‹ MémoiresChapitre 67 sur 111 · A. B0S6AUT · texte numérisé non relu

A. B0S6AUT

frontière, se montre d'une timidité excessive. De là bien des abstentions, qu'on ne saurait trop regretter.

Au sortir de l'Obéra Bayern, l'air me parait plus étouffant que jamais. Nous rentrons dans la fournaise. Quelqu'un murmure en passant auprès de moi : t Nom de Zo ! Que temps mat nous avons aujourd'hui » (]>. J'entends avec un certain plaisir résonner de nouveau à mes oreilles ce vieux parler wallon, dont l'accent de terroir a une saveur toute particulière.

Mais voici qu'un larbin galonné nous fonce dessus inopinément, la casquette à la main. Il nous sollicite de faire un tour dans les grottes du Styx, a lelque chose de merveilleux, constituant avec le re.taurant de la Haute-Bavière un coin assez justeme »t dénommé le « Coin humide ». Le fleuve infernal souterrain enserre le restaurant de ses méandres capricieux, parcourt des grottes artificielles, tapissées de pierres précieuses, étincelantes de mille feux. Ce voyage fantastique est loin d'être banal. Malheureusement, nous sommes un peu dans la situation d'un certain M. Tout-Beau, célèbre dans les annales de la caricature, à qui le temps est très mesuré.

M. Tout-Beau doit prendre l'express de 5 heures 17. On l'a réveillé trop tardivement. Aussi est-il obligé de procéder avec une vitesse folle à des soins de toilette pourtant très minutieux, Il précipite le mouvement, souille comme un phoque et toutes les cinq minutes s'arrête désespéré, laisse tomber les bras, se répétant à lui-même : Jamais ! Jamais !

Pareillement, nous sommes tentés de dire en supputant nos multiples obligations restantes et le peu d'heures

(1) Zo est peut-être bien ici un abrérUUf de Zcua.— Ternpt mat, tant» km4t«t«fi orageux,

que nous avons pour y satisfaire : Jamais nous n'arrive* rons, jamais ! Que de coupures à faire au programme établi I Et puis, Mr Paul et moi, quoique nous puissions avoir quelques peccadilles* sur la conscience, comme tous les pauvres humains, franchement, nous ne nous sentons pas encore mûrs pour les Enfers. Tout arrive. Ça viendra peut-être un jour.

Nous brûlons donc le Styx résolument pour arriver plus vite au nouveau pont de Fragnée, jeté sur la Meuse, travail superbe, exécuté de 1901 à 1904, compris dans l'eùceinte de l'exposition, et qui rappelle, par certains côtés, le pont monumental Alexandre III.

Opinion d'un Officier anglais

A la fin de juillet 1907, neuf Européens occupés sur le chemin de fer installé pour la construction du port, furent assassinés à Casablanca.

Le 5 août, la ville fut bombardée. Le 7 août, le Général Drude débarqua. A partir de ce moment, il y eut une suite ininterrompue d'opérations que couronna le brillant fait d'armes du Colonel du Fretay, le 9 octobre, et qui sembla tout d'abord devoir amener la pacification.

Ce fut le premier Acte.

Le second Acte se déroula sur la frontière algérienne où les attaques des postes français forcèrent le Général Liautey à châtier la tribu des Béni-Snassen.

Le troisième Acte est en pleine action. Il commença avec l'occupation de la « Kasbah Médiouana » par le Général Drude. L'état de sa santé l'ayant forcé de revenir en France, it dut laisser la solution du problème au Général d'Amade qui, en sa qualité d'Attaché Militaire à l'armée anglaise au Transvaal, avait étudié la t tactique dérobante ».

190 opinion d'un OFFICIER ANGLAIS

Je ne m'occuperai que du premier Acte.

Les 18 et 21 août, les Marocains attaquèrent le camp français. Persuadés du succès, ils combattirent avec courage. La réception qu'on leur fit fut si chaude qu'ils ne recommencèrent plus semblable faute.

Pour repousser ces attaques, le général Drude disposait à peine de 3.500 hommes. Des renforts successifs portèrent sa petite armée au chiffre de 6.000 hommes, se décomposant comme suit :

Un escadron de Chasseurs d'Afrique.

Un escadron de Spahis.

Une compagnie de Goumiers arabes (montés).

Deux batteries d'Artillerie de campagne

(canons rapides de 75 ™/m).

Trois sections d'Artillerie montée (80 m/m). Trois sections de mitrailleuses.

Une compagnie et demie du Génie.

Trois bataillons de la Légion étrangère. Trois bataillons de Tirailleurs.

Un détachement du service de Santé.

Un détachement du service d'Intendance.

Les moyens de transport étaient suffisants pour assurer le service du camp, mais pas du tout pour une opération de quelque importance.

Rappelons en passant que la Tribu est, au Maroc, le seul organisme social. Le Marocain appartient à sa tribu, pas à sa race. La tribu l'emporte sur la patrie.

Au début, les Français n'eurent devant eux qu'une seule tribu, celle des c Chahouias », mais les partisans du prétendant Mouley Hafid leur vinrent souvent en aide.

Pendant la période dont je parle, eurent lieu les deux attaques marocaines des 18 et 21 août, les combats des

OPÊfcATUB BE LaBXÉE CTULSC&ISE At tt&ltCiC Wt

28 août, 1~,X 11 rt 21 *rp!rinfcre où tuient détruits fes camps de Teddert et de Sîdî-Brahim et entra i *ctH\n <hft Colonel do Frelav, le 19 octobre.

Troupes Françaises

Chasseurs d'Afrique. — Les Chasseurs que j'ai vus à Casablanca comptaient en moyenne un an et demi de service.

Bons cavaliers, comprenant parfaitement le service A pied que doit parfois accomplir la cavalerie, ils constituent un corps aussi brillant qu:intelligent. Leurs excellents chevaux élevés spécialement pour le service des Chasseurs sont plus forts que les tarbes et ont beaucoup de sang.

Spahis. — Les spahis sont des Arabes d' Algérie. Engagés pour trois ans, ils peuvent se réengager pendant quinze ans. Ils prêtent serment sur le Coran de servir fidèlement partout où le Gouvernement juge utile de les envoyer. Ils montent d'excellents barbes qu'ils se procurent euxmêmes moyennant une certaine indemnité. Ce sont d'excellents batteurs d'estrade. Chaque escadron compte deux officiers français et deux officiers arabes ; ces derniers toujours d'un grade inférieur à celui des officiers français.

Chasseurs et Spahis possèdent à un haut degré l'esprit du cavalier.

Lors de l'attaque du 18 août, Chasseurs et Spahis chargèrent brillamment et plus brillamment encore le 19 octobre.

On peut faire au Général Drude une légère critique à leur égard : trop ménager la cavalerie française et trop demander aux Goumiers.

132 opinion d'un officie* anglais

En face d'un ennemi très mobile et parfaitement monté, le général Drude, qui ne disposait que de deux escadrons, craignait d'engager sa cavalerie. Cependant elle le fut à fond le 19 octobre, lorsque les Chasseurs, les Goumiers et un demi bataillon de la Légion étrangère firent une reconnaissance sous les ordres du Colonel du Fretay.

A Teddert, la petite colonne fut attaquée à l'improviste par 3.000 Marocains, les Chasseurs et la moitié des Spahis durent charger à deux reprises pour dégager les Goumiers fortement pressés sur la gauche. Le Commandant des Chasseurs et trois hommes furent tués, six blessés.

Gonmiers. — Les Goumiers forment la cavalerie irrégulière arabe. Engagés volontaires, ils fournissent leurs chevaux et leur équipement. Le Gouvernement ne leur donne que les armes et les munitions. Drapés dans leurs longs burnous, ils forment un corps des plus pittoresques. Eclaireurs incomparables, rien n'échappe à leur vue perçante.

Leur discipline et leur maintien laissaient pas mal à désirer les premiers jours ; mais sous la remarquable direction des Officiers du Bureau arabe, ils formèrent au bout de quelques semaines un excellent corps de cavalerie irrégulière.

Artillerie. — L'Artillerie est recrutée par la conscription dans toute la France. Les batteries de campagne ont quatre canons de 75 m/B tirant des shrapnels de 7 k°\ projetant 300 balles sur un espace de 200 mètres sur 25 (200X25 = 5.000»*).

Les caissons transportent 116 coups par pièce. C'est un canon très bon et très bien attelé. Le chevaux, durs et solides, sont capables d'efforts considérables. A chaque batterie de campagne est attachée en Algérie un section de 80 m/m de montagne. Les officiers et les hommes ont

la petile prétention d'être la « fleur de l'armée française ». Les pièces étaient toujours bien placées et bien servies, mais dans les premiers temps, la lumière et l'atmosphère toutes nouvelles pour des Européens, causèrent quelques erreurs dans les évaluations des distances. La rectification fut rapide.

