‹ Mémoires;Chapitre 37 sur 173 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

fant pour les donner à mon captif ; en paiement de quoi, il me baisa. En plus, je lui donnai une pièce de damas et fis présent d'une autre au capitaine de la galère. Lui me donna quelques poignards damasquinés.

La nuit venant, comme je voulais partir, il me pria de souper avec lui et de ne m'en aller qu'au matin. J'acceptai et il me fit grand chère. Pendant le souper, le capitaine reçut un billet de mon captif : il lui demandait de moyenner le rachat de ses deux valets. Ce qu'il fit très instamment. J'envoyai incontinent chercher lesdits valets à ma frégate et lui dis : (( — Les voilà à tes ordres » , dont il me sut fort gré. Il me voulut donner deux cents sequins. Je ne les voulus accepter. Alors il me dit : a — Emmène donc ce chrétien, qui esta mon service particulier à la poupe. » Je lui dis : (( — J'accepte pour lui faire recouvrer sa liberté. » Je retournai à ma frégate et, au matin, je demandai congé pour appareiller. lime répondit : u — Quand tu voudras. » Je levai l'ancre et, en rangeant la galère, je la saluai d'un coup de ma moyenne. Il me répondit par un autre coup de canon. Sur quoi, chacun s'en fut à son voyage.

Je fis route par le canal de Rhodes et j'arrivai à une île appelée Stampalie, fort bien peuplée de Grecs. Dans cette île il n'y a point de Corregidor, mais seulement, comme capitaine et Gouverneur,

un Grec nommé par le Général de la Mer. Dans toutes ces îles, j'étais fort connu, et fort prisé des habitants, parce que je ne leur avais jamais fait de mal et que je les aidais plutôt toutes et quantes fois je pouvais. Quand je faisais quelque prise sur les Turcs et que je ne pouvais Temmener à Malte, je leur faisais cadeau du bateau et leur vendais le blé ou le riz et le lin dont ces prises étaient d'ordinaire chargées ; tant et si bien que quand ils avaient quelque gros différend, ils disaient entre eux : (( — Attendons le capitaine Alonso (ainsi me nommaient-ils) pour qu'il tranche le cas. » Quand j'arrivais — eussent-ils dû attendre toute une année — c'est à moi qu'on rapportait l'affaire, c'est moi qui la jugeais ; ils en passaient par ma sentence comme si c'eût été ordre du Conseil royal ; l'affaire réglée, juge et parties, nous allions tous souper ensemble.

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