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IMPRESSIONS ET SOUVENIRS

IIe Partie

par M. A. BOSSAUT

Membre honoraire

Officier de l'Instruction publique

• A Monsieur II. Ter q item,

Secrétaire général^)

J'ai raconté autrefois comment notre entrée à l'exposition universelle de Liège s'était effectuée, non sans encombres, par la porte dite de Fragnée, après une attente légèrement exaspérante'2).

Dès que nous avons touché ce point, c'est une sorte d'allégement ; toutes les fatigues du voyage sont alors oubliées. Eniin nous voici dans l'enceinte même de cette exposition fameuse, qui alimentait depuis des mois nos conversations. Cela nous change un peu du train-train de l'existence journalière.

(1-) Ces pages ont été écrites e« juillet 1906, alors que M. H. Terquem était encore Secrétaire général de la Société.

(2) La première perde, do ce travail a été publiée dans le tome XLII des Mémoires de la Société.

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Je ne dirai pas que les yeux sonl éblouis, ce serait peut-être de l'exagération, mais la vue de ce coin très clair, très brillant, qui s'offre le premier, semble vraiment pittoresque. Le coup d'œil est féerique. Par la variété surtout de ses diverses constructions, aux formes curieuses, bizarres même, aux couleurs chatoyantes, ce quartier pourrait assez bien s'appeler le quartier des attractions.

Car ce qui prédomine à Fragnée, ce sont les attractions, comme aux Venues, ce sont les halls et galeries, comme au parc de la Boverie, ce sont les palais et pavillons. Chaque partie de l'exposition se caractérise ainsi par une destination spéciale, par une note particulière.

Outre ces trois parties reliées les unes aux autres et constituant l'exposition elle-même, celle-ci dispose encore pour des objets particulier de l'annexe- de Cointe, installée sur les hauteurs à l'ouest. On s'accorde à dire que Cointe est un véritable oasis de verdure. Et, en effet, du coté de la ville, les flancs du coteau sont couverts tic taillis, de jardins, de prairies, d'arbres iruitiers. Çà et là. de riants collages, aux nuances claires, font comme des points vifs dans ce décor verdoyant. Sur le plateau, l'horizon est très vaste et le regard qui plonge dans la vallée découvre une vue merveilleuse. Tous les détaih de ce paysage charmant baignent au matin dans une lumière douce, dans un air vaporeux, où se fondent les lointains.

Sur la hauteur se dresse l'observatoire de l'Université avec ses petites tours couronnées de coupoles, et un peu au delà dans le parc, le pavillon de l'Horticulture belge, façade vert clair et rouge, avec une toiture très basse. Le parc de Cointe renferme une exposition horticole permanente du plus grand intérêt et à l'arrière-plan du jardin, une plaine des sports.

Le jardin est une sorte de champ de démonstration des divers modes de culture. Une flore importante a été réunie en cet endroit. Arbres et arbustes d'essences variées, fleurs nombreuses de différentes espèces, magnifiques pelouses, frais ombrages, une pièce d.'eau réservée aux plantes aquatiques, dans laquelle s'épanouissent des nénuphars blancs, rouges, jaunes et bleus. Et, en outre, un site rocheux où croissent les plantes des Alpes, un chemin creux tapissé d'une belle collection de fougères. Ailleurs se trouvent rassemblés les plantes et arbres de pépinière, les arbres fruitiers, d'ornement, les rosiers, arbres résineux, etc.. Un jardin potager modèle, complète cet ensemble harmonieux.

Le parc de Cointe méritait d'être visité ; il était arrangé avec infiniment de goût. Nos voisins, d'ailleurs, -se sont attachés depuis longtemps à l'horticulture et lui ont lait accomplir de sérieux progrès. Elle n'est pas seulement chez eux, comme ailleurs, un art d'agrément, elle y est aussi l'objet d'une exploitation industrielle très active. Qu'il me suffise, en particulier, de citer, parmi les établissements d'horticulture de la Belgique, ceux de Gand et de Bruges, qui produisent des fleurs, des plantes, des arbres et arbustes sur une grande échelle et en exportent à l'étranger pour plusieurs millions de francs chaque année.