Les mitrailleuses ne sont pas, comme en Angleterre, rattachées à d'autres unités. Elles sont organisées en sections indépendantes» La charge est de 25 cartouches, ce qui semble trop peu.

Zouaves. — Les quelques Zouaves présents à Casablanca au début furent remarquables en tous points. Actuellement, il y en a au moins un bataillon. Ils sont recrutés par engagements volontaires dans les conscrits demandant à faire leur service en Algérie.

Légion étrangère. — La Légion étrangère est un corps tout spécial. Toutes les races se rencontrent dans ses deux régiments à quatre bataillons de quatre compagnies. Les légionnaires sont les modernes soldats de fortune. Engagés pour une période de 5 ans renouvelable, ils ont droit, après quinze ans de service, à une pension variant de 700 à 1.000 francs. Us ne servent que dans les colonies, jamais en France. Les officiers sont généralement français, mais cependant je connais personnellement, parmi eux, un Hongrois, un Suisse et un Annamite, ce dernier tout petit, mais très fort et très gentleman.

Tous sont animés d'un excellent esprit de corps.

On trouve dans les légionnaires pas mal de ceux que l'on appelle communément des c< fortes tètes » et leurs officiers m'ont affirmé qu'en temps de paix ils étaient quelquefois difficiles à conduire. Mais grands amateurs d'aventures, on a peu de fautes à réprimer sitôt une

Mémoire* de la Société DunkerqwUe— 1908 13

194 opinion d'un officier anglais

expédition commencée. Tel a été le cas au Maroc. La menace du « renvoi » en Algérie suffisait pour assagir le plus rebelle. Leurs officiers remplissent une tâche merveilleuse — presqu'une prêtrise — et obtiennent des résultats surprenants. Il y a peu d'Anglais parmi eux. Notre armée offre un débouché suffisant à nos propres soldats de fortune.

Tirailleurs. — Les Tirailleurs fortnent l'infanterie algérienne, organisée comme la Légion en bataillons et compagnies.

La fierté d'être soldats français, leur confiance aveugle en leurs officiers en font un corps remarquable. Comme dans les Spahis, quelques lieutenants et sous-lieutenants sont indigènes. Les Tirailleurs valent les troupes soudanaises de l'armée égyptienne et sont bien probablement les meilleurs soldats indigènes du monde.

La formation de marche adoptée par les troupes françaises est la formation en carré ; l'artillerie et les services auxiliaires au centre, la cavalerie couvrant le front et les flancs.

Cette disposition rend très rapide la formation de combat ; les flancs prolongent le front et le renforcent. La quatrième face constitue une réserve toujours prête.

Il serait difficile de trouver un meilleur marcheur que le fantassin français. Chargé de 30 kilogrammes, il va au pas de route. A cette qualité essentielle de l'infanterie il en ajoute beaucoup d'autres et il serait difficile de trouver celles qui lui manquent.

Les exercices sont réduits au minimum possible* et cependant les mouvements sont exécutés avec rapidité et précision ; les soldats savent vite trouver un abri et savent surtout le quitter sitôt nécessaire. Ordres et signaux sont bien compris. Le tir seul laisse à désirer.

Il faut reconnaître que le tir à Casablanca était d~-s plus difficiles. La distance n'a jamais été ir.îr rieur» i 800 mètres et le plus souvent l'ennemi se terril i !.«"•* ou 1.200 mètres. Si par hasard quelques Mar^i-s s'aventuraient à petite portée, ils ne reconnue:: 73:^:11 plus.

Le service de Santé était excellent ; son matériel simple et ingénieux.

Des critiques assez vives ont été formulées c.:.:re la discipline de l'armée du général Drude ; on a no: -tî :::*:::: parlé des excès commis au débarquement à Cas:'.r..^ca.

En fait, je ne crois pas qu'on ait souvent tro..*.4 *jr.e armée se comportant aussi bien à tous égarJ*. NV-s savons tous que les soldats ne sont pas des sï':*\\ e! L est certain qu'il y a eu des actes individuels de \„*\*z*:. mais la punition a toujours rapidement suivi i"of?e;.vt.

Les officiers français sont des favorisés dans \*-.\rs relations avec leurs hommes. La discipline est e:; q«.Xque sorte naturelle et bien rares sont les cas obligeant a sévir.

Dans les cercles diplomatiques de Tanger, on a fait courir le bruit que les officiers — surtout ceux de la Légion — n'osaient pas exigerune stricfte discip.-ne ; <rt quand on recherchait l'origine de ces rumeurs nier,v>î,gères, on trouvait qu'elles émanaient de coimnemsnts appartenant à une nation où l'on ne connaît dartre discipline que celle des coups et de la brutalité, L*rs commerçants anglais ont rendu le plus grand hommage à la conduite de l'armée française à Casablanca, L'Étatmajor du général Drude savait agir avec une fermeté très douce et sa courtoisie était incomparable.

Le service des renseignements était des plus remarquables. Les officiers chargés de ce service viennent des

196 opinion d'un officier anglais

<c Bureaux Arabes », sortes de bureaux mi-administratifs, mi-militaires, chargés du service Ses informations en Algérie et de l'administration des districts frontières.

Tous connaissent parfaitement l'arabe et la mentalité arabe est pour eux « livre ouvert ».

• Telle était l'armée du Général Drude ; telle est encore l'armée du Général d'Amade (bien plus forte cependant) qui a été engagée avec les Chahouias. Elle n'a pas éprouvé de revers et cependant sa rude tâche n'est pas encore achevée. Cela seul indique ce que valent les Marocains et ce qu'en pourrait taire, contre l'Algérie, une nation européenne animée de mauvaises dispositions contre elle. Quels incomparables soldats en feraient des officiers français !

La résistance des Marocains est facilitée par la nature de leur pays : montagnes boisées, vallées profondes, pentes escarpées, défilés sinueux et encaissés.

Le Général d'Amade a la bonne fortune d'avoir étudié ce genre de guerre avec notre armée au Transvaal. H sait mieux que personne comment s'y prendre avec un ennemi courageux, bien armé, bien monté et essentiellement mobile.

L'avenir du Maroc est encore une énigme ; mais cependant on peut prévoir le développement et l'exploitation de ses richesses naturelles et l'on peut espérer que, grâce à la « paix française », les Marocains jouiront de la même tranquillité et de la même prospérité que leurs cousins d'Algérie.

La presse qui nous tient quotidiennement au courant des mouvements des deux sultans frères et rivaux, semble y attacher une grande importance, mais tous ceux qui connaissent bien le Maroc, estiment que l'organisation tributaire est la seule cause du désordre et de l'instabilité

au Maroc. La Tribu ne veut supporter ni pouvoir central, ni impôts, ni contrôle ; elle ne comprend et ne cède qu'à la force.

Que le sultan Abdul-Aziz marche sur Fez avec une armée suffisante pour en imposer aux tribus sur sa route, il les verra se soumettre successivement et les verra également se presser à l'envi pour l'acclamer dans la vieille capitale.

LES ORIGINES DE Iifl SAIflT-pttTW

PAR Emile DB35AGICB3R,

Vice-Président de la Société

PAR

HJmile DBBAOKER

Vice-Président de la Société

A la suite d'une communication faite en décembre 1904 à l'Union Faulconnier par M. Dodanthun fils, relative à la fête de saint Martin à Dunkerque,la Municipalité, voulant maintenir cette fête enfantine en son caractère original et légendaire, institua à partir de 1905, un concours de « lanternes et betteraves sculptées » devant prendre part à la promenade traditionnelle.

Ces concours, jusqu'ici, n'ont pas donné de résultats appréciables. Le nombre et les formes de lanternes ne se sont guère modifiés, sauf quelques cas isolés d'actualité.

Notre collègue, M. Lecocq, artiste et architecte, a eu l'idée louable de guider le goût des constructeurs de ces fragiles édicules lumineux où la fantaisie a la plus graude part. Il a pris la peine d'étudier quelques modèles géométriques de construction facile et susceptibles de nombreuses modifications, soit dans la forme, soit dans la décoration graphique ou chromatique. Cet essai de

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vulgarisation artistique mérite d'être encouragé pour le plus grand profit des élèves de nos écoles, sous réserve de l'influence que cette innovation scientifique pourrait avoir sur les formes naïves et traditionnelles si chères aux amoureux de couleur locale.

L'initiative de M. Lecocq a fait surgir une question bien inattendue. Croyant que le travail de notre ami l'architecte s'étendrait en dehors de la question technique pour traiter aussi les côtés historiques ou pittoresques de la légende dunkerquoise, je me souvins que je possédais dans mes cartons un ancien numéro de Y Univers Illustré, du 11 décembre 1865, où se trouvait une image représentant une scène de la Sl-Martin, à Dusseldorf, en Allemagne, d'une analogie frappante avec celles qui se déroulent au même jour, dans les rues de Dunkerque.

