‹ MémoiresChapitre 58 sur 111 · MUNICIPALITÉ DE BERGUES · texte numérisé non relu

MUNICIPALITÉ DE BERGUES

Attelier de Cordage de

Chanvre et de fabrication de

filets à pêcher.

Agenda dû 4 juin 1791 N°£4

Avis du District de Bergues Douai le 4 juin 1791.

Ag. N° 383 A Messieurs

2 B. N° 238 Messieurs les Administrateurs

composant le Directoire du Département du Nord.

Le Conseil général de la commune de la Ville de Bergues St-Winnoc, considérant combien il etoit utile et même nécessaire d'occuper les jeunes pauvres, surtout dans les circonstances actuelles, que l'oisiveté de cette classe devoit paroitre, plus que jamais, dangereuse et animadversible, s'est enfin déterminé, comme il paroit de sa résolution jointe par copie collationnée, en faveur du projet, ouvert depuis longtemps par les administrateurs de la gouvernance de pauvres de»cette même ville, qui a défaut de fonds n'avoit pu être mis en exécution, de les employer a cordager du chanvre, et à faire des filets a pécher.

Déjà la municipalité en vertu de cette resolution s'est procuré les premiers outils, a préparé un emplacement pour les ouvriers, et s'est approvisionnée d'une petite quantité de chanvre pour les premiers essais de cet attelier ; déjà les villes de Nieuport et d'Oslende font espérer un heureux débouché pour ces filels, celle de

Dunkerque même qui, nonobstant qu'elle renferme beaucoup d'ouvriers employés a ce travail, étant annuellement obligée de tirer une grande quantité de filets pour ses pêches, de St-Omer et autres lieux plus éloignés, saisiroit indubitablement l'avantage de pouvoir se les procurer a notre fabrique infiniment plus rapprochée ; déjà cinquante à soixante jeunes pauvres s'occupent courageusement et commencent à se perfectionner dans ce nouvel attelier, sous l'inspection et direction de quelques personnes charitables de cette ville, qui les enseignent gratuitement et les amorcent par des petites récompenses qu'ils savent proportionner au mérite, et de manière a exciter la plus désirable émulation entre eux.

Le Conseil de la commune a lieu de s'aplaudir de l'heureuse suitte que présagent ces premiers essais, et croit déjà devoir se convaincre que cet attelier ne pourrait pas seulement occuper, mais même sustenter ceux qui y seroient employés,et offrir pour la ville qui l'auroit érigé, quelque profit annuel qu'on destineroit a l'avantage de ses habitans ; malheureusement toute la consolation de ce précieux avenir s'anéantit au moment même qu'elle s'étoit fait concevoir, par la crainte que doit éprouver ce Conseil de voir avorter cet utile établissement a défaut des fonds nécessaires pour en continuer le travail.

Justement attaché a ce moyen de sustentation de nos jeunes pauvres, qui possiblement deviendroit commun a tous les âges, le dit Conseil a cru devoir le mettre sous vos yeux, Messieurs, pour qu'après l'avoir apprécié dans votre sagesse, vous daigniez y porter la protection que vous accordé toujours à tous ceux qui peuvent contribuer au bonheur et au soulagement de vos administrés; nous nous chargerions très volontiers de la plus exacte sur-

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veillance de cet attelier, et au moyen d'une somme de dix à douze mille livres, que nous vous supplions d'y vouloir attribuer, nous espérerions pouvoir occuper el entretenir une infinité de pauvres ouvriers, sous l'offre que nous faisons d'employer le profit qui pourrait en Tésulter au remboursement de cette avance, ou tout autrement comme il vous plairoit l'ordonner.

-Accueillez favorablement, nous vous en suplions, Messieurs, les plus vives sollicitations que nous avons l'homieur de vous présenter en faveur de cet établissement, et veuillez même le considérer comme indispensable dans une ville absolument dénuée de ressource pour le grand nombre d'ouvriers qu'elle renferme, et qui y souffrent le plus pressant besoin.

Fait à la Maison Commune le 26 Mars 1791.

Olyve, Sec. Greffe.

ANNALES DUNKERQDOISES 55

Pièce IX

Biens Publics.

A Messieurs, Messieurs les Administrateurs Composant le Directoire du District

de Bergues.

Messieurs,

La classe indigente des citoyens de notre ville est sans pain et sans travail. Les propriétaires, soit par crainte, soit par une politique méchante, différent d'emploier leurs bras, et les ennemis de la chose publique peuvent saisir cette occasion pour leur faire regretter l'ancien ordre des choses, où tout au moins pour les porter, sous quelque malicieux prétexte, a violer la loi : sentiment qu'il n'est pas impossible d'inspirer a des hommes peu éclairés et dans un tems où les idées de liberté ne sont que trop souvent confondues avec celles de la licence.

Mais grâces soient rendues à l'Etre Suprême, la méchanceté et la séduction n'opèrent pas facilement sur nos paisibles ouvriers,placés entre la cruelle alternative où d'être infidelles aux loix de la patrie où de périr d'inanition, parce qu'il leur répugne d'aller mendier servilement de porte en porte un misérable morceau de pain ; ils suivent l'impulsion du devoir ; il suivent la inarche tracée par la loi ; ils présentent leurs représentations ; Bt ces représentations tendent à êtres utiles à la société et à la décharge de leurs concitoiens.

Vous savez comme nous, Messieurs, qu'au commencement de la belle saison, les petites fortunes sont ordinairement délabrées, il n'y a pas, où fort peu, de gain

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pendant l'hiver et les surcroits nécessaires des besoins de toute espèce dans ce rude temps ont bientôt absorbé le peu d'épargnes qu'accumule pendant l'été le pauvre journalier, souvent père d'une nombreuse famille, il est réduit alors où à vendre ses petits meub.es où à s'endetter chez un charitable boulanger où à solliciter la commisération de ses concitoiens pour la conservation de son existence, mais il est facile a concevoir que ces positions sont également pénibles et qu'il ne peut qu'attendre avec impatience l'époque où il se libérera où qu'il pourra vivre moins précairement.