La plaine des sports, très vaste, très bien située, a servi, pendant la durée de l'exposition, à l'organisation d'un grand nombre de concours ou d'expositions temporaires, Cointe a vu une foule de choses. Cointe a vu des concours -et fêtes de cyclistes, de gymnastique, de foot-ball, d'escrime, des lâchers monstres de pigeons et notamment des concours aéronautiques de belle envergure. C'est à Cointe qu'eurent lieu les expositions temporaires d'agriculture, de cultures forestières, maraîchères, les exposi-

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tions de roses, de chrysanthèmes, de pomologie, celles d'aviculture, chevaline, bovine, canine, etc.,et£. Cointe, lieu de festivités, aura été, en définitive, l'un des points les plus animés de l'exposition .

On se tromperait toutefois en pensant que l'esplanade de Fragnée était exclusivement réservée aux attractions. Faute de place aux Vennes, il a bien fallu y loger, comme on le pouvait, un certain nombre d'installations. Tout à l'heure, au hasard de la promenade, nous accorderons à chacune d'elles soit un simple coup d'œil, soit une courte visite.

A Fragnée, l'on trouve le pavillon belge des Eaux et Forêts, création très originale, ayant 500 métrés carrés de superficie avec une tourelle centrale de 25 mètres de haut. Il renferme, outre les produits de la sylviculture, une pépinière expérimentale, une collection de troncs d'arbres envoyés par les maisons les plus importantes du commerce des bois. Le palais de l'Agriculture belge, très étendu, d'un effet harmonieux, couvrant 1750 mètres carrés ; la façade s'étend sur une longueur de 35 mètres. Et annexée à ce dernier la ferme modèle qui comprend un corps de bâtiment avec maison d'habitation, salles pour instruments aratoires, jardin potager, écuries, couveuses, etc. Egalement dans le voisinage du Palais de l'Agriculture, une boulangerie liégeoise et une coquette baraque où se débitent les choux de Paris, friandise très estimée dans le monde entier. Le pavillon du nitrate de soude, curieuse installation couverte en chaume. La saboferie de Grivcgnée dans laquelle se fabriquent, sous les

yeux du public, les sabots les plus divers. Le pavillon à forme carrée des Sauveteurs de Belgique dont la façade est pourvue d'un double escalier à perron. Auprès de la Meuse, l'Internationale Tiefbohrgesellschaft, c'est-àdire la Société Internationale de forage pour mines, a fait édifier un joli pavillon en stuc. Le portail est surmonté d'une sorte de tour Eiffel en réduction, qui s'élève à 70 mètres de hauteur et qui, chaque soir, s'irradie de mille feux électriques. Cette puissante société, dont le siège est à Erkelenz, expose des outils de sondage et de forage, le modèle d'une exploitation de pétrole en activité dans la province de Hanovre. Des cartes et plans en relief renseignent le visiteur sur les principaux travaux exécutés par la société, notamment dans les champs pétrolifères de la Roumanie et dans le Limbourg belge.

Aussitôt que le visiteur aborde le terrain de Fragnée, il est assourdi par le charivari et le toliu-bohu qui se dégagent de cette espèce de champ de foire. Vite, dès les premiers pas, le courant vous saisit, vous entraîne, vous porte dans toutes les directions. Notre promenade va désormais affecter des allures irrégulières, se dérouler, pleine d'imprévu, en zigzags capricieux. Nous nous laissons aller à l'aventure, confiants en notre bonne étoile. C'était, du reste, assez dans nos vues de visiter l'exposition de Liège en simples curieux, sans plan arrêté d'avance.

Dès le début, les remous de la foule nous font dévier sur la droite où la première installation qui frappe le

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regard, c'est l'aéroplane Maxim, une application très hardie de la force centrifuge :

Puis une immense araignée,

Aux bras d'acier très puissants, .. . . \ . . .attire un monde fou :

• C'est, sans conteste, le « clou »

Des Joutes universelles !

Ceci est tiré d'une sorte de poème sur Fragnée. Les vers sont médiocres, presque mirlitonesques. Même les musiquettes que j'achetais jadis à la foire de Sl-Cloud étaient entourées de distiques ou de quatrains qui poétisaient des choses autrement intéressantes que l'aéroplane. ' Il ne sera peut-être pas hors de propos de dire quelques mots de ce dernier.

