‹ Mémoires;Chapitre 81 sur 173 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

dis-tu cela ? » Il répondit : « — Parce qu'un tel a embrassé madame, et elle lui a montré ses jarretières. » Je dis : « — C'est la coutume en Espagne, sans quoi un tel ne le ferait pas. (Je ne veux appeler par leurs noms ni elle ni lui). Mais n'en parle à personne plus. Si tu le leur vois faire une seconde fois, dis-le moi pour que je leur en parle. »

L'enfant vint me le rapporter une autre fois ; bref, moi qui n'en dormais pas, je faisais l'homme qui ne pensait à rien, jusqu'à ce que, certain matin, leur destinée fit que je les surpris embrassés. Ils moururent. Dieu les ait en son ciel si en cette maie heure ils se repentirent 1 II y eut bien d'autres circonstances encore, mais j'écris ceci de mauvais gré. Me suffise de dire que de toute sa fortune je ne pris rien, pas un denier, sauf mes papiers de service ; tout le reste passa aux mains d'un fils de son premier mari.

CH/VPITRE IX

Comme je m'en fus en Espagne et on m'y accusa d'être roi des morisques^ dont il m'advint force tracas*

Je m'en fus en Espagne et à la Cour pour m'occuper de mon avancement. On me proposa pour le grade de capitaine, et, le poste de Sergent Major de Sardaigne étant venu à vaquer, on me le donna, sur la proposition du Conseil de la Guerre. Mais D. Rodrigo Calderon* - — au ciel soit-il 1 — voulant me souffler cette place pour le frère d'un sien serviteur, fît mettre sur ma patente : u Sous le bon plaisir du gouverneur ou capitaine général», chose qui ne s'était jamais vue.

J'en parlai au secrétaire Gasol*, et il haussa les

I. D. Rodrigo Galderon, marquis de Siete Iglesias, célèbre favori de Philippe IV, mourut sur l'échafaud le 21 octobre 1621.

a. Cabrera de Gordoba parle, à la date du i4 janvier 1612. de ce même Francisco Gasol, auquel il donne le titre de protonotaire. Il s'était, à cette date, rendu coupable d'une agression à main armée contre D. Francisco de Silva, frère du duc de Pastrana.

l32 MÉMOIRES DE CONTRERAS

épaules. Je pris une mule et m*en fus à rEscurîal parler au roi D. Philippe III — au ciel soit-il 1 — Il me renvoya à D. Rodrigo Calderon, car nous n'étions alors qu'en mil-six-cent-huit. Je répondis au roi : u — Sire, c'est D. Rodrigo qui a fait mettre sur la patente cette annotation. » Il me dit, quasi courroucé : u — Je ferai dépêcher votre affaire. » Je fus parler à D. Rodrigo ; il savait déjà tout ce qui s'était passé avec le roi, aussi me dit-il : u — Gomment savez-vous que c'est moi qui ai fait mettre cette annotation.'^ Allez, allez. ))

Je sortis hors, et, à une heure de là, vinrent à moi deux hommes qui me dirent : u — Que Votre Grâce vienne avec nous. » Gela me sembla injonction de justice, encore qu'ils n'eussent pas de verge ; mais après ce qui s'était passé avec le roi et D. Rodrigo, j'achevai de me persuader qu'il y avait de la justice là-dessous, et c'était bien pensé. Ils m'emmenèrent entre eux, tout en causant et en me demandant à quoi je prétendais.

Nous arrivâmes ainsi au village d'en bas, et, lorsque je croyais qu'ils m'allaient mettre en la prison, qui est sur la route, nous passâmes devant et, une fois sortis du village à environ deux portées de mousquet, l'un d'eux, qui marchait à ma droite, mit par derrière sa main sous sa cape. Moi, c'était ses mains que je regardais, plus que sa cape. Je tire incontinent mon épée

Page 1