Ce tems est arrivé, Messieurs, mais les moiens d'aide et de sustentation ne paroissent pas, nos ouvriers ont déjà présenté leurs alarmes à la municipalité : ils ont pareillement déposé leurs angoisses dans le sein des amis de la Constitution, croiant qu'ils ne seroient pas moins ceux de l'humanité. Certes, depuis que l'espritde philantrophie et de l'égalité règne généralement en France, on est convaincu qu'on se rendroit indigne de vivre en société si l'on se dispensoit d'aider, de consoler les individus nécessiteux qui en sont membres. L'humanité nous y' invite, la fraternité nous y oblige, le citoien doit distribuer son superflu, le citoien a moienne fortune doit diminuer ses jouissances ; et l'indigent, qui est homme comme eux et leur frère, sera soulagé.

Mais il n'est pas besoin de ces sacrifices. Vous voiez, Messieurs, dans le tableau de la municipalité de notre ville qu'il y a des ouvrages à faire également nécessaires et utiles : et nous n'hésitons pas a désigner en premier lieu l'agrandissement de nôtre port dans lequel des navires arrivent directement de la mer ; ce qui diminue considérablement les frais de charge,car outre l'avantage momentané d'emploier beaucoup de bras oisifs, il en résultera encore que par l'activeté du commerce un grand

nombre de gens trouveront dans la suite plusieurs moiens de subsistance, qui dans ces niomens n'existent pas pour eux.

Vous pèserez ces raisons dans votre sagesse,Messieurs; mais nous espérons toujours que vous ne verrez pas sans intérêt les représentations que nous faisons au nom de l'honnête indigence, votre patriotisme nous est un sur garrand de votre humanité. Allouez pour nos travaux une portion des fonds accordés par l'Assemblée Nationale pour les besoins du département, et vous donnerez la vie a plusieurs centaines des citoiens, qui béniront avec enthousiasme votre mémoire.

Decavren, Président de la Société des amis de la Constitution de Bergues.

De Clerck, Secrétaire ; Cordier, W. Le Berton, Membres du bureau de Correspondance.

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Pièce X

7'JBureau Agenda du 7 avril 1791. N° 87.

Avis du District de Bergues 7 avril 1791

Mendicité.

Messieurs,

La Société des amis de la Constitution est pénétrée de la plus vive douleur, lorsqu'elle voit, qu'a l'entrée de la saison le pauvre ouvrier exténué de la longueur de l'hyver, chargé d'haillons et de misère, venir offrir ses bras désœuvrés à ceux qui ne peuvent pas le secourir dans ses besoins. Ce tableau affligeant pour l'humanité la desoleroit, si elle ne voyoit dans la sagesse de votre administration et dans vos soins pour soulager le nécessiteux par tous les moyens, qui dépendent de vos efforts, les ressources, qui lui restent, elle admire la longue patience du malheureux journalier, dont le travail fait le seul revenu ; elle admire sa soumission aux loix : mais elle ne sauroit vous cacher, Messieurs, qu'une trop longue attente le lasseroit et pourroit lui faire oublier ses devoirs.

Vous avez à votre disposition, Messieurs, plusieurs moyens : différents travaux publics nécessaires, que vous pourriez ordonner, et qui sont exposés dans les requêtes de nos habitants et dans les mémoires de notre municipalité pourroit lui rendre la vie et soutenir la tranquillité publique, si nécessaire à l'achèvement de notre constitution.

Pour remplir les devoirs, que nous devons à l'humanité, à nos frères, nous venons vous prier avec instance a l'appui de notre requête, que nous avons présenté à notre District à cet égard, pour qu'il vous plaise de détourner un moment les yeux de vos immenses travaux, ou plutôt les rendre parfaits en vous occupant de la partie la plus malheureuse de nos habitants qui ne cessera de vous bénir et d'invoquer les faveurs du ciel sur vos travaux.

Nous ne cessons d'avoir pour vous, Messieurs, les sentimens du plus profond respect et notre reconnaissance sera infinie, si, comme nous n'en doutons pas, vous voulez condescendre promptement à notre demande.

Nous avons l'honneur d'être avec le plus parfait dévouement,

Messieurs, Vos très humbles serviteurs,

Les membres de la Société des amis de la Constitution de Bergues St W.

M. Marhem, Secrétaire.

Bergues, le 3 avril 1791.

60 DOCTEUR G. ODRIAU

Pièce XI

7e Bureau Douai, le 15 mars 1792.

Ecris aux municipalités

de Bergues et Gravelines

Le 21 mars 1892.

Suivant les dispositions, Messieurs, des arrêtés que nous avons portés pour rétablissement d'un attelier de charité à Bergues et à Gravelines, les Municipalités doivent nous envoyer de quinzaine en quinzaine l'état des travaux faits et des dépenses qu'ils ont occasionnés en distinguant les frais *de conduite et direction.

Ces Municipalités sont en retard de nous les envoyer. Nous vous prions, Messieurs, de leur rappeler ces dispositions, et de les prier de nous envoyer, par votre intermédiaire, sans délai, les états des travaux exécutés jusqu'à ce jour.

Les Administrateurs composant le Directoire du Département du Nord.

Th. Banraet, G. Vankempsen, Deuien, Doudau, Delval, Lagache, (Illisible).

Messieurs les Administrateurs du Directoire du District de Bergues.

Les Maisons Ouvrières de Mulhouse Impressions d'un visiteur

PAR

le ZDoctexzr Ti AJKTQ^TST,

Ancien Interne des Hôpitaux de Paris, Archiviste de la Société.