Ne pouvant produire ici le dessin lui-même de Y Univers Illustré, qu'on me permette d'en faire fidèlement la description :

Sur une place dont la « Maison de Ville » fait le fond et devant laquelle se détache dans la nuit une statue équestre juchée sur un haut piédestal, grouille et s'agite une foule de -bambins porteurs de lanterne» lumineuses de toutes formes.

Beaucoup semblent être des lanternes chinoises ou peut-être, de grosses courges évidées à la façon des betteraves de nos gamins ; mais le plus grand nombre ont la forme classique, usitée chez nous, de réverbères carrés ou polygonaux emmanchés sur de longs bâtons que portent les aînés de la bande. Des enfants plus petits sont portés sur les bras.

Les parois des lanternes sont illustrées d'images transparentes dont quelques-unes représentent distinctement un évêque crosse et mitre — le saint du jour.

Le tableau donne l'impression d'une grande et joyeuse animation. L'horloge illuminée de la « Maison de Ville » indique sept heures.

N'étaient le fond monumental et la statue équestre, on se croirait absolument à Dunkerque. Au premier plan, une élégante dame en crinoline et petit chapeau capote, rappelle la silhouette de l'impératrice Eugénie, commune d'ailleurs à beaucoup de femmes de cette époque.

Nous sommes en 1865 et en Allemagne.

Le texte suivant accompagne la gravure de l'Univers Illustré (Novembre 1865) :

« Fête de la Sl-Martin à Dusseldorf »

« La Fête de la Sl-Martin, qui tombe le ^11 novembre, » est célébrée par force réjouissances en Allemagne. » Les contrées protestantes surtout n'oublient pas que » le bienheureux a fourni son nom de baptême à Luther. » Un de nos correspondants nous adresse un croquis » original qui montre l'aspect de la ville, le soir de la » Sl-Martin.

» Pendant deux heures, la vénérable cité rhénane » prend des airs de ville chinoise. Les enfants s'empa- » rent du pavé, chantent et trimb aient chacun une lan- » terne au milieu de la foule.

» Quelques-uns même de ces falots ont la dimension » et la forme d'un vrai réverbère et reproduisent sur le » verre lumineux l'image du saint évêque qui, de son » vivant, ne se doutait guère qu'il servirait de symbole » à une manifestation anti-papale.

» La fête, du reste, n'est pas seule dans les carrefours. » Voyez comme les fenêtres de la vieille « Maison de » Ville » sont brillantes. Le monde officiel danse et soupe

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^ i réponse ne s'était pas fait attendre et M. Lemattre, obligeamment, me l'adressa, toute traduite, quelques "s après.

s deux documents fournis à M. Lecocq et à M. Lettre avaient la même origine. Leurs deux corresponds s'étaient adressés à l'homme le plus autorisé en la tière, M. le Docteur Reuter, bibliothécaire de la ville ■ Dusseldorf.

Les deux versions, toutefois, ne sont pas absolument entiques ; mais, sauf quelques divergences résultant ' la dualité de traduction, elles concordent sur tous les oints et presque dans les mêmes termes, ce qui nous ermet de les transcrire ci-après en un seul récit constituant un document curieux et des plus intéressants pour ethnographie dunkerquoise :

« II n'existe pas à ma connaissance, dit le Dr Reuter, de monographie de la fête de saint Martin où vous puissiez trouver quelque indication.

» Alors que, comme on le sait, la mémoire de saint

Martin, évêque de Tours, mort en 401, n'est, en France,

«vlébrée que dans l'église, la fête de saint Martin est une

■ •■ populaire dans toute l'Allemagne, de la Suisse jusqu'à

■ i vrge» dit la première version (c'est-à-dire dans tous

luthériens), La seconde version dit « dans tous

!• mque allemande » — ici perce le bout d'oreille

'^me — « tandis que dans les pays latins,

1 rolicn'euse ».

i»vec assez de vraisemblance, conns cette fête, saint Martin, mort

206 E. DEBACHER

vers Van 400, comme èvêque de Tours, à simplement remplacé une divinité païenne germanique à laquelle on sacrifiait le même jour. Cette fête était tellement enracinée dans le peuple que VEglise dut V adopter ; elle lui donna donc la signification d'une fête commémorative en l'honneur de saint Martin.

» Le synode d'Auxerre (entre 570 et 590) fulmina plus contre les réjouissances nocturnes de la S'-Martin que contre un usage païen. Voilà ce qui explique comment saint Martin fut amené à remplacer un ancien dieu protecteur des récoltes, et fut invoqué comme patron des troupeaux et des volailles et pour la fertilité des champs, surtout pour la prospérité des vignes.

» Depuis le 9e siècle, le jour de la Sl-Martin est le jour d'échéance, en Allemagne, pour les fermages, c'est aussi le jour où les domestiques changent de place.

» Les récoltes terminées, la Sl-Martin jouait, et joue encore aujourd'hui en certains endroits, un rôle important dans la vie économique. Dans les pays de vignobles on déguste ce jour-là le vin nouveau.

» La joie de la rentrée des récoltes donne son empreinte %à la S*-Martin. L'usage du repas de la Sl-Martin s'est perpétué jusqu'à nos jours. L'oie de Sl-Martin est le plat traditionnel, non seulement en Allemagne et en Suisse, mais en Scandinavie, en Angleterre et dans les pays riverains de la mer du Nord.

» Une pâtisserie spéciale que l'on cuit ce jour en maints endroits, porte le nom de cornes ou croissants de Sl-Martin.

» Comme dans beaucoup de fêtes germaniques, on avait autrefois l'habitude, conservée en certaines contrées, d'allumer, le soir de la S'-Martin, de grands feux

LES ORIGINES DE LA Sl-MARTIN 207

sur les montagnes ou sur les places publiques. C'est à cette coutume que se rattache l'usage des rondes enfantines aux flambeaux.

» Le plus souvent, ces flambeaux étaient fabriqués sur place par les enfants eux-mêmes, avec de grosse betteraves, des courges ou des citrouilles dans lesquelles on faisait un trou où l'on plantait une chandelle pour éclairer les écorces rouges ou jaunes. Aujourd'hui les lanternes sont généralement en papier.

» L'usage s'est alors introduit pour les enfants d'aller par petits groupes, de porte en porte, demander en chantant une offrande au nom du saint bienfaisant et ami des pauvres. Les pommes, les noix, les gâteaux, les saucisses, le jambon, l'argent, tout était accueilli avçc reconnaissance ; mais si, malgré les instances réitérées de leurs chants, les enfants n'ont eu aucun succès, ils raillent le propriétaire et le traitent de ladre et d'avare.

» A Dusseldorf, l'usage est devenu général pour tous les enfants, de sortir avec des lampions dans les rues, mais l'aumône a complètement disparu.

» La vieille fête germanique de saintMartin est devenue depuis plusieurs siècles, à Dusseldorf, une fête purement enfantine ; mais depuis une vingtaine d'année les étudiants se réunissent en cortège avec leurs lampions et sont précédés par un cavalier monté sur un cheval blanc et vêtu en évêque ou en guerrier, comme saint Martin. La colonne chante tout le long du chemin, accompagnée par une musique, des hymnes en l'honneur de saint Martin.

» Tout Dusseldorf est dehors avec les tout petits qui ne peuvent pas encore faire partie du cortège, mais tiennent bravement leurs lampions à la main pour assister au spectacle.

208 E. DEBACKER

» Pendant cette soirée, Dusseldorf brille comme un lac de lumière. »

Le Docteur Reuter termine sa notice par cette appréciation personnelle de la coutume dunkerquoise :

« Les promenades aux lampions de Dunkerque ont sûrement la même origine qu'en Allemagne et proviennent des traditions germaniques de la population flamande ; Dunkerque, avec cette coutume, forme une exception en France.

» La légende de l'âne que saint Martin cherche la nuit dans les dunes avec une lumière a pris naissance dans l'habitude de la population flamande de se promener aux lanternes le soir de la Sl-Martin ; ce n'est point cet usage qui provient dç la légende de saint Martin cherchant son âne ; c'est plutôt le contraire. »

Ainsi que nous l'avons dit, la narration qui précède est la réunion en une seule des deux notices signées à quelques jours de distance par le docteur Reuter, bibliothécaire de la ville de Dusseldorf. Il n'existe entre elles aucune discordance au fond, mais nous tenons à faire remarquer que les deux derniers paragraphes de notre citation ci-dessus sont propres à la version adressée à M. Lecocq par le Consul de France à Dusseldorf. Dans l'autre, transmise par le Bourgmestre à M. Lemattre, le Dr Reuter ne cherche pas à expliquer la coutume dunkerquoise et ne fait aucune allusion à l'âne de saint Martin ni à sa recherche nocturne dans les dunes. L'auteur a remplacé cette explication par la remarque suivante inédite en l'autre notice :

« Pour terminer, je ferai remarquer que, même dans les contrées qui depuis 400 ans sont protestantes, la fête

de saint Martin est célébrée comme fête populaire et, croit-on, en l'honneur de Luther, né le 10 novembre et qui porte le prénom de Martin.

