‹ Mémoires;Chapitre 93 sur 173 · CHAPITRE X l · texte numérisé non relu

CHAPITRE X l

m'y déposa en une salle fort soigneusement tendue d'étoflfes, où je vis une table avec un crucifix entre deux chandelles, un encrier, un poudrier et du papier. Tout auprès, un chevalet qui ne me fit guère plaisir à voir ; et il y avait là le bourreau, Talcade et un greffier.

L'alcade m'exhorta et me dit que le Commissaire niait que je lui eusse parlé des armes, que force était donc de m'appliquer la question, ce qu'il regrettait de toute son âme. Cela dit, il donna ordre de faire le nécessaire. Le secrétaire me notifia je ne sais quoi, dont il ne me souvient ; puis le bourreau me dépouilla nu, me coucha sur l'instrument et m'appliqua ses cordeaux.

On commence par me mettre en demeure de dire à qui j'avais livré les armes. Je réponds : <( — Je m'en rapporte à ma déclaration. » On dit : u — Je sais bien qu'on vous a donné, à toi et à ton capitaine, quatre mille ducats pour vous fermer la bouche. » Je réponds : a — Mensonge. Mon capitaine n'était pas plus au courant de cette affaire que le Grand Turc. Ce que j'ai dit est la vérité. » Sur quoi je ne voulus plus répondre un mot tout le temps qu'on me tint là, sauf que je dis : « — C'est un peu fort qu'on torture quelqu'un parce qu'il dit la vérité. Qu'est-ce que ça me faisait à moi de vous dire tout bonnement les choses ? Si vous voulez que je me dédise, je le ferai. » Il dit :

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« — Serre, et donne encore un autre tour. » Et il me sembla que ce second tour ne me faisait pas très mal. Puis, il ordonna de m'ôter, de me mettre en la chaise et de m'emporter à la maison, où Ton me soigna et me régala comme roi ; et, en me mettant en la chaise, Talcade m'accola.

On me dorlota dans mon lit plus de dix jours, au bout desquels je me levai. Cependant, à la prison de Cour, on serrait de près le Commissaire ; mais il avait pour lui le Connétable vieux ^ et le comte du Rhin, homme âgé, sans parler de trente mille ducats qu'il possédait, disait-on. Arrêt fut rendu de me relâcher sous serment que je ne sortirais de la Cour qu'on ne m'y autorisât. On m'ordonna de quitter mon vêtement d'ermite qu'on remplaça par des habits de velours, fort bien troussés à la soldatesque, et on me donnait par jour, pour mon gîte et ma nourriture, quatre écus d'or que le secrétaire Pifia me servait ponctuellement tous les quatre jours ; le tout m'était payé sur les biens des morisques. Je me montrai à San Felipe, je le répète, galamment accoutré. Tous s'ébahissaient de me voir et s'ébaudissaient de me voir libre.

Moi, j'allais tous les soirs chez l'alguazil qui

I. D. Juan Fernandez de Velasco, duc de Prias, connétable de Gastille, f i6i3.

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