Les Maisons Ouvrières de Mulhouse Impressions d'un visiteur

PAR

le Dooteur LANORY,

Ancien Interne des Hôpitaux de Paris,

Archiviste de la Société.

A mon cher ami, Joseph Lardrur.

Sourenir d'un voyage en Italie»

Introduction. — Ces jours derniers, je rencontrai sur la route de Rosendael notre collègue M. Georges Morael, un des promoteurs d'une société d'habitations à bon marché à Coudekerque-Branche. — N'aitriez-vous pas des documents à* me passer, me dit-il ? — Hélas non. Comme secrétaire du Comité des habitations à bon marché de l'arrondissement de Dunkerque.j'ai reçu,de temps à autre, quelques brochures de la Sous-Préfecture, mais à vrai dire, je ne sais pas au juste où je les ai rangées. J'ai visité dernièrement, à Mulhouse, un type d'habitations ouvrières, datant de Napoléon III et qui m'a paru fort curieux. — Pourriez-vous me remettre une note ace sujet ? — Oui, mais puisque vous êtes de la Société Dunkerquoise où vous avez faît une si magistrale communication sur le canal du Nord-Est, voulez-vous assister à la prochaine séance ? Je rédigerai avec tous les détails nécessaires la note que vous me demandez, et j'en ferai l'objet d'une communication qui pourra sou-

lever les critiques et les observations de la Société. Il en résultera peut-être un échange d'idées intéressantes. — Entendu.

À Schaffonse. — Il y a quelque semaines, j'accompagnais un de mes amis dans une rapide excursion en Italie. Nous revenions par la Suisse et nous venions d'admirer les chutes du Rhin. Il nous restait encore une journée avant de terminer notre voyage : nous devions passer l'après-midi à Bàle et la matiqée du lendemain à Belfort. En attendant l'heure du départ nous prolongions notre séjour à table, quand mon compagnon de route, M. Joseph Lardeur, de Sainl-Omer, qui a créé dans cette ville de si beaux jardins ouvriers et qui rêve d'y bâtir des maisons à bon marché, devint tout à coup silencieux. A quoi pensez-vous ? lui demandai-je.

— Tenez-vous absolument à voir Bàle ?

— Pas le moins du monde : vous m'avez déjà conduit à Lausane, à Interlaken, à Lucerne et à Zurich : c'est suffisant pour avoir une idée de la ville suisse.

— Si nous brûlions Bàle pour pousser jusqu'à Mulhouse ?

— En Alsace-Lorraine? N'aurons-nous pas d'ennuis à la frontière ?

— Nous irions voir les maisons de l'abbé Cetty ?

— Si vous voulez. Mais je ne pense pas que nous y trouvions grand'chose à glaner.

Idées préconçues. — Pourquoi ? Vous connaissez les maisons ouvrières de l'abbé Cetty ?

— Oui, par ouï-dire, ou plutôt pour en avoir lu la description. Je crois leur réputation très surfaite pour cette raison que si tout le monde les admire — admiration de convention sans doute — personne ne les imite.

— Comment cela ?

— Tout simplement parce que les maisons de l'abbé Cetty sont bâties en ville, sur un terrain qui vaut de dix à vingt francs le mètre carré; que chacune d'elles revient à douze ou quinze mille francs ; et qu'il n'est pas possible, en France,de bâtir des maisons dites à bon marché dont le prix soit supérieur à trois ou quatre mille francs.

Les maisons de Leipdck. — Vous vous rappelez pourtant combien, Tan dernier, les « maisons Muller » de Leipsick vous ont intéressé. Et pourtant ces immenses casernes longitudinales, divisées en une foule'de tranches dont chacune est une maison de quatre étages et de dix appartements, n'ont rien de commun avec notre conception française des maisons à bon marché.

— D'accord. Notez que ce que je vous en dis n'est pas pour vous détourner d'aller à Mulhouse. Je vous y accompagnerai bien volontiers. Qui sait? Peut-être y trouverezvous des. indications pour vos maisons de Saint-Omer?

Dans le train. — Il me semble, me dit Joseph Lardeur, que votre enthousiasme pour les maisons ouvrières est singulièrement tombé ?

— Je crains bien que le vôtre ne tombe de même quand vous passerez du domaine des idées dans celui de la pratique. Puisque vous avez de l'argent à dépenser charitablement, faites des jardins ouvriers en ville,et mieux des dots agraires dans les campagnes : voilà pour moi le nec plus ultra de l'action sociale bienfaisante. Quant aux maisons à bon marché, défiez-vous, vous aurez des déceptions.

— Comment cela ?

— Vous aurez des déceptions de la part de l'Etat qui devrait vous encourager et qui, en réalité, vous fera une

Mémoire* de la Société DunkerquoiMe. — 1908

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foule de tracasseries. Vous aurez des déceptions de la part des communes qui retireront tout secours d'assistance à vos locataires. Vous aurez des déceptions de la part des ouvriers qui s'imagineront que vous leur devez de la reconnaissance pour habiter vos maisons, et, par dessus le marché, vous aurez l'hostilité sourde de tous ceux, propriétaires d'immeubles ou autres, que votre initiative va gêner ou indisposer.

— Bah ! Si on s'arrêtait à chaque difficulté on ne ferait jamais rien.

— Vous avez raison, c'est ainsi que je raisonnais il y a vingt ans. . . Décidément c'est un bien grand malheur que de vieillir. Pourtant, voulez-vous me permettre une dernière réflexion ?

— Laquelle?

— C'est que la terre tourne.

— Hein ?...

— Je veux dire que les idées marchent a vec une rapidité extraordinaire ; que la mentalité générale d'aujourd'hui n'est plus du tout celle d'il y a vingt ans ; et que. puisque vous bâtissez, il faut autant que possible préjuger de la mentalité qui régnera dans vingt ans.

