‹ Mémoires;Chapitre 109 sur 173 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

fois, ledit page le versa sur deux œufs cuits à Teau, mais sans coquille, qu'il saupoudra d'arsenic et de sucre. Moi, j'y émiettai mon pain, comme j'avais coutume, et je mangeai. Une heure plus tard, il me prit des nausées à mourir. Je me mis à vomir. On appela les médecins ; ils me firent confesser sur l'heure, et crurent que je trépassais cette nuit-là. Je faisais pitié à toute la ville.

A minuit, ils me donnèrent un cordial puissant, et le petit gars — il courut l'acheter — y jeta pour dix maravédis d'arsenic, tellement qu'à le boire il me fit à la gorge quatre plaies, et que je ne le pus achever. Les médecins perdaient la tête. Ils furent chez l'apothicaire demander ce qu'il m'avait donné. Il dit : « — Ce que vous avez ordonné. » On me fit prendre un vomitif, mais il n'en était besoin, car d'elle-même s'en chargeait la nature, laquelle fut mon vrai remède.

Le jour se leva, et le gouverneur me vint voir, et avec lui, ce qu'il y avait de mieux dans la ville. Il donna ordre qu'on m'apprêtât à manger chez lui, et fit arrêter à mon insu une femme qui était en ma maison. Arriva l'heure du dîner. Le petit page l'alla chercher et y jeta un autre paquet d'arsenic. Je mangeai et aussitôt de recommencer mêmes nausées, qu'on attribua aux précédents repas ; je vomis tout mon dîner, qui ne resta pa»

l88 MÉMOIRES DE CO^TRERAS

un instant dans mon corps. Il y avait un soldat nommé Nieto qui me chassait les mouches, car c'était en août. Il était quelque peu malade des parties basses, et dit : « — Donnez ce qui reste à Nieto, il le peut bien manger quoique ce soit aujourd'hui vendredi. « Le pauvret le mangea : à cinq heures du soir il était mort.

Cependant mon parent Talférez ne m'était pas venu voir. Le petit page s'en fut chez un alcade qui avait la clef de mon coffre ; je lui avais laissé juridiquement mes hardes, ce qui équivaut à un testament. Il lui dit : « — Sefior, mon maître dit que vous me donniez la clef pour prendre un rosaire indulgencié qu'il y a dans le coffre. » Il y en avait un, en effet. L'alcade lui donna la clef, et il lit main basse sur six cents réaies, une grande croix de Malte pesant deux cent cinquante carats, des bas, des jarretières et des écharpes, et de toute la journée ne reparut.

L'alcade me vient voir et me demande : « — Comment vous sentez-vous ? » Je dis : « — Mieux. » C'est qu'on ne continuait pas à me donner de l'arsenic. Il s'informe du rosaire, pour savoir quelles indulgences y étaient attachées. Je dis : « — Quel rosaire ? » Il me répond : « — Votre €rrâce n'a-t-elle pas envoyé son page me demander la clef du coffre pour l'y prendre.^ » Je dis : M — Non, senor. » — « Eh bien, je la lui ai

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