‹ Mémoires;Chapitre 20 sur 173 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

droit que le mien, avec seulement la marque de la blessure.

Un autre soldat était si cousu de douleurs qu'à la chambrée il ne laissait dormir personne» tant il sacrait et jurait. Or ce jour-là il reçut un coup de canon et le boulet lui racla les fesses ; ensuite de quoi, de tout le voyage, jamais plus il ne se plaignit de douleurs ; ce qui lui fit dire que de sa vie il n'avait rien vu de tel pour suer son mal que le vent d'un boulet.

Tout en combattant ce jour-là, nous voguâmes Tun et l'autre ; la nuit venue, l'ennemi fit de son mieux pour gagner la terre qui était proche. Nous le suivons et nous arrivons avec lui tout près du rivage ; c'était calme plat, au matin, le jour de Nuestra Senora de la Goncepcion.

Le capitaine ordonne à tous les blessés de monter sur le pont pour mourir. Il nous dit : a — Sefiores, ou souper avec le Christ, ou porter la chaîne à Gonstantinople. » Tout le monde monte, moi entre autres; j'avais une cuisse traversée d'une mousquetade, plus, à la tête, une grande blessure gagnée au moment de l'abordage, un coup de pertuisane reçu la veille quand nous avions emporté le château de proue. Nous avions à bord pour chapelain un frère carmélite chaussé. Le capitaine lui fait : (( — Padre, dépêchez-nous une bénédiction, car voici notre

3o MÉMOIRES DE CONTRERAS

dernier jour. )> Le bon padre la dépêche, et cela fait, le capitaine ordonne à la frégate de conserve de nous remorquer jusqu'à nous mettre bord à bord avec le vaisseau ennemi, lequel se trouvait tout proche.

D'autant plus grande et plus acharnée est la bataille qu'il nous est impossible de nous lâcher quand nous le voudrions, ceux du vaisseau ayant jeté sur nous une grande ancre avec une grande chaîne pour nous empêcher de prendre du large. Plus de trois heures dure le combat ; à la fin on connaît que la victoire est à nous, parce que les Turcs, se voyant près de terre, commencent à se jeter à la mer, sans voir que notre frégate les va péchant. On pousse son avantage ; la bataille gagnée, les esclaves ferrés, pillage, qui se trouve riche et grand. Dans le vaisseau, il y a tant de morts que le nombre en passe deux cent cinquante : les Turcs ne les avaient pas jetés à la mer pour ne pas faire voir leurs tués. Nous les y jetons.

Ce jour-là, je vis une chose qui montre bien ce que c'est que d'être chrétien. Écoutez : Entre maints cadavres qu'on jeta à la mer, il y en eut un qui resta sur le dos, chose tout à fait contraire à l'habitude des Turcs ou des Maures, lesquels, dès qu'on jette leurs cadavres à la mer, se mettent tout de suite sur le ventre, face dans le

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