— A cela, j'y renonce. Pourtant, quand vous dites que. dans les villes, la famille ouvrièreja famille de l'employé n'a besoin que de la sécurité du logement ou de l'appartement ; que cette sécurité peut être obtenue par d'autre> moyens que l'acquisition de l'immeuble ; et que,en définitive, les sociétés d'habitation devraient viser surtout à garantir au locataire la permanence indéfinie de Li location sous les soûles réserves que celui-ci acquitte régulièrement son loyer et ne soit pas une cause de désagrément ou de préjudice pour les voisins, je suis tout à fait de votre avis.

— Eh bien, mon cher, cette mentalité qui, avant deux ou trois ans, sera la mentalité générale n'est pas du tout celle d'il y a vingt ans. A cette époque, la formule :

Tout le monde propriétaire

Petite propriété insaisissable

dans les campagnes

sur laquelle je me suis emballé, était un idéal véritablement séduisant et auquel du reste je reste fidèle. Mais encore, aujourd'hui, même pour les villes, l'idée d'assurer purement et simplement la permanence indéfinie au gré du locataire de la jouissance du logement n'est pas du tout l'idée du législateur.Celui-ci, toujours en retard, est buté dans l'idée que les capitalistes ont de l'argent à placer, que les ouvriers ont des logements à trouver, et que l'hygiène sociale trouve son compte dans l'opération financière consistant pour les capitalistes à diriger leurs capitaux vers la construction d'habitations à bon marché.

— Alors, vous me dissuadez de bâtir des maisons à bon marché à Saint-Omer ?

— Oh non, par exemple ! Si on n'approuvait que ce <Jui est idéalement bien, on n'approuverait jamais rien. Faites vos maisons, mettez-y tout votre cœur, tâchez de réussir aussi bien que pour vos jardins. Nous avons amicalement échangé des idées. Voilà tout.

 Mulhouse. — Il est cinq heures du soir.Nous avisons près de la gare un hôtel. Joseph Lardeur s'est déjà procuré un plan de la ville.

Mulhouse est une grande ville industrielle, comptant une centaine de mille habitants, plus belle que Roubaix, moins belle que Lille, quelque chose d'intermédiaire entre ces deux villes, autant qu'on peut juger par un rapide coup d'œil. Son industrie, qui est très prospère, est celle de la filature.

Le plan de Mulhouse. — Quand on regarde un plan de Paris, l'œil est immédiatement frappé par un vaste quadrilatère dont la couleur verte tranche sur tout le dédale des rues et des constructions teintées en jaune. Ce quadrilatère vert indique les Tuileries et les Champs- Elysées. Le plan de Mulhouse présente, lui aussi, une vaste surface géométrique peinte en vert qui attire l'attention de l'étranger. Est-ce un bois, un vaste jardin public? Non, nous dit l'hôtesse, c'est le quartier ouvrier.

— Le quartier ouvrier ? Hé, hé ! Nous ne négligerons pas d'aller voir cela. Pourtant ne perdons pas de vue le but de notre voyage : le plus simple est de nous rendre immédiatement chez M. le curé Cetty ....que nous avons oublié de prévenir de notre visite.

Le quartier ouvrier. — C'est à deux kilomètres de la ' gare, et le tramway nous y conduit. Mais voici qu'à miroute nous traversons un quartier tellement original, tellement spécial que nous mettons pied à terre pour le mieux examiner.Comment le décrire? Ce n'est pas facile. Essayons.

Nous sommes sur une belle grande route bien large, longue à perte de vue, et faite en gravier.

Cette route est bordée, de chaque côté, par des carrés de terrain clôturés de petites barrières ou de haies, carrés tous sensiblement égaux et mesurant approximativement 25 mètres de côté. Ces innombrables carrés de terrain sont plantés, partie en jardin d'agrément, partie en jardin potager.

Au centre de chacun de ces carrés s'élève une belle construction assez vaste, avec un étage surmonté d'un toit rappelant le toit espagnol.

Or, la rue que nous venons de décrire n'est pas uni-

que. Il en est plusieurs qui lui sont parallèles, et toutes ces parallèles sont coupées par des perpendiculaires, de manière à circonscrire sur le plan une série de rectangles deux fois plus longs que larges. Notons en passant que cet aspect graphique est celui de tous les quartiers neufs que nous avons vus dans les grandes villes de l'Allemagne du Nord, Berlin, Hambourg, Dresde, Leipsick, Cassel, Cologne et Aix-la-Chàpelle, etc.

Les constmotions. — Nous nous risquons à solliciter l'entrée de quelques maisons, mais nous sommes bientôt découragés. Soit que notre demande soit indiscrète, soit qu'on ne comprenne plus le français, nous nous heurtons à la force d'inertie. Pourtant, nous avons pu nous assurer que chacune des constructions situées au milieu des jardins est divisée en quatre maisons distinctes, dont chacune couvre un quart du carré bâti. Je ne sais si je m'exprime clairement : prenez huit cubes réguliers et identiques, par exemple huit dés à jouer. Faites un carré avec quatre dés juxtaposés : chacun des dés forme le rez-de-chaussée d'une maison. Sur ces quatre premiers dés, superposez-en quatre autres : chacun des dés formera le premier étage de la maison. Et surmontez le cube, formé par les huit dés, d'une toiture permettant la formation d'un petit logement mansardé comme deuxième étage. Voilà l'ensemble de la construction.

Les Maisons. —Et, chose singulière, comme si le chiffre quatre était fatidique à Mulhouse, chacune des maisons comprend au rez-de-chaussée, comme du reste à l'étage, quatre pièces. Un vestibule-cuisine, une salle à manger, un salon, une chambre à coucher. Nous y reviendrons tout à l'heure.

