CHAPITRE XVI
s'en aille qui veut s'en aller ; pour moi, je ne bougerai d'ici que les mollets brûlés. Quand j'en serai là, peu pèse le drapeau, je l'emporterai, moi. » Là-dessus personne ne souffle mot.
Ce jour-là, nous le passâmes tantôt dans la nuit, tantôt dans une pâleur. De choses à tirer la pitié, tant il y en avait qu'on ne les peut nombrer ni les acertener. Pensez combien peu de gens n'avaient pas fui ; à ces femmes échevelées, à ces enfançons qui ne savaient oii se fourrer, attendant la nuit naturelle ; qu'ici s'écroulaient deux maisons, que là une autre flambait ; qu'en quelque côté qu'on se voulut sauver, c'était impossible, parce qu'on enfonçait dans les cendres et terres qui étaient tombées le jeudi matin. Et encore que le feu ne cessât pas, ni la pluie de cendres et terres, voilà que s'embesogne aussi l'élément de l'eau. De la montagne naît une rivière à si gros flots que le bruit seul répand la terreur. Un des bras court sur Nola. Je prends trente soldats et des gens du pays avec pelles et pioches, et je fais une tranchée. Ainsi, le flot s'ouvre un chemin ailleurs, donne contre deux hameaux, les emporte, entraînant comme fourmis troupeaux et gros bestiaux ; on ne les pût sauver. Sur quoi je considérai que si, quand mes soldats m'avaient pressé de partir, je me fusse en allé, tout le pays eût été noyé.
2^4 MÉMOIRES DE CONTRERAS
Le vendredi, Dieu voulut que tombât l'eau du ciel mêlée à la terre et à la cendre, ce qui fit mortier si fort qu'on ne pouvait l'entamer même avec pic ou pioche ; de quoi on eut quelque soulagement : si le feu nous serrait de trop près, nous avions du moins par où fuir.
Le samedi s'effondra presque tout le quartier où demeurait la troupe, mais sans faire mal à quiconque, parce que les soldats avaient préféré rester sous la pluie de cendres en la place que dans le quartier ou dans la grande église, laquelle était lézardée et remuait — tant il y avait de tremblements de terre — comme eau en bouche quand on se la rince. Dimanche, m'arriva un ordre du comte, — il m'avait cru perdu par cela qu'on n'avait pu encore passer jusqu'à nous. — Il me mandait de sortir du pays et d'aller à Gapoue* Bien me pesait, certes, de laisser ces nonnains, lesquelles, à me voir partir, allaient perdre courage, mais bien me fallut obéir, pour qu'au cas où adviendrait quelque chose, on n'en rejetât pas sur moi la faute.
Je partis avec ce que j'avais sur le dos ; eût-on voulu son coffre, rien pour le transporter. Quand nous arrivâmes à Capoue, peine c'était de nous voir si défigurés : on eût juré que nous revenions de travailler en enfer, la plupart sans souliers, les vêtements à moitié brûlés et nos corps