‹ Mémoires;Chapitre 58 sur 173 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

qu'est-ce que ça fait que ces messieurs les aient emportées? Toutes les fois qu'ils viendront, donneleur ce qu'ils te demanderont comme si c'était pour moi ; s'ils prennent l'argent, c'est qu'ils en ont besoin. »

Quand je dis cela, il y avait devant moi beaucoup d'amis à eux, qui furent le leur rapporter incontinent. Je sus qu'ils avaient dit : « — Ce pauvre petit alférez-là, mais quel homme est-ce alors ? ))

Je commençai à rêver aux moyens de châtier un tel affront, et fait à des troupes de levée! J'achetai quatre arquebuses ; je les mis dans le corps de garde, en plus de douze demi-pïques qui y étaient déjà; je laissai passer quelques jours, tellement qulls reprirent assurance et recommencèrent à entrer dans le corps de garde. Moi, j'avais déjà plus de cent-vingt soldats ; cent d'entre eux, il est vrai, étaient logés dans le marquisat de Piiego. Je n'en avais que vingt avec moi, les vieux, que j'entretenais.

Un jour donc que mes coquins étaient dans le corps de garde sans se douter de rien, je fis allumer les mèches, prendre les arquebuses, et j'ordonnai à mes hommes d'entrer derrière moi. Pour l'affaire, je choisis les plus déterminés et leur donnai ordre de tirer si mes voleurs se défendaient. Je fis rester à la porte le reste de ma

94 MÉMOIUES DE CONTREBAS

troupe avec les demi-piques ; je pris mon épieu, et, en entrant dans la salle, je commandai : — (( Vous, vous et vous, (je nommai six d'entre eux,) fieffés voleurs que vous êtes, bas les armes ! » Ils crurent que c'était pour rire ; quand ils virent que c'était pour de bon, ils voulurent mettre la main à leurs épées, mais les arquebusiers entrèrent, mèche allumée, en disant : « — Finissons-en. » Sur quoi ils rendirent leurs armes.

Ceci fait, je les dépouillai en chemise, et, tenus en laisse comme chiens, avec toute la garde, je les emmenai et les livrai au Corregidor. C'était D. Fabian de Monroy, lequel, à voir les voleurs, sautait de contentement en disant : « — Celui-là m'a tué un chien de garde ; celui-ci m'a tué un valet. » On les mit en prison, et, dans les treize jours, on pendit ces deux-là, quoi que pût faire toute la noblesse de cette ville où il y en a foison, lime resta, à moi, les capes, et les épées, et les collets, et de très beaux pourpoints, et les bas, et les jarretières, et les chapeaux, et deux fameux pourpoints garnis d'aiguillettes, plus quelque argent qu'ils avaient sur eux, avec quoi je nourris et vêtis quelques pauvres soldats. Et voilà comment je fus payé de mes vingt-sept réaies.

Page 1