Chez l'abbé Cetty. — Nous voici chez M. le curé Cetty. Une vieille bonne nous reçoit fort aimablement. Malheu-

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reusement, c'est le jour et l'heure des confessions. Bref, M.le Curé, prévenu, vient nous saluer et s'excuser de ne pouvoir nous guider lui-même, mais un ouvrier venant à passer, M. le Curé lui demande de nous piloter :

Nous suivons notre guide, nous marchons cinq minutes, dix minutes, un quart d'heure... tout en causant.

Chemin faisant. — Nous nous faisons connaître. Nous nous intéressons aux œuvres philanthropiques, aux maisons ouvrières, aux maisons à bon marché, mais soit que notre guide — un ouvrier intelligent — manque d'instruction générale soit qu'à son avis tout cela ne soit que « des balançoires », il est manifeste que nous l'intéressons médiocrement.

Nous nous décidons alors à l'interroger, et, de ses réponses, nous croyons pouvoir enregistrer :

Que M. l'abbé Cetty est curé de la paroisse depuis une vingtaine d'années ;

Que son initiative première a été la création d'un cercle de paroissiens ;

Que, sur cette institution primitive, se sont greffées progressivement, et pour ainsi dire parla force des choses, trois institutions complémentaires :

1° Une mutuelle donnant aux adhérents des secours en cas de maladie, de vieillesse, de chômage.

2° Une quasi -coopérative, en ce sens que le cercle sert d'intermédiaire entre les ouvriers consommateurs, dont il garantit la solvabilité, le paiement au comptant, et les fournisseurs dont il obtient réduction en raison précisément du paiement comptant et garanti intégral. Tout ceci s'opère très facilement grâce à des cartes de paiement, sortes de billets de banque, portant la signature dulcercle.

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— Six rt^ls.

— Oui, six cents. Malheureusement, nous sommes actuellement gênés par les grèves récentes qui ont augmenté les salaires ouvriers.

— Comment ! nous exclamons-nous, si les salaires ouvriers sont augmentés, vous devez, vous qui êtes ouvriers, avoir la vie plus facile ?

— Que non! Nos salaires, à nous ouvriers de filature, ont augmenté, mais le prix général de la vie s'est élevé parallèlement et, tout compte fait, nous y avons perdu.

— Cela paraît impossible ?

— C'est pourtant comme je vous le dis et si vous en doutez, vous pourrez consulter les camarades. Autrefois les maisons coûtaient treize mille marks. Or, avec le renchérissement du travail de maçonnerie et le renchérissement corollaire du prix des terrains, les maisons qui coûtaient l'an dernier treize mille marcks en coûtent aujourd'hui quinze mille !

— Au tait, dis-je à Joseph Lardeur, Monsieur a peutêtre raison ; c'est toujours la même histoire : au pauvre la besace; et peut-être bien qu'en dernière analyse l'impôt sur le revenu retombera sur les pauvres gens et sera payé par eux.

Un intérieur de maison. — Nous voici arrivés dans une « maison Cetty ». Il est sept heures du soir. Après quelques pourparlers nous sommes introduits. Dans la pièce d'entrée, une fillette retour de filature achève sa toilette de fin de journée tandis qu'une grande fille fait la lessive. Dans la seconde pièce, un vieillard fume tranquillement sa pipe et une grosse dame toute affairée — la mère de famille — s'excuse de sa maison en si grand désordre. Dans la troisième pièce,le père de famille, des lunettes sur le nez, écrit sur un gros livre de comptes.

Dans la quatrième pièce, une chambre à coucher, se trouve un grand lit, le lit des parents, et un petit lit d'enfant.

Ces quatre pièces coquettement meublées, et tapissées d'un joli papier peint, donnent l'impression d'un appartement d'employé largement à l'aise, et nullement celle d'un logement d'ouvrier.

Un oomptable. — Nous causons. Le père de famille nous explique qu'il est comptable du Cercle paroissial, que ses fonctions lui demandent plus d'une heure de travail quotidien. Et, ce disant, il nous montre son livre, un gros livre de comptabilité tel qu'on en voit chez les commerçants.

— Votre travail doit être très assujettissant, disons nous.

— Non, à condition de ne pas se laisser mettre en retard et de bien faire attention pour éviter les erreurs. C'est une question d'habitude et de routine.

— Et, si ma question n'est pas indiscrète, combien vous rapportent vos fonctions de comptable ?

— Combien je suis payé pour tenir mes livres ?

— Oui, sous réserve d'indiscrétion bien entendu : il y a du travail, du travail délicat, engageant votre responsabilité...

— Mais, Monsieur, mes fonctions sont tout a fait gratuites et, pas plus que mes camarades, je ne touche un centime pour le travail que je fais pour le Cercle.

— Comment, M. le curé Cetty ne vous paie pas ?

— Mais non. Du reste l'argent de la caisse n'est pas à l'abbé Cetty, mais à nous. M* le curé est l'âme de Tins-

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titution, Tidée directrice et le centre de ralliement, mais c'est nous qui faisons tout le travail matériel sous notre responsabilité financière et morale.

— Ah ! Excusez-moi : il y a tant de gens, dont je suis, qui pensent que toute peine mérite salaire.

— Chez nous, toutes les fonctions sont absolument gratuites ; nous sommes une douzaine d'ouvriers, investis de la confiance des collègues, à nous partager la besogne. Moi, je suis chargé de la comptabilité et je fais cela le soir après mon retour du travail.

Le prix des maisons. — Nous visitons cinq ou six autres maisons. Elles sont toutes semblables mais non identiques. Les différences consistent surtout dans les dimensions : longueur, largeur, hauteur des étages, qui sont fort variables. Et tous les appartements sont beaucoup plus propres, plus coquets, plus luxueux que ne le sont chez nous les maisons d'ouvriers. Nous apprenons :

Qu'on ne trouve plus de terrain à bâtir à moins de douze marcks le mètre carré, soit 7.200 marcks pour les six cents mètres carrés de jardin ;

Que la construction globale coûte 44.000 marcks, soit pour chacune des quatre maisons qu'elle renferme 11.000 marcks ; que le loyer de^ chaque maison est de 30 marcks pour le rez-de-chaussée, 35 marcks pour le premier étage,5 marcks pour la mansarde,soit 70 marcks par mois ou 840 marcks par an ;

Que le jardin de 600 mètres carrés (construction comprise) se réduit à une surface de 1.500 mètres par maison ; et que ces 1.500 mètres restent, au gré du propriétaire, tantôt le lot d'un seul locataire, tantôt le lot commun des trois locataires.

