M. LAFFITTE — CUVIER
cier. — Cela rappelle le mot de ce parvenu disant à un ami : «Quand nous serons entre nous, appelez-moi simplement monseigneur ! » — Au reste M. Pasquier dit qu’à la Chambre des députés M. Laffitte avait souvent beaucoup de verve et de lumière, mais qu’il était toujours emporté au delà des limites par le besoin de plaire à la multitude. Il était généreux, mais vain et sans mesure; aussi a-t-il fini par faire faillite.
5 septembre 1857.
Le prince de Canino, qui a fait tant de bruit à Rome, a disparu au bon moment. Il voulait être directeur du Jardin des Plantes. On lui avait fait arranger un hôtel, il demandait des choses incroyables et tourmentait M. Rouhant-Fleury, l’architecte, pour transformer une bicoque en palais. Il n’en jouira pas. — M. le chancelier a beaucoup connu M. Cuvier. Sous le ministère de M. le duc de Richelieu, on aurait voulu que M. Cuvier fût directeur du Muséum d’histoire naturelle; il avait toute l’autorité nécessaire, mais il a constamment refusé. «Laissez les choses comme elles sont. Chaque professeur peut être directeur à son tour; il en résulte que chacun à son tour favorise la chose à laquelle il s’intéresse : moi les bêtes, celui-là les plantes, un autre les minéraux, et ainsi de suite.» Il résista à toutes les sollicitations du pouvoir. On a voulu faire un directeur du prince de Canino. Il est assez savant, c’est vrai, mais c’est un mauvais esprit et il eût tout bouleversé.
« M. Cuvier m’aimait beaucoup, poursuit M. le chancelier. Quand je le sus malade, j’allai le voir. Il était au plus bas, mais Mme Cuvier, ayant reconnu ma voix, me fit entrer. Il me serra la main et me dit : «Il faut «finir... je regrette de n’avoir pas eu le temps de ter- « miner un ouvrage qui aurait pu être utile.» J’ai fait
pour lui une chose tout à fait exceptionnelle. J’ai prononcé son éloge devant la Chambre des pairs, ce que le président ne fait jamais; mais Mme Cuvier m’en pria, et puis, c’était un homme tout à fait hors ligne. Son travail eut du succès. Il avait une égale aptitude pour toutes choses, cerveau admirablement organisé. Il a bien jugé son mal, il a distingué la paralysie du mouvement de celle du sentiment qui s’emparait de ses organes, il a suivi pas à pas le progrès du mal et a assisté à sa mort, comme s’il eût été un autre individu. Chose singulière : son frère est mort comme lui, de la même manière.
« Les grandes administrations, comme celle du Jardin des Plantes, peuvent sans inconvénient être régies par une sorte de comité, avec un président électif souvent renouvelé. C’est une forme républicaine, et non pas démocratique, ce qui est bien différent. Il faut donner quelque aliment à l’ambition des hommes, à leur soif de pouvoir. La perspective du directorat est un charme pour ces grands savants qui sont hommes et aussi un peu enfants; ils se plaisent à ces honneurs passagers, et d’ailleurs, comme le disait M. Cuvier, chacun s’intéresse à sa chose, la favorise pendant un temps, et l’ensemble y gagne. »
J’ai parlé de la Bibliothèque impériale, autrefois soumise au même régime, puis tombée en république, et revenue aujourd’hui à une monarchie tempérée. C’est vrai, mais là il y a un matériel qui est tout et qui exige une direction unique. Autrefois, la place de bibliothécaire en chef était fort recherchée. Ainsi Lenoir, qui fut longtemps lieutenant général de la police, et qui par malheur cessa ses utiles fonctions en 1787, demanda comme retraite la place de directeur de la bibliothèque royale et l’obtint. Depuis, il y a eu là des hommes du plus grand mérite; ce qui n’empêche pas que cet immense dépôt de livres ne soit dans une confusion ef-
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froyable. Il n’y a pas même de catalogue possible, parce qu’il y a là par millions des ouvrages inutiles, des brochures, des papiers bons à brûler. Il faudra nécessairement en venir à des collections spéciales, seul moyen de favoriser le travail des recherches. J’ai obtenu dans le temps, de Canning, des échanges importants de livres anglais contre des ouvrages français. On a fait la même chose avec l’Amérique, et, sous ce rapport, la bibliothèque du Luxembourg est fort riche. On a décidé, et je crois que c’est à M. Rouland qu’on doit cette bonne mesure, de déloger les conservateurs qui occupent beaucoup de pièces dans les bâtiments de l’ancien Trésor, annexés à la bibliothèque. C’est bien fait, et cet édifice, convenablement restauré, sera une très belle chose. Il n’y a aucun inconvénient à ce que ces messieurs demeurent ailleurs. La bibliothèque de l’Institut est superbe, parfaitement en ordre, et son directeur est le plus habile homme qu’il y ait en ce genre.
— Le Moniteur institue Mgr Morlot grand aumônier de France. C’est une charge de la couronne, et l’on a bien fait de la donner à l’archevêque de Paris : cela mettra fin aux conflits qui s’élevaient toujours entre ces hauts dignitaires de l’Eglise. L’empereur a fort raison de rétablir ces grandes positions; elles sont une preuve de son goût pour l’ordre, pour l’éclat du trône, et les gens sensés le loueront de cette idée.
M. Palmerston a dit devant la Chambre des pairs d’Angleterre : «J’ai vu l’empereur Napoléon, nous avons traité telle affaire, pris telle mesure, etc., conjointement avec la reine.» On se demande comment le Parlement anglais peut accueillir ces formes étranges, si fort opposées à ses droits, à ses antécédents. Ce n’est pas la première fois que chose semblable se produit. Il y a là une atteinte grave au système parlementaire : la politique des Etats est tout à fait per-
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sonnelle; les rois, les empereurs semblent vouloir conduire leurs propres affaires en dehors des attributions des Chambres, comme si le régime parlementaire tendait peu à peu à sa fin. Sommes-nous destinés à voir tomber jusqu’aux dernières- pierres du vieil édifice?
7 septembre 1857.
Il y a aux Finances un certain M. de Codrosy, inspecteur général, qui a dirigé à Constantinople la comptabilité de l’armée d’Orient. Il est peut-être le seul qui puisse dire, à un franc près, ce que nous a coûté la fameuse expédition de Crimée. M. de Codrosy, vieux garçon, est un homme excellent, vrai Breton franc et poli; il avait un frère qui était officier à bord de l'Agathe. Mais, un peu au-dessus de ces hommes, se trouve un personnage qui fait partie depuis peu de temps du cercle Orfila. Il se nomme M. Mouton, il est en retraite aujourd’hui. Je ne puis dire exactement quel rang il occupait dans la hiérarchie financière, mais je sais que ce rang était fort élevé. M. Mouton est un charmant causeur. Il est de Paris; son père occupait autrefois- un poste supérieur dans l’administration; aussi sa longue carrière brillamment parcourue, ses traditions de famille et sa mémoire font de lui le répertoire vivant d’une foule de faits qu’il raconte à merveille. Ayant eu l’honneur de recevoir sa visite, voici une petite anecdote recueillie toute fraîche et bonne à conserver :
— M. le baron de Mackau, ancien ministre de la marine, amiral, etc., avait fait ses premières armes sous les ordres du roi Jérôme, qui était alors grand amiral de France. Le prince avait fort goûté les mérites du jeune aspirant, mais les événements politiques les eurent bientôt séparés. Or, un jour de l’année 1847,