Qu'on se figure un gigantesque parapluie, dépouillé de sa toile, portant suspendue par un cable, au hout de chacune de ses baleines, une coquette nacelle en acier, de forme allongée, où prennent place les amateurs de distractions aériennes. Cela évolue dans l'espace d'abord lentement, ensuite avec une rapidité croissante. Les petites nacelles, emportées par le mouvement de l'appareil, tournoient vivement et s'inclinent sur le côté, à mesure que la vitesse augmente. A la vue de cette mécanique nouveau style, Mr Paul, en homme qui n'aime pas les émotions, entre en fureur ; sa bile s'échauffe ; il fulmine contre pareille chose, une invention diabolique dont l'usage devrait être interdit. Et le fait est que l'aéroplane produit parfois des effets singuliers. Une dame, là-haut, met son bras sur ses yeux, visiblement par crainte de vertige. De quelques embarcations giroyantes partent des cris étouffés, qu'il serait difficile de prendre pour des cris de joie.

À l'arrêt, nous voyons descendre des groupes de gens à mine décomposée. Ils ont tous plus ou moins les yeux chavirés, la face terreuse, comme si des transes atroces leur tordaient les entrailles. Mr Paul nage alors dans une jubilation profonde. C'est là sa petite vengeance ; il la savoure avec délices. Des loustics liégeois, costumés en marins, faisant le service de l'appareil, échangent des regards railleurs et ricanent entre eux lorsque descend un voyageur particulièrement convulsé.

On n'est pas peu surpris d'apprendre que l'inventeur de ce carrousel en plein air, c'est M. Maxim, le grand industriel anglais, le fabricant de ces canons à tir rapide dont il a été si souvent question pendant la récente lutte anglo-boer <J>. Aéroplanes et mitrailleuses, quel drôle d'assortiment ! C'est tout du fer que ces machines-là, penseraient les gens dont l'esprit en toute chose est porté vers la simplification.

Nous passons outre à cette attraction pour en rencontrer tout de suite une autre, d'un genre différent. Il s'agit du Water-Chute. Primitivement, cela s'appelait Botton- Chute, mais les Belges raffolent de mots à tournure étrangère. Pour eux, l'exposition de Liège, c'est la World's Fair, une appellation qui sonne bien. En lisant ce matin un article de gazette liégeoise, je vois qu'on y parle d'un homme énergique, qui s'est formé lui-même, et le rédacteur, pas très ferré en anglais, le qualifie tout d'un trait de : self-man.

Il n'y a pas lieu de s'attarder beaucoup au Water- Chute, dont on pouvait voir un spécimen à l'exposition de Lille. C'est déjà une attraction un peu vieillotte. Ce-

(1) La maison Maxim avait confié aux usines Coekerill le soiii d'exécuter l'aéroplane de l'Exposition.

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pendant, le jeu de cette espèce de montagne russe à base aqualkjuc, me semble atteindre un double but et c'est là sans doute ce qui en assure le succès. Somme toute, le Water-Chute parait être une excellente occasion de se produire, en même temps qu'il est une source de vives émotions. Greatest excitement /diraient les Anglais.

Ceux qui préfèrent à cela l'ancien système, je veux dire la montagne russe classique, ne devront pas chercher bien loin pour en trouver une. En effet, là-bas, dans le fond, sur la droite, fonctionne, pour la plus grande joie des badauds, une installation à rails et à petits wagonnets, en tout semblable à celles qu'on a si souvent l'occasion de rencontrer dans les kermesses de banlieue.

Au moment où nous arrivons auprès du petit lac, où se presse une foule de curieux, deux dames, en splendide toilette café au lait, ont pris place dans la barque, qu'on hisse au sommet d'une petite tour, haute de dixhuit mètres. Un toboggan revu,corrigé, nous assure-t-on, considérablement augmenté.

Au bord de l'eau, nombre de sièges autour de petites tables, le tout rangé en bel ordre. Là viennent s'asseoir les curieux qui, tout en jouissant du spectacle, veulent s'offrir le luxe d'une consommation. Une remarque que tput le monde peut faire, c'est qu'on boit étonnamment dans les allées de l'exposition.

