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CHAPITRE IX l4l

ON m'emprisonne Étant ermite

Arriva Talguazil de Cour porteur du mandat royal, lequel s'appelait N. Llerena. Il le présenta en secret au corregidor d'Agreda, et, ayant convoqué force gens en armes, ils s'en vinrent à mon ermitage. Comme le chemin dudit ermitage n'était pas précisément route royale, ni route du tout, je m'émerveillai de voir venir si grand foule de gens en armes; j'imaginai que ce devait être quelque compagnie de recrues qui passait en Aragon. Mais quand je les vis prendre le chemin de mon ermitage, je ne sus que penser ; d'autant plus qu'ils avançaient avec autant de précautions que s'il se fût agi de gagner une citadelle.

Ils s'approchèrent de moi qui me tenais là, un rosaire d'une main, un bâton de l'autre, m'agrippèrent, me saisirent, me lièrent incontinent les mains derrière le dos, et me passèrent aux pieds une paire de fers, plus contents que s'ils avaient pris une place forte. Puis, m'ayant placé sur le dos d'un âne, assis et ligoté, les voilà qui reprennent le chemin de la ville. J'entendais dire sur mon passage : « — Celui-là est le roi des morisques. Jugez un peu avec quelle dévotion il vivait sur la montagne I » D'autres disaient mille sottises. Nous arrivâmes ainsi à un endroit où tout le

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village s'était porté pour me voir, et aux uns je faisais pitié, aux autres je donnais à jaser.

On me fourra, et sous bonne garde, en la prison, où je passai cette nuit-là à me recommander à Dieu et à faire Fexamen de ma vie : pourquoi diable avait-on bien pu se saisir de moi avec tant de précautions, et sur un mandat du roi ? Je ne pouvais comprendre de quoi il retournait ; aussi faisais-je mille conjectures.

Le lendemain, je demandai qu'on fit venir le corregidor. Lui venu, je le priai de me dire s'il savait la cause de mon emprisonnement. Il me répondit : u — C'est, je crois, au sujet des morisques. » D'où j'imaginai que ce devait être au sujet des armes par moi trouvées à Hornachos, lesquelles incontinent me revinrent à la mémoire. Je dis : a — Si c'est pour les armes de Hornachos, pourquoi s'être emparé de moi avec tant de cautèle ? Si on m'eût interrogé, j'aurais tout dit. » Le corregidor s'émerveilla ; il appela aussitôt le Llerena et lui répéta ces paroles ; lequel en sautait de joie, et ordonna de m'ôter des mains les fers, qui me tenaient à la géhenne.

On me donnait à manger fort exactement, et comme j'étais accoutumé à ne manger que des herbes, je ne tardai pas à enfler, tellement qu'on crut que je mourais empoisonné. On appela des médecins, ils me soignèrent et reconnurent

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