Dans l'espoir que ces renseignements vous intéresseront, je suis »

Signé : Dr Reuter.

Après avoir donné la parole au narrateur allemand qui vient de nous faire le récit très détaillé de la célébration de la Sl-Martin dans les contrées germaniques, et particulièrement à Dusseldorf, disons plus compendieusement, et d'après nos souvenirs de vieux dunkerquois, comment elle se passe à Dunkerque.

Notre but est d'apporter un document à l'annaliste désireux de rechercher les rapports qui peuvent exister entre les fêtes allemandes de la S'-Martin et la fête du même saint qui s'est particulièrement localisée à Dunkerque et aussi dans quelques villes environnantes, Gravelines, Bourbourg, Bergues, Hondschoote.

Légende traditionnelle de la fête dunkerquoise enfantine de la Saint-Martin

(10-11 novembre)

La mémoire de saint Martin, qui fut soldat avant d'être ordonné prêtre et devint évêque de Tours, est très populaire à Dunkerque et on sait avec quelle ardeur les enfants la célèbrent pendant les deux soirs de la veille et du jour de sa fête.

Mèmoirt» de la Société Dunkirquêi* — 1*08 14

210 Ê. DEBACKEft

La grande artère qui traverse la cité, de la Basse-Ville au Port, ressemble à un fleuve lumineux entretenu par les nombreux affluents des rues adjacentes. A partir de la nuit tombante jusque vers huit heures, le va-et-vient incessant de lumières de toutes formes et de toutes couleurs offre un spectacle des plus pittoresques dont les acteurs sont tous les bambins de la ville de tout âge et de toute condition, accompagnés de leurs parents ou de leurs bonnes. Les pins petits, portés à bras, prennent part à la fête en tenant gravement leurs lanternes sans rien comprendre à la cérémonie. Les plus grands, toutefois, les mousses, se croiraient humiliés de porter une lanterne ; ils remplacent le luminaire par une musique assourdissante dont les instruments sont des plus hétéroclites : cornets en terre cuite, cornes de bœuf, conques marines, buccins et grandes coquilles de l'espèce appelée « Casques », dont ils tirent, en se gonflant les joues à les faire éclater, des sons qui ont une certaine analogie avec léchant des sirènes... de nos bateaux à vapeur ou des automobiles.

Tous ces instruments à vent portent indifféremment le nom de teutres^lK

D'aucuns de ces « mousses », coiffés du suroît paternel, sont chaussés de grosses bottes, retour d'Islande, qui ne leur permettent qu'un sillage très cahoté ; d'autres, qui sont les choristes, chantent, en s'accompagnant du traînage de chaînes d'assez gros calibre pour leurs mains encore débiles, des refrains populaires les plus modernes que je n'accuse pas le pieux guerrier, le saint évèque patron du jour, d'avoir inspirés.

(1) Corruption du mot flamand a toethorn », cor, cornet. — * Toeterea 1 womr «In cor. Les a teutres » en terre cuite, forme.de cor, fort en usage dans la première moitié du dix-neoviùme siècle et qui tendent à disparaître, étaient une fabrication spéciale des potiers de la région.

LES ORIGINES DE LA Sl-MARTIN 211

Plus naïve est la chanson des petits. Classique, elle ne s'est pas modifiée depuis notre enfance. Ils s'en vont, bien sages, les marmots, fredonnant de leurs voix aigrelettes :

Saint Martin, boule, boule, boule ; Chie des croquandoulesd) Dans la rue des Capucins

La promenade terminée et lés enfants rentrés, entre sept et huit heures, saint Martin, en personne, fait sa tournée. Il vient, dans certaines familles, jeter par la porte laissée entr'ouverte, des pommes, des noix, des croquandoules, des voolardstv et autres pâtisseries, pour récompenser les enfants qui ont été sages ou promettent de l'être. Saint Martin y joint une botte de verges pour corriger, à l'occasion, ceux qui oublieraient leur promesse.

Le Visiteur parti, les plus grands échangent leurs impressions en se partageant les friandises pendant qu'on endort le tout petit en lui chantant :

Saint Martin, boule, boule, boule ; Chie des croquandoules...

L'explication de cette phrase musicale se trouve dans la légende que nous ont contée nos parents et qu'on nous permettra de rappeler dans sa naïveté traditionnelle insoucieuse de l'histoire et de la chronologie :

(1) Pâtisserie locale et ■pédale à la S'-Martin. C'est une espèce de maoarona en farine de seigle anitée, très appréciée des enfants. En flamand : Anys-Koekje.

(S) A Donkerque on prononce folardt. C'est nne espèce de brioche oblongne étranglée aux extrémités pour former nne tète ronde. Ce gâteau, dont le nom flamand est « roolard », est très populaire dans tonte la Flandre maritime, française on belge. Il est de tradition aux fêtes de l'enfance, Saint-Martin, Saint-Nicolas, Noël et aussi 4 la Toussaint et à la fête des Morts. U s'en fait» 4 oes jours, nne grande consommation.

212 Ë. DEBACKEK

Saint Martin, exerçant son apostolat, parcourait la Flandre, n'ayant qu'un âne pour toute monture <!>.

Chemin faisant, il rencontra dans les dunes qui bordent la mer du Nord, une agglomération de quelques cabanes, sorties du sol comme champignons de sable, habitées par des pêcheurs. Cette bourgade embryonnaire était le noyau qui, se développant peu à peu, s'augmenta, par la suite, d'une église que, naturellement, on appela « Duyn-Kerke », église des dunes ; mais ce nom ne fut consacré historiquement que quelques siècles plus tard lorsque la bourgade, devenue cité, s'appela DunkerqueW.

Le pieux missionnaire s'anèla parmi ces pêcheurs pour leur prêcher la bonne parole. Pendant une de ces prédications, l'âne, attiré par les nombreux chardons du voisinage, s'éloigna peu à peu et disparut dans les dunes. A la nuit tombante la monture n'était pas revenue. Les pêcheurs et leurs enfants se mirent avec zèle à sa recherche munis de torches et de lanternes et soufflant dans des cornets*3) en imitant le braiement de l'âne pour guider le retour du fugitif.

Heureux dans leurs recherches, les enfants ramenèrent l'animal à saint Martin. Pour les récompenser, le saint transforma en croquandoules tout ce que le baudet laissait choir à profusion sur le chemin après la digestion de ses chardons.

C'est pour commémorer ce miracle que les pêcheurs instituèrent chaque année, le jour de la fête du saint, la promenade enfantine qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours.

(1) On sait que l'âne est la mouture évnngélique ie l'Apôtre et du Moine. I* cLi r»: est l'apanage des guerriers et des triomphateurs.

(2) Voir Histoire populaire de Bunker que. Boacbet p. 89.

(3) En flamand toeter (sonner du cor) se prononce feutre.

LES ORIGINES DE LA Sl-MÀRTIN 213

Si nous rapprochons cette légende dunkerquoise et la manifestation populaire qui la consacre, du récit allemand que nous a fait si obligeamment le I)r Reuter, il devient intéressant de faire remarquer les points de similitude qui s'en dégagent, de formuler les réflexions qu'ils inspirent et d'en signaler les divergences.

Constatons d'abord qu'il n'existe aucune trace du passage en Flandre de saint Martin, l'un des plus grands prélats de l'Eglise romaine, qui mourut en 397 évêque de Tours et apôtre des Gaules.

Sulpice Sévère, son contemporain, son disciple, qui a écrit du vivant du prélat la « Vie de saint Martin », n'en fait aucune mention.

Grégoire de Tours et Fortunal, évéque de Poitiers, autres biographes de saint Martin, qui vivaient dans la seconde moitié du VIe siècle, c'est-à-dire un demi siècle après l'apôtre, n'y font pas la moindre allusion.

Quant à son apostolat dans les dunes, l'anachronisme est flagrant : la première mention historique relative à la bourgade du littoral flamand qui donna naissance à Dunkcrque, remonte à la fin du VIIe siècle, c'est-à-dire trois siècles après la mort de saint Martin, et cette bourgade primitive fut évangélisée par saint Eloi, le véritable patron de Dunkcrque.

Il faut donc renoncer, au point de vue historique, à la légende de saint Martin et de son Ane ; et voilà le miracle des croquandoules bien compromis.

Gardons cependant dans sa candeur naïve et comme un souvenir de famille, cette légende que nos pères nous ont léguée ; mais essayons de retrouver ses origines.

Le Dr Reuter nous donne une indication qui mérite d'être retenue et approfondie.

214 E. DEBAGRER

(( La S'-Martin, dit-il, est une fête populaire dans tous les pays de langue allemande ». Cette phrase, je l'ai déjà fait remarquer, sent un peu le pangermanisme ; mais, étant données les limites assignées par le Docteur à la coutume Saint-Martinienne : « toute l'Allemagne, de la Suisse à la Norvège et les pays riverains de la mer du Nord jusqu'en Scandinavie et en Angleterre », il serait plus juste, plus exact de dire tête saxonne et luthérienne.

