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CHAPITRE VIII

J'étais en ce temps un solide jouvenceau, si beau et si galant que je faisais envie. Dans la rue par où je passais en arrivant de Monreale habitait une dame espagnole, native de Madrid, et veuve d'un oïdor qui l'avait amenée en Sicile. Elle était belle et point pauvre, et, chaque fois que je passais par là, je la voyais à sa fenêtre ; et il me sembla qu'elle avait des pensées pour moi. Je m'informai de son nom et lui envoyai un message disant : « Je suis de Madrid. Si je puis servir Votre Grâce en quoi que ce soit, qu'elle ordonne ; je m'y tiens plus obligé que personne autre, étant du même pays. )) Elle me rendit grâce et me donna licence de lui faire visite, ce que je fis avec force compliments ; et je la régalais de fruits de Monreale qui sont les meilleurs du royaume.

De fil en aiguille il fut question d'amour et de mariage, quoique ce soit deux conditions bien différentes que d'avoir été mariée à un opulent homme de loi ou oïdor, et de l'être à un soldat qui n'avait en tout que quatre golilles et douze écus de paie. Nous en vînmes à parler sérieusement entre nous de ce mariage, et je dis : « — Senora,je ne pourrai entretenir ni un carrosse ni des serviteurs aussi nombreux qu'en a Votre Grâce, encore qu'elle en mérite bien davantage. » A quoi elle répondit : « — Il n'importe.

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Je me contenterai d'une chaise, de deux servantes et de deux valets. »

Cela étant, nous demandâmes à l'archevêque licence de nous marier dans un ermitage, et il nous la donna. Car nous fîmes cela en secret, dont fut marri le duc de Feria quand il l'apprit, parce qu'elle lui était recommandée par le duc d'Arcos ^

Nous restâmes mariés à notre grand plaisir plus d'une année et demie. Nous nous aimions l'un l'autre, et, parbleu ! le respect que je portais à ma femme était tel que parfois, hors du logis, je ne voulais me couvrir la tête devant elle, tant je l'avais en estime.

Pour le faire bref, j'avais un ami auquel j'aurais confié jusqu'à mon âme. Il entrait chez moi comme moi-même, et, sans considérer la grande amitié qu'il y avait entre moi et lui, fut assez félon pour porter les yeux sur ma femme que tant j'aimais. Et quoique j'aperçusse en cet homme certaines façons plus contraintes qu'à l'ordinaire, chose si forte ne m'entra en tête jusqu'au jour où un mien petit page me vint dire : « — Seîîor, en Espagne est-ce que les parents embrassent les femmes de leurs parents ?» Je fis : — « Pourquoi

I. D.Rodrigo Ponce de Léon, Z" duc d'Arcos, chevalier de la Toison d'Or.

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