Mais voici la chaloupe qui glisse sur le plan incliné avec son élégante cargaison. Les dames poussent de petit cris de frayeur simulée ; on s'aperçoit très bien à certain sourire qui flotte sur leurs lèvres qu'elles n'éprouvent pas la moindre crainte. Au bout de sa course, l'esquif plonge dans l'étang, bondit et rebondit, plus léger qu'une plume, soulevant une gerbe liquide qui retombe en pluie. Sur le programme, on garantit que les passagers

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d'un moment du Water-Chule ne seront nullement mouillés. Je ne crois pas la chose exacte. Il me semble avoir vu des gouttelettes d'eau perler sur la toilette de nos fashionables ; mais cela leur était bien égal, leur joie était sans bornes : toute la galerie les regardait.

Une séance de Water-Chute suffît, comme on le pense bien, à notre curiosité. Retour sur nos pas en longeant YOsteria Capri, chétive maisonnette où Ton déguste les meilleurs crus italiens. Le terrain de l'exposition est littéralement semé d'édicules de ce genre. Mais VOsteria fait bien piètre figure au milieu des jolis parterres de la plaine. Cest décidément par trop mesquin comme construction. Pour attirer le passant, un chœur de jeunes napolitaines, en costume national, se lait entendre en s'accompagnant de la mandoline. Les airs me paraissent traînards, nasillards, sans àme ni accent. On pourrait se croire en présence d'un groupe de chanteuses italiennes, comme il en traîne journellement dans les cours de Paris. Encore une particularité de l'exposition : on y chante beaucoup, dans tous les coins.

En face de nous maintenant émerge un dôme énorme, qui brille au soleil et domine tous les alentours. Ici l'architecte s'est manifestement essoufflé à faire quelque chose de bien et il ne semble pas avoir trop mal réussi dans son entreprise. La bâtisse représente une mosquéç * aux formes harmonieuses, avec une façade flanquée de deux élégants minarets. Sous cette coupole géante s'abrite un gigantesque panorama, celui du pèlerinage du Caire à la Mecque* Quel dommage que nous n'ayons pas assez de loisir pour pouvoir le visiter ! Cela vaudrait certes la peine d'assister à un défilé de hadjis fanatiques, insoucieux de la fatigue et de la poussière, accourus en terre d'Islam, pour se prosterner devant le tombeau du Prophète.

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La vue de cette mosquée évoque l'Orient, les rives du Bosphore... On se surprend à rêver d'une ville turque. Mais ce ne sera pas la prière du muezzin, tombant du haut du minaret, qui va venir jusqu'à nous, ce sont — ô ironie d'exposition ! — les flonflons d'un orchestre jouant une valse de Strauss dans le café qui s'est niché aux flancs du Panorama.

Par une simple conversion à gauche, on découvre l'entrée du village sénégalais. Rien de plus curieux à visiter. Une agglomération de petites cases en paille, recouvertes de libres de palmiers, entre lesquelles serpentent des ruelles tortueuses. Les noirs exercent sous les yeux du public leurs petits métiers rudimentaires : bijoutier, cordonnier, tisserand, tailleur, dessinateur, forgeron. Une place dans le village est réservée aux griots qui sont à la fois des chanteurs s'accompagnant d'une sorte de guitare et des danseurs de bamboulas au son du tam-tam.

Tout ce monde exotique vit là exactement comme chez lui. On pile les grains de mil ; on prépare le mets national, le couscous. Même les pratiques du rite musulman ne sont pas oubliées ; un marabout appelle les fidèles à la prière. L'odieux moustique fait défaut en Belgique, c'est vrai, mais les cousins ne doivent certainement pas manquer sur les rives de la Meuse.

La colonie avait envoyé 150 personnes environ, hommes et femmes, parmi lesquelles se trouvaient cinq beaux noirs, appartenant à cette race toucouleur que la France a eu tant de peine à réduire au Soudan. C'est encore parmi les tribus toucouleurs que se recrutent aujourd'hui les meilleurs éléments de nos tirailleurs sénégalais. Le curieux petit village du Sénégal, ce coin d'Afrique irançaise transporté à Liège, a joui d'un légitime succès ; c'était une des installations les plus visitées de l'exposition.