Le luthérianisme, en effet, né dans la Haute-Saxe, se répandit dans les provinces septentrionales de l'Allemagne, gagnant la Prusse, le Danemark, les rives de la Baltique et la Scandinavie qui sont pays germano-saxons et essentiellement luthériens.

Nous admettons volontiers l'hypothèse du docteur Reuter lorsqu'il fait remonter au paganisme l'origine de la S'-Martin, elle est d'autant plus plausible qu'elle s'accorde avec les faits historiques et leur chronologie.

La divinité païenne à laquelle il fait allusion est très vraisemblablement Odin, le plus grand des dieux de la mythologie Scandinave et germanique, dont le temple principal était à Upsal, en Suède.

La tradition historique le montre comme un grand chef de guerriers qui fut le législateur des peuples du Nord (70 ans avant J. C).

Son culte s'introduisit en Germanie au commencement de l'ère chrétienne. Il y était adoré, suivant les contrées, sous le nom de Wotan, Wodan ou Wuodan.

Comme Odin en Scandinavie, Wodan était pour les Germains, le principe de toutes choses. Dans les provinces rhénanes, sa protection s'étendait spécialement sur les récoltes. Son culte avait pénétré si profondément les populations saxonnes, qu'à l'avènement du Christianisme, l'Eglise catholique, qui sait être opportuniste

LES ORIGINES DE LA Sl-MARTIN 215

quand l'intérêt du dogme l'exige, dut adopter la coutume païenne qu'elle chistianisa en la consacrant à la mémoire de saint Martin, évêque de Tours, mort en 397, apôtre des Gaules. Il était le premier saint qui eût reçu un culte public dans l'Eglise romaine ; sa popularité était répandue partout et sa fête coïncidait précisément avec le jour de la fête païenne séculaire.

Le peuple, qui n'y perdait rien, adopta facilement cette substitution ; elle adaptait au mieux, par un simple changement de nom, à une coutume païenne, une fête chrétienne dont la pratique se perpétua les siècles suivants chez les Germains jusqu'à l'apparition du schisme de Luther.

La coutume s'en répandit avec la foi catholique, dans les pays néo-chrétiensjusqu'à l'établissement du protestantisme.

Les réformistes partisans de Luther, non moins opportunistes que les moines catholiques et papistes, voulurent à leur tour se rendre les populations favorables en ménageant leurs traditions invétérées. Ils profitèrent habilement du prénom de l'apôtre de la doctrine nouvelle pour faire de la Saint-Martin populaire, que dix siècles avaient consacrée, une fête en l'honneur du moine augustin réformateur dont le jour de naissance se célébrait à la même date que celui du saint évêque de Tours*1) dont il portait le nom, et rien ne fut changé aux fêtes commémorées par une longue tradition.

Mais malgré leurs luttes et leurs efforts, les propagateurs de la religion réformée ne purent s'établir en Belgique ni dans les Flandres, pays d'origine germanosaxonne aussi, où s'était conservée et propagée la mémoire de saint Martin.

(1) Les huguenots brûlèrent ses reliques en 156S sous le règne de Charles IX.

216 E. DEBACHER

Soutenus par leurs souverains, Charles-Quint, allié du Pape et leur compatriote — n'était-il pas né à Gand ? — puis par le fanatique Philippe II, les Flamands étaient restés profondément catholiques et attachés au papisme. La légende saxonne de saint Martin était très enracinée chez eux ; mais venant d'Allemagne et les réformés lui ayant donné, par substitution, Luther pour patron, elle sentait quelque peu le fagot ; les moines flamands, offusqués par ce patronage allemand et hérétique, cherchèrent, tout en conservant la fêle traditionnelle chère au peuple, à faire disparaître ce gêneur de Luther.

Ils trouvèrent, vraisemblablement, chez les populations simples et ignorantes du littoral la légende naïve de saint Eloi, premier apôtre des Dunes, fondateur de « Duyn-Kerke », voyageant apostoliquement avec son âne pour évangéliser, et un Loriquet de l'époque eut bientôt fait, par un anachronisme hardi, d'attribuer Tévangélisation des bourgades maritimes à saint Martin, évêque de Tours, qui se trouva ainsi, par une nouvelle substitution, mais, cette fois, celle d'un saint évêque à un autre saint évêque, avoir hérité par anticipation, de l'âne de saint Eloi.

L'histoire nous offre dans tous les temps et dans tous les pays, des exemples de la perpétuation d'un même usage pour les besoins d'une cause nouvelle, par un simple changement de nom.

La légende de saint Martin, apôtre des Dunes, qui, comme beaucoup de légendes, fait si bon marché de l'histoire et de la chronologie, a été consacrée par M. Derode, historien de Dunkerque.

Il ressort des documents et récits recueillis jusqu'à ce jour, qu'il existe une étroite parenté entre notre Sl-Martin dunkerquoise et la fête qui se célèbre au même jour dans presque tous les pays septentrionaux d'Europe.

J'ai pensé que le document allemand obtenu, grâce à l'initiative de notre collègue, et les recherches que, par suite, j'ai été amené à faire pour établir le rapport qu'il pouvait y avoir entre la coutume germanique et la légende dunkerquoise, ne devaient pas être perdus pour la petite histoire locale. Je dois en grande partie les renseignements que je possède à l'obligeance prévenante de notre Président. Par son intervention , les informations sont arrivées nombreuses, très détaillées et ce m'est un devoir de les consigner ici en faisant ressortir que la coutume populaire de fêter la S'-Martin n'est pas spéciale à Dunkerque,comme on le croyait généralement jusqu'ici et qu'elle se pratique dans toute l'Europe septentrionale presque avec les mêmes rites accusant une origine commune que nous avons essayé de dégager.

Désireux d'appuyer cette modeste étude sur des documents incontestables ou, au moins, sur des renseignements sérieux, j'ai pris des informations sur place à Bergues, à Hondschoote, à Bourbourg, à Gravelines, à Furnes, à Dixmude et dans les communes du littoral belge d'Adinkerque à Ostende.

Il m'a paru curieux de comparer les modifications apportées de pays à pays, de localité à localité, souvent très rapprochées, dans la pratique d'une même coutume dont l'unité d'origine est incontestable et de produire les documents locaux pouvant offrir quelque intérêt.

218 E. DEBACKER

Pour la clarté de l'exposition, j'ai groupé, sous des rubriques spéciales les contrées ou localités où des usages et coutumes similaires sont observés sauf quelques particularités de détail qui,surles lieux mêmes, peuvent avoir une signification locale :

Promenades aux lanternes. — Il est remarquable que la promenade enfantine aux lanternes et betteraves creusées, si pittoresque à Dunkerque, est, en beaucoup d endroits de l'Allemagne, et particulièrement à Dusseldorf, la caractéristique, comme chez nous, de la fête de la S'-Martin, les 10 et 11 novembre, et qu'elle y est célébrée dans des conditions similaires : lanternes de papier de mêmes formes, mêmement décorées, portées par les enfants au bout de longues baguettes ; betteraves,courges et gros navets évidés et sculptés par les enfants euxmêmes et qu'illumine une chandelle placée à l'intérieur; chansons naïves des enfants en l'honneur de saint Martin et distribution de fruits de saison, de gâteaux el de pâtisseries spécialement fabriqués.

Dans notre région flamande-française, cette coutume n'est observée sous une forme à peu près identique, et toute proportion gardée, que dans les villes d'Hondschoote, Bourbourg et Gravelines.

Les deux communes de « Grand » et « Petit-Fort- Philippe », détachées de Gravelines, et le hameau des • Huttes », qui en sont comme la banlieue, promènent aussi, en l'honneur de saint Martin, leurs quelques lanternes empruntées pour la plupart aux bateaux de pèche avec les cornets de brume qui font l'accompagnement du chant « S'-Martin, boule, boule, boule ! »

A Bergues, on y met un peu plus d'apparat. La veille de la Sl-Martin, mais non plus le lendemain, un cortège organisé par l'Institution Sl-Winoc depuis l'année 1898,

sort à la tombée de la nuit. La musique des élèves, en tête, précède saint Martin à cheval, casqué et revêtu d'un ample manteau rouge. Il brandit une épée en faisant le geste de couper un pan du vêtement.

C'est le guerrier charitable, le patron de l'église paroissiale que l'on met en scène. Ici donc, comme à la troisième paroisse de Dunkerque, également vouée à saint Martin, on semble honorer le soldat, célèbre par sa charité, plutôt que le saint évêque de Tours.

Cependant, à oôté du brillant chef de légion à cheval, chemine modestement un âne monté par saint Martin seconde manière. Le pieux prélat est ici en posture d'apôtre et, pour marquer la vénération populaire, les organisateurs font porter par quatre pauvres, au-dessus du charitable évêque, un baldaquin orné de guirlandes de lanternes.

