‹ Mémoires;Chapitre 84 sur 173 · CHAPITRE IX l · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX l

restèrent émerveillés. Ils dirent : « — Senor, où allez-vous avec ça ? » Je répondis : « — Servir quelque peu un autre roi, car je suis las. )) Eux, me voyant bien troussé, furent émus de pitié, particulièrement le valet de mules, lequel pleurait comme enfançon.

Nous passâmes outre, devisant entre nous de ma retraite, jusqu'à Calatayud, où il y avait certains chevaliers de Malte de ma connaissance. Je leur demandai des lettres de recommandation pour m 'accréditer auprès de Tévêque de Tarazona ; c'est dans son diocèse qu'est le Moncayo. Ils m'arraisonnèrent pour me détourner de prendre une aussi rude résolution — c'est qu'ils savaient quel homme j'étais, — et, ne pouvant m'arracher à mon dessein, me donnèrent des lettres qui m'accréditaient instamment; de plus, ils suppliaient l'évêque de m'ôter ce projet de la tête. Ledit évêque était un religieux hiéronymite qui avait été confesseur du roi Philippe II ^

J'arrivai à Tarazona, m'en fus à une auberge, congédiai mon muletier qui ne voulait s'en retourner, tant il m'avait pris en affection, puis, à deux jours de là, je m'en fus voir l'évêque et lui remis les lettres. Il me fit rester à dîner et, au

I. Fr. Diego de Yepes fut évêque de Tarazona de 1699 à i6i3, année de sa mort. Il a laissé, entre autres œuvres, une Vie de sainte Thérèse.

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fruit, me fit un petit sermon, me mettant sous les yeux les mille inconvénients auxquels je m*exposais et ma grande jeunesse. Moi, toujours ferme en mon dessein. Je restai huit jours bien régalé en son logis, avec toujours force sermons, jusqu'à ce qu'il vit que rien n'y faisait. Adonc me donna une lettre pour son vicaire, lequel était à Agreda, sur le versant du Moncayo. J'y allai et remis ma lettre au vicaire, lequel s'émerveilla de ma détermination et me dit que je pouvais commencer aussitôt que je voudrais.

Il y avait pour corregidor en cette ville un grand ami à moi, de Madrid, lequel avait nom D. Diego Castellanos de Mandes. En me voyant, il m'emmena pour quelques jours en sa maison, et, pour un peu, m'eût détourné de mon idée. Lorsqu'on sut mon dessein par la ville, et que j'avais pour répondant ledit corregidor, lequel avait fait tant de fois ses preuves, je conquis la volonté de tous. Par ainsi, quand on vit que je persévérais, on m'aida à construire mon ermitage.

Je le perchai à un peu plus d'une demi-lieue de la ville, sur le versant de la montagne. Je l'ornai de menues choses, avec l'image de Notre- Dame de la Grâce en sculpture. Je fis ma confession générale dans un couvent de San Diego de Tordre des franciscains déchaux, situé hors la

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ville sur le chemin de mon ermitage, et le vicaire vint bénir ledit ermitage le jour où je pris l'habit d'ermite déchaux. Il y dit la messe, et avec lui y vinrent le corregidor et force gentilshommes. La messe dite, ils s'en retournèrent, et je restai seul, cherchant à diviser mon temps en œuvres salutaires à l'âme.

J'endossai le froc aux couleurs de saint François, déchaux des pieds et des jambes. Je venais tous les jours ouïr la messe au couvent, où les moines me harcelaient pour me mettre des leurs. Moi, je ne voulais pas. Les samedis, j'entrais dans la ville et demandais l'aumône. Je n'acceptais pas d'argent, mais de l'huile, du pain et des aulx, dont je faisais ma nourriture ; car je mangeais trois fois par semaine un bouilleau fait d'ail, d'huile et de pain cuits ensemble, et, le reste du temps, du pain et de l'eau, avec force herbes qu'il y a sur ladite montagne. Je me confessais et communiais chaque dimanche. J'avais pris pour nom Frère Alonso de la Madré de Dios, et, certains jours, les moines me faisaient manger avec eux dans l'intention de me faire entrer dans leur ordre. Mais quand ils virent qu'ils y perdaient leurs peines, ils me firent procès pour me forcer à quitter l'habit ou froc de leur ordre que je portais. Ils en vinrent à bout, et je dus changer de vêtement à mon grand

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déplaisir, et prendre les couleurs des moines victorins ; et je crois que s'il y en avait eu dans le pays c'eût cté à recommencer, tant ces moines avaient envie de me faire entrer en religion I

Je menai cette vie près de sept mois sans qu'on ouït dire de moi rien de mal, et j'étais plus joyeux qu'un jour de Pâques ; et je vous promets que, si on ne m'avait arraché de là comme on le fit et si j'y étais resté jusqu'aujourd'hui, je serais soûl de faire miracles.

Revenons en arrière au temps oîi j'étais à Hornachos. Il y avait cinq ans de passés depuis cette année mil-six-cent-trois jusqu'en mil-six-cent-huit que j'étais en mon ermitage ou que je m'y retirai.

On eut vent en Espagne que les morisques se voulaient soulever. D. Gregorio Lopez Madera ^ alcade de Casa y Corte, étant allé faire à Hornachos une sérieuse enquête contre la rébellion de ces morisques qu'on disait être conjurés et se trouvant dans ledit village avec sa cour, y fit pendre six morisques. Le pourquoi je l'ignore, mais ce que je sais bien, c'est que des paysans

I. Ce personnage fut envoyé, au commencement d'avril 1612, «peupler la ville de Hornachos. » On l'éloignait ainsi de Madrid pour se livrer plus facilement à certaines enquêtes et perquisitions à son sujet. Il semble que Contreras commet une erreur de dates en plaçant en 1608 le temps où il fut ermite.

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