L'acquisition de la maison. — Quant à la question de savoir comment un ouvrier de filature peut arriver à acquérir une maison de 13 à 14 mille marcks, elle n'embarrasse nullement notre guide :

Un ouvrier, nous dit-il, gagne 4, 5 ou 6 marcks par jour. Il lui est difficile de faire des économies tant que ses enfants sont petits, mais, dès que les enfants commencent à travailler, il rentre facilement dix ou douze marcks par jour. Pour peu qu'on puisse économiser six ou sept cents marcks par an, on a vite ramassé les trois mille marcks suffisants pour acheter une maison à crédit. Et, dès qu'on est propriétaire de la maison, on fait tant d'économies qu'en l'espace de quelques années la maison est intégralement acquittée.

— Vous trouvez ?

— Et il arrive ceci, c'est que certains ouvriers, après avoir acheté une maison de douze mille marcks, la vendent pour en acheter une plus importante, par exemple de trente mille marcks. Si vous voulez, je vais vous conduire chez un ouvrier, père d'une nombreuse famille, qui est arrivé à posséder cinq maisons d'une valeur totale de plus de cent cinquante mille marcks.

— Il doit y avoir de la spéculation pour arriver à un pareil résultat ?

— Il faut d'abord avoir beaucoup d'enfants. Et puis, pourquoi un ouvrier ne pourrait-il pas spéculer comme tout le monde ?

— Alors, chez vous, c'est un élément de richesse que d'avoir beaucoup d'enfants ?

— Parbleu, quand il y a cinq ou six paires de bras pour « rapporter » à la maison, on devient vite riche !

76 DOCTEUR LAftCRY

— Et M. le Curé favorise ces multiples achats de maisons ?

— Il ne les favorise ni ne les empêche, mais il est souvent dupé, ce bon abbé. Il est# des ouvriers qui viennent chez nous commencer leur fortune et qui s'en vont la parachever ailleurs.

Quatre mille maisons ouvrières. — Où cela, ailleurs ?

— Dans l'autre quartier ouvrier, qui compte quatre mille maisons.

— Quatre mille maisons ! Ce sont probablement celles que nous avons vues en venant de la gare au presbytère ?

— Précisément. Vous les avez visitées ?

— Nous y avons jeté un coup d'œil. Ce sont les maisons Dolfus ?

— Oh, ce n'est pas Dolfus qui les a faites, mais des sociétés industrielles.

— Dolfus est un ancien maire de Mulhouse ?

— Je crois que oui, mais je ne pourrais pas vous renseigner exactement. Tout ce que je puis vous dire, c'est que ces maisons ont été commencées sous l'Empire à la suite d'un don de trois cent mille trancs fait à la ville de Mulhouse par Napoléon III.

— Vous ne savez pas à quelle époque ?

— Non.

— Peut-être après la première Exposition universelle, en 1855?

— Je ne sais pas.

Les maisons Dolfus. — Et quelle différence y a-t-il entre les maisons Dolfus et les maisons Cetty ?

— Les nôtres sont plus grandes et plus belles ainsi que vous avez pu le voir.

Nous avons, pour les acquérir, une Caisse de prêt gratuit tandis que les habitants des maisons Dolfus sont obligés de trouver de l'argent comme ils peuvent, souvent à un taux d'intérêt assez gros.

Les propriétaires des maisons Dolfus ont parfois de mauvais locataires,cequi est extrêmement rare chez nous.

Enfin, chez nous, le tarif des loyers est, tout au moins moralement, réglementé, ce qui n'existe pas, au même degré, dans les maisons Dolfus où le prix des loyers est entièrement laissé au libre arbitre des intéressés.

Un proverbe allemand. — Comment tout cela peut-il se faire ?

— Vous connaissez peut-être ce proverbe allemand : « le pire souhait qu'on puisse faire à un ennemi est de lui souhaiter un mauvais locataire » ? Un mauvais locataire ne paie pas son loyer, dégrade la maison et oblige à de constantes réparations.

— Soit. Et puis ?

— Au Cercle,nous nous connaissons tous,nous sommes tous des amis. Si quelque propriétaire demande un loyer exagéré, il est connu et mal vu, de même qu'un locataire, qui agirait d'une manière incorrecte, serait noté comme tel et ne trouverait plus une autre location. Celui qui, chez nous, se comporterait d'une manière répréhensible vis-à-vis de ses collègues, sentirait bien vite la nécessité de se retirer.

— Mais comment l'abbé Cetty arrive-t-il à imposer un tarif de location des appartements ?

— Ce n'est pas un tarif forcé mais seulement une nécessité morale. Le Cercle conserve dans chaque quartier une ou deux maisons exclusivement réservées aux locations. Le prix des locations est sévèrement discuté

entre nous pour donner satisfaction et justice tant au propriétaire qu'aux locataires. Or les loyers des maisons du Cercle servent de norme et de terme de comparaison pour les maisons privées. Evidemment chaque propriétaire a le droit légal de louer ses appartements au prix qu'il lui plaît, mais la force régulatrice et cœrcitive est l'opinion publique des membres du Cercle, contre laquelle il est extrêmement difficile de s'insurger.

— Cela arrive-t-il quelquefois ?

— Oui, mais à l'expérience, le propriétaire ne tarde pas à s'apercevoir que son intérêt bien compris est de se soumettre.