Derrière cette représentation, en partie double, du personnage légendaire,s'avance,magnifiquement pavoisé et enguirlandé de lanternes à profusion, un bateau, symbolisant, m'a-t-on dit, l'institution scolaire, organisatrice du cortège.

Vient ensuite la châsse du saint, brillamment illuminée, qu'escortent, sur plusieurs rangs, des élèves du collège porteurs de lanternes variées et de betteraves creusées et illuminées.

Tous les enfants de la ville, munis de leur luminaire, accompagnent le cortège en chantant « Saint Martin, boule, boule, boule », comme à Dunkerque, et une autre chanson flamande qui se chante à Fumes et à Courtrai :

« Sinte Martens' avond... » (Voir la rubrique Chansons)

A Bergues, les garni us ne font plus autant qu'autrefois usage de toct-hoorn (on prononce «teutre»à Dunkerque).

220 E. DKBACKER

La promenade terminée, les enfants se rendent chez leurs proches parents, jusqu'aux parrains et marraines, pour recevoir les voolardstî qui leur sont destinés, accompagnés d'autres friandises.

En Belgique, où la Saint-Martin est généralement en honneur, elle se pratique à Furnes exactement comme à Dunkerque, avec cette différence que, par mesure de police, les participants doivent se réunir, à la nuit tombante, — «à 18 heures», dit l'ordonnance — et se former en cortège sur la place de l'Hôtel-de-Ville — quel beau cadre pour ce pittoresque tableau ! — sbus la surveillance des agents qui, prenant la tète, dirigent la procession à travers la ville.

Sur tout le parcours les enfants chantent : « Saint Martin boule, boule » et une autre chanson flamande « Sinte Maertens avond » que nous avons trouvée à Bergues. Nous la reproduisons sous la rubrique « Chansons de la Sl-Martin ».

Par la même ordonnance, les «toct-hoorn «(prononcez « teutres ») et cornets quelconques, sont interdits pendant la promenade du cortège. Il parait que dans cette bonne petite ville, si paisible, si tranquille, les chevaux s'effarent et se cabrent à cette musique discordante.

A 19 heures (style ofliciel),le cortège se disloque à son point de départ et tout rentre dans le calme jusqua la célèbre procession du mois de juillet.

A Furnes, à Adinkerke et autres villages qui bordent la côte, les jeunes servantes se mêlent souvent à la promenade en tenant à la main une casserole sur laquelle elles frappent avec une cuiller ou autre ustensile de cuisine, en chantant « Saint Martin boule, boule ».

(i) A Dunkerque on prononce « folards ».

À Dixmude, qui fut autrefois ville maritime, et dans les villages situés dans les dunes depuis Adinkerke jusqu'à Nieuport, et de Nieuport à Ostende, les enfants promènent, comme partout, leurs lanternes et leurs betteraves illuminées ; mais leur chanson offre une particularité qui est à remarquer. Comme à Furnes et à Bergues ils chantent la chanson flamande, inconnue à Dunkerque, « Sinte Maertens Avond » qu'on trouvera plus loin, mais elle alterne avec une autre chanson que je n'ai trouvée que dans cette région limitée des Dunes'1 \

Elle est assez originale pour être citée ici en ce chapitre des lanternes. Elle se scande sur l'air si populaire à Dunkerque :

(En français) Saint Martin, boule, boule, boule, Saint Martin boule, Saint Martin, boule, boule, boule.

C'est saint Martin, Saint Martin qui vient.

(Suite en flamand) Paekt een stok

En slaet op zyn kop En dat hy daer met door loopt.

Ce qui se traduit par :

<» Prends un bâton — Tape sur sa tête — Et qu'avec ça il s'en aille au plus vite. » — L'expression flamande est plus énergique.

La langue flamande prête facilement à la familiarité et les Flamands en usent volontiers envers leurs saints, comme on le verra dans les chansons flamandes citées plus loin ; mais celle-ci me parut plus que familière, irrespectueuse et hostile même.

Cependant je venais de la recueillir de la bouche de

(i) J'ai appris plus tard qu'elle se chantait aussi à Hondschoote et à Bergues.

222 £. DËBACKEft

quatre fillettes qui nie l'ont chantée devant leurs maitresses dans une très respectable maison d'éducation située en pleine dune et que je ne crois pas pouvoir désigner autrement.

J'en demandai la signification à la vénérable maîtresse de pension qui me répondit : « Cela ne signifie rien, Monsieur, cela a été composé par les enfants eux-mêmes ou par leurs parents. C'est une chanson de l'ancien temps.*

Ma curiosité éveillée ne pouvait être satisfaite de cette explication. Elle s'éveilla davantage lorsque j'entendis le même refrain chanté à Nieuport et connu, m'a-t-on dit, dans toute la région des dunes.

Quelques jours après, il me fut répété à Hondschoote et aussi par quelques vieilles flamandes de Bergues et environs.

Il y avait là un point qui méritait quelque attention.

La bizarre et brutale apostrophe adressée par la chanson franco-flamande à Saint Martin qui vient ne s'accorde guère avec le culte généralement professé pour le saint prélat dans les Flandres et toute la Belgique. En y réfléchissant, il m'apparut que le caractère bilingue de cette Chanson de Vancien temps, recueillie sur les lieux mêmes, donnait peut-être une indication sur l'origine de la coutume flamande et sur l'époque de son institution.

Il a été exposé plus haut (pages 203-201) comment avait pu s'effectuer la transmission du culte païen d'Odin ouWodan, à saint Martin de Tours, puis à Martin Luther, pour revenir et se fixer dans les Flandres sur saint Martin l'évêque catholique.

Remarquons que la chanson bilingue de la Flandre maritime débute en français avec une familiarité populaire qui ne cesse pas d'être respectueuse ; mais elle

répond aussitôt en flamand « paekt een stok en slaet op zyn kop » (prends un bâton et tape sur sa tête).

Ne faut-il pas voir dans cet accueil brutal du peuple flamand, si inféodé à la religion catholique et au papisme, une énergique protestation contre le culte réforme représenté par Martin, le moine révolté, en lutte avec l'Eglise orthodoxe, semblant se présenter subrepticement sous le couvert du saint Martin vénéré du peuple et dont le clergé catholique de cette époque troublée entretenait le culte avec vigilance ?

Qu'il y ait origine commune pour la promenade aux lanternes en usage dans tous les pays germano-saxons et celle pratiquée à la même date à Dunkerque et dans la région flamingante, c'est très vraisemblable; cependant aucune tradition locale, remontant à l'époque du paganisme, n'en a encore apporté la confirmation ; mais rien non plus, jusqu'ici, ne vient à rencontre de l'hypothèse que je fonde sur la succession du culte, païen à l'origine, christianisé et adapté ensuite, dans un but de prosélytisme par les apôtres du catholicisme romain, à la vénération de l'évêque de Tours, puis continué par les réformistes huguenots qui profitèrent de l'homonymie pour reporter le culte populaire de saint Martin, fêté le 11 novembre, sur Martin Luther, l'apôtre novateur, né à la même date.

Le clergé flamand, à son tour, tirant parti de la popularité du nom, put substituer sans peine dans la légende d'une population ignorante, l'évêque saint Martin à l'évêque saint Eloi qui, lui, n'a pas cessé d'appartenir à l'histoire de la Flandre.

Je n'ai aucune hésitation à faire remonter jusqu'au XVI6 siècle, pendant la période des guerres de religion

224 E. DEBACKER

dans les Flandres, l'origine de la légende dunkerquoise de saint Martin évangélisant dans les dunes, monté sur son âne, et la célébration populaire de sa fête qui se trouve ainsi rattachée à la coutume germano-saxonne et aux usages païens qui l'ont précédée (*>.

(1) 1/après une légende accréditée à Fûmes, l'antique église de S**-Walbarfe est cette ville, aurait été construite sur remplacement qu'occupait dans lea uieuileie siècles de l'ère chrétienne un temple dédié au dieu Wodan.

(Léop. Punua )

LES ORIGINES DE LA Sl-MARTIN 225

2° Feux de joie

Faut-il voir dans la procession de lanternes à la Saint- Martin une réminiscence des feux de joie que l'on allumait un peu partout dans les pays d'origine saxonne et Scandinave au même moment de Tannée? Il semble bien que ces feux soient la continuation d'une coutume, antérieure au christianisme,qui se célébrait en l'honneur de Wotan ou Odin « dieu de tout ce qui est grand et petit, de tout ce qui est haut et bas », dieu des récoltes et des vignes. Dieu de la guerre aussi; il était représenté comme l'est généralement saint Martin le guerrier avant sa prélature : casqué d'or, ceint d'une riche cuirasse et monté sur un cheval blanc.

« Les feux de la Sl-Martin, nous dit le docteur Reuter, » ont été longtemps en vogue et le sont encore dans » diverses contrées de l'Allemagne. Sur les montagnes, » en pleins champs, sur les places publiques, on avait » l'habitude d'allumer de grands feux le soir de la Saint- » Martin.

