CHAPITRE XI l8l
tous en un carrosse, nous mènent chez le gouverneur. Là, l'histoire entendue, ces femmes et les gentilshommes eux-mêmes me prièrent de leur donner la main ; sur quoi nous nous en fumes chacun en notre logis.
DU POISON qu'on me FIT PRENDRE A ROME.
Ces hommes, n'ayant pas le courage de me tuer, s'entendirent avec mon hôte. Ils me firent dire par lui que, si je voulais guérir de ma fièvre, il y avait un médecin qui s'en chargerait en quatre jours, sans me réclamer aucun argent jusqu'à guérison. Moi, désireux de recouvrer la santé, de répondre : « — \mène ce médecin. » Le lendemain, riiôte me vint dire : « — Il est là. » Le médecin entra. C'était un homme vêtu en clerc. Il m'examine, s'informe de mon mal ; je lui réponds. Lui : (( — En quatre jours je vous rends bien portant. Dieu soit avec vous. Demain je reviendrai ; ne vous levez du lit. » Il s'en va, et l'hôte me dit: « — C'est le meilleur médecin de Rome ; il Test du cardinal de Joyeuse^. » Et moi d'attendre le tendemain la venue de ce brave médecin ou de ce diable. Il tire alors de sa bougette une petite fiole
I. François de Joyeuse (i562-i6i5), tour à tour archevêque de Narbonne, de Toulouse et de Rouen ; cardinal, légat du pape en France.
l82 MÉMOIRES DE CONTRERAS
de vin rouge et un papier contenant certaine poudre ; il demande un verre, y verse dedans abondance de cette poudre, avec du vin de la fiole, puis, remuant le tout, me dit : u — Que Votre Seigneurie boive. » Je le fis, et, quand j'eus fini, il me fait : « — Restez au chaud et tenezvous dès à présent pour guéri, » et s'en va.
Or, au bout d'un demi quart d'heure, mes dents et mes entrailles se mettent à se nouer, au point que je pensai crever. Je demande confession et rejette par en haut tout ce que j'avais pris, et, par en bas, noir comme de l'encre. Mon camarade le chevalier court chez l'ambassadeur d'Espagne et fit appel au docteur de l'ambassade, lequel était portugais. Il vint sur-le-champ ; je lui contai ce qui s'était passé. Après avoir vu ce que j'avais rejeté par en haut et par en bas, il m'ordonna des remèdes grâce auxquels il arrêta, non sans peine,^ un si grand mal. Plus tard il me dit — et c'était pour démontrer comme mon estomac était robuste — : u — Je veux donner à une mule plein une coquille de noix de cette poudre et qu'elle crève dans l'heure. >> Et à moi on m'en avait donné une grande cuillère d'argent toute comble î
Il continua à me visiter jusqu'à ce qu'il m'eût remis sur pied, et, comme il voulait faire arrêter ce médecin, l'hôte dit : a — Je ne le connais pas. Il est venu de lui-même faire ses offres de service.