaire à l'Armée du Nord n'était plus compris dans le cadre des officiers généraux employés et qu'il avait à se retirer au lieu de son domicile habituel d'où il lui serait loisible de formuler, le cas échéant, des réclamations ultérieures. Comme le lui avait annoncé le commandant Bachy, un an auparavant (la haine ou la colère ont parfois de ces presciences) on lui ôtait brutalement ses épaulettes.
Lemaire avait-il donc démérité pour être frappé de la sorte ? Deux ans plus tard, il se posait encore cette question avec angoisse ; sa conscience ne lui reprochait rien et il ne trouvait pas le mot de l'énigme. Etait-ce la mutinerie de Berg-op-Zoom ? Rien ne le fait croire et l'on ne peut attribuer cette mesure à la dénonciation problématique du lieutenant Firmin qui n'aurait pu faire parvenir en temps utile une plainte à son cousin le Conventionnel. 11 est plutôt à penser que le général fut une victime innocente de la politique.
Comme il le dit lui-même quelque part (2>, dès le principe de la Révolution, il était entré dans le mouvement et n'avait cessé de montrer le plus sincère dévouement à la République ; mais, en 1795, on était en pleine réaction thermidorienne et les ouvriers de la première heure,
(1) Li\ du te du 13 juin 1795 que nom donnons ici est celle portée sur les états de services dn gëuéral Lemaire tels qu'ils subsistent aux archives du MiDistère de la guerre, mais, d'autre part, une pièce qui fa.t partie du dossier Lemaire conservé a la Bibliothèque communale de Dunkerque, fait remonter la décision de la Commission des Années au 25 germinal (14 avril) A notre avis la date portée sur les états de services est ia seule dont il faille tenir compte, d'autant plus que c'est celle également •le la mise en disponibilité de Vandamme.
(2) Lettre du 17 septembre 1796 au directeur Merlin do Douai.
même lorsque, comme Lemaire, ils étaient restés étrangers à toutes les. violences, demeuraient atteints de suspicion. Le mot de l'énigme, le voilà sans nul doute. Comment Lemaire .eût-il pu croire que son patriotisme et sa modération pussent lui être reprochés alors qu'étranger aux discordes intestines, il avait, suivant sa propre expression, * coopéré à la conquête de la Belgique et de la Hollande, non sans avoir eu sur Yennemi quelques succès marquants ». Du reste, il ne fut pas le seul à l'armée du Nord que le représentant Aubry frappât alors de ses foudres ; le général Fromentin, un des héros de Wattignies, qui commandait la place de Landrecies, fut également mis à l'écart et Vandamme fut relevé de son commandement.
La réorganisation de l'état-major général de 1795 fut le triomphe de l'arbitraire. Les chefs d'armées qui appréciaient à leur véritable valeur les généraux sous leurs ordres et bien souvent portaient sur eux un jugement différent de celui de la Commission d'organisation et du mouvement des armées, déplorèrent plus d'une fois des décisions qui les privaient arbitrairement d'utiles auxiliaires. Moreau qui portait à Lemaire une affectueuse estime et qui, dans ses lettres, témoigne à ses fils une cordiale sympathie, regretta certainement d'avoir à se séparer d-u commandant de la 3e division et dut, comme il le fit pour Vandamme, chercher à adoucir parquelques mots bien sentis le coup qui frappait son collaborateur.
Vandamme protesta avec toute la vivacité d'un caractère emporté qui lui fit bien des ennemis, contre la décision de la Commission des armées : il finit par se faire rendre justice et, l'année suivante, il fut rappelé à l'activité dans laquelle il resta (on sait avec quel éclat) jusqu'à la fin de l'Empire. Le sort réservé à Lemaire fut bien plus cruel et bien plus triste.
Soldat discipliné avant tout, Lemaire s'inclina respectueusement et subit la décision de la redoutable commission ; il abandonna le commandement de la 3e division et celui de la généralité de Berg-op-Zoom à compter du 2 août 1795 (15 thermidor an III)r emportant, avec le souvenir des services rendus et la bonne conscience du devoir accompli, l'estime et l'affection de ses subordonnés.
Désigné pour prendre à Arras le commandement de plusieurs corps destinés à assurer la tranquillité publique dans cette partie de la République, le général Blondeau écrivait de Bréda, à la veille de rejoindre son nouveau poste, à Lemaire :
« J'ignore quelle sera par la suite ma destination, mais quelle qu'elle fût, j'aurai toujours à me féliciter d'avoir servi sous les ordres d'un aussi galant homme que toy, dont la manière de penser et d'agir opéreront toujours le Bien de la Chose publique.
» Mes amitiés à tes fils, mes compliments à ta famille dont je me faisais fête de faire cohnoissance ; conserve-moi ton amitié et ne (me) perd (pas) dans ton ressouvenir et sois convaincu que rien n'altérera les sentiments d'estime et d'affection que tu m'as inspiré.