» A Dusseldorf, particulièrement, et dans quelques » autres localités,subsiste encore,maisdans de moindres » proportions, l'usage de feux de joie en certains carre- » fours où se réunissent les enfants porteurs de lanternes, » de betteraves, gros navets, courges creusées et enlu- » minées. Depuis une vingtaine d'années, les étudiants » de l'Université ont pris l'initiative d'organiser cette » promenade en cortège et y participent activement.

» Un cavalier, monté sur un cheval blanc et représentant saint Martin équipé en guerrier ou en costume » d'évêque, tient la tête du cortège. Il est escorté par tous » les bambins porte-lanternes qui chantent des chansons » populaires en l'honneur du saint patron du jour. »

Mémoire» de la Société Dunkerquotw — 1308

226 E. DEBACKEft

Nous avons vu — page 218 — que, excepté les feux de joie, c'est à peu près le cérémonial usité à Bergues depuis que l'Institution Saint- Winoc en a pris la direction en

En Belgique, les feux de joie qui, autrefois, s'allumaient à la S'-Martin dans les Flandres et jusque dans la province d'Anvers, sont tombés en désuétude. Ils se sont maintenus plus longtemps dans le pays de Waes (Turnhout), le Brabant et le Limbourg.

Dans la province de Liège, les enfants vont encore, la veille de Saint-Martin, quêter de maison en maison du charbon et des combustibles pour allumer des feux de joie, le soir, dans les carrefours, en criant «Al* Sl-Martin ! Al' S'-Martin ! »

Dans beaucoup de chansons populaires des Flandres belges, on trouve des allusions à cette coutume, notamment à Beveren, dans la Flandre orientale ; à Malines et Turnhout, dans la province d'Anvers. Ce sont les derniers vestiges d'une tradition séculaire qu'il est bien permis de faire remonter au paganisme ; mais elle nous paraît n'avoir qu'un rapport indirect avec la coutume dunkerquoise caractérisée par la promenade aux lanternes avec accompagnement de feutres (toet-hoorn).

« 0) Quant à l'origine de la fête de saint Martin, telle » qu'elle se célèbre en Belgique, tout nous porte à croire » qu'elle remonte à une époque antérieure au Christia- » nisme.

» Quelques auteurs prétendent, en effet, que les feux » de Sl-Martin,à l'égal de ceux du «jour de feu », ou tdu »■ grand carnaval » s'allumaient pour marquer l'entrée

(l) Extrait du < Calendrier Belge », Fêtes religieuse* et civile» des Belges moderne», par le Baron db Rhnsbbko-Duwnqstild. Tome II. Bruxelles, IMS

» du carême ; car le jeûne de l'Avent, qui s'appelait » aussi « Carême de Sl-Martin », durait autrefois six » semaines.

» Mais les feux de S'-Martin se trouvant de préférence » dans les pays germaniques, il est à supposer qu'ils » sont les restes d'une ancienne fête païenne qui se célé- » brait à l'entrée de l'hiver en l'honneur de Wustun qui, » d'après l'Adda, dirigeait tout ce qui est haut et tout ce » qui est bas, ce qui est grand et ce qui est petit, accor- » dait aussi les moissons abondantes et, en actions de » grâces, on lui allumait des feux et lui offrait des » ablutions à l'époque de sa fête d'automne.

» Mais il était principalement vénéré comme le dieu » de la guerre, et saint Martin, le jeune guerrier, était » représenté comme lui, la tête couverte d'un casque d'or » et le corps d'une cuirasse d'un travail précieux, revêtu » d'un manteau et monté sur un cheval blanc; le peuple » teutonique, qui ne renonça que très difficilement à ses » anciennes coutumes, conserva la fête en la transférant » au jour de saint Martin, qui se chômait vers la même » époque. »

228 E. DEBACRBR

3° Chansons de la S'-Martln

La chanson de S'-Martin qui se chante à Dunkerque, est d'une naïveté tout-à-fait enfantine ; elle n'est guère chantée que par les tout petits et les «premières culottes». Plus grands, lorsque les parents leur laissent l'initiative de « faire S'-Martin » à leur gré, les mousses — on est mousse à partir de 7 à 8 ans — laissent les lanternes toutes faites pour les filles et s'occupent eux-mêmes de la note plus ou moins pittoresque qu'il convient d'apporter à l'illumination générale. (Voir chapitre des Lanternes, page 218).

C'est l'époque des charrois de betteraves dont la récolte vient d'être terminée. Les « grands mousses » connaissent l'itinéraire suivi par les charretiers. C'est à qui trompera le mieux la surveillance de l'automédon pour lui chiper, sous la menace d'un bon coup de fouet, le plus gros échantillon de sa cargaison ; mais les mousses sont braves, rusés et nombreux et on peut être certain que les betteraves illustrées ne manqueront pas à la fête du saint patron.

Les porteurs de betteraves ne chantent plus «Sl-Martin boule boule ». Il leur faut un chant plus corsé. Ce sont ordinairement les chansons-scies des derniers carnavals qui dominent ; refrains des plus vulgaires ne présentant aucun intérêt. La note chauvine se retrouve avec la « Chanson de Jean Bart » dont la popularité est loin d'être épuisée.

Mais si nous sortons du pays dunkerquois, nous trouvons dans les Flandres un répertoire très varié de chansons dont saint Martin est le héros.

Dans son ouvrage c Chants populaires des Flamands

de France », page 71, M. de Coussemaker cite un cantique qui se chante à Bailleul où il Ta recueilli. Ce chant est une paraphrase en huit couplets de la vie de saint Martin, comme guerrier et comme prélat ; il n'a que peu de rapport avec ce qui se chante à la fête du saint dans l'arrondissement de Dunkerque et dans les Flandres belges.

De la traduction qu'il en donne, je ne citerai que le premier et le dernier couplet qui, indirectement, peuvent se rattacher à notre sujet :

1er couplet. — « Age d'or quand on voyait les popula- » tions fêter joyeusement le jour de Sl-Martin. En ce » jour les enfants obtenaient toutes sortes de friandises ; » l'on donnait aux malades et aux pauvres nourriture et » argent. Tous ces présents se faisaient en souvenir de » la charité de saint Martin. »

8e couplet. — « Aujourd'hui encore, dans toute l'église » de France, villes et campagnes goûtent le fruit de ses » travaux. Le Flamand et toute la Néerlande ne le cèdent » pas en reconnaissance aux Français. L'église d'Ypres » est sous son patronage et à certains jours on se réjouit • au souvenir de saint Martin. *

M. de Coussemaker fait suivre le cantique de cette remarque :

« Saint Martin, dont le nom est populaire dans toute » la chrétienté, est honoré d'une manière particulière » dans notre Flandre et surtout dans l'arrondissement » de Dunkerque où plusieurs églises lui sont dédiées.

» Nous avons entendu chanter la légende que nous » venons de rapporter, à Bailleul, sur l'air tel qu'il est 9 noté. Cet air appartient au commencement du XVIIIe

E. DEBACKER

» siècle. Il se trouve,avec de légères différences,dans le » livre intitulé Den geestelyken leeuverker. (La joyeuse » alouette). — Anvers 1860.

Le chant XXXIV du même recueil se chante spécialement le jour de la Sl-Martin, dans certaines contrées, par les enfants qui vont de porte en porte quémander quelque friandise. M.deCoussemaker omet de nous dire dans quelles localités on le chante particulièrement. Nos informations personnelles ne nous ont donné aucun renseignement sur ce point.

Nous transcrivons traduction :

ci-après cette chanson avec sa

Chanson XXXIV des " Chants populaires des Flamands de France

par DE COUSSEMAKER

Sinte Maertens-lied

Sinte Maertens vogeltje,

Is met zyn rood kapeugeltje

Gestoven, gevlogen

Regt ovcrden Ryn,

Waer dat er vette verkens zyn,

Goed vrouwe, geeft ons wat

Aile henners leggen wat.

Hier weunt een ryken man, Die ons wel wat geven kan ;

Veel zal hy geven ; Lang zal hy leven :

Zalig zal hy sterven ; Het hemelryk beërven.

De maerte loopt den trap neer op ; Zy taste wel in den notenzak Zy tasten wel niet daer nevens ;

Chanson de S^Martin

Le petit oiseau de St-Martin Au rouge chaperon s'est envolé Précipitamment au delà du Rhin, Où sont des porcs gras.

Bonne femme, donne-nous quelque [chose ; Toutes les poules pondent.

Ici demeure un homme riche, Qui peut bien nous donner quelque [chose.

Il donnera beaucoup ; Il vivra longtemps ; Il mourra saintement ; Il obtiendra le Ciel.

La servante monte l'escalier,

Elle met la main dans le sac aux noix

Elle ne la met pas à côté ;

Zy zal ons wat gaen geven, Geeft wat, houd wat, t* Naeste jaer weder wat.

Boven in de versten

Daer hangen lange worsten,

Geeft ons de lange,

Laet de korte hangen.

