‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 12 sur 166 · SCRIBE — DE SALVANDY — SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

SCRIBE — DE SALVANDY — SAINTE-BEUVE

candidat, et Dieu sait si ce chapitre autobiographique était long. Enfin il part (non le remède, mais le poète) et la paix rentre au logis.

Mon candidat arrive au bon moment; l’immortel soulagé lève son poing au ciel comme Ajax abordant le rocher (de Dupaty, le statuaire), et il s’écrie : «Celui-là n’aura jamais ma voix, il peut en être certain!» A quoi tiennent les gloires de ce monde !

M. Ancelot et M. Scribe sont assez favorables à mon critique dramatique; c’est pour eux une affaire de conscience, de camaraderie, de «collaborationnerie». M. Briffaut se range aussi sous cette bannière, M. Salvandy y incline; bref, il y a des éléments de succès en temps et lieu, mais on saura bientôt à quoi s’en tenir sur ce chapitre.

M. de Salvandy, le bel Alonzo, brave homme qui joue toujours le Glorieux, a dit au candidat en question : «Je n’ai pas d’engagement... c’est-à-dire je n’en ai qu’un, mais avec moi-même : c’est de donner ma voix à X... dès qu'il se présentera; mais il ne se présente pas! En conséquence, je verrai, etc.»

M. Sainte-Beuve est tout pour Alfred de Musset. S’il est encore possible, j’allais dire potable, M. de Musset aura de belles chances; mais sera-t-il assez d’aplomb sur ses jambes pour courir cette carrière? M. Sainte-Beuve est fort disposé pour Janin, mais il croit que mon ami a raison de se tenir encore un peu en arrière. Comme cela va à celui-ci qui n’a jamais de sa vie fait un pas en avant !

Que dites-vous de ces ragots? Peut-être me trouverat-on bien impertinent de garder si peu de révérence à l’égard de ces sublimes représentants de toutes les gloires littéraires de la France.

A propos, il y a un académicien qui ne votera jamais pour M. de Falloux, parce que c’est lui qui a destitué M. de Feletz, ni pour M. Liadières, je ne sais pour

JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE

quelle autre raison. Toutes ces petites scènes peuvent faire suite aux comédies de Casimir Delavigne et au Père de la Déboîtante. Il y a ample matière à observations singulières en ce pays de sapience et de prétentions; la gent poétique et littéraire est toujours irritable comme par le passé et bien fol est qui se va planter en tel guêpier. Mais les joies de la vanité sont les plus poignantes, celles qui rident plus profondément le cuir humain; aussi ne manque-t-on jamais de victimes qui s’offrent volontiers à ce supplice glorieux.

27 octobre 1851.

Je vous ai dit, je crois, qu’un mien frère, curé de Jouy près Versailles, était allé en pèlerinage vers le Vatican. Il est revenu enchanté d’avoir vu Rome; il a été bien reçu par M. de Rayneval, notre ambassadeur, et les portes les plus secrètes lui ont été ouvertes. Il a vu Sa Sainteté trois fois, et les audiences ont été assez longues et fructueuses pour un curé de campagne. Le cher frère est revenu de là avec un peu de chagrin dans l’âme : il n’a pas trouvé ce qu’il cherchait ; le chef de la chrétienté ne lui a pas paru l’homme nécessaire. Il est malade d’ailleurs, épileptique, dit-on, et cette terrible affection laisse toujours après elle des lésions cérébrales ou intellectuelles qui ne sont guère compatibles avec l’œuvre du successeur de saint Pierre. Je sais bien qu’il faut avoir confiance dans le Maître, dans celui qui choisit comme il lui plaît les instruments de sa gloire et qui manifeste sa puissance sans souci de nos misères terrestres; mais, ceci admis, il n’est pas moins triste de voir au sommet de la montagne sainte et chargé de la garde du temple un soldat infirme et souffrant. Je ne veux pas me servir de ce nouvel argument à l’appui de ma thèse de la fin du monde, mais enfin vous convien-

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