» Je te salue fraternellement et amicalement.
» (Signé) : Blondeau. »
Le général Lemaire revint tristement à Dunkerque où, le 8 thermidor (26 juillet), il avertissait la Commission de l'organisation du mouvement des Armées qu'il fixait sa résidence. Là, à grand peine, et après maintes démarches,en faisant valoir qu'il avait tout quitté pour se vouer au service de la République, il obtenait de la munificence
Mémaim de 1* Société DutrterquoUe . — 1908 18
du Gouvernement une pension de retraite de chef de bataillon(1200francs),maigre témoignage de reconnaissance nationale envers un vieux soldat qui comptait 19 ans, 7 mois et 6 jours de services. Encore différa-t-on le plus possible de la payer. Le 17 septembre 1797, dans une lettre navrante au Directeur 'Merlin de Douai, Lemaire écrivait :
« ....Jusqu'à présent je n'ai rien reçu. Sans aucune fortune, hors d'état de pouvoir travailler, j'ai vécu depuis deux ans passés, pour pourvoir à mon existence et à celle de ma femme, en vendant successivement pièce à pièce, mes meubles et ma garde-robe ; mes ressources sont épuisées, • et je touche au moment terrible de manquer de tout... »
L'intervention de Merlin.de Douai ne fut sans doute pas inutile, car, en attendant l'expédition du brevet de pension définitive, il fut alloué à Lemaire, à titre de subsistance provisoire, un secours mensuel de 100 francs; enfin la pension fut définitivement réglée en conformité de la loi du 14 septembre 1799 (28 fructidor an VII).
Encore notre concitoyen ne devait-il pas en jouir longtemps : il mourait en son domicile, rue de la Loi (actuellement rue Dupouy, n° 13) le 2 brumaire an XI (24 octobre 1802).
Conclusion
Ici se termine la tache que nous nous étions donnée ; comme nous l'avons dit en commençant, nous avons suivi le commandant du 4e bataillon du Nord depuis son départ de Dunkerque, ou, pour mieux dire, depuis sa nomination à la tète de la 3e division de l'armée du Nord jusqu'à Berg-op-Zooni et nous l'avons vu revenir
à son foyer pour y mourir, inconnu ou méconnu, laissant surtout comme héritage à ses enfants des traditions d'honneur et de devoir auxquelles ils se sont montrés invariablement fidèles.
Nous reprochera-t-on d'avoir donné à cette esquisse des développements que nous n'avions pas, tout d'abord prévus ? Nous ne le pensons pas et nous ne chercherons pas à nous en excuser.
Le lecteur qui voudra bien parcourir ces pages éprouvera, croyons-nous, l'impression très vive que nous ressentions en les écrivant.
Nous avons, été séduit par la physionomie sympathique de ce vétéran congédié pour ancienneté de services,après 16 ans de présence comme soldat puis comme bas-officier au régiment de Condé, qui repart comme lieutenant de corsaires, pour répondre enfin avec ses deux fils à l'appel de la Patrie en danger. Et ce n'est pas tout.
Quelques mois suffirent pour porter au sommet de la hiérarchie militaire le modeste sergent du régiment de Condé. Nous l'avons vu à l'œuvre, il fut à la hauteur de sa tâche, fut* lors de la conquête de la Hollande, le compagnon de généraux qui ont laissé, à des titres très divers, un nom dans l'Histoire. Quant à lui, victime d'une mesure arbitraire et brutale, il est venu mourir, oublié, à Dunkerque où un long séjour, son mariage, la naissance de ses enfants, l'avaient naturalisé.
Nous nous sommes donc complu à rendre hommage à sa mémoire, mais les documents reposant à la Bibliothèque Communale de Dunkerque dont nous avons fait usage ne permettent pas seulement d'esquisser la vie d'un homme pendant la portion la plus brillante
d'une existence consacrée tout entière au service de son pays, ils ont une portée plus haute ; s'ils ne nous apportent guère de renseignements nouveaux sur les grands événements militaires de la Révolution, ils nous font pénétrer dans la vie intime et journalière de ces grandes masse d'hommes qui, partis pour défendre la Patrie, conquirent l'Europe.
Aujourd'hui les mémoires de soldats sont en vogue ; le public aime à les connaître dans leurs faiblesses comme dans leur grandeur et leur héroïsme, qui, on le sait maintenant, sont inséparables, il se complaît à percer le voile qui dissimulait à ses yeux « l'envers de la gloire ». Le registre de Correspondance du général Lemaire et le livre d'ordres de la 3e division apportent un contingent notable d'informations à cette passionnante enquête sur 1' « état d'âme » des armées républicaines.
La Conquête de la Hollande en 17944795