Laet ons niet lange staen ;

Wy raoen nog een huys voorden

Geeft wat, houd wat, [gaen.

t' Naeste jaer weder wat.

Elle nous en donnera un peu ; Donne un peu ; garde un peu ; Qu'il y ait quelque chose pour Tan [prochain.

Là -haut, dans les combles, Pendent de longs saucissons, Donne-nous les plus longs, Laisse pendre les plus courts.

Ne nous fais pas attendre longtemps, Nous devons aller une maison plus Donne un peu ; garde un peu; [loin.

Qu'il y ait quelque chose pour l'an [prochain.

La même chanson, dit M. de Coussemaker, se chante en allemand sur les bords du Rhin. Il en donne le texte pour comparaison au texte flamand, puis il ajoute :

« En voyant avec quel empressement on fête la S*- » Martin dans l'arrondissement de Dunkerque, nous » avons toujours pensé qu'il a dû y avoir un chant port pulaire relatif à cette fête. Nous n'avons pu croire que » l'on se soit toujours borné à ce qui se pratique aujour- » d'hui, c'est-à-dire à une promenade où les enfants, » munis chacun d'une lanterne en papier au bout d'un » bâton, font retentir l'air du son monotone et peu har- » monieux d'une corne de bœuf.

» Nos recherches, après avoir été longtemps infruc- » tueuses, ont fini par avoir un résultat. M. Jacobs, » ancien professeur de langue allemande au Collège de » Dunkerque, nous a fait connaître une chanson de Sl- » Martin, qui est en usage sur les bords du Rhin ; c'est » la chanson que nous venons de rapporter. La compa- » raison du texte flamand avec le texte allemand fait » voir que cette pièce est d'origine flamande. Cela nous

E. DEBACHER

». permet de supposer avec fondement, qu'autrefois cette » même pièce était chantée ici.Ce qui est même de nature » à dissiper tout doute à ce sujet, c'est qu'on trouve en- » core à Dunkerque et dans tout l'arrondissement une » chanson de Sl-Martin dont les deux premières lignes » sont la reproduction exacte de la chanson que nous » venons de rapporter. La voici :

Traduction^)

Sinte Maertens vogeltje Al met zyn rood Keuveltje Is gebooren in wit satyn !

De plumkens die van voorcn zyn Zullen zyn voor Benjamyn.

Le petit oiseau de St-Martin

Qui porte un petit chaperon rouge,

Est né dans le satin blanc.

Les petites plumes de sa poitrine

Seront pour Benjamin.

» Souvent on ajoute à ce souvenir les paroles suivantes :

Sinte Niclaes van Tolentyn, Brînkt ecn koekje van lekkerd) nk Lekkerdynk met safraen Zal al in myn koffertje gaen Myn koffertje is te verkoopen Tien pond en half.

Ecn koeyc en is geen kalf L'en kalf en is geen zwyn

Saint Nicolas de Tolentin Apporte un petit gâteau de friandises, De friandises au safranW Qui s'en iront dans mon petit coffret»

Mon petit coffret est à vendre Dix livres et une demie.

Une vache n'est pas un veau Un veau n'est pas un cochon Et demain c'est la Saint-Martin.

» t'gae morgen Sinte Maerte zyn.

« La fête de saint Martin est très populaire en Allct> magne. On en trouve la preuve dans les nombreux «chants sur cette cérémonie, qui y sont en usage.

» M. Firminich, dans son ouvrage : Germanicus Vol- » kerstimmen, t. I. p. 139, 140 et 281, en rapporte deux » qui se chantent en Altmarck et un dans l'ancien comte » de Ravensberg, aujourd'hui le Bielefeld (Westphalie).

(1) M. tic Co.i-'semaker n'ayant pas cru .Kvoir donner Ix traduction des deux toJtIv-qu'il cito, nous la donnons en ropard de chnrun d'eut.

(2) On sait que le safran est une friai. .ise chez les Flamands. Tons les giteacc populaires en sont colorés.

» De ces trois chansons, nous reproduisons la der- » nière, parce que le dialecte de cette pièce a le plus » grand rapport avec le flamand, On en jugera, la voici :

» Sinte Marten, hilges Mann » Dei us wat veriellen Kann » Van Appeln und van Biërn ; » Dei niôte fallt van den miëren » Siet sou goût un. giëvet us wat !

» Lat't us nich to langhe stan !

» M. Firminich, en rapportant cette chanson, dit » qu'elle est chantée la veille de Saint-Martin par les » enfants qui s'en vont de maison en maison demandant » des pommes, des noix et autres friandises.

» Cet usage, comme on le voit, est identique avec ce » qui se passe dans notre Flandre à la fête de saint » Martin.»

Ce dernier couplet, en dialecte westphalien, cité par M. de Coussemaker, ressemble fort, en effet, à du flamand ; il en a aussi la tournure d'esprit. Il me rappelle un morceau de couplet flamand que j'ai entendu quelquefois et dont je n'ai retenu que les deux premières phrases. La première est presque littéralement celle du couplet allemand de Bielefeld ci-dessus :

« Sinte Marte den heilig Man,

» Die schiet en zyn broek en ny weet er niet van. »

Je laisse aux Flamingants le soin de traduire la seconde phrase. Elle est bien dans la note familière — et peu respectueuse pour le vénérable prélat — qu'on trouvera dans plusieurs des chansons flamandes que nous citons ci-après. Je rappelle particulièrement sur ce propos, celle que m'ont chantée les petites filles dans la maison des dunes belges dont j'ai parlé pages 221-222 et qu'on chante aussi à Bergues et à Hondschoote.

234 E. DEBACHER

Un chroniqueur fait remarquer que dans les chansons qui se chantent à Malines se glissent « plusieurs satires pleines d'invectives et d'obscénités. »

Il n'existe en aucune des localités citées dans ce travail, de légende faisant allusion à l'origine de la promenade ni à la signification des lanternes portées par les enfants ; rien dans les documents en ma possession ne la laisse entrevoir.

La légende dunkerquoise seule (page 209) en donne une explication ; mais elle est essentiellement locale. En nulle autre contrée, en nulle localité d'Allemagne ou de Belgique,il n'est fait mention de la monture du saint patron f égarée et recherchée aux lumières par les enfants accompagnés de leurs parents et on ne trouve en aucun pays une allusion au miracle des * croquandoules » pour récompense. •

Le docteur Reuter n'est donc pas fondé à dire que la légende dunkerquoise nous vient d'Allemagne et l'explication qu'il veut en donner ne repose sur aucune base.

Nous devons à l'obligeance empressée deM.Willemsen, le sympathique Président du Cercle Archéologique du pays de Waes la communication de quelques chansons flamandes qui se chantent en diverses contrées de la Belgique le jour de la Sl-Martin. Celle qu'il nous donne comme particulière à Furnes, est traditionnelle sur toute la côte belge jusqu'à Nieuport et au-delà. Elle se chante aussi à Bergues et, particularité remarquable, elle est a»compr,gnée, en Belgique comme dans la Flandre française, du «Saint-Martin, boule, boule» dunkerquois

qui, chez nous, se chante sans autre accompagnement que les chansons de circonstance braillées par les « doubles gamins »(*).

En voici le texte communiqué par M. Willemsen :

Op sint Maerten's avond

Myn toren gaet met naer Gent

En als myn moeder koekje bakt

Ik zit near geerne omtrent ;

Als ik zit al en een hoekje

Ik kryg een betje koekje,

Als ik zit al by de tafel

Ik kryg een betje wafel ;

Als ik zit al op de zil

Ik kryg een plak op myn bil ;

Als ik zit al op de zolder trap

Ik kryg een groot schop en my gat.

A la veillée de Saint-Martin La tour m'accompagne à Gand, Et lorsque ma mère fait des crêpes J'aime à m 'asseoir près d'elle ; Quand je suis assis en mon petit coin J'attrape un morceau du gâteau.

Lorsque je m'asseois près la table J'attrape quelque morceau de gaufre Lorsque je m'asseois sur le seuil J'attrape une claque sur ma fesse ; Si je m'asseois sur l'escalier du gre-

[nier J'attrape un grand coup de pied au

[cul.

J'ai, depuis, entendu chanter cette chanson par une personne originaire d'un village belge voisin de la frontière ; elle y ajoutait cette finale qu'on lui avait apprise dans son enfance :

Sinte Maerten zal komen by een eure- En hy zal vragen aan de deure :

Zyn de braeve kindertjes al in hun [bed?

Saint Martin viendra dans une heure Et demandera près de la porte :

Les enfants sages sont-ils déjà cou- [chés ?

Si oui, saint Martin s'avance dans la chambre et chante :

(1) Voir page 221 la variante bilingue de c Saint-Martin, boule, boule, boule » que nous avons entendue dans les dnnes belges, d'Adinderquc à Ostende et, dans l'arrondis, sèment de Dnnkerqne, à Hondschoote et à Bergues.

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