CHAPITRE X l
du régiment, d'où il constait que je n'étais pas en activité, que j'avais gagné ledit mulet, qu'il était bien à moi ; le tout avec le signalement de la bête. J'entrai à Albacete et vendis ma monture dont on me donna trente-six ducats : elle en valait bien cent. Je poursuivis mon chemin vers Madrid, et, une lieue avant d'y arriver, à Vallecas, je fis un pli portant cette suscription : « Au roi, notre sire, aux mains du secrétaire Andrés de Prada », puis, avec mon bissac, comme un courrier, j'entre à Madrid la nuit tombant.
Je vais tout droit à la maison de monseigneur le comte de Salazar, et m'adresse à Médina, son secrétaire. M'ayant reconnu, il me dit : « — Partez avec Dieu 1 Si l'on vous prend, demain vous êtes pendu. )) Je lui réplique, et lui d'insister pour que je décampe. J'appelle un page et lui dis î (( — Dites au comte qu'il y a ici un courrier qui arrive de l'armée de Valence. » Le comte me fit entrer sur-le-champ, et, m'ayant reconnu, il regarda de côté et d'autre, à ce qu'il me parut, s'il y avait là quelqu'un pour me saisir. Je lui dis : « — Senor, je suis Talférez Contreras que le soin de sa réputation a obligé à venir ainsi fait (j'avais de la boue à mi-jambe), et, pour que Votre Seigneurie voie de quoi il retourne, je lui apporte là une enquête prouvant que le Commissaire a séjourné à Hornachos. C'est pour aller mener
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cette enquête là où il y avait des soldats de ma compagnie que je m'en suis allé sans licence. Que Votre Seigneurie ordonne à présent ce que bon lui semblera. » Il dit alors : u — Par ce mien ordre de chevalerie ! j*ai toujours eu bonne opinion de Contreras. Allez chez Melchor deMolina, le fiscal, contez-lui tout incontinent, et me voyez demain. » J'allai chez Melchor de Molina, mais on me dit qu'il était couché. Je pris donc le parti d'aller chez une femme de ma connaissance.
Je heurte à la porte, et une servante qu'elle avait me répond et me vient ouvrir. M'ayant reconnu, elle crie, comme épouvantée : a — Eh ! c'est l'alférez. » J'entre, fagoté comme j'ai dit, tellement qu'il était difficile de me reconnaître, et je dis : « — Pourquoi vous mettre sens dessus dessous ? )) La femme dit : « — Etes-vous fol de venir à Madrid? Vous prendre et vous pendre, ça ne fera qu'un. Par les plaies de Dieu ! cherchez asile dans une église. » Je dis : u — Tiens, Isabelilla, va aux cuisines de l'ambassadeur d'Angleterre et en rapporte, avec du vin, le premier pâté venu. Je meurs de faim, et, pendu pour pendu, que je meure au moins ventre plein. » La servante alla et revint en un clin d'œil ; elle apporta le pâté et le vin, et je dis à sa maîtresse : « — Asseyez-vous et soupez. » La maîtresse dit qu'elle avait soupe, et moi je me mis à manger. Quand j'eus fini, je me