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CHAPITRE IV

Nous mangeâmes d'une génisse qu^on tua et, en place de vin, nous bûmes de Teau-de-vie de raisin de Corinthe. Ils voulurent me faire monter à cheval. Je leur répondis qu'en fait d'équitation je n'étais rompu qu'à chevaucher ma frégate et la mer. Eux de se mettre en selle, de courir, de s'escarmoucher, que c'était chose à voir, car tous les chevaux étaient bons, avaient la croupe couverte d'un caparaçon de damas multicolore, et il y en avait plus de deux cent cinquante.

On apporta la somme en réaies d'argent de Ségovie tout battant neuf ; ils me prièrent de les accepter puisqu'ils n'avaient pas trouvé d'or. J'ordonnai au patron de les prendre et de les compter. Cela lui parut louche tant de pièces neuves et si loin de l'endroit où on les frappe. N'y aurait-il pas là quelque supercherie ? Il vint à moi, me dit ses soupçons. Je fis couper une des réaies : le dedans en était de cuivre et le dessus d'argent. Je me fâchai. Mes Turcs jurèrent par Allah qu'ils n'en savaient rien et même voulaientils tuer les deux marchands vénitiens qui les leur avaient apportées ; ce qu'ils auraient fait si je ne les avais retenus. Ils me demandèrent de prendre patience le temps d'aller chercher l'argent à la ville. Sur quatre chevaux, quatre Turcs filèrent comme le vent.

On en était là quand parut à l'entrée de l'an-

56 MÉMOIRES DE CONTRERAS

crage la galiote de Morato Gancho. A le voir, je restai glacé. Aussitôt les cavaliers sautèrent en selle et arborèrent au bout d'une lance une bannière blanche. La galère mit le cap sur eux, et, à leur ordre, s'ancra à environ un jet d'arquebuse de moi — et voilà la foi de ces Turcs I

Le capitaine débarqué, il vint là où je me trouvais avec les autres Turcs. J'allai à sa rencontre et nous nous saluâmes, lui à sa mode et moi à la mienne. Il désira voir le personnage que j'avais fait esclave et me pria de le bien vouloir. Incontinent j'ordonnai de le mettre à terre, tel que je l'avais pris, avec son aljuba et ses poignards ; ce dont ils me surent fort gré. Nous nous mîmes à causer de bonne grâce et le capitaine me pria d'aller visiter sa galère ; nous y allâmes ; et à mon entrée, je fus salué par leurs hautbois ; j'y restai un moment, puis nous redescendîmes à terre ; nous passâmes le temps à deviser en attendant l'argent et les cavaliers, lesquels ne mirent que deux heures pour aller et venir.

Ils apportaient la somme en sequins d'or ; on me fit présent par surcroît de deux couvertures blanches comme soie, de deux alfanges avec leurs garnitures d'argent, de deux arcs et deux carquois avec cinq cents flèches étincelantes d'or, de foison de pain et d'eau-de-vie, et de deux génisses. Je fis débarquer la soie floche, les petits souliers d'en-

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