PRINCE DE JOINVILLE
Joinville. Tout cela paraît exact. Et alors quelle est cette conduite de la branche cadette? Le prince veut bien accepter les bénéfices éventuels de cette candidature, mais il ne veut pas prendre un parti; il ne blâme pas ceux qui agissent sans sa permission, il ne veut pas approuver ces démarches; il se tient en l’air au milieu de ces deux aimants, oscillant de l’un à l’autre, jusqu’au moment où le hasard décidera; et alors tant mieux si la chance est bonne. Est-ce donc là de la politique ? Entrevoyez-vous là-bas, à Claremont, un homme énergique capable de nous dominer pendant quelques années? Pour moi, je ne vois rien que des infirmes, des languissants à qui pèse l’exil, mais qui comptent avant tout sur l’intervention en leur faveur de cette main providentielle qui conduit la maison de France. Non laborent neque nent : ils ne travaillent ni ne filent. Les lys de Bourbon savent que le ciel fait leurs affaires, et cette douce persuasion leur interdit toute action spontanée. Plélas ! hélas ! Je flaire la poudre. Mon optimisme subit un échec et le temps n’est pas loin où Paris va sauter comme les agneaux des brebis.
On parle beaucoup des élections de la nouvelle Assemblée législative qui se feront avant le mois de mai. Si l’Assemblée, à son retour des vacances, prend une mesure rigoureuse, ce sera peut-être le signal de la grande farandole démocratique et sociale, et alors tant mieux pour ceux qui ne seront pas forcés d’entrer en danse.
8 septembre 1851.
Continuation du journal d'un homme de lettres qui veut s'asseoir dans le fauteuil de M . Dupaty.
Après cette journée mémorable où deux anciens présidents du conseil venaient de montrer dans tout son
iS JOURNAL DU D' P. MÉNIËRR
jour le touchant accord qui règne dans ces hautes sphères, le pauvre candidat s'est lancé dans cette vaste carrière de coups de sonnette, de salutations, de compliments et de grimaces, et voici les nouvelles notes recueillies à la hâte dans ces pérégrinations littéraires.
M. Patin. Cet immortel a une portière féroce. «Monsieur Patin, s’il vous plaît? — Il n’y est pas! (D’une voix de mégère qui a une rage de dents.) — Pourrais-je parler à son valet de chambre? — Il n’en a pas, il n’en a jamais eu ! (La voix a haussé de deux tons et a pris la tournure d’une scie que l'on aiguise.) — Trois visites de ce genre ont amené le même résultat. A la quatrième séance, la vieille dit, vaincue par la douceur sereine du visiteur : «Vous n’avez pas de chance. Vous avez donc quelque chose à lui dire?» Cela n’est-il pas superbe, profond? On croit généralement que cette vénérable harpie a été gagnée par M. de Musset, à l’aide de quelque rogomme perfectionné.
M. Baour-Lormian. Cet autre immortel, qui habite les Batignolles, est impotent, aveugle et sourd. Le visiteur, admis en présence de cette relique, a joué aux propos discordants pendant un quart d’heure : «J’ai lu votre livre! — Merci, ça va mieux! — Les bardes vous attendent sur le palais flottant des nuages ! — Vous avez bien raison, l’hiver est rude aux catarrheux, mais je vais aller en Provence!» Et ainsi de suite, jusqu’à ce que la gouvernante intervienne, une tasse de tisane à la main.
Le copostulant Ponsard a eu du malheur. Il est arrivé l’autre jour chez un des plus jeunes immortels, à l’instant où celui-ci, torturé par une indigestion, venait d’absorber un remède lénitif, carminatif et huileux, de ceux que ce pauvre Argant trouvait si chers sur la note de M. Diafoirus. L’académicien, se tenant serré dans sa robe de chambre, a subi des éclaircissements synthétiques et analytiques sur les trois tragédies du