A ce moment, le côté droit de la plaine de Fragnée est à peu près épuisé pour nous. Nous traversons donc l'allée centrale pour gagner la partie gauche. Chemin faisant, il nous est donné d'admirer l'art parfait avec lequel on a organisé cette large avenue. Double platebande de fleurs en bordure et en arrière un frais rideau de feuillage. Partout des pelouses d'un beau gazon, entretenues avec le plus grand soin. Au centre, un bassin circulaire d'où jaillit un jet d'eau. Les jardins et parcs de l'exposition ont fait l'objet de l'admiration générale. Ils jetaient une note claire et gaie au milieu des constructions les plus diverses. Toute cette gracieuse décoration représentait la participation de la nature à l'exposition universelle.

Tandis que nous nous laissons aller un peu à la dérive, un grand diable, sec et jaune comme un coing, l'air prétentieux, très ornementé d'ailleurs, surgit à quelques pas plus loin, venant à notre rencontre. Les foules d'exposition réservent, à chaque instant, des surprises de cette nature aux amis du pittoresque. Notre english, car c'en est un, selon toutes les apparences, porte un cache- poussière mastic, qu'il laisse flotter autour de sa personne. Tous les regards convergent vers ce long cierge qui n'en finit plus. Un monsieur à côté de nous, un liégeois sans doute, très fin comme le sont en général ses compatriotes, ne peut s'empêcher de dire, mais de façon à être entendu : « Que que c'est tout dit que ce canari ». La remarque assez spirituelle amuse ceux qui nous entourent et provoque le sourire.

Un peu avant d'arriver à la Meuse, le terrain se relève en pente douce pour aboutir aux Arènes liégeoises, qui tirent l'œil d'assez loin par leur masse imposante. Les Arènes sont la reconstruction d'un château-fort de l'époque féodale. Le vieux manoir, d'aspect un peu lourd, ne

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manque assurément pas de caractère avec ses hauts murs, ses grosses tours rondes, dentelées en créneaux à leur partie supérieure. Tout contribue dans son architecture à donner l'impression d'un édifice moyenâgeux, rébarbatif, farouche, un véritable nid de hobereaux.

A l'intérieur sont aménagées de vastes arènes, pouvant contenir plus de trois mille personnes. Il parait qu'une destination spéciale avait été assignée dès le début aux Arènes liégeoises. Elles devaient servir uniquement ou à peu près à la mise en scène d'un grand drame populaire : le Sanglier des Ardennes, qui était appelé, pensait-on, à exciter la curiosité de la province, de la Belgique et de . l'étranger. Le succès qu'on escomptait ne s'est pas produit. Mais on avouera que l'idée de construire un théâtre pour n'y représenter qu'une seule pièce ne manque pas d'originalité. Par sa contexture, l'œuvre appartient au genre un peu démodé de la tragédie historique.

L'auteur, qui n'est pas sans talent ni savoir-faire, a voulu développer un épisode célèbre d'histoire régionale, exposer la suprême partie où s'est joué le sort de la patrie wallonne.

L'action se déroule avec un crescendo d'effet en plusieurs tableaux pleins de relief, suivant les règles en usage pour la composition de ces bons gros mélos, qui avaient autrefois le privilège de charmer et d'attendrir nos pères.-— Encore un sombre drame pour l'Ambigu ! La pièce s'ouvre en terre d'Ardennes, au château de Franchimont. Décor romantique : haute salle d'armes,murs recouverts de trophées et d'écussons, soldatesque bruyante et agitée. Les personnages gravitent en pleine période féodale. Nous voyons apparaître successivement la Léproserie de la Chartreuse, évocation à la fois navrante et pittoresque ; l'Ile de la Meuse, antique berceau de la ville

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de Liège, îlot comparable à notre vieille cité de Paris ; l'ancienne porte Saint-Léonard, en hiver, avec un linceul de neige, une vision funèbre ; enfin, comme tableau final, la place d'Armes de Maestricht, éclairée par des torches, quelque chose de lugubre et d'impressionnant. Là se dresse un échafaud sur lequel va tomber dans un moment la tête de Guillaume de la Marck, le héros de l'époque, le Sanglier des Ardennes.