Origine de l'Institution. — Vous disiez que l'origine de l'Institution des maisons ouvrières de Mulhouse remonte à Napoléon III ?

— Oui. Avec te don de trois cent mille francs, la Ville a bâti quelques maisons qui devaient être saines et salubres. Dans ce but elles ont été placées au milieu d'une sorte de jardin de cinq ou six ares. Puis les premières maisons ayant été acquises par les ouvriers, on a continué à construire. C'était d'autant plus facile, alors, que le terrain ne valait .guère plus de un demi marck ou un marck le mètre carré.

— Est-ce que des capitalistes n'ont pas essayé d'accaparer ces maisons ?

— Non, ils ont préféré constituer des sociétés pour en bâtir de nouvelles, lesquelles ont été jevendues mais avec un certain bénéfice, ce que nous ne faisons pas chez nous.

— Et le type des maisons primitives créées par la Ville a été conservé ?

— Il Ta bien fallu. Si on avait bâti de mauvaises maisons, l'ouvrier aurait refusé de s'y loger.

Rivalité sourde. — Est-ce que les habitants des maisons Cetty s'entendent bien avec ceux des maisons Dolfus ?

— Oui et non. Songez qu'il y a au total 4600 maisons, soit 13.800 familles ouvrières. On se connaît peu et on n'a d'autres relations que celles imposées par le travail dans les manufactures. Mais nous sommes l'objet d'une hostilité sourde parce que nos collègues nous regardent comme des privilégiés. Et puis, en politique nous sommes plutôt conservateurs, tandis que nos collègues sont socialistes. Beaucoup d'entre nous votent avec le centre catholique tandis que les autres ouvriers sont en majorité socialistes.

— Quelle est la nuance politique de la municipalité de Mulhouse ?

— Radicale-socialiste.

Neuf heures du soir. — Il est neuf heures du soir,l"es becs de gaz sont allumés depuis longtemps. Nous remercions notre cicérone et nous lui offrons une indemnité qu'il refuse, mais il acceptera volontiers quelques cartes postales illustrées quand nous serons rentrés en France.

Nous regagnons l'hôtel en repassant dans notre esprit tout le faisceau de faits et de' renseignements que nous avons vus et entendus. De toutes ces fleurs il s'agit de faire un bouquet bien coordonné.

— Je suis enchanté de mon excursion à Mulhouse, me dit Joseph Lardeur, et vous ?

— Moi aussi, mais il faut que je réfléchisse un peu pour classer tout cela. Il y a véritablement ici toute une organisation et des résultats dont nous n'avons pas idée en France.

En Allemagne. — C'est extraordinaire le bénéfice qu'on retire de voyager en Allemagne. Vous rappelez-vous, Tan dernier les maisons de Leipsick, les jardins des employés municipaux de Dresde, les écoles de Weimar, les sanatoriums de je ne sais plus où, l'école en forêt de Charlottembourg, la fête des moissons de Berlin ? Et dire, Lancry, que vous ne vouliez pas venir à Mulhouse î *

— Mon cher, plus je vais, plus je me félicite de me laisser aveuglément guider par vous. Seulement, quelle conclusion pratique tirer de tout cela ?

— Il faut y réfléchir.

— En ai tendant, allons souper et nous reposer ; le Bâle-Calais part à minuit.

Entre Reims et Laon. — Le Bâle-Calais nous avait laissé à chacun un compartiment de wagon. A Reims, je vais retrouver mon compagnon. « Eh bien, cher, avez-vous réfléchi aux enseignements de notre excursion à Mulhouse ?

— Moi ? J'ai dormi comme une souche. Et vous ?

— J'ai bavardé toute la nuit avec le conducteur du train. Il m'a cité un fait intéressant. L'an dernier, la Compagnie du chemin de fer de l'Est envoyait à Longwy une demi douzaine d'employés supplémentaires: Or ceux-ci ne trouvèrent à se loger que très mal et à un prix exorbitant dans cette petite localité. Pourquoi donc, disait ce conducteur, la Compagnie ne met-elle pas des maisons à la disposition des employés, comme elle en met à celle des chefs de gare et des barriéreurs ? J'ai trouvé cela très rationnel...

— Mais, vos conclusions de notre journée d'hier ?

CSowllBBions. — Mes conclusions sont toujours les mêmes : ne vous emballez pas dans la construction d'habitations ouvrières.

— Pourquoi ?

— Parce que, à mon avis, la mentalité générale en France déraille sur cette question, et j en vois la preuve dans les maisons ouvrières de Mulhouse qui ont pour ainsi dire pétrifié la mentalité française sous le second Empire.

Aujourd'hui les agitateurs socialistes ont tant parlé de la séparation du travail et du capital, ont tant prêché la séparation des classes en classe capitaliste et classe laborieuse, que nous tous, y compris le législateur, en sommes à croire « que c'est arrivé ». Et la loi sur les habitations à bon marché, comme toutes les additions dont elle a été l'objet, partent de ce principe qu'il y a nécessairement, fatalement, donc normalement, une classe vouée au travail manuel et à l'indigence, classe pour laquelle il faut, de la part du législateur, une législation particulièrement bienveillante et de la part de la classe riche une vertu nouvelle : la philanthropie. Tout cela, en dernière-analyse, est teinté de paganisme et de ce socialisme païen qui divise les hommes en hommes libres et en esclaves. Or tout cela ne durera pas,

Sous l'Empire, au contraire, quand les premières maisons ouvrières ont été bâties, le capital et le travail étaient tout à la fois aussi peu confondus et aussi unis que le beurre et le pain. Je veux dire que tout Français, qu'il travaillât de la tète ou des bras, aspirait à réunir en sa personne capital et travail, à mettre du beurre sur son pain. Et la preuve qu'il en était ainsi, c'est que beaucoup de vieux ouvriers de Mulhouse arrivent à être

Mémoires de la SoéUU Dunkerquoite. — 1908

propriétaires d'une maison de rapport dont ils occupent le rez-de-chaussée et dont ils louent le premier étage et la mansarde.

