CHAPITRE VIII
pas même une centaine, et encore sans arquebuses, mais armés seulement de lances, cimeterres, et courtes massues de bois. Voyez un peu si ce ne fut miracle manifeste et châtiment à nous réservé par Dieu en son juste jugement.
De tous ces hommes qui étaient avec moi sur la marine, les uns se jetèrent à l'eau, les autres dans les terres, et la fuite en fut telle que je vis un esquif échoué en la grève où s'étaient embarqués trente hommes, et plus ; et ils se croyaient en sûreté pour être dans cet esquif, sans voir qu'il était engravé et qu'on ne pouvait lui faire prendre la mer chargé de tant de monde, et même sans personne dedans. Il se noya force gens qui ne savaient nager.
Moi, tout vêtu comme j'étais, je m'étais fourré à l'eau, laquelle m'arrivait un peu plus haut que la ceinture. Je portais sur mes vêtements un haubert valant bien cinquante écus que m'avait prêté le comité de ma galère, lequel s'en armait, en Sicile, quand il s'allait battre. Ledit haubert pesait plus de vingt livres ; j'aurais pu le quitter pour gagner à la nage une galère, encore que c'eût été grand risque, quoique nageant comme un poisson, mais j'étais tellement hors de sens que je ne me recordais plus de rien et demeurais, stupide, à regarder six moricauds trancher le col à ceux de l'esquif sans qu'aucun d'eux fît résis-
122 MEMOIRES DE CONTRERAS
tance ; après quoi ils les jetèrent à la mer, entrèrent dans Tesquif après Tavoir mis à flot, et se mirent à tuer tous ceux des nôtres qui étaient dans Teau à la nage, sans vouloir en ramener en vie un seul à terre. Cependant on ne cessait de tirer contre nous canons etescopettes qui faisaient grands ravages.
Des galères, on avait désigné des matelots pour aller, dans les esquifs, recueillir le plus possible de nos gens ; mais ils n'osaient avancer, la bourrasque soufQant tellement de la mer qu'ils craignaient d'échouer sur les bancs de sable et d*y périr. Il .se trouva qu'ils avaient pour chef le maître du haubert, lequel me reconnut à ma montera violette à ganse d'or et à ma casaque violette mêmement. Il me cria : « — Jetez-vous à l'eau, nous vous recueillerons. ^) Ce que je fis sans rien quitter de mes vêtements. Sottise grande! Je nageai deux brassées environ et commençai à me noyer, si pesant était mon faix et si grande la bourrasque. Le comité, pour ne pas perdre son haubert, m arriva sus, m'empoigna par un bras et me hissa dans l'esquif, avec force eau que j'avais bue.
Il y avait aussi là un pauvre diable de soldat lequel, à demi noyé, s'était agrippé à l'esquif et le tirait ainsi vers la terre dans le sens du flot. On lui coupa le poignet pour lui faire lâcher