Un grand souffle d'héroïsme traverse toute la pièce. Le cadre historique est scrupuleusement reproduit, la figuration très soignée. Ainsi, en même temps qu'il offrait au public un drame patriotique coloré, tiré des profondeurs de l'histoire, l'écrivain lui présentait une peinture fidèle des mœurs et coutumes de la ville de Liège, à l'époque du XVe siècle. C'est par ce dernier côté que la pièce était surtout intéressante à voir.

Après quelques représentations très brillantes, très réussies, le Sanglier des Ardennes, tel un météore au firmament liégeois, s'éclipsa pour des raisons qui sont restées inexpliquées. Le drame disparut de l'affiche. Depuis lors, les Arènes se sont banalisées à l'excès en devenant exclusivement, par une évolution facile à prévoir, un spectacle-variétés, un music-hall genre Olympia.

De grandes affiches suggestives s'étalent à la porte du vieux manoir et annoncent à grand renfort d'épi thètes sonores des numéros sensationnels. Approchons pour voir le programme. Il est copieux; il a de quoi contenter la clientèle la plus exigeante. La danse, le chant, la gymnastique y tiennent une large place. D'abord il y a un ombromane silhouettiste, — quel est ce monstre, je vous prie ? — des acrobates sélect, des barristes, des misses aériennes, des athlètes sauteurs, un équilibriste comique

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et un équilibriste de force, la mystérieuse mfss Dollar (!), les americau minstrels, des knockabouts, — toujours les mots étrangers — un trio de trompes, un chanteur excentrique, des excentriques musicaux, un chanteur comique excentrique, — juste ciel I que d'excentriques I c'est donc ça que l'humanité va tout de travers — puis une fine diseuse, puis une chanteuse de genre qui, comme de juste, doit être çossignolante, talentueuse, etc., puis un cinéma Booston .Vio. — Eh bien ! quoi qu'on puisse dire, tout cela paraît fade et ne vaut pas, en somme, le savoureux drame du Sanglier des Ardennes.

Autour des Arènes, à l'abri de leurs murs revêches, sont venues se grouper force petites installations. Ce sont des bars, des chalets de tempérance, de nombreuses échoppes avec cafés populaires ou restaurants à bon marché. Il en est de même sur le reste du champ de foire. Les buvettes, les commerces de détail ont de suite envahi les coins et recoins qu'oh pouvait utiliser dans les flancs des grandes constructions. Dans le sous-sol du châteaufort s'agite une Foire de Paris en édition bijou. La pancarte promet aux curieux qui veulent descendre làdessous, des attractions exceptionnelles. Un bruit de tambourins, des cris étouffés, des sons vagues parviennent confusément jusqu'à la porte d'entrée. La foire comprend, entr'autres merveilles, une danse des aimées et la vue de la belle Georgina, qu'on proclame la plus jolie personne du monde, ainsi que cela se fait toujours en pareille circonstance. Mais nous remarquons avec surprise que la plupart des gens qui remontent de cette espèce de souterrain, éclairé à l'électricité, ont l'air ahuri, la mine déconfite, indices peu engageants. — Passons ! Passons ! C'est le moment de porter nos pas dans une autre direction.

Depuis que nous nous promenons ainsi, errant de gauche et de droite, l'heure inexorable a progressé d'un pas rapide. A présent, Midi rayonne et chauffe toutes choses à outrance. Sur le plafond de l'azur se tient làhant un soleil incandescent, qui sans pitié nous crible de ses feux. Que n'avons-nous ici, comme en Flandre, l'écran nébuleux jeté sur la voûte céleste pour amortir la chaleur solaire ! Pour mon compte, je ne demanderais pas mieux que de stopper quelque part. Peut-être que M. Paul a deviné mes intentions, car, à un moment donné, tout en nage lui aussi, il formule le projet de s'asseoir, de faire une pause et de se rafraîchir. J'acquiesce volontiers à cette idée judicieuse, d'autant plus que les expositions m'ont toujours tait l'effet d'endroits merveilleusement propices pour se désaltérer.

La direction que nous avons suivie jusqu'à présent nous a conduits devant une construction de lourde apparence, aux cloisons couleur d'ocre, au toit presque plat. Une enseigne gigantesque en décore la façade : c'est VObern Bayern, l'auberge de la Haute-Bavière.