Voilà résolu le problème de la retraite ouvrière, surtout si vous avez remarqué que la location du premier étage et de la mansarde représentent le revenu à 5 B)0 du prix de la maison et que, en fait, le propriétaire est logé sans frais au rez-de-chaussée.

La loi de l'offre et de la demande; dite loi d'airain et qui nous vient d'Angleterre a, depuis 50 ans, jeté non pas hors la loi, mais hors du droit naturel toute une partie de la population française. Celle-ci se révolte et c'est là l'origine du socialisme révolutionnaire. Ce nesl pas avec de la philanthropie qu'on l'éteindra. Il faut commencer par restituer à ceux qui en sont dépouillés tout d'abord les biens naturels, l'air, le soleil, l'eau et... la terre.

— Ah, nous y voilà, et je m'y attendais : Les jardins ouvriers ? •

— Mieux que cela, la dot agraire..

— Mais... en attendant ?

Les Cités-jardins. — En attendant, si j'avais des capitaux et du terrain suffisants pour bâtir des maisons ouvrières, j'envoie promener la loi sur les habitations à bon marché, je trace des rues et je bâtis des maisons sur le modèle de celles de Mulhouse. Avez-vous remarqué que l'ensemble de ces 4600 maisons, dont chacune est située en retrait de la route et au centre d'un jardin carré de 25 mètres de côté, forme une superbe et naturelle cité-jardin? Faites cela si vous le pouvez et si vou^ y trouvez un revenu suffisant pour vos capitaux. Mais de grâce, n'appelez pas maisons ouvrières ces sortes de baraques en briques, bâties les unes à côté des autres ci

qui ressemblent autant à des écuries qu'à des maisons humaines. La maison mardyckoise avec un minimum de vingt-quatre ares de terre dans les campagnes, la maison de Mulhouse dans les faubourgs suburbains, voilà ce que j'ai encore rencontré de mieux comme maison ouvrière ou plus exactement comme maison populaire.

— Lancry, vous parlez bien.

— Hein?

— Non seulement vous parlez bien, vous parlez même très bien.

— Ah ça ! avez-vous fini de vous payer ma tête ?

— Mais, cher ami, vous n'avez pas dormi et vous avez perdu la notion des contingences. Vous oubliez que le progrès se fait petit à petit, pas à pas, échelon à échelon.

— Oui... « progressivement ».

— Et, pour ne prendre qu'un exemple : qu'il a fallu faire des jardins ouvriers pour lancer le bien de famille, qu'il a fallu lancer le bien de famille pour arriver à la dot agraire.

— Vous parlez d'or.

— Aussi nous allons faire des maisons ouvrières à Saint-Omer.

— Vous avez raison.

— Nous profiterons des avantages de la loi sur les habitations à bon marché.

— Je vous approuve.

— Ce qui ne nous empêchera pas d'essayer la création d'une société#de crédit immobilier pour augmenter dans les campagnes le nombre des journaliers propriétaires.

Si* DOCTEtm LANCftT

— Voas'êtes *'un:frère ».

. — Donc vous avez raison sur le terrain doctrinal4 et moi sur lé terrain pratique.

— Vous êtes un sage.

PAR

M. KC.-DP. PORTBVI1T,

Ingénieur- Architecte,

Membre Titulaire.

88 H.-P. PORTEVIN

Ce n'est que depuis une .trentaine d'années, depuis surtout la lumière apportée dans toutes les questions d'hygiène par les découvertes de Pasteur, de ses disciples et de ses émules étrangers, qu'une véritable révolution s'est opérée dans l'architecture des hôpitaux, et plus encore peut-être dans tous les détails qui* concourent à en assurer la salubrité et la bonne exploitation, à rendre leur aspect intérieur et extérieur moins attristant el à donner aux malades le maximum de bien-être qu'il soit possible de leur assurer. Sans doute, la nécessité pour eux de se séparer de leur famille constitue toujours une -circonstance qui rend pénible l'idée de l'entrée à l'hôpital; mais, quand on considère quelle supériorité de moyens de guérison l'on y rencontre, même comparés à ceui que peuvent oflrir les logements les plus confortables, on ne s'étonne plus de voir se multiplier dans les grandes villes, à côté des hôpitaux gratuits, les cliniques payantes où, surtout pour les affections ressortissant de la chirurgie, les personnes les plus fortunées n'hésitent pas-a se faire transporter.

Les hôpitaux les plus récemment construits tant en France qu'à l'étranger ne comprennent pas seulement des bâtiments rationnellement disposés et conçus dt telle sorte que les malades y trouvent le maximum possible d'hygiène et de confort ; ils sont pourvus dt toute une série de services et d'installations mécanique et sanitaires destinés à simplifier le plus possible l.< besogne du personnel, tout en assurant au point rivue du chauffage, de l'éclairage, de la ventilation, dt l'adduction des eaux froide et chaude, de l'enlèvemen des eaux et matières usées, de la préparation et d transport des aliments, du linge, enfin du service de i. pharmacie, des pansements et des salles d opérationtout ce qui permet de placer les malades dans les mei -

leures conditions- de guérison et d'éviter les dangers de contagion pour les malades eux-mêmes, le personnel et la population du dehors.

Je me propose, après avoir dit quelques -mots des divers types de bâtiments actuellement adoptés, de décrire les dispositifs les plus récents employés pour les installations mécaniques, les installations sanitaires et les services généraux, dispositifs que j'ai eu l'occasion d'appliquer,en collaboration avec mes excellents confrères Maillard et Poulain, à l'hôpital en construction à Rosendaël, et sur une échelle plus étendue à l'hôpital de la Fraternité à Roubaix, en collaboration avec mon confrère et ami Coliez, architecte de la ville.

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