CHAPITRE VIII
prise. Force fut qu'il se noyât, ce qui me fit grand pitié ; mais on ne pouvait faire moins pour sauver Tesquif. Pour moi, le comité m'emporta sur la galère où, pieds en haut et tête en bas, je vomis l'eau que j'avais bue.
MORT DE l'aDELANTADO DE GASTILLE.
L'Adelantado, voyant l'adverse fortune, s'en vint pour s'embarquer en sa felouque. Il l'avait laissée sous la garde d'un sien camarade, capitaine d'infanterie, lequel, lorqu'il vit tout ce désordre et la violence de la bourrasque, s'enfuit à la galère. On dit que l'Adelantado clamait vers lui, l'appelant par son nom, lui criant : « — Camarade I » — Ce nom, je ne le dis pas pour l'infamie qu'il fit là. — Mais lui, sans retourner à terre, s'en fut et abandonna ce bon seigneur ; par ainsi, en s'efiforçant à la nage, il se noya, et l'esquif de la capitane l'ayant reconnu, le hissa à son bord ; mais il était déjà noyé.
On le transborda sur la capitane. Je le vis gisant sur un mauvais tapis, à la poupe de la capitane de Sicile, vêtu comme il l'était à terre, sans blessure aucune, mais la face noire et meurtrie. Là je considérai combien c'est même chose que d'être grand seigneur ou pauvre soldat, car, tout général qu'il était, cela ne lui suffit pas pour se sauver
124 MEMOIRES DE CONTRERAS
en cette occurrence où se sauvèrent d'autres ; en petit nombre, il est vrai, puisque de toute l'infanterie du régiment de Sicile qui s'était embarquée, il ne resta pas plus de septante-deux hommes, alors que nous étions au départ plus de huit cents. De ceux des quatre galères de Malte il en périt à l'avenant, encore que je n'en aie su le nombre.
Je vis donc TAdelantado comme l'ai dit. Voici comme. Dans ma galère, il y avait avec moi, de ma compagnie, pas un officier et pas plus de six soldats. Le capitaine delà galère me dit d'aller voir, dans les autres galères, si je ne trouverais pas de soldats de notre compagnie qui fussent saufs. Je pris l'esquif. Il avait plu à Dieu d'apaiser son ire au prix de tant de morts et de celle de l'Adelantado, et la mer était unie et blanche comme lait ; prendre le pays, le perdre, tout cela, bourrasque comprise, n'avait pas duré trois heures pleines. J'arrivai à la capitane et n'y trouvai nul autre soldat que l'alférez : tous les autres avaient sauté à terre sans enseigne. C'est alors que je vis l'Adelantado comme je l'ai dit.
Je retournai dans ma galère qui était en train de lever l'ancre, et il est à remarquer qu'en ce peu de temps la grève était redevenue paisible comme s'il n'y avait pas eu là cette grande tuerie. Les Maures ne voulurent prendre vivant nul chré-