CHAPITRE XI
chose pour vous. » Je crus que c'était pour rire. Quand je vis que c'était pour de bon, je me sentis devenir fou à la pensée qu'il me fallait mourir sans rime ni raison. Je lui dis : « — Senor, j'ai là une lettre de recommandation que le prince de Condé m'a donnée pour le Grand Maître de Malte ; on verra par elle que je vais mon chemin^et point ne suis espion. » Il dit : a — Donnez-la moi. » Corps de Dieul elle était si petite que j'eus peine à la trouver. Il la prit et l'apporta au magistrat.
Moi je restai là, déconforté comme bien vous laisse à penser. Au bout d'une heure, j'entends dans la prison une grande troupe de gens ; je pense qu'ils me viennent chercher pour assouvir leur cruauté, d'autant plus que j'entends une voix dire : a — Du été lo espanol ? » ce qui veut dire : <( — Où est l'Espagnol? Appelez-le. » Je vais à eux, et c'était toute la justice. Ils me disent en français : (t — Venez avec nous, )> et me mènent à une auberge où ils commandent de me bien régaler ; ce que fit l'hôte, lequel n'était pas plus hérétique que Calvin.
Le jour suivant, on me donna deux chevaulégers pour m 'accompagner jusqu'à Lyon, et un cheval pour moi ; si bien que je n'eus pas à dépenser un blanc jusqu'à mon arrivée en cette ville, et bien nourri. A Lyon, on me remit aux mains du gouverneur. Il fit de même : après
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qu'on m'eut régale dans une auberge, deux autres chevau-légers m'emmenèrent jusque sur les terres du duc de Savoie, c'est-à-dire à Chambéry.
De là je poursuivis mon chemin et pris la route de Gênes, où je m'embarquai pour Naples, et, de là, pour Palerme, où se trouvait vice-roi le duc d'Osuna^ Je Tallai voir, et il me fît donner cent ducats de gratification, parce qu'il vit que j'étais porteur d'une licence. Mais on ne manqua pas de me dire qu'il avait donné l'ordre de m'arrêter pour mes meurtres d'autrefois. Sans savoir si c'était vrai, — ce ne l'était pas, — je m'embarquai et m'en allai à Malte, où je fus bien reçu. Incontinent on m'envoya en éclaireur sur une frégate pour prendre langue, pendant que notre flotte allait aux Querquenes (îles Kerkennah) en Berbérie. C'était en l'an mil-six-cent-onze.
Je fis mon voyage et j'en rapportai des nouvelles véridiques. On tint un Chapitre Général, lequel me reçut en le Prieuré de Castille au titre de frère servant d'armes ^, sans que je fusse obligé
I. D. Pedro Tellez Giron, 3* duc d'Osuna, 2" marquis de Penafiel, 7* comte de Urena, chevalier de la Toison d'Or, du Conseil d'Etat, vice-roi de Sicile (lôii-iôiô") et de Naples (16 16-1620), mourut en prison à Madrid le 25 septembre 1624.
3. Les religieux hospitaliers de l'Ordre de Saint-Jean se divisaient en trois classes : 1° les Chevaliers de justice, c'està-dire ceux qui (( par l'antique noblesse de lignage » méri-
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à fournir les preuves nécessaires ; pas une voix ne me fut contraire, bien qu'il y en eût plus de deux cents.
Je fis mon année de noviciat, et, ladite année révolue, on me donna l'habit de Saint-Jean, encore que d'aucuns chevaliers alléguassent contre moi que j'avais commis deux homicides publics ; nonobstant, je fis profession, car le Grand Maître en ordonna ainsi. L'année de mon noviciat, j'eus querelle avec un chevalier téméraire, de la langue italienne. C'était parce que j'avais pris parti pour un autre, qui m'avait fait du bien. On me tira deux pistoletades sans me faire de mal.
Je demandai licence d'aller en Espagne. Je m'en vins sur les galères de la Religion jusqu'à Carthagène, sans rien dépenser pour ma nourriture, en compagnie de ce chevalier pour qui j'avais eu cette rixe. Pour dire toutes les aventures qui m'advinrent, il n'y aurait pas dans Gênes du papier en sufQsance. Ledit chevalier m'accompagna jusqu'à Madrid, où il me laissa, et où je me montrai avec l'habit de mon ordre, de quoi tous me congratulaient, les uns avec envie, les autres avec affection.
taient d*être admis à ce degré d'honneur ; 20 les Chapelains, prêtres et aumôniers ; 3° les Frères servants d'armes, qui servaient sous les ordres des chevaliers et devaient faire comme eux quatre caravanes de six mois chacune.
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Je demandai au Conseil de la Guerre une compagnie, et on m'envoya servir sur la flotte royale. Là, je me trouvai en toutes les affaires qui s'offrirent jusqu'à mon retour à la Cour avec bonne licence.
En ce temps, je m'épris d'une femme mariée avec laquelle nous fumes amis quelques jours ; et une autre que je connaissais, mariée aussi, en jasait par jalousie, tellement qu'elle m'obligea à commettre une vilenie, car je tiens pour telle ce que j'ai fait. Et c'est que j'allai en sa maison, bien résolu à lui taillader la face devant son mari. Je tirai ma dague pour le faire ; elle, voyant ma résolution, se couvre le visage et baisse la tête jusqu'à la fourrer entre ses jambes. Moi, de dépit, je lui trousse ses jupes — sa posture s'y prêtait — et, comme sur un melon, trace sur son séant deux estafilades. Le mari saisit son épée et sort à ma poursuite : il était ouvrier et se trouvait dans sa boutique où il travaillait. Et tant y a dans Madrid sergents de justice qu'ils me chargent incontinent pour m'arrêter. Moi, je me fourre dans une maison à la porte de laquelle je me tiens sur la défensive sans laisser entrer âme qui vive, sous peine de passer par la pointe de mon épée. Il y avait là des hommes de la justice de Ville et de Cour, et plus l'affaire traînait en longueur plus il en venait ; tellement qu'ils appelèrent