Nous nous engouffrons là-dedans sans hésiter, avides que nous sommes d'un peu d'ombre et de repos. L'aspect intérieur du bâtiment a de quoi nous séduire. Il y règne une demi obscurité et partout s'alignent des rangées de petites tables, couvertes de minuscules nappes à carreaux blancs et bleus. Sur les murs se dessinent quelques beaux sites des Alpes bavaroises, de ce qu'on appelle le Hochland, le haut pays. Ce sont des paysages tout bleus, d'un azur foncé, d'un azur alpin. Et il nous vient de toutes ces choses je ne sais quelle impression de fraîcheur qui, dès J'entréç, noujç réconforte agréablement,

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Mr Paul commande à la servante deux bocks d'Hackerbraù, la bière de l'établissement. On nous apporte un liquide épais et mousseux dans de grosses chopes à couvercle d'étain, sur lesquelles se dépose à l'instant une buée de fraîcheur. Le personnel féminin qui assure le service, porte le costume tyrolien si pimpant, si pittoresque : jupon bleu foncé, corsage bleu avec plastron blanc ; sur la tête, petit chapeau de feutre rond, à bord retroussé, orné d'une plume verte. Il y en a beaucoup de ces biermam'zelles pour desservir la clientèle ; elles traversent la salle, empressées, des chapelets de bocks accrochés à leurs doigts.

Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que Mr Paul se montre absolument sceptique sur l'origine de ces filles de brasserie. Il jure ses grands dieux, comme Tartarin en son mémorable voyage sur les Alpes, que tout est truqué à l'exposition, que ces soi-disant bavaroises, en particulier, sont tout au plus des bruxelloises de Molenbeek ou de S'-Josse-ten-Noode. Impossible de modifier son opinion sur ce point. Cependant, il n'y a guère à s'y tromper, le type que nous avons sous les yeux représente bien, en général, le type féminin allemand du Sud. — Beautés blondes et fadasses pour la plupart, la figure empâtée, des bajoues, le corps très lourd, la démarche pesante.

Au moment de régler, Mr Paul, plus obstiné que je ne saurais le dire, interpelle la Kellnerin par ce mot : Bruxelles ? Celle-ci a sûrement compris l'allusion, car elle fait de ses grosses lèvres une moue dédaigneuse et répond d'un air méprisant : • Oh ! nein ! ». Voilà mon compagnon singulièrement embarrassé. Mais il reste tout à fait déconcerté cette fois, lorsqu'après avoir demandé : Combien ? la serveuse articule un chiffre : c Achtzehn I », qui

reste pour lui une énigme. Tout s'explique cependant et Mr Paul ne tarde guère à savoir ce qu'il a à payer.

Entre temps, un orchestre, installé au centre de la pièce, exécute de légère^ mélodies. Il n'y a que des instruments de bois dans cette musique, aussi a-t-elle quelque chose d'un peu grêle, tout en étant, d'ailleurs, très délicatement nuancée. Les dilettanti les plus difficiles pourraient en l'écoutant se déclarer satisfaits. Bien des fois j'ai pensé depuis à cet intérieur spacieux de VObern Bayern, aux teintes agréables et discrètes, où l'orchestre modulait, par intervalles, des airs pleins de sentiment.

Sur l'estrade, car la salle est divisée en deux parties, des groupes d'allemands joufflus pompent ferme sur la double brune, assez pour en éclater. D'autres, au contraire, accablés par la chaleur et les bocks, dormichonnent en des coins, le coude sur la table. On entend les premiers causer à haute voix et rire aux éclats. Ils font un tapage énorme, absolument comme s'ils se croyaient chez eux.

Le fait est que l'Allemagne a envahi les dehors de l'exposition dans une large mesure. Quantités de restaurants et brasseries germaniques. La bière de Munich coule torrentueuse dans les gosiers altérés des nombreux visiteurs. Vous ne pouvez avancer d'un pas sans apercevoir une enseigne de Bra'ù quelque part : Loewenbraù, Spatenbraù, Kindlbraù, Franziskanerbrau, Leistbraii, Pschoorbraù, Biirgerbraù, etc. etc.. Les restaurants français brillent surtout par leur rareté. Cependant l'occasion était excellente de faire connaître une fois de plus nos excellents produits et surtout nos vins à la foule des étrangers venus à Liège de tous les coins de l'Europe. Le commerçant français, dès qu'il s'agit de passer la

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