PRISE DE LA GALIOTE EN LES SÈCHES DES GELVES
Voyant ma résolution — nous étions déjà près d'eux — ils se mettent à fuir. Je leur cours sus plus de quatre heures sans les pouvoir joindre. J'ordonne de suspendre la nage et fais manger mes hommes. La galiote fait de même sans s'éloigner. Je recommence à donner la chasse, eux à la recevoir, jusqu'au soir, où, des deux côtés, on ne vogue plus et on mange. Je restai sur place tout le soir et toute la nuit, sous bonne garde, à guetter si la galiote profiterait de l'obscurité pour s'en aller; ce qui m'eût laissé libre de continuer mon voyage à La Cantara.
Avant le jour, je fis déjeuner mes gens et, pour leur donner du cœur en cas d'événement, leur distribuai du vin pur. Le matin venu, je trouvai ceux de la galiote à un jet d'arquebuse ; je mets la proue sur eux ; je les gagne de vitesse et crache ma mousqueterie ; eux, de fuir à force de poigne; moi, de les poursuivre; je ne les lâche pas, les pousse jusqu'à les forcer de se mettre à la côte sous la forteresse de Gelves ; ils sautent à terre, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, tous les fonds étant hauts dans ces parages. Ceux du fort ont beau me tirer quelques coups de
46 MÉMOIRES DE CONTREUAS
canon, cela ne m'empêche pas de mettre une remorque à la prise et de Temmener hors de portée de l'artillerie; j'avais laissé à son bord deux chrétiens esclaves, dont l'un était majorquin et l'autre sicilien de Trapani.
En fait de butin, quelques petites choses telles qu'escopettes, arcs, flèches et quelques hardes ; j'emportai les voiles, l'étendard ; quant au bateau, y compris mainte menuaille dont je ne voulus pour ne pas charger la frégate, je le fis brûler. De là, je partis pour La Gantara. Dans le port, aucun bateau. J'ai oublié de dire d'où était la galiote ; elle était de Santa Maura (îles Ioniennes) et venait en Berbérie pour s'armer en course.
De La Gantara, j'allai à Tripoli-le- Vieux ; dans une crique qui en est à douze milles je me tins, couleurs amenées, tout un jour et toute une nuit. Le jour suivant, au matin, passa une gabarre chargée de poteries avec dix-sept Maures et Mauresques. Aucun d'eux ne m'échappa; je les fis passer dans ma frégate, et coulai à fond la gabarre, après en avoir enlevé une grande jarre pleine de safran et quelques bouracans.
Je retournai à Malte, où je fus le bien accueilli. On m'y donna ce qui me revenait des esclaves : la Religion les prend à soixante écus l'un dans l'autre ; et, de plus, sur la valeur totale du butin, il m'échut sept pour cent. Je gaspillai le tout
CIIAPITUE IV 4 7
allègrement avec les amis et la quiraca (autrement dit ma garce) ; c*était dans ses mains que passait la plus grande partie de ce